FOUILLES DE CARANDA
Dans son numéro du 18 octobre 1875, le journal la Nature a entretenu ses lecteurs de l’exploration faite par M. Frédéric Moreau d’un dolmen situé à Caranda, près Fère, en Tardenois (Aisne), ainsi que
Objets trouvés dans les fouilles de Caranda.
1. Grande fibule-agrafe en bronze, rehaussée de dorures. — 2. Plaque de ceinturon découpée à jour. — 3. Plaque ornementale. ■4. Boucle de ceinturon en bronze. — 5. Terminaison de ceinturon.
du résultat des premières fouilles opérées dans l’intérieur même de ce monument et qui avaient amené la découverte de divers objets intéressants de l’âge de la pierre polie.
L’existence de sépultures anciennes s’étant révélée dans le voisinage immédiat de ce dolmen, M. Frédéric Moreau a continué ses recherches pendant le cours de l'année 1874, sur une étendue de
terrain qui peut être évaluée à un demi-hectare environ.
Ces recherches ont mis à jour un véritable cimetière, car près de 2,000 tombes ont déjà été explorées, et les objets de toute nature, ainsi que les nombreuses médailles qui y ont été recueillies, permettent de les attribuer avec une entière certitude aux époques Gauloise et Mérovingienne.
La première de ces deux époques est représentée | par les spécimens, les plus variés, dont nous nous par les grands couteaux ou scramasaxes en fer, les bornerons à indiquer les plus importants, torques, bracelets et armilles en bronze; les colliers Parmi les armes et instruments en fer figurent de grains d’ambre irrégulièrement taillés, et enfin deux grandes épées — trois umbos ou milieux de par la poterie si bien caractérisée par sa forme par- boucliers, — plus de cinquante scramasaxes et couticulicre, sa cuisson imparfaite et sa pâte grossière. teaux de toute grandeur.
Quant à l’époque Mérovingienne, elle est signalée J Puis viennent en grand nombre les haches et Iran-
1 Grande plaque de ceinturon en bronze. — *2. Fibule d’épingle en bronze, ornée de pâte de verre, blanche, jaune clair et vert fonré. — 3. Fibule eu bronze doré, ornée de verres de couleur rouge vif. — 4. Fibule-épingle en forme d’oiseau, bronze doré, ornée de verres de couleur rouge vif. — 5. Fibule en forme de bouton en paillon et verres de couleur rouge vif. — 6. Fibule en formo d’agrafe, ornée d’un verre de couleur rouge au centre. — 7. Fibule en forme de bouton, ornée de verres de couleur et de petits cercles iiligranés. (Objets trouvés dans les. fouilles de Caranda.)
cisques, les traînées, les pointes de flèches et de javelots, enfin les boucles et agrafes, poinçons et alênes, ciseaux et briquets, qui complétaient alors l’équipement du guerrier. Notre première gravure représente quelques remarquables plaques et ornements de ceinturons, dessinés d’après nature dans la helle collection de M. Moreau.
La série des objets en cuivre et en bronze est plus considérable encore. Elle comprend les plaques et contre-plaques artisfement travaillées qui servaient tout à la fois à la fermeture et à l’ornementation du baudrier, les agrafes et les boucles des formes les plus diverses, les franges et terminaisons de ceinturons, boutons et garnitures de fourreau, etc., etc.
A ces objets il faut ajouter ceux qui étaient plus spécialement destinés à la parure et qui consistent en élégantes fibules, dont quelques-unes dorées ou recouvertes de verres de couleur et de paillons, en anneaux et bagues sigillaires, en boucles d’oreilles, épingles, styles, amulettes, etc., formant les plus gracieux et les plus élégants bijoux. (Voyez la 2 e gravure ci-contre.)
Il faut enfin citer les colliers et les bracelets formés de perles d'ambre et de cristal, de verre ou de pâte de verre, dont trente ont été reconstitués par les soins de 51. Frédéric Moreau.
Plus de trois cents vases, burettes et écuelles représentent la céramique. Mais rien ne saurait égaler l'intérêt offert par les verreries. Des coupes, des calices, des cornets, aussi remarquables par l’élégance que par la variété do leurs formes, ont pu être retirés intacts des sépultures, et viennent attester qu’à l’époque Mérovingienne le sentiment artistique était plus développé, les procédés industriels plus avancés, qu’on n’est généralement porté à le croire.
Les découvertes faites à Caranda embrassent donc une longue suite de siècles qui commence à l'âge de la pierre polie pour se prolonger à travers les périodes Celtique, Gauloise et Mérovingienne jusqu’aux confins de l’époque Karolingienne.
C'est là un précieux ensemble de documents qu’il est fort rare de trouver réunis sur un même point, et dont l’examen comparatif et simultané est assurément bien digne de curiosité et d'intérêt.
Mais les fouilles de Caranda devront, à un point de vue plus général et plus élevé, attirer l’attention du monde savant. Elles ont, en effet, révélé un fait resté presque inconnu ou inaperçu jusqu'ici : l’existence, dans les tombes de l'époque mérovingienne, d'instruments en silex taillés. Les innombrables spécimens recueillis par 51. Frédéric 5Ioreau ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. C’est aux hommes compétents qu’il appartiendra de déterminer dans quelles conditions et dans quel but, ces muets témoins d'un lointain passé, ont été déposés auprès des dépouilles mortelles des populations qui nous ont précédés sur notre sol.
Gastox Tissandier.