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LA CULTURE DES ASPERGES

A A11GENTEU1L LT LA FASCIATION.

Parmi les légumes qui figurent le plus avantageusement sur nos tailles, dans la saison printanière, il faut citer en première ligne l'asperge qui, par sa saveur agréable et ses propriétés médicales, se recommande à tous les amateurs de primeurs gastronomiques.

La culture de l'asperge est toute parisienne ; dès le dixhuitième siècle, elle avait déjà acquis une certaine importance dans les environs d’Argenteuil, qui est son principal lieu de production. A cette époque, cette culture se faisait en plein champ , comme cela a lieu maintenant encore dans les diverses autres contrées de la France, notamment dans le Laonnois et le Soissonais.

M. Dubost, qui a écrit dans les Annales agronomiques ( nouveau recueil publié sous la direction de M. P. -P. Dehérain), une notice sur le sujet qui nous occupe, raconte que , vers 1818, les vignerons eurent, pour la première lois, l'idée d’associer la culture de l’asperge à celle de la vigne. Aujourd'hui , cette révolution est un fait accompli et actuellement le territoire d’Argenteuil fournit à lui seul , grâce à cette économie de terrain, pour 4,000 à 5,000 francs environ d'asperges par an, à l’hectare.

La plantation de l’asperge se fait, en mars et en avril, au moyen de griffes obtenues par semis dans des pépinières ; dans une terre franche, légère, bien ameublée, isolée autant que possible des arbres fruitiers, des bosquets ou des bois, on défonce le terrain à 0 m ,40 de profondeur.

On fait des fosses decetle dimension, dont on gar- 3’ jDnce. — î* «intslre.

nit le fond de fumier. Ces fosses sont séparées le unes des autres de 90 centimètres; au centre de chacune d'elles, sur un petit monticule de terre disposé à cet effet, on dépose la griffe en étalant ses racines aplat et en tous sens; puis on recouvre le tout de terre et de quelques poignées de fumier.

La plantation une fois établie, on ménagera l'entrée de l'air en remuant de temps en temps le sol, es

on aura soin de rechercher pendant la rosée du matin, pour les détruire , les limaces et les limaçons , les criocères , insectes qui déposent leurs œufs sur les asperges , les vers blancs, les taupes, etc. , qui détruisent ou endommagent les plantations.

Au mois d'octobre, par un temps beau et sec, on coupera les tigelles d'asperges à 0"',15 au-dessus du sol. Les asperges seront fumées légèrement, l’engrais sera recouvert de suite par 0 m ,07 de terre , la plus meuble qu’on aura près de soi, et on fera sur les turions un petit monticule de forme conique, ayant de 4 à 5 centimètres de hauteur.

Les mêmes précautions étant prises chaque année, on pourra, ta cinquième année, commencer à cueillir desasperges. M. Louis Lhérault , l'un des plus adroits cultivateurs d’Argenfeuil et qui nous a communiqué ces renseignements, recommande expressément, pour avoir de belles asperges, de les cueillir, une ou deux fois par jour, de préférence le matin; il ne faut jamais couper les asperges, mais les détacher en inclinant un peu l'asperge et en lui laisant subir une légère torsion, qui permet de la détacher facilement du la souche.

En prenant toutes ces précautions, et en empêchant, au moyen de buttages faits avec soin, l’action de la lumière sur l’asperge, on pourra obtenir des sujets de toute beauté, d’un diamètre extraordinaire

Fasciation de l’asperge. — Asperge de H centimètres de diamètre, poussée à Argcntcuil {représentée à côté d'une asperge de dimension normale de 2 centimètres de diamètre). — A. Coupe de l’asperge anormale d’Argenteuil. — B. Coupc de l’asperge normale.

et dont le prix, suivant la saison, pourra varier de ' 25 centimes à 5 francs la pièce.

Une hotte de ces belles asperges se vend couramment 6 à 8 francs au commencement de la saison, c’est-à-dire dans le mois de mai ; en primeur exceptionnelle, la valeur d’une botte d’asperges pourra s’élever de 40 à 50 francs.

En moyenne, on estime qu’une griffe d’asperge cultivée dans la vigne rapporte 1 franc par an, pendant sa période de rapport, c’est-à-dire pendant 10 à 15 ans ; quelques griffes ont produit jusqu’à 25 francs par an.

Sous l’influence d’une fumure considérable, la culture de l’asperge peut être forcée et donner des sujets plus beaux et d’un volume plus considérable; mais, il se produit alors quelquefois un singulier phénomène: la tige s'aplatit, se contourne en cylindre ou en hélice et l'asperge prend un aspect étrange et bizarre. Ce cas de tératologie végétale est connu sous le nom de fasciation.

Nous donnons ici un exemple extraordinaire par ses dimensions, de cette véritable maladie de la plante. L’asperge en question (voir la gravure cicontre), cueillie par M. Caillé, à Argenteuil, vers le milieu de juin dernier, mesure 33 centimètres de tour ; sa tige, aplatie et enroulée, portant à son extrémité des (leurs sessiles, simule une asperge volumineuse dont la partie centrale se serait atrophiée; mais on peut voir que telle n’est pas la nature du phénomène, puisque les fleurs se sont aussi bien développées à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Un cas analogue a été observé pour la première fois sur l’asperge en l’an VI. Moquin Tandon en a dit quelques mots assez obscurs dans sa tératologie végétale; enfin quelques exemples de cette anomalie ont figuré dans ces dernières années au Muséum.

A Argenteuil, la fasciation des asperges se produit journellement et il n’est pas de cultivateurs qui n'en recueillent chaque année, quelques exemples.

L’asperge n’est pas du reste la seule plante qui soit sujette à cette singulière maladie. On l’observe sur le Linaria purpurca, dans les primevères, les sedum, etc. Il y a actuellement, au Muséum, Un frêne et un sureau qui présentent cette anomalie, si singulière, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu'on peut reproduire indéfiniment, par boutures, la même maladie sur l’une et l’autre de ces espèces. X.

LE DESCOBRIDOll

MANUEL GODJNHO DE IIEREDIÀ.

NOTICE POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES DÉCOUVERTES EN OCÉANIE AC COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Le 23 mars dernier, le ministre du Portugal à Paris, M. José da Silva Mendez-Leal, adressait à l’Académie des sciences copie d’une lettre découverte à la fin de 1874 dans les archives de Torre do Tombo et à laquelle les savants portugais

croyaient devoir attacher assez d’importance pour en avoir fait exécuter des épreuves photographiques en grand nombre. Cette lettre, sans lieu ni date, mais d’une grosse écriture paraissant se rapporter au commencement du dix-septième siècle, était signée. J. M. Godinho de Eredia, et adressée à un personnage qualifié d’ illustrissime seigneur. On y pouvait lire que le dit Godinho, n’ayant pu obtenir une audience qu’il avait plusieurs fois sollicitée, écrivait au personnage pour lui faire ses condoléances au sujet de la mort de don Vasco de Gama, et pour l’entretenir d’une entreprise à diriger vers une île appelée Vile de l'Or, dont la situation n’est pas indiquée, mais qu’il faut gagner de Timor, d'Ende (florès) ou de Sabbo (Savon).

M. Mendez-Leal, qui transmettait le fac-similé de cette pièce, M. Boussingault, qui en a donné la traduction, ont supposé que cette île de l'Or était l’Australie, et ce dernier a même fait remarquer qu’il était bien extraordinaire qu'un marin Portugais ait eu connaissance, à une époque aussi ancienne, de l’existence dans cette terre de l’or qui n’v a été découvert qu’en 1848, et dans des régions situées d'ailleurs bien loin vers le Sud.

La presse s'est, émue de la lettre de Godinho, et plusieurs publicistes, s'emparant de l’identification hypothétique qui venait de se produire entre Vllha do Oro et l’Australie, mais ayant compris que la lettre faisait allusion à la mort du grand Vasco de Gama, se hâtèrent de conclure que le document présenté à l’Institut démontrait que les Portugais avaient eu connaissance du continent Austral, vers 1524, année de la mort du célèbre navigateur qui alla le premier aux Indes par le cap de Bonne-Espérance.

Le même document, présenté quelques jours plus tard à la Société de géographie de Paris ne pouvait y rencontrer ni l’accueil, réservé d'un corps savant incomplètement informé, ni l'enthousiasme irréfléchi d’un journalisme peu disert. Los géographes, un peu versés dans l’étude des documents de cette époque, savaient qu’un cosmographe ayant' exactement les mêmes noms et prénoms que celui de la lettre, avait vécu dans les Indes portugaises, à la fin du seizième et au commencement du dixseptième siècle, c’est-à-dire pendant la période indiquée par l'écriture du document mis à l’étude. Ils connaissaient des extraits de plusieurs de ses écrits, et avaient pu lire son nom sur certaine carte ancienne qui lui faisait jouer un rôle dans la découverte de terres situées au sud de la Sonde. M. Codine rappela sommairement les indications relatives à Godinho, fournies par M. Major, du British Muséum, de 1801 à 1868, et par M. Ruulens, de Bruxelles, en 1871, tandis que M. Maunoir résumait les documents cartographiques du seizième siècle, relatifs aux terres australes. Ni l'un ni l’autre de ces savants géographes n'avaient eu toutefois connaissancedes textes les plus importants sur les découvertes de Godinho, retrouvés à la Bibliothèque nationale

par un voyageur français fort au courant des choses de Portugal, M. Léon deCessac. Ces textes, qu'il nous a mis en main, combinés avec ceux dont il vient d’être fait mention, pourront permettre de reconstituer un jour, d'une manière assez complète, la physionomie intéressante du cosmographe indien. Je ne veux, pour le présent, que tracer une esquisse de cette curieuse figure, et montrer que si Godinho n'a point eu l'honneur de découvrir l’Australie, comme plusieurs l’ont affirmé, il n’a pas été, du moins, sans rendre quelques services à la science et à son pays, pendant le cours de sa remuante existence.

Peu d’hommes ont pris soin autant que ce géographe de leur réputation future, peu de gens de science surtout ont conservé avec cette minutieuse attention le récit détaillé des faits et gestes qui les concernent. Godinho, vaniteux à un point que l’on ne saurait dire, a traité sa biographie (Sumario da vida), avec une complaisance sans égale ; nous savons le jour et l’heure exacte de sa naissance, les noms de tous les membres de sa famille, etc., etc. Il nous met au courant de ses goûts et de scs aptitudes, se montre avec une emphase tout asiatique « dressant des cartes très-curieuses de l’Inde orientale et de l’Asie, réformant les antiques descriptions des mappemondes et théâtres avec de nouvelles descriptions et chorographies du Gathay et de l’Inde méridionale, » etc., etc. Il énumère pompeusement ses titres et fait connaître par le menu les distinctions et les récompenses dont il a été l'objet. Enfin, et c’est le côté le moins fastidieux de cette oraison funèbre ante mortem, il donne le récit, de ses opérations scientifiques à la tète desquelles se place la tentative dont il est question dans la lettre dont nous parlions en commençant cet article.

Avant d’arriver à la description des entreprises du cosmographe Godinho, il convient de résumer brièvement l’histoire de sa vie dégagée des ornements dont il s’est plu à l'embellir. Les renseignements que fournil le Sumario da Veda sont en effet de nature à jeter quelques lumières sur le personnage.

On s'explique mieux son étrange vanité quand on sait qu’il était né métis, et le fait d’avoir étudié dans un couvent de Jésuites explique toute cette érudition géographique dont il fait étalage et qu'on ne rencontre à cette époque que dans les établissements de cette compagnie.

Manuel Godinho de Eredia était né à Malacca le 16 juillet 1565. 11 était le dernier de quatre enfants issus du mariage de Juan de Ileredia Aquaviva et de Dona Helena Vessiva, fille de Don Juan, roi de Supa de Macassar, et « propriétaire de l’état de Machoquique. » D’abord élève du collège de la Compagnie de Jésus à Malacca, il part à treize ans, en 1576 par conséquent, pour Goa où il va terminer ses études au séminaire des Jésuites de cette ville. En 1579, il entre dans la Compagnie, et l’on y utilise ses aptitudes en lui donnant à professer les mathématiques. La passion naissante du jeune novice pour la géographie se manifeste bientôt avec assez de force pour lui

fairequitter l'ordre (1580). Il devient cosinographeinajor de l'État, et c'est dans l’exercice de cette fonction que la lecture de Marco-Polo, de Vartomanus, etc., l'étude des cartes et des portulans, et les récits colportés par quelques navigateurs des îles de la Sonde, appellent pour la première fois son attention vers les terres australes.

C’est probablement à cette première période de sa vie qu’appartient en partie YÏnformaçâo da Aurea Chersoneso ou Peninsula e das llhas Aurifcras, Carbunculas e Aromaticas qu'Antonio Lourenço Caminha a publiée en réimprimant les Ordenacâos da India do Senhor Uei 1). Manoel (Lisboa, lmp. fleg. 1807 in 8“, p. 65 à 151). M. Major a tiré de cet opuscule le récit d’un voyage exécuté par des pêcheurs de Solor à une île appelée Y Ile de l'Or et dont Godinho s’empresse de transmettre la nouvelle.

Alvarez de Saavedra, touchant eu 1528 en un point indéterminé sur une côte située à deux cent cinquante lieues dans le sud de Tidor, son point de départ, avait désigné les terres qu’il venait de découvrir sous le nom d’J/e d'Or (Herrera. Decad. A, 1. 1 et suiv. j De Brosse. Ilist. des Navigal, aux terres australes, t. I, p. 159). L’histoire racontée à Godinho et recueillie par lui pour son gouvernement n’était-elle pas une réminiscence do cette expédition, transfigurée par l’imagination de quelque matelot malais intéressé à flatter les passions géographiques de son interlocuteur ?

Quoi qu’il en soit, Godinho écrivit que des pêcheurs de Lama kera, île de Solor, surpris par une tempête épouvantable, ont été emportés en cinq jours de temps vers une ile d'Or, située dans la mer de l’autre côté de Timor, en face la côte sud de cette île. Les malheureux pêcheurs n’avaient rien mangé pendant l’ouragan. Ils vont à terre pour faire des provisions, et au lieu des yams et des patates qu’ils cherchaient, ils découvrent tant d’or qu'ils peuvent en charger leur bateau. Une autre tempête les prend au retour et les pousse à Ende (Florès). Ende et Lamakeres veulent refaire ensemble un voyage si lucratif, mais il leur est impossible de réaliser leur projet.

Ce conte fantastique suffit à enflammer l'imagination de Godinho. Le cosmographe-major, préposé par instructions du 14 février 1594, datées de Lisbonne, au service des découvertes destinées à ajouter de nouveaux patrimoines à la couronne de Portugal et à enrichir la nation portugaise, s’empare d'un si merveilleux récit, et dans un rapport adressé à l'amiral vice-roi Francisco da Gama, comte de Vidiguerra, il s’efforce, après avoir fait valoir le signalé service qu’il rend à la couronne et mis en relief, sans la moindre réserve, son habileté' comme capitaine, et sa science géographique, de déduire les nombreuses raisons qui doivent lui valoir l’assislancë du pouvoir dans l’entreprise de l'or. E. ILvuv.

— La suite prochainement. —

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