UN NOUVEAU LÉZARD
Sur la côte sud-est de l’île de Capri on remorque quatre gros rochers, d’un aspect très-pittoresque, dont trois ont été entièrement séparés de la terre, et dont le quatrième n'est relié à celle-ci que par un petit isthme bas et étroit qui tend aussi à disparaître sous l’action des vagues. Le plus extérieur de ces îlots a la forme d'une pyramide à quatre pans, tronquée, haute de 1 1 5 mètres, terminée en dessus par un plateau ayant environ 50 mètres carrés. Ses flancs sont à peu près verticaux, et par conséquent presque inaccessibles. Il n’y a que trois habitants, à Capri, qui se hasardent à y grimper, dans le but de récolter des œufs de mouettes.
Dans le printemps de l'année 1872, M. Eimer se mit en rapport avec ces hommes, afin de se procurer les animaux qui vivent sur ce petit îlot, et de constater si les conditions d’isolement n’avaient pas exercé sur eux quelque influence. Sa prévision se vérifia, car les collecteurs lui rapportèrent un lézard, formant une variété très-remarquable de l'espèce commune (Lacerta muralis) de l’ile de Capri. Cette variété est meme si distincte du type, qu’aux yeux
* Eimer (D r Theodort, Zoologische Studien, auf Capri. — Lacerta muralis cœrulea. — F.in Beilrag zur üarwvischen Ixhr. — Leipzig, 1874. — La présente notice est empruntée aux Archives des sciences physiques et naturelles de Genève, t. LU, n’ 208, 15 avril 1875.
de beaucoup de zoologistes elle pourrait avoir la valeur d’une espèce.
M. Eimer a fait une étude très-complète de cette forme, qui existe seule sur le rocher en question et à laquelle il a donné le nom de Lacerta muralis cœrulea ; il l’a comparée avec les différentes variétés du L. muralis, que Ton trouve à Capri, dans le royaume de Naples, à Gênes et en Allemagne. C’est par sa coloration que la variété cœrulea se distingue de la rnaniêrela plus frappante. La couleur des parties dorsales est, tantôt d’un bleu uniforme plus ou moins foncé, tantôt d’un bleu taché de dessins noirs. Le ventre, la gorge, la mâchoire inférieure, la face inférieure de la queue et des extrémités son’, d’un magnifique bleu de ciel profond. Cette coloration présente certaines modifications, dépendant de la saison, de la température, du sexe, etc. Ainsi, on voit apparaître, à certaines époques de l’année, des ocelles d’un vert de bronze oxydé.
La couleur ne résulte pus d’un dépôt de pigment bleu, mais elle est due à l’existence d’une couche épaisse de cellules noires de tissu connectif, cpii sont placées sous une couche également épaisse d’épiderme incolore. Cette disposition produit, comme on lésait, l’impression du bleu. Alalumiêrcdirecte, sous le microscope, un fragment de peau paraît noir; dès qu’on emploie la lumière réfléchie, on le voit bleu. Chez les lézards verts, il y a, entre la couche noire et la couche incolore, une couche de pigment jaune, de nature graisseuse, qui concourt à produire l’impression du vert. Chez le L. muralis cœrulea, cette couche jaune manque ou est presque nulle. Une particularité constante du L. muralis d’Allemagne est la forme déprimée de la tête. Ce caractère ne se retrouve pas chez le cœrulea dont la tête forme plutôt une pyramide quadrangulaire à faces sensiblement égales.
La nouvelle variété, comparée aux individus d’Italie, présente des différences moins grandes qu’avec ceux d’Allemagne; mais elle s’eii distingue cependant. M. Eimer a constaté une tendance à l’apparition, chez le cœrulea, de caractères de l’écailiure, qui se manifestent dans la région où les granules dorsaux viennent abouti montre les plaques ventrales. Une autre différence, qui n’est cependant pas tout à fait constante, se montre dans le nombre des pores fémoraux, qui varie de 21 à 25, tandis que dans le L. muralis on en compte très-rarement plus de 20. Enfin une particularité assez curieuse des individus de cette variété, est Ièur absence de crainte de l’homme, qui est surtout intéressante, si on l’oppose à l’extrême sauvagerie de leurs cousins de Capri. Tenus en captivité, les représentants de chaque variété montraient de l’affinité pour ceux de la même forme qu’eux et des dispositions hostiles envers ceux de l’autre forme. Il résulte de cet ensemble de caractères physiques et moraux, que la forme découverte par M. Eimer serait assez distincte pour mériter, aux yeux de certains zoologistes, le litre d’espèce, et que, d’autre part, ses affinités et son habitat momrenl
clairement de quelle souche elle est sortie. Elle fournit un exemple frappant de ce que l’on a appelé une espèce commençante ( incipiens species).