ET LA DESTRUCTION DU PHYLLOXERA
L’attention publique vient d’être appelée, d’une manière toute particulière, et avec une urgence reconnue de tous les viticulteurs instruits, sur une classe de sels qui n’a été d'abord qu’un objet de curiosité scientifique, ainsi que son principe acide, le sulfure de carbone, dont la renommée va s’accroître encore. Cette substance, découverte à la fin du siècle dernier par Lampadius, est un exemple bon à méditer pour ces esprits prétendus positifs et pialiques, qui honorent de leur dédain les découvertes purement scientifiques; leur présomption les déclare inutiles, indignes d'occuper des hommes sérieux.
Longtemps le sulfure de carbone est resté en effet à l’état de produit de laboratoire, préparé tout au plus par quelques centaines de grammes. Tout à coup on découvre qu’il peut former avec le caoutchouc un corps souple et fusible (caoutchouc vulcanisé), et le sulfure de carbone amène la fondation d’usines, où on le fabrique par centaines de kilogrammes. Une impulsion nouvelle et considérable, est en ce moment donnée à cette industrie par l’emploi des sulfocarbonatcs alcalins, justement recommandes par la circulaire du ministre de l’agriculture et du commerce.
Tout le monde connaît les potasses et les soudes du commerce, si utiles pour une foule de fabrications, et le calcaire avec toutes ses variétés, marbre, pierre à bâtir, craie, etc. Si dans ces corps on remplace l’oxygène par le soufre, on obtient les sulfooarbonates de potassium, de sodium, de calcium, et son analogue le sulfo-carbonale de baryum. Le plus célèbre eu ce moment est celui de potassium ou de potasse, dont la fabrication s'obtient de la manière suivante : en calcinant avec du charbon le sulfate de potassium, il se forme, par réduction, du monosulfure de potassium. On en fait une dissolution saturée dans l’eau, et on y mêle du sulfure de carbone. La combinaison exige pour s’opérer une agitation prolongée, qu’on peut obtenir avec un appareil tournant ; il y a ici un tour de main à acquérir par quelques essais préliminaires. On a ainsi un liquide d’un orangé rougeâtre marquant 37° à 40° à l’aréomètre Damné.
Le sulfure de carbone est un insecticide trèspuissant, et il a été employé pendant quelques années au Muséum pour tuer les insectes qui ravagent les collections d'histoire naturelle; mais ce corps liquide, très-volatil, d’une odeur fétide et piquante,
4 I.c prix de l'atlas est de 4 flancs.
exerce une action dangereuse sur l’homme, comme on l’a constaté pour les ouvriers du caoutchouc vulcanisé; il est très-inflammable, et, mêlé à l’air en vapeur, peut constituer de redoutables mélanges explosifs ; en outre, ses vapeurs nuisent aux végétaux qu’elles touchent en assez grande quantité. Son emploi direct est donc bien difficile contre le Phylloxéra. Au contraire les sulfo-carbonates alcalins n’exhalent pas sensiblement d’odeur incommode, ne présentent pas de danger dans leur maniement, ne sont pas inflammables, et ne s’altèrent ni d’eux-mêmes ni dans les sols par le contact des matières neutres qui les constituent.
Ils jouissent d'une propriété fort importante. Mis en contact avec les acides, même les plus faibles, et en particulier sous l’influence de l’acide carbonique humide qui imbibe les sols arables, ils sont transformés en carbonates, et dégagent du sulfure de carbone eu vapeurs et de l’acide sulfhydrique, tous deux très-toxiques, surtout le premier. Le problème à résoudre a été posé et deviné par M. Dumas. Il faut empoisonner la terre autour du Phylloxéra par une action incessante, de manière, non-seulement à tuer l’insecte existant, mais à faire du sol un piège continuel, où les nouveaux venus trouveraient la mort, et dont les écartera leur instinct. Les substances solides et liquides ne peuvent agir sur un insecte que ne saurait atteindre le contact intime des premières, et qu’un enduit gras protecteur empêche d'être mouillés par les secondes. Les gaz ou vapeurs seuls seront efficaces, et encore à condition de prolonger leur action pendant plusieurs jours, car les insectes ont la propriété de résister longtemps à l'introduction des gaz délétères qui les entourent, en fermant les stigmates ou orifices respiratoires, c’est-à-dire en retenant volontairement leur respiration. On voit donc combien peut être avantageuse l’action de l'atmosphêic souterraine sur les sulfo-carbonates.
11 suffit 1 de 95 grammes de sulfo-carbonate de potassium pour fournir 38 grammes de sulfure de carbone et 17 grammes d'acide sulfhydrique, représentant, à 15°, plus de 11 litres d’acide sulfhydrique gazeux, et autant de sulfure de carbone eu vapeur, quantités capables de rendre toxique un volume d'air de 5 à 4 mètres cubes, et par conséquent de purger de tout insecte fi à 8 mètres de terre. En effet, ces sels conviendront, comme le fait remarquer M. Dumas, pour détruire tous les insectes nuisibles souterrains ou superficiels, et j’ai constaté qu'une trèsfaible quantité de solution de sulfocarbonalc de potassium à 40° tue parfaitement les vers blancs (larves de hannetons), insectes autrement gros et robustes que le minuscule Phylloxéra.
Le premier point à constater, et c’est la première partie de l’importante découverte de M. Dumas, était la mort des insectes destructeurs des racines. On était déjà bien fixé à cet égard par les expériences exécutées à Cognac par MM. Max. Cornu et Mouille-
1 51. Dumas, fiole sur les sulfocarbonates; Commission du phylloxéra, séance du 3 décembre 1874, p. 4a.