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LES INONDATIONS

Le 23 juin dernier, à la suite de pluies diluviennes et prolongées, les eaux de l’Adour et de la Garonne ont submergé la partie la plus populeuse des rives supérieures de leur bassin. Les crues de ces fleuves et de leurs tributaires ont atteint en quelques heures une hauteur prodigieuse; leui’s eaux se sont précipitées dans les parties basses des villes qu’ils

traversent, dans toutes les campagnes avoisinantes, enlevant ici les ponts, les maisons; là, les récoltes, les arbres, les plantations, semant partout, sur leur passage, la ruine, la dévastation, la mort. A Toulouse, les maisons se sont écroulées par centaines; un grand nombre d’habitants ont été eugloutis ; plus de vingt mille personnes se sont trouvées subitement. sans asile et sans ressources. A Foix, à Montauban, à Moissac, à la Réole, et presque partout dans le vaste bassin de la Garonne, les désastres

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Caitf! des inondations du 23 juin 1873, dans le Dassin de la Garonne, et plan de la ville de Toulouse montrant Ici quartiers

envahis par les eaux.

n’ont pas été moins considérables. Sur tout le parcours du fleuve, nous avons à déplorer aujourd’hui la perte de récoltes, de biens dont la valeur est estimée à plus de cent millions ; nous avons à pleurer la mort de plusieurs centaines de nos compatriotes. Onze des plus riches départements de la>France se sont trouvés plus ou moins atteints par ce fléau, qui restera dans l’histoire, comme un des exemples les plus navrants, des sinistres causés par les débordements fluviaux.

La première préoccupation de l’esprit publie en ces douloureuses circonstances a été de porter secours aux habitants de régions si cruellement frappées. Partout, en France, on a compris que les

3“ année. — î' seœesirs.

citoyens d’une même nation sont unis par une solidarité commune, comme les membres d’une même famille. Mais l’attention de tous s’est trouvée en même temps portée encore une fois vers cette question toujours menaçante des inondations; aussi avons-nous cru devoir réunir quelques documents sur les inondations en France, et particulièrement sur celles delà Garonne; avons-nous pensé qu’il y avait aujourd’hui un intérêt de premier ordre à examiner les causes véritables des débordements fluviaux, et à envisager les différents moyens qui pourraient être mis en œuvre pour en éviter le retour.

La France compte environ 9,000 cours d’eau,

dont plus de 200 sont des rivières navigables et flottables, distribués avec tant d’harmonie sur la surface entière du territoire, que dès l’antiquité les géographes avaient compris l’importance d’un tel élément de prospérité. « Il semble, dit Strabon, peu de temps avant l’avénemcnt de notre ère, qu’un Dieu tutélaire ait élevé ces chaînes, ces montagnes, rapproché ces mers, et dirigé le cours de tant de fleuves, pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant du monde »

Mais depuis un temps immémorial, par une inexplicable négligence, au lieu de diriger nos rivières et nos fleuves, d’en répandre les eaux sur les terres que fertiliseraient les irrigations, nous nous laissons aveuglément noyer par nos propres richesses.

Par sa situation topographique, le bassin de la Garonne tout entier est sujet plus que tout autre aux inondations : tous les cours d'eau qui le composent sont soumis à des variations très- sensibles de niveau, dues à la configuration du sol et à des influences météorologiques particulières. Cette calamité a jadis exercé, comme de nos jours, des désastres imporportants dans les régions du Midi *.

La Chronique de Simon de Monlfort nous apprend que « l’an 1281, la veille de l’Ascension du Seigneur, le dix-neuvième jour de mai, une partie du vieux pont de Toulouse s’écroula au moment où la procession venait de passer l’eau avec la croix, selon la coutume. Deux cents personnes de l’un et l'autre sexe, parmi lesquelles étaient quinze clercs, person- | nages notables et honorables, furent précipitées dans la chute du pont et submergées dans la Garonne. » En 1510, suivant le même chroniqueur, « il y eut pendant tout le printemps et l'été dans les pays de Toulouse et d’Albi de violentes pluies et de grandes inondations. Il s’ensuivit une grande disette de vin et de blé. »

« Le 5 décembre de l'an 1556, lit-on dans les Annales de Toulouse, il advint une chose étrange et inouïe : c’est que sans pluie aucune ny raison apparente, la Garonne crut tant, qu’elle pensa inonder toute la ville, rompit la chaussée du moulin de Bazacle, et gâta force bled. »

Durant le dix-septième siècle, on trouve encore de nombreuses traces de grandes inondations de la Garonne et de ses affluents. L’année 1655, notamment, lut calamiteuse,

« La Garonne ayant emporté les récoltes de 1652, anéantit celle de 1655, et laissa le pays dans un état impossible à décrire; la guerre, qui vint achever sa ruine, fut bientôt suivie d'une disette affreuse et d’une perte qui fit mourir la moitié de ses habitants. Il mourait à Agen quatre-vingts personnes dans vingt-quatre heures *. »

1 Strabon, lib. I.

* Des Inondations eu France, par Maurice Champion. 0 vol. in— 8“. — Dunod, Paris. — Nous empruntons un grand nombre de dates et de faits à cette savante compilation, la plus complète certainement qui ait été écrite sur les inondations des cours d’eau français.

3 Abrégé chronologique des antiquités d’Agen.

Le 12 septembre 1727, une inondation extraordinaire de la Garonne causa d’immenses dégâts. On compta 955 maisons détruites ou endommagées, 10,000 sacs de blé perdus, 1,200 familles réduites à l'aumône. Les pertes furent évaluées à 1 million 600 mille livres *.

En 1750, à Toulouse, le faubourg Saint-Cypricn et Elle de Toulouse furent complètement submergés. En 1768, une forte crue de la Garonne causa des dommages considérables. Mais l'inondation de 1770 est certainement la plus effroyable de toutes celles dont on ait conservé le souvenir.

Le o avril 1770, la Garonne commença à grossir et inonda les plaines qui avoisinent Bordeaux, sur une étendue de plus de quarante lieues. « Les eaux s’élevant jusqu’à 50 pieds au-dessus du niveau des basses eaux, et par conséquent jusqu’au faîte des maisons riveraines, les ont renversées et ont occasionné aux autres des dégradations qui les rendent la plupart inhabitables. L’évaluation des pertes constatées par des procès-verbaux s’élève à la somme de 4,154,895 livres*. »

Le 17 septembre 1772, il y eut à Toulouse une grande inondation, avec submersion du faubourg; du reste, à celte époque, à la suite de grandes pluies, les inondations furent, générales dans tout le Midi de la France.

Le nombre des grandes crues de la Garonne depuis le commencement de notre siècle est considérable. En 1 802, les inondations se signalèrent par des ravages. En 1816, la Garonne s’éleva à Toulouse à 5°’,1 0 ; elle déborda à Agen. En 1827, les débordements du fleuve furent généraux dans tout son parcours. Les eaux s’élevèrent à Toulouse à partir de cinq heures du malin, en se précipitant bientôt sur le cours Dillon, sur l'ïle de Tounis, et en détruisant de fond eu comble un grand nombre de constructions.

Le 51 mai 1855, il survint une des plus fortes irruptions du fleuve depuis 1770. Celte crue monta à Agen à 9 m ,82 au-dessus de l’étiage et fit des dommages considérables. La Garonne, à Toulouse, s’éleva à 7 m ,50.

Durant les années 1857 à 1842, il y eut encore de fortes crues, mais sans caractère de gravité. L’inondation qui se produisit au mois de janvier 1845, celle de 1855 et surtout celle de 1856, doivent être rangées parmi les plus importantes du dixneuvième siècle. En 1856, entre Toulouse et Bordeaux, 46,000 hectares, plusieurs fois ensemencés, ont été autant de fois submergés, et le dommage total dépassa de beaucoup 15 millions s .

Ces fortes crues, si fréquentes de la Garonne, et dont nous reproduisons un tableau très-complet d’après les documents recueillis par M. Maurice Champion, sont dues évidemment, comme nous le

1 Annuaire historique de la haute Garonne.

* Archives de la Gironde. (Méuioiie de M. du Saint-André.)

5 Rapport du préfet de la Gironde au Conseil d'État. — Session de 18b(i.

disions tout à l’heure, à la configuration particulière du bassin de ce fleuve.

La plaine de la Garonne s’étend des deux côtés de ce cours d’eau sur une surface de 900 kilomètres carrés ou 48 lieues carrées. Le lit de la Garonne est

pagnes qu’il traverse. Les débordements des fleuves en France, offrent donc le caractère d’un phénomène général et malheureusement fréquent.

En 585, Grégoire de Tours mentionne une inondation extraordinaire de la Seine : les eaux de la

peu profond. La hauteur moyenne de ses berges n’est que de 4 mètres au-dessus de celles des moyennes eaux ; celle-ci n’est que de 2 mètres. Mais, puisque les eaux s’élèvent quelquefois de 8 mètres et plus au-dessus de ce niveau, ou voit combien elles doivent s’épancher et s’étendre sur les terres adjacentes. Ses débordements les plus funestes ont été ceux qu’occasionnent la chute et la foule des neiges amoncelées sur les Pyrénées. Le vent de nord-ouest qui retient et refoule les eaux, accroît l’intensité et la durée de ces inondations. Quelques observateurs ont pensé que les grands débordements de la Garonne étaient, réglés par une période de 19 ans, qui coïncide avec le cycle, lunaire. Ceux dont les ravages ont particulièrement consacré la mémoire datent de 1434, 1652, 1715, 1770, 1802, 1810, 1827, 1835, 1843, 1856, 1875; le rapprochement exclut toute idée de périodicité. La largeur moyenne de la Garonne dans le département de Lot-et-Garonne est de 205 mètres, sa pente moyenne de, 23 millimètres par mètre. La vitesse de son coins est de 50 mètres par minute, *.

Nous venons de voir que le nombre dos grandes crues de la Garonne depuis le commencement de notre siècle est considérable, et que, si on le compare au chiffre restreint des inondations signalées dans le cours des siècles antérieurs, il semblerait a priori que les débordements de ce fleuve étaient jadis beaucoup moins fréquents que de nos jours. Mais nous croyons qu’une telle conclusion serait erronée, car il ne faut pas perdre de vue, que jadis aucune observation régulière n 'était faite sur les variations de niveau de nos fleuves, et que les chroniques anciennes doivent mentionner seulement les déborde-

Marne se réunirent à celles du fleuve parisien, détruisirent un grand nombre d’embarcations et tormêrent un lac immense en amont de la Cité. En 886, une inondation causa des dommages importants à la ville de Paris, mais elle délivra en meme temps notre métropole d’une invasion normande.

En 1190, Philippe-Auguste fut chassé de son palais par l’invasion de la Seine. En 1556, des débordements de la Seine exercèrent des ravages exceptionnels. Un siècle plus tard, eu 1658, une crue considérable effondra le pont Marie, et submergea toute la vallée de la Seine. Eu 1711, en 1740, l’histoire fait mention de nouvelles inondations. « Du côté de Dercy, lit-on dans le Journal de Barbier (1740), c’est une pleine mer. La grève est remplie d’eau, la rivière y tombe par dessus le parapet : dans les maisons à porte cochère, les bateaux entrent jusqu’à l’escalier, comme les carrosses feraient. »

En 1802, l’eau de la Seine monta en très-peu de jours de l m ,85 à 7 m ,45, et plus de la moitié de la capitale fut submergée. En 1836, une grande crue de notre fleuve dépassa 7 mètres; en 1856 et 1866, les eaux de la Seine ont atteint la hauteur menaçante de plus de 6 mètres à l’échelle du pont Royal. Ainsi, malgré sa placidité relative, la Seine s’est souvent signalée par des désastres importants.

Le Rhône a eu aussi ses inondations dont nous nous bornerons à mentionner les dates, assez rares dans les documents du moyen âge. On trouve dans les archives d’Avignon, des notes qui constatent que cette ville a eu à subir huit débordements du Rhône et de. la Durance, de 1338 à 1362. En 1548, en 1570, en 1711, en 1740, en 1755, les inondations

ments qui offraient un caractère d’intensité exeep- ont été formidables. Dans notre siècle, en 1840,

lionne], et qui se signalaient par des désastres im- quatorze départements ont été dévastés par les déportants. Le sol de notre territoire n’était pas, bordements du Rhône; six cents maisons furent

autrefois, recouvert de moissons comme de nos jours; effondrées à Lyon et les pertes ont été évaluées à

les villes étaient moins importantes, l’industrie i 72 millions. En 1856, toute la plaine de Tarascou moins générale ; aussi les eaux trouvaient-elles en- et celle d’Arles, c’est-à-dire plus de 35,000 hecta-

core à se répandre au milieu de forêts ou de terres j res, ont été entièrement submergées, et les dégâts en friches, d’une étendue considérable, et dépour- peuvent être estimés à plus de 1 50 millions. La

vues d’habitants. Des inondations importantes ont perle en mûriers seulement a été évaluée à plus de

pu avoir lieu, sans que l’histoire en ait consacré le 50 millions.

souvenir. S’il fallait pour compléter notre chronologie,

Les autres cours d’eau importants qui baignent énumérer les désastres causés à travers les siècles

la surface de la France, ont été soumis, à travers les par la Loire, nous serions obligés de leur consacrer

siècles, à des débordements non moins considérables une étendue que ne comporte pas notre recueil,

que ceux de la Garonne. Depuis l’an 583 jusqu’à Nous insisterons d’autant moins sur les inondations

1788, on compte 17 inondations importantes de la de ce fleuve, qu’elles sont plus connues, en raison

Seine; de 379 à 1791, la Loire a été soumise 5 de leur fréquence et de leur nature particulièrement.

23 débordements calamiteux, de 580 à 1651,1e ; dévastatrice. César parle déjà dans ses Commen- Rliône a inondé un même nombre de fois les cam- taires d’un débordement de la Loire, et Grégoire

* Description statistique du département du Lot-et-Ga- louis, de 580 a o91, cest-a-dnC dans 1 espace ronne, par Lat’ont deCujula. 1806. de onze ans, mentionne huit inondations.

L'inondation do la Loire de 819 fut d’une grande gravité, puisqu’elle détermina la construction de la première digue ou levée ; celle de 1150 paraît être la plus importante de tout le moyen âge. C’est de cette époque que date la charte célèbre d’Henri de l'iantagcuct, comte d'Anjou et roi d’Angleterre, au sujet de perfectionnements importants à apporter à la levée, qui, sept années après l’inondation, s’étendait sur un parcours continu de 44 kilomètres.

Sous Louis XI, en 1491 , on trouve dans les annales

du temps, le récit de débordements importants. Au seizième siècle, en 1546, la Loire détruisit 800 maisons, submergea 600 personnes et plus de 6000 bestiaux, de Roanne à Tours. Le sinistre de 161 5, connu sous le nom de Déluge de Saumur, fut. plus terrible encore. De 1625 à 1653, la Loire déborda pendant dix années consécutives, et Richelieu, en revenant de la Rochelle, faillit être victime de ces inondations. Dans les huit dernières années du règne de Louis XIV, on compte six débordements de la Loire. En 1733,

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