LA N AT U R
fert, en automne et en hiver 1874. Voici comment on opcrc, dans les circonstances d'un terrain horizontal, en sol léger ou de moyenne consistance, avec des ceps espae' environ de 1“,50. On exécute le travail au moment où l’on donne une façon à la vigne, afin de diminuer la main-d’œuvre. On fait au pied du cep un trou dont celui-ci occupe le centre, et dont la profondeur dépend de celle où se trouvent les racines, c’est-à-dire de 13 à 50 centimètres, en carré ou en rond suivant le mode de bêchage, d’une largeur de 40 centimètres. On y verse cinq à six litres d’eau mêlées de tO à 80 centimètres cubes (ceci est un maximum) de solution do sulfo-carbonate à 40° Baumé ; dès que la solution est bien absorbée par la terre, l’ouvrier ramène avec le pied la terre dans l’excavation, la tasse et passe à un autre cep.
La dissolution est plus dense que l’eau et s’écoule à travers ce liquide connue un sirop, de sorte que, délayée par l’eau, elle descend peu à peu jusqu’aux racines les plus profondes.
Il est bien entendu que si l’intoxication au sulfocarbonate se fait par les pluies, ou sera très-favorisé par la diminution ou la suppression de l’eau à apporter comme véhicule. Dans les conditions que nous venons d’indiquer, l’insecte est parfaitement tué jusqu’aux extrêmes radicelles, et j’ai vu les Phylloxéra morts et noircis à la suite de ces essais, qui réussissent aussi bien sur l’insecte actif de l’été que sur les sujets en hibernation, plus lentement dans ces derniers cas.
M. Dumas était en possession de ce résultat depuis longtemps et cependant gardait le silence. Celte réserve, que quelques esprits légers ou malveillants ont déclaré ne pas comprendre, lui était cependant imposée par la plus légitime prudence. lin effet, ou n’avait pas la certitude, l’hiver arrivant, que la vigne n’avait pas souffert de l’application du sulfocarbonate.
Maintenant, le second point de la découverte de M. Dumas est acquis.
On a reconnu simultanément, près d’Avignon, à Cognac et à Prégny contre Genève (M. Risler), que la pousse printanière des vignes traitées a été parfaite. Donc le remède qui tue l’insecte, est iuoffensif pour la plante. Dès lors le devoir de l’éminent académicien envers le pays, était de divulguer et d’affirmer la découverte. C’est ce qu’il a fait lorsqu’il a été assuré, suivant la teneur de la circulaire du ministre (8 mai 1875), que les sulfo-carbonates alcalins sont les substances les plus énergiques contre le Phylloxéra qui aient été proposées jusqu’ici. Une communication importante 1 a fait connaître ce que nous devons attendre des sulfo-carbonates. Leur emploi est recommandé dans trois conditions distinctes.
On peut avoir à combattre, à son début, l’invasion d’une contrée jusqu’alors préservée, et c’est le cas
1 31. Dumas, Hôte sur l’emploi des sulfocarbouates alcalins contre le phylloxéra; C. A. Académie des sciences, 20 avril 1875.
dont s’occupe la circulaire ministérielle. Il faut traiter les ceps circulai rement à partir du point central de la tache d’attaque, eu allant au delà même du pourtour d’infection et englobant dans le cercle du remède, quelques rangées de ceps bien sains et sans insectes sur les racines.
Ici la question de dépense n’est rien ; il faut préserver toute une contrée, et, je ne crains pas de le dire, obliger les propriétaires récalcitrants à agir par mesure d’intérêt public; l’expropriation forcée du Phylloxéra est de droit.
11 peut y avoir lieu, dans tant de cantons vinicoles désolés par le. mal et où les vignes sont détruites (dans le Vaucluse sur 50,0011 hectares de vignobles il n’en reste plus (pie 2,000) de protéger les plantations nouvelles effectuées dans les terrains ravagés, afin de remplacer les ceps morts. Ici encore peu de dépense, car le cube de terre d’une toute jeune vigne est très-minime et n’exige que peu de substance.
Reste un troisième cas à examiner, et le plus difficile : celui d’un vignoble atteint plus ou moins anciennement et placé au milieu d’un pays infesté. 11 ne faut pas songer ici à détruire d’un seul coup le Phylloxéra , non-seulement parce que la dépense pourrait être trop grande, mais surtout parce qu’elle serait en partie inutile ; car l’entourage rendrait bientôt à un vignoble les Phylloxéra qu’on lui aurait enlevés. C’est la même raison qui décourage tant de fermiers du nord de la France, lorsque, ayant employé une assez forte somme d’argent à faire ramasser les vers blancs, ils sont finalement ravagés tout autant que les autres par les insectes affamés, en larves ou adultes, qui viennent des voisins insouciants. Il faut se contenter de faire vivre la vigne en présence de son ennemi, de l’amener à un degré de tolérance satisfaisant, en associant au sulfo-carbonate qui détruira une grande partie des insectes, des fumiers destinés à rendre la vigueur à la vigne épuisée. Pour ménager les Irais, on répartira ces opérations sur plusieurs années, puisqu’on ne peut espérer de se débarrasser complètement d’un insecte qui vivra désormais dans les pays gravement atteints. Il suftit que sa production se maintienne à un minimum où il soit sans danger sérieux ; mais il faut s’attendre à le combattre par intervalles, comme on le lait en tant de pays pour l’ oïdium au moyen des soufrages qui sont passés dans la pratique viticole courante. C’est surtout au printemps et en automne qu’il convient de faire ces traitements.
Les effets des sulfoearbonates étant suffisamment démontrés au point de vue de leur action toxique sur le Phylloxéra et de leur innocuité sur la vigne, il reste à résoudre la troisième partie du problème : la partie pratique qui varie d’une localité à l’autre. Elle est laissée forcément aux essais individuels, tant qu’on puisse donner à l’avance une formule générale et infaillible dans tous les cas. C’est ce que n’ont pas du tout compris certains journaux, dans leurs exagérations déplorables ; ils n’ont pas vu la réserve expresse que M. Dumas, à cet égard, dans
l'importante communication qui a servi de point de départ à toute celte polémique. Eu effet, les doses du toxique et les moyens de le faire pénétrer aux dernières racines, doivent se modifier suivant la profondeur des sols, leur nature calcaire ou argileuse, les pentes diverses des vignobles, la consistance qui varie de l’élat le plus meuble à la dureté du roc, etc. Etudiez avant tout le moyen de faire arriver partout la solution insecticide, et ne vous en prêtiez qu'à vous si, par négligence d'essais préliminaires, ce qui a réussi ailleurs, échoue dans vos viguobles.
S’il s’agit des vignes de ces crus célèbres dont le vin se paye plusieurs milliers de francs la barrique, ou des grapperies et des vignes de serre, on peut affirmer que la question de préservation est résolue, car la question de dépense devient peu de chose, .le conseillerai volontiers pour ces vignobles d’établir un drainage. Les drains ne sont pas seulement utiles pour écouler les eaux des sols spongieux ou marécageux, ils favorisent singulièrement la végétation en faisant des appels d’air, en raison des différences de température, de sorte que toute la couche arable est imprégnée avec renouvellement continuel, par l’oxvgène indispensable pour la germination des graines et la respiration des racines. Le même effet doit amener la décomposition continuelle des sulfoearbonates, et promener les gaz toxiques avec bien plus d’aisance que par la seule infiltration naturelle.
Actuellement le prix du sulfocarbonatc de potassium est de 1 fr. 10 le kilogr., et celui de sull'ocarbonale de sodium, tout aussi efficace comme toxique, n’est que de 0 fr. 75. Ces prix s’abaisseront par l’abondance de la production, et il faudra établir les fabriques à proximité des vignobles à traiter, afin de diminuer beaucoup les frais de transport.
M. Dumas a eu l’idée, pour rendre le maniement de ces deux substances, leur emmagasinemeut et leur voyage plus simples, de les associer avec deux fois leur poids de chaux éteinte. On a ainsi une poudre très-facile à répandre à la surface des terres arables, à enfouir au pied des ceps. Elle sera très-utile pour détruire une foule d’insectes nuisibles, superficiels ou souterrains. Les Phylloxéra aptères ou ailés, qui se promènent en août sur la terre, seraient ainsi atteints en grande partie ; pour ceux des racines ce traitement si commode ne pourra avoir d’efficacité qu'aux grandes pluies d'automne, qui seules pourront délayer assez la matière toxique pour qu'elle pénètre profondément.
On peut dire, en résumé, que la question curative des vignes a fait un pas considérable et décisif, mais le succès complet exige encore de persévérants efforts. Le Phylloxéra n'a pas disparu du sol français, comme l’ont à peuplés annoncé certains journalistes étourdis, habitués à traiter au jour le jour de toutes les questions d'actualité sans aucune compétence spéciale, et trop souvent avec la naïve affirmation de l’ignorance. N’oublions pas que si les fléaux semblent renaître sans cesse sous nos pas dans Elus toirc de l'humanité, il est défendu de s’abandonner
au fatalisme du musulman qui se croise les bras devant, une prétendue colère céleste. Le Créateur a donné à l’homme l’intelligence qui lui permet d’étu- : dicr le mal et d’en triompher.
Maurice Girard.
LES EUPHORBES CACTIFORMES
! i , 'euphorbe résikifère ( Euphorbia resinifera).
Tout lo monde connaît les Cactus ; ce sont de sin- . gulières plantes ; charnues, sans feuilles, munies de piquants ou de poils plus ou moins nombreux ; elles sont en général inolfcosives, et sont souvent cultivées dans les appartements pour leur aspect bizarre.
Des plantes très-dif.érentcs empruntent parfois leur apparence : ce sont les Euphorbes des parties chaudes du globe, appelées, pour ce fait, euphorbes j cactiformes. .Mais ces végétaux sont très-dangereux et ne sont ainsi jamais cultivés comme ornement, quoique plusieurs d'enlr’eux aient des fleurs remarquablement belles comme VEuphorbe splendide. Ils se reconnaissent aisément à ce que la plus légère piqûre f lit perler sur elles d’abondantes gouttes d’un lait âcre et irritant.
La médecine de l’antiquité nous a légué un produit énergique, médicament un peu tombé eu désuétude, depuisladccouverted’autres remèdes plus maniables; c’est la gomme euphorbe, lait concrété d’une euphorbe cactiforme. Ou retrouve dans cette gomme des débris de tiges et de fleurs qui ne laissent aucun doute à cet égard.
Cependant jusqu’à c"s dernières années la plante elle-même était restée inconnue. La gomme, qu’il ne faut manier qu’avec précaution, nous arrive de Mogador (Maroc), dans des sacs de joncs ; elle est récoltée non pas sur la côte, mais dans la région des hauts plateaux.
Lorsque notre compatriote, l’intrépide SI. B, dansa, tentait, au péril de ses jours, l'cxplora'ion de cette région, il entendit parler de l’Euphorbe, mais il ne put ni la voir lui-même ni la recueillir ; il fut même obligé bientôt de fuir devant l'hostilité croissante dus habitants du pays. Mais durant son court séjour, il avait dressé un Arabe à la récolte des plantes; M. Cosson. de l’Institut, se mit en relation avec cet indigène et le chargea de rechercher cette curieuse espèce. Notre chargé d’affaires au Maroc, M. Beaumier, les facilita de tout son pouvoir. L'Arabe put enfin trouver l’Euphorbe résinifère (tel est, en effet, son nom scientifique), et put en rapporter plusieursexemplaires vivants à Mogador. Il fut assez heureux pour rencontrer en îoutc deux autres Euphorbes, celles-ci absolument nouvelles.
M. Cossou, qui les éludia, crut devoir dédier l’une d’elles à M. Beaumier (Euphorbia Bcaumieriana ) , qui méritait ce témoignage de reconnaissance scientifique.
•'•WfÉÉ
<V. Euphorbia Abyssinica. — D. Euphorbia Hermantiana. — C. Euphorbia Beaumierana. — D. Euphorbia resinitera ,
SgaiPl ■ i "' fS ' "■■SË--'
lié ' ; itS
i a Sm&'J
SÉi'.. .>«
/ Si' K j :
Ces plantes furent expédiées vivantes au Jardin des Plantes, après avoir été emballées avec beaucoup de soin ; elles y arrivèrent en bon état et on peut les y voir aujourd’hui. Elles y végètent dans le sol même qui les a vu naître et qui a été apporté avec elles. L'euphorbe résiuifère a prospéré et a même fleuri.
C’est une plante dangereuse, même quand on ne la blesse pas et qu’on ne fait jaillir aucune goutte de lait. Quand elle arriva à Paris, M. Iloullet, le chef de serres, la nettoya et l’épousseta avec un pinceau ; cette poussière qui avait touché l’euphorbe cl qu’il avait respirée lui causa une inflammation très-vive de la bouche et du pharynx dont il soulfrit trèssérieusement. Jleaucoup de plantes de cette famille sont dans ce cas ; ou connaît la fable du Mancenillier, qui a donné lieu à une scène si dramatique de l’opéra de Meyerbeer, Y Africaine; quoique les propriétés toxiques de cet arbre aient été exagérées, il n’on est pas moins réel que l’atmosphère qui entoure certaines euphorbiacées est très-redoutable, et un grand nombre d’entre elles sont certainement très-dangereuses.
L 'Euphorbe des Canaries, analogue à Y Euphorbe résinifère, mais dont le suc est pourtant moins actif, est dans ces îles un objet de crainte et de terreur, on les fuit ; quand les indigènes demeurent trop longtemps exposés à leur influence ou à leurs émanations, ils sont pris d’oplithalmies graves et. perdent quelquefois la vue.
Les Euphorbes de nos climats sont plus humbles et moins funestes ; leur suc est cependant très-âcre et très-irritant ; il détermine sur la peau de la figure et des mains des cloques et des démangeaisons douloureuses. Tout le monde connaît les effets du Réveille-matin ( Euphorbia helioscopia), plante trèscommune dans les champs cultivés.
Ces plantes exotiques et vénéneuses se voient dans les collections des établissements scientifiques où elles ont été rassemblées à dessein. On peut à Paris, au Muséum, sans danger et loin de leur patrie, voir et étudier les plus féroces animaux ; on peut aussi y contempler, y étudier ces végétaux redoutables par leurs exhalaisons funestes et les subtils poisons qu’ils distillent, ces plantes, comme dit le poète, dont l’ombrage donne la mort.
LES