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CURIOSITÉ NATURELLE DU CANTON DE VESOUL

(ihute-saône).

Lorsque parti de Vesoul on a dépassé l’roley, laissant le village sur sa droite, on arrive vite à un moulin qui utilise la pente d’un ruisseau généralement peu abondant. On longe le moulin, on monte un sentier assez rapide et tortueux ; on entre alors dans un encaissement qui présente l'aspect du lit d’une rivière sans eau. D’abord c'est une prairie d’herbages de qualité assez infime, parsemée çà et là de sources vives qui font le ruisseau du moulin. On continue : on voit succéder à la prairie une plantation forestière dont les arbres de diverses essences sont assez bien venus, arrosés par un petit cours d’eau. A ce bois succède un terrain qui donne un maigre sarrasin ou quelques autres productions qui ne demandent pas un sol de bonne catégorie. Vient ensuite un sol rocailleux, improductif, de quelques centaines de mètres, et l’on est toujours dans cet encaissement que nous comparions au lit d’une rivière sans eau. Enfin on se heurte à un rocher calcaire verticalement abrupt qui barre le chemin et ferme le vallonet. L’ensemble donc est comme un canal irrégulier, de dimensions assez grandes en largeur et en profondeur ; l’une de ses extrémités est limitée et fermée par une barre rocheuse, l’autre débouche en s’élargissant sur une pente raide et un peu sinueuse qui aboutit à la plaine. En haut, tout autour du rocher, c'est un pays sauvage, caillouteux, hérissé de blocs rocheux, où l’on aperçoit de rares lambeaux de terres cultivées; en bas, la plaine où est Vesoul, est couverte de prairies, de céréales, de jardins, de plantations d'arbres, en un mot de toutes les cultures qui indiquent la richesse d’un sol.

En temps ordinaire, on voit creusé au pied du rocher terminal un demi-cône de 10 mètres d’ouverture, dont la pente est celle des talus d’éboulis. On descend à quelques mètres de profondeur sur des sables, des graviers, des cailloux arrondis qui sont dénaturé granitique, porphyrique, schisteuse; on trouve une nappe peu profonde d’une eau claire dont la fraîcheur est appréciée des chasseurs et de leurs chiens dans les jours d’été. Cette eau repose ellemême sur un lit de cailloux roulés, plus volumineux que ceux des parois descendantes, mais de même nature. En somme, les matériaux fragmentaires qui forment les parois et le fond de la cavité, sont identiques à ceux que charrie la petite rivière appelée Ognon, dont le cours est à quelques kilomètres de distance. Ce sont des débris arrachés à des terrains cristalliformes au travers desquels a passé la rivière, avant d’être à la hauteur de Frais-l'uits: car c’est à

Frais-Puits que nous sommes arrivés à la fin de notre excursion.

Jusqu’ici, le gouffre appelé Frais-Puits doit paraître au lecteur quelque chose de bien innocent, de bien inollénsif. Mais viennent des pluies abondantes qui durent deux ou trois jours, l'ouverture conique devient une source dont les bouillonnements furieux s’élèvent jusqu'à la hauteur du rocher, sur un cercle de plus de 10 mètres de diamètre. Les curieux qui s’approchent pour contempler, sentent ce rocher fortement secoué trembler sous leurs pieds. Dès lors, le vallonet que nous avons décrit, devient une rivière torrentielle qui coule à pleins bords. En quelques heures, toute la plaine, les métairies, une partie de la ville, un petit village sont envahis par une couche d'eau profonde qui s'étend sur une surface de plus de 1000 hectares. Les bouillonnements cessent ensuite brusquement, l'écoulement s’arrête et l’eau descend dans le gouffre au niveau qu’elle occupait

avant que le siphon fût amorcé. Mais comme la vallée, entourée des collines jurassiques, n'offre dans la partie basse qu’un espace très-resserré pour l’écoulement, ce n’est guère qu’après un assez grand nombre de jours que l'inondation a pris réellement fin.

On comprend, par ce que nous avons dit des cultures de la plaine, combien de récoltes sont détériorées ou perdues, quels dommages sont causés aux habitations envahies 1 Et ces faits se produisent non chaque année, mais assez souvent à l’époque des fenaisons. Ne serait-il pas heureux qu’on trouvât un moyen de combattre le fléau? N’obtiendrail-on pas un très-grand avantage si l’on parvenait à régler la dépense d'eau faite par Frais-Puits ? Si, par exemple, on faisait que la même masse de liquide, au lieu d’être vomie en quelques heures, s’écoulât en dix, vingt, trente jours, elle pourrait être utilisée à l’arrosage des prairies et des autres cultures de la plaine. Or, je crois que ce résul-

Coupe théorique des terrains et des cavités en amont et en avaut de Frais-Puits.

R. Réservoir supposé. — s s s. Siphon naturel creusé dans le calcaire jurassique. — 0. Débouché du siphon dans la cavité conique F qui est frais-puits. — ABC. Partie du fond du lit de déversement qui conduit à la plaine basse.

lat peut être obtenu; et je vais indiquer sommairement le moyen que je conseillerais. Toutefois, je dois exposer auparavant les considérations sur lesquelles je m’appuie.

Voici d’abord comment je me rends compte des faits ( voir lu coupe théorique imaginée pour l’ explication). O est le débouché, au-dessous de la roche de Frais-Puits, d’un canal en siphon s, s, s, qui part d’un réservoir naturel R. En temps ordinaire, l’eau du réservoir ayant son niveau en h , il n’y a pas d’écoulement possible. Mais que par des pluies d’une abondance exceptionnelle, par un gonflement de l’Ognon, le réservoir vienne à se remplir jusqu’au niveau H, H, le siphon se trouve amorcé, et l’écoulement commence pour se continuer jusqu’à ce que l’abaissement du niveau permette à Pair en R de pénétrer dans le conduit s. Alors dans Frais-Puits s’établit le niveau des temps de calme, jusqu’à ce que de nouvelles pluies ou un nouveau débordement de la rivière viennent faire recommencer le jeu de l’appareil façonné par la nature dans le vif des roches jurassiques.

En supposant une réalité, l’explication hypothéti-

que précédente, le remède apparaît comme étant d’une simplicité élémentaire. 11 suffira, en effet,

! d’établir en A, en avant du gouffre, une digue suffisamment élevée pour que son sommet atteigne le niveau II du sommet du siphon. Les terrains du voisinage fourniront en abondance les matériaux nécessaires à cet etablissement. Si l’on veut essayer de réglementer l’écoulement, il n’y aura qu’à pratiquer dans la digue et suivant la direction du courant un chemin pourvu d’un barrage à plusieurs pièces dont on abaisserait le niveau, à mesure que l’eau ellemême s'abaisserait en avant du barrage. — Je laisse aux hommes spéciaux le choix du mode de construction, et à l’expérience les détails de la réglementation.

Il peut se faire que le réservoir d'alimentation ait d’autres débouchés, que, par exemple, il alimente par des canaux certaines sources des terrains en aval de Frais-Puits. Mais, dans cette hypothèse même, l’établissement de la digue aurait encore l'avantage de jouer un rôle modérateur.

J. Bodrlot,

Officier de l'Inilraclion publique.

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