‹ La Nature 1875 S2Chapitre 13 sur 117 · L’HAMEÇON A L’AGE DE PIERRE · texte numérisé non relu

L’HAMEÇON A L’AGE DE PIERRE

Il est probable que l’homme primitif a dû pêcher d’abord à la main dans les endroits des cours d’eau où il avait pied, car nous avons peine à mettre la natation au nombre des actes instinctifs de notre espece. Donc, ne sachant pas encore nager, l’homme ne I pouvait exercer ce que nous appellerons volontiers | la seconde manière de la pèche à la main, c’est-à- I dire la poursuite du poisson à la nage dans les eaux profondes et sacaptureà la main sous les crônes des berges, dans les cavernes des rochers, sons les racines des arbres gigantesques.

Cependant l’homme, dans ses stations et pendant ses promenades au bord des rivières a vu des poissons passer ou demeurer immobiles hors la portée de son bras. Le premier mouvement instinctif, cej lui-là tout spontané, a dû consister à augmenter la portée du bras en l'allongeant, et la première branche sèche, le premier bâton venu, en a fait l’office.

Ce bâton fut appointi, les haches et couteaux de

* Duméril et Bibron, Erpétologie générale, t. tY, p. 57.

silex suffisaient pour cela, et d’ailleurs, le brisement d’une de ses extrémités sous le pied ou entre deux pierres, deux racines, pouvait produire un ou plusieurs éclats paillants plus aigus que la taille n’eûl réussi à les fournir.

Notre bâton fut donc bientôt, à proprement parler, une zagaie, une lance, ou mieux un javelot; il devint vite plus que tout cela encore; il devint l’origine de la foëne, cet instrument de pêche si prodigieusement simple et cependant si admirablement producteur, tout aussi bien entre les mains des sauvages, qu’entre celles des pêcheurs civilisés 1 .

En lançant un javelot, ou seulement en le poussant en avant, notre pêcheur primitif eut de nombreux mécomptes et dut bien vite s’apercevoir qu’une seule pointe ne foisonne pas et manque la proie dès qu’elle ne la ferre point. C’est l’histoire toujours vraie, toujours renaissante, du plomb de chasse inventé si longtemps après la balle franche dont, il est la monnaie,

La foëne, elle aussi, est la monnaie du harpon.

Peut-être le bâton pointu dont se servit notre premier père fut-il fendu par un choc accidentel contre une roche voisine et, au lieu d’une pointe, en présenta-t-il tout à coup deux, trois! qui sait? Ce fut un éelairdu hasard, c’est vrai, mais les peuples sauvages 11e perdent point ces lueurs-là; elles éclairent de trop près la cuisine !

Il devint bien plus aisé de toucher un poissouavec deux pointes qu’avec une seule, avec trois qu’avec deux... D’ailleurs, son corps put s’introduire entre les deux échardes et y demeurer pris comme entre deux ressoi ts.

Quels horizons nouveaux ! Combien de perfectionnements inattendus vont surgir de ceci? Ce serait une erreur de croire qu'il surgira quelque chose,... l’instrument est complet. Tel il restera.

Encore aujourd’hui, dans le nord de l’Europe, chez les Norwégiens, la foëne est demeurée ce qu’elle dut être à l’époque quartenaire, un faisceau de pointes reliées parun ou deux liens, un véritable balai à tiges aigues. 11 est vrai que les progrès de 1 industrie humaine ont permis aux populations actuelles de substituer le fer au bois ; mais la façon de ce fer est si grossière que nous demeurons persuadé qu’une foëne toute semblable, composée des pointes aiguës des roseaux ou des bambous naturels, remplirait au moins aussi bien, sinon mieux, le même office!

De ce balai de brins divergents, offrant une trop

il ne faut pas voir une très-grande distance au rangement des brins, moins nombreux, sur une seule file, à la confection de la foëne en râteau, la seule usitée aujourd’hui dans notre pays et par nos pêcheurs du .Midi, l’eu à peu, on a réduit le nombre des dents, on a augmenté leur flexibilité et armé leur pointe d'un cran recourbé ; mais tous ces artifices sont nés

1 Vny. 2* année, 1874, 2' scmc-tre, p. 81. — La pèche primitive et le dépeuplement des eaux.

seuls de la qualité de plus en plus perfectionnée du métal employé ; ils 11e font pas partie du plan fondamental de l’instrument.

Ainsi nous voyons se modifier, se perfectionner le mode primitif de capture du poisson à la main. Le bras s’est allongé par le harpon, la lance, la zagaie; puis, — toujours peu à peu, — la lance, la zagaie ont quitté la main qui les tenait et d’armes de liast, sont devenues armes de jet. C’est que l’adresse croissait; mais, en même temps, c’est que le poisson diminuait et, plus chassé, devenait plus sauvage.

Sur terre, la première arme de jet fut, très-probablement, la pierre lancée à la main, et ce ne fut que plus tard que les frondes diverses — dont l’arc à pierres n’est qu’une ingénieuse variété — furent inventées, four l’eau, il en fut tout autrement. La ■ pierre quand elle frappe obliquement la surface du | fleuve rebondit et 11e pénètre point; elle ricoche; si, au contraire, elle frappe perpendiculairement, elle rencontre une résistance telle, quelle 11e pénètre que sans force et tombe pour ainsi dire, par son propre [ioids, toute impulsion étant anéantie par la force d’inertie du liquide.

11 estdone certain, pour nous, que la pierre 11e fut point la première arme de jet, employée contre les animaux aquatiques.

Quelle fut cette arme alors?

Presque certainement la flèche, modification toute simple, toute naturelle de la zagaie, du harpon, vraies flèches à main.

Maintenant, combien de siècles durent s’écouler, pour ces peuplades premières, avant que l’arc et la flèche fussent inventés? C’est ce que nous ne saurons peut-être jamais, quoique Bulfon ait dit : « L’esprit humain n’a point de bornes, il s'étend à mesure que l’Univers se déploie. » En tout cas, c’est ce que nous ignorons encore en ce moment-ci, non comme temps, mais comme valeur et mesure de cet espace.

La flèche marqua un immense pas dans la série des découvertes humaines et les peuples qui surent conquérir un semblable instrument étaient arrivés, dès lors, à un état de civilisation relative capable de connaître l’hameçon.

Lorsque nous parlons de l’hameçon, d’ailleurs, il 11e faudrait point comprendre quelque chose d’analogue aux charmants morceaux d’acier, si complaisamment jolis, si admirablement appointis que nous a -bétons, de nos jours, sous ce nom. L’hameçon primitif fut beaucoup plus simple, nous oserions même dire : il fut plus ingénieux!

L’hameçon préhistorique, — l’hameçon paléontologique, si je puis m’exprimer ainsi et je n’entends pas confondre avec lui l’hameçon palafitte, lequel est déjà en crochet, barbelé, et même en bricole — est simple; il n’a ni hampe, ni crochet, ni barbe,

ni paletle C’est tout simplement un petit os, un

éclat de bois dur, une arête même — car le poisson sembla destiné, ab origine, à fournir aux hommes les outils de sa propre capture ! • — percé au milieu

île sa longueur d'un petit trou et appointi à chacune de ses extrémités.

Non pas que des hameçons crochus offrissent une difficulté insurmontable à être découverts dans la nature, loin de là. Nos pêcheurs normands demandent, tout simplement, au prunier sauvage, à l’épine noire, un hameçon naturel, formé d’une épine et d’une partie de la tige, hameçon qu’ils utilisent tous les jours pour pêcher les poissons plats et qui constitue, pour eux, l’instrument de la pêche à l'épinette. Mille autres arbres fourniraient des hameçons tout faits et beaucoup plus parfaits ; malheureusement il faut le fer , il faut le tranchant pour les détacher de l’arbre et les tailler !

Or, nos premiers pères ne possédaient que le silex !

Le silex leur permit bien d’arriver, au milieu de mille difficultés vaincues, et grâce à une patience à toute épreuve, à la pointe de llèche; mais l’hameçon crochu était impossible; aussi ne le rencontrons-nous jamais. Quelques crochets ont été obtenus, il est vrai, par l’usure de certains fragments de coquilles; mais, n’offrant qu’une pointe forcément mousse, étaientils bien des hameçons ?

Nous en doutons fortement.

Il en est tout autrement de l’hameçon droit.

Celui là se fait assez facilement. La seule difficulté qu’il présente est le trou du milieu , et l’on peut très-aisément s’en passer eu le remplaçant par une coche circulaire, dans laquelle passe le fil. Aujourd’hui encore, quand nous voulons pêcher l’anguille à l’aiguille, nous coupons un fil de fer à la longueur de quelques centimètres, nous appoiutissons à la lime chacune de ses extrémités, puis, au moyen de cette même lime, nous traçons une encoche circulaire vers son milieu et c’est dans cette encoche que nous attachons le fil de la ligne. Or, ce que fait la lime rapidement, une arête de pierre pouvait le produire plus lentement sur un os, sur un éclat de bois dur, et tout aussi sûrement avec de l’adresse et du temps. Choses dont les peuples sauvages sont abondamment pourvus.

L’hameçon droit une fois attaché à la ligne on l’enlonce, dans un ver, par exemple, en long. Bien entendu, le fil suit, au moins, la moitié postérieure de

l’hameçon. Le poisson vient, happe le ver, l’avale ; alors l’hameçon, se dégageant, se place en travers dans l’oesophage, ou l’estomac, ses extrémités s’enfoncent dans les téguments, et l'animal est pris et bien pris !

Nous ne pouvons douter que cet hameçon ne fût connu et employé fréquemmnet, sinon par l’homme quaternaire, au moins par celui plus moderne — sinon historique — des habitations lacustres les plus anciennes. La station lacustre de Wangen, sur le lac de Constance, station remontant à l’âge de pierre, en offre de nombreux exemplaires. Ces peuples avaient non-seulement usé les coquilles, comme nous l’avons

vu tout à l’heure, ils avaient encore employé les dents de certains animaux, pour confectionner de véritables hameçons courbes. Mais que de temps , que de patience dépensés pour un maigre résultat ! Tel fut, sans contredit, la cause de la rareté de ces engins auprès des autres. L’hameçon de Moosseedorf, canton de Berne , est taillé dans une dent de sanglier, la couche éclatée de l'émail est fort habilement employée pour former la pointe, et la différence de densité de cet émail et de l’ivoire naturel de la défense a permis de tailler la concavité de la courbure.

Cet objet devait être une véritable curiosité pour l’époque et constituer une sorte de bijou de chef; sa rareté peut le faire présumer. Ce n’était, certes point là l’outil vulgaire dont se servait le pêcheur prolétaire en quête de sa nourriture et de celle de ses enfants. Car, il n’est pas moins curieux de le constater que d’étudier les rudimentaires engins dont se servaient ces peuples primitifs, le poi son entrait pour une part très- considérable dans l’alimentation générale des époques antéhistoriques. Les reliquats de cuisine ou Kiokkenmodding trouvés, non-seulement en Danemark, mais en France, en font foi. Les grottes, les abris delà Dordogne, les Kyzies, la Madeleine, Laugerie, etc., ont fourni, parmi les débris d’os, des quantités d’oisemeuts de poissons, vertèbres, arêtes, nageoires.

Bien plus, le poisson était on honneur, tout autant que les antres animaux du pays, auprès des artistes de ces peuples; car, si nous trouvons reproduits sur

1. Hameçon droit en bronze du lac Uberlingcn (Grandeur nalurelle). — 2 et 5. Harpons en bronze de Pe&chiera (2/3 gr. nat.), d’après M. Kaeken. — 4. Hameçon en défense de sanglier de Moosseedorf (Gr. nat.).

des os, des ardoises, du bois, la représentation des Aurochs, du Cheval, du Bouquetin, du Renne, nous y voyons aussi celle des poissons, sans doute les plus communs ou les plus renommés.

Ce n’est pastout.Une réflexion de notre ami. M. do Mortillet, vient jeter un jour tout nouveau sur cette alimentation et sur sa valeur à cette époque. « Ces représentations de paissoas , dit -il, montrent d’autant mieux l'importance que l’on accordait à ces animaux qu’on n’a pas trouvé une figure d’oiseau, et qu’en fait de reptiles, on ne peut citer qu’une seule figure représentant tout aussi bien une anguille qu’un serpent. »

Nous n’ajouterons rien à cette remarque si frappante. Comment se fait-il qu’aujourd'hui, alors que nous nous disons civilisés, nous ne soyions même pas aussi avancés, sous le rapport de l’immense utilité du poisson, que nos grands pères des âges préhistoriques ?

C’est que , aussi longtemps que les hommes vivent largement espacés, ds prennent dans les eaux sans compter et surtout sans jamais s'occuper d’y rien mettre.

La reproduction naturelle comble aisément les vides et l’abondance ne diminue point ; témoin ce qui se passe tous les jours sur les rives de la Caspienne, par exemple, là où la Russie nous montre les pèches les plus extraordinaires et les plus productives.

Allez donc dire à l’un des pêcheurs de ces régions qu’il faut compter, et compter sérieusement, avec les handes innombrables de poissons qui viennent donner dans ses filets et mordre à ses hameçons! il vous rira au nez 1 Autant lui semblerait invraisemblable de compter avec les nuages du ciel ou les sables de la mer! Pour lui ce qui est abondant est infini, ce qui est nombreux est indestructible. Étrange erreur, dont il reconnaîtra le danger

trop tard ainsi que nous, peuples occidentaux actuels.

Pour lui, à demi-sauvage, le souci du lendemain n’existe point encore; pour uoiis, à demi-civilisés, le souci s’est Fait réalité.

A mesure que nos populations se sont épaissies, se sont agglomérées sur une terre inextensible, l'usage des cours d eau a continué sans mesure, et

la consommation ne tardant pas à dépasser les forces de la production naturelle, l’appauvrissement s’est déclaré, puis la disette se fait pressentir.

Voilà où nous en sommes! 11 est grand temps de jeter des cris d’alarme et d’aviser.

Si encore Pus et l’abus des rivières s’était borné à la capture des poissons, le vide eût encore été long à produire. Malheureusement, la civilisation a marché à pas de géant; elle a créé la chimie, la mécanique et toutes les antres sciences... Il est devenu comme article de foi que tout ce qui était inutile et mauvais devait êLre jeté à la rivière. *

C’est ainsi que tous nos cours d’eau ont été empoisonnés. On y a lavé les minerais, les teintures, les matières filées : les papeteries y ont déversé leurs résidus. Que sais-je ?

Et le poisson, tué en masse, n’a même plus trouvé où se reproduire, parce que le fond, la vase, le sable étaient eux-mêmes empoisonnés. En Angleterre, où l’on travaille, tous les pêcheurs, tous les pisciculteurs sont en émoi, depuis quelque temps, à propos de la présentation d'une loi contre la pollution des eaux. Us sont unanimes sur ce qu’il faut obtenir, ils ne diffèrent que sui la rigueur des moyens.

Quel exemple pour nous!

Page 1