MISSION DF, SAÏGON
Chef de la mission: M. Héraud, ingénieur hydrographe de la marine.
Nos expéditions comptent donc, outre les deux naturalistes, quinze observateurs, astronomes ou physiciens, aidés d’autant d’auxiliaires, et ont mis en mouvement plus de cinquante personnes.
Les nouvelles des observations arrivent toutes les semaines à l’Académie des sciences. Bientôt nous pourrons en donner le détail et faire connaîlre les résultats de toutes ces missions. En attendant, complétons l’exposé général que nous avons entrepris des conditions d’observation de ce passage.
Parmi les méthodes d’observation employées, il en est une que le développement de nos précédents articles nous a empêché de décrire, et qui cependant a joué le rôle le plus important et le plus utile pour la précision indispensable sur laquelle nous avons insisté dans notre dernier article : c’est la photographie.
La parallaxe du soleil peut s’obtenir, avons-nous dit, en notant le plus grand nombre de positions possibles de la planète pendant son passage et en mesurant les distances des centres de la planète au centre du soleil. Pour éviter les erreurs d’appréciation dues à l’œil humain et à notre système nerveux, le mieux est de prendre directement ccs positions en les photographiant. Il y a vingt ans que M. Fayc a proposé l'application de la photographie à l’enregistrement des positions de Vénus ; le savant académicien trouve, avec raison, trop de difficultés dans les mesures héliocentriques et ne doute pas que les meilleurs résultats ne soient obtenus par l’observa-
tion pli otographique et l’enregistrement électrique de la production des images, en y joignant la détermination do l’heure pour l’observation photographique du soleil au méridien.
Il suffirait, à la rigueur, d’obtenir deux images photographiques du soleil, à deux inslants bien déterminés, pour pouvoir tracer sur le disque solaire la route de la planète, qui peut être considérée comme une ligne droite passant par les deux positions obtenues. Mais il est possible d’obtenir des photographies à des intervalles de 5 minutes, c’est-à-dire une vingtaine par heure, ce qui ne porte pas à moins de quatrevingts le nombre total que l’on a pu obtenir à chaque station, pendant la durée du passage ; six stations suffiraient pour déterminer, par cette méthode la parallaxe cherchée.
Le temps do pose n’étant que de I/oû de seconde l'heure exacte de chaque épreuve peut être déterminée avec la plus grande précision. Depuis plus de dix ans, on fait la photographie quotidienne du soleil dans plusieurs observatoires, notamment à Kcw, près de Londres, et à Lisbonne en Portugal. En employant un photohéliographe de dimensions convenables, on peut représenter le soleil par un disque de un décimètre de diamètre. Une seconde d'arc serait à cette échelle de un demi-dixième de millimètre. Or, la j corde solaire parcourue par Vénus a été de 19' 50" et la durée du passage a été do 4 h. 10 m. en moyenne. Vénus a donc mis environ treize secondes de temps à parcourir une seconde d’arc sur sa trajectoire, c’està-dire à se déplacer de un demi-dixième de millimètre sur l’épreuve photographique. En agrandissant l’image obtenue de manière à donner au soleil un mètre de diamètre, la seconde d’arc serait représentée par un demi-millimètre, quantité appréciable. Si l’on peut donc obtenir sans déformation et sans perte de netteté, une image agrandie de la portion utile du disque solaire, on peut obtenir la position du centre de Vénus à sa distance minimum du centre du soleil, avec une approximation beaucoup plus grande que celle de l’heure des contacts.
11 v a des précautions à prendre pour que l’image photographique du soleil soit le moins déformée possible (car l’objectif déforme inévitablement), et pour mesurer la quantité de la déformation, pour étudier le rétrécissement du collodion, pour déterminer exactement les angles de position, pour choisir les stations les mieux appropriées au procédé photographique, etc. M. Faye, en France; M. Warren de la Rue, en Angleterre; M. Rutherfurd, eii Amérique et M. Paschen, eu Allemagne, ont étudié ces précautions. En définitive la méthode photographique est la préférable, et il y a lieu d’espérer qu’elle aura suppléé entièrement aux desiderata énoncés plus haut dans la discussion des difficultés relatives à l’observation des contacts. Grâce à elle, la parallaxe du soleil aura pu être déterminée avec toute la précision requise, et la combinaison des observations prouvera si le chiffre est un peu inférieur ou un peu supérieur à 8" 91 , si la distance qui nous sépare de l’as-
tre du jour est réellement de 148 millions de kilomèlres, ou bien s’il faut diminuer ou augmenter eo chiffre d’une légère fraction. Ainsi sera conclu lo calcul de la plus gigantesque base de mesure qu’il aura été donné à l’homme de découvrir et de connaître; base jetée de la terre au soleil, comme un pont suspendu, qui nous permet de voyager à travers le système, de voir changer les perspectives célestes, et de saisir un aperçu de l’architecture générale de 1 univers.
Voyons, maintenant, pour terminer notre étude générale, en quoi consistent ces fameux passages.
La combinaison du mouvement de la terre et du mouvement de Vénus sur leurs orbites respectives fait que Vénus ne peut passer devant le soleil qu’aux intervalles singuliersde H 3 ans et demi plus ou moins huit ans. Ainsi, il y a eu un passage au mois do décembre 1631; le suivant a eu lieu huit ans plus tard, en décembre 1639. Celui qui vient ensuite a eu lieu au mois de juin 1761, c’est-à-dire 113 ans et demi, plus Luit ans, ou 121 ans et demi après le dernier. Le suivant est arrivé huit ans après, en juin 1769. Maintenant, pour obtenir la date du nouveau passage il a fallu ajouter à la date précédente 1 13 ans et demi, moins huit ans, ou 105 ans et demi, ce qui a donné décembre 1874.
C’est le passage du 8 décembre dernier. Le prochain arrivera dans huit ans, en décembre 1882. Ensuite nous n’en aurons plus avant un nouvel intervalle de 115 ans et demi plus huit ans, on de 121 ans et demi, c’est-à-dire avant le mois de juin de l’an 2004, lequel sera suivi huit ans après par celui du mois de juin de l’an 2012, et ainsi de suite.
Voici les dates de ces fameux passages devant le soleil, depuis l’invention dos lunettes jusqu’au trentième siècle de notre ère. Nous avons pensé qu’il était intéressant de les accompagner des heures de leurs phases centrales, et de leur durée respective.