LA BARRE DE LA SEINE
Ce n'est jamais sans quelque anxiété que les riverains de la basse Seine voient arriver les grandes marées d’équinoxe, pendant lesquelles la barre acquiert une proportion quelquefois formidable ; car ce singulier phénomène, presque nul, quelquefois imperceptible, même au marégraphe, pendant les mortes eaux, peut alors donner lieu à des désastres. Si le vent souffle de l'ouest, et si la Seine est en crue.
la lame peut passer par-dessus les digues, quelquefois même y pratiquer des brèches coûteuses ou difficiles à réparer.
Les habitants de Rouen, du Havre ne partagent aucune de ces préoccupations ; mais ils se rendent à Quillebcuf et surtout à Caudebcc, aux époques que le calendrier indique comme particulièrement dangereuses. Quelquefois, comme il est arrivé à un train organisé par M. Babinet, les voyageurs ne font pas leurs frais, mais cette année tous les touristes se sont retirés parfaitement satisfaits. Les quatre marées du
Lu Barre de la Seine à Caudcbec, le 7 avril 1873. (D'après une photographie.)
(5 avril au soir, du 7 soir et matin, du 8 au matin, ont donné lieu à des barres très-majestueuses, parfaitement bien formées.
La grande lame qui produit l’inversion du courant de la Seine avait, au marégraphe de Caudebcc, une hauteur de le 7 au matin. Elle était suivie de deux magnifiques ételles ou vagues accessoires se déroulant derrière elle avec un certain fracas. La barre était précédée de deux colonnes d’écume formées par le choc de l'eau sur les digues. Des jets bouillonnants se précipitaient sur le rivage, bondissaient à huit ou dix mètres et noyaient toutes les calles.
Sur leur passage, ces lames ont arraché, aux digues récemment construites, des quartiers de béton; elles ont passé sur les levées de Vatteville, en face de Villequier. Elles venaient mourir aux pieds des spee-
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tuteurs dont les plus hardis étaient arrosés d’un peu d’écume. La barre du 8 au matin n’était pas moins majestueuse, quoiqu’elle fût un peu retardée parce que le vent donnait de l’est; le volume de l’eau était un peu moindre, mais le public était plus nombreux, plus frémissant. Il s’est retiré enchanté de la fête.
Ce puissant phénomène a toujours excité la curiosité des physiciens. Un grand nombre de théories ont été émises pour l’expliquer. Nous chercherons à en faire comprendre la cause.
L’eau du flot, qui se précipite sur le cap d’Antifer, est partagée en deux colonnes; l’une, entrant en Seine, produit le phénomène du mascaret; l’autre, se brisant sur la côte du Calvados, produit simplement une rerrudcsrence dans la hauteur d’eau de la
Seine. La pression de l’eau qui s’accumule dans la baie de Seine, ne se fait sentir (pie progressivement à distance, mais avec une énergie d’autant plus grande que le niveau de la mer, dans la baie, est plus élevé au-dessus du plan d’eau qui se trouve en tète du flot.
Nous admettrons, pour simplifier les idées, que le niveau supérieur de la Seine est horizontal depuis la baie où la marée s'accumule jusqu'à la tète du flot montant. Nous supposerons, en outre, à cause de l'incompressibilité des liquides, que toute la pression se communique instantanément d’un bout à l'autre de cette tranche légèrement conique, car le plan d’tau de la Seine est incliné de Rouen à la mer; la différence est de 4 mètres 50. Cette dernière hypothèse sera surtout vraie, lorsque le chenal se rétrécissant, l’eau du fleuve ne peut s’écouler ni à droite ni à gauche.
S’il en est ainsi, on comprend que le flot, lorsqu’il donne en plein sur un plan incliné, puisse bondir, produire des gerbes jaillissantes, mais en même temps donner lieu à des ravinements et charrier des blocs.
Son action est surtout destructive quand il butte sur une digue ou un quai, en courbe concave. Alors l’eau agit comme le ferait un véritable bélier.
Les considérations précédentes sont suffisantes pour expliquer également l’afflux de cette masse d’eau qui est terminée en avant par une sorte de muraille. Cette onde, qui donne un front sensible, s’élevant à 3 ou 4 mètres sur une largeur de 350, s’écoule avec toute la vitesse dont elle est susceptible, niais le chenal de la Seine ne peut fournir à l’écoulement d’une masse d’eau de 5 à C mille mètres cubes par seconde, que le flot apporte de la mer.
L’eau qui coule et tend à se mettre de niveau est donc immédiatement, instantanément remplacée par de l’eau qui vient par derrière.
Le niveau de la mer, à l'entrée de la Seine, augmente pendant toute, la durée de la marée montante, c’est-à-dire à mesure que la barre progresse, mais le niveau du plan d'eau de la Seine va augmentant lentement, depuis le cap d’Antifer jusqu'à Rouen, ou jusqu'à Pont-de-l'Arche, où la marée se fait sentir. C'est la différence entre ces deux niveaux mobiles qui indique la pression de chasse et la rapidité de propagation du flot. A Caudebec, la moyenne de la vitesse est de 6 kilomètres à l'heure.