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MAMMIFÈRES DU TIIIBET ORIENTAL

(Suite et fin. — Voy. p. 2, 65 et 170.)

Les Lagontys diffèrent des Lièvres par leurs oreilles très-courtes, leur queue à peine distincte, leurs pattes postérieures très-allongées, leurs incisives supérieures élargies et subdivisées en deux parties par un sillon profond, leurs molaires, au nombre de dix à chaque mâchoire. Ils occupent une rive géographi-

que très-étendue et se trouvent dans le Népaul, dans TUimalaya, dans la Sibérie, dans les îles Aloutiennes et en Amérique, dans les montagnes Rocheuses ; pendant l’époque quaternaire, ils habitaient même l'Europe occidentale, le centre de la France, la Corse et les bords du bassin méditerranéen. De nos jours, ils comptent un assez grand nombre d’espèces, dont la plus connue est le Lagomys alpinus, et qui ne se distinguent les unes des autres que par la taille, la couleur du pelage, les dimensions des oreilles, le développement de la boîte crânienne, etc. De toutes ces espèces, la plus petite assurément est

Le Budorcas du Thibct 1 .

le Lagomys tibelanus, qui ne mesure que la centimètres de long, et qui vit dans les forêts, sur les hautes montagnes de la principauté de. Moupin : il a le poil d’un brun foncé, mélangé de fauve obscur ou de gris noirâtre sur le dos, et de roussâlre sur le j ventre, les oreilles grandes et arrondies, et les pieds velus en dessous.

Si nous passons maintenant aux ruminants, nous trouvons à signaler tout d’abord un Cervulus, auquel M. A. Milne-Edward a donné le nom de lacrimans, à cause du développement exceptionnel des fossettes destinées à loger des larmiers’.

1 D’après les Recherches pour servir à l'histoire îles mammifères, de MM. H. et A. Milne Kdwards.

1 On donne le nom de larmiers à des sacs membraneux qui . chez les cerfs et les antilopes , secrétent une humeur épaisse et sont situés dans une lusse sous-orbitaire.

Cet animal appartient au groupe des Cerfs Montjacs, que l’on rencontre non-spulernent dans toute li région Indo-Malaise, mais encore au nord de l’Uirnalaya, dans le Thibct et en Chine jusqu’au 30 e degré de latitude nord. Comme tous ses congénères, il est de petite taille, mesurant à peine 42 centimètres de hauteur au garrot ; il a le dos bombé, les bois petits, les pattes courtes, le corps d’un brun assez clair, avec le ventre blanc et le poitrail jaunâtre.

L'blaphorlus-cuphaloplius, qui n'est guère plus grand que le Cervulus-lacrimans, se range parmi les Cerfs, tout en se rapprochant des Antilopes par la touffe de poils qui orne le sommet de sa tète, il se rattache d’ailleurs aux Montjacs, aux Ilydropotes et aux Chevrotains porte-musc par certaines particularités ; ainsi dans les deux sexes on trouve des fossettes lacrymales presque aussi développées que celles

3* ancre. — J* sducstrt

des Cervules, et le mâle eormi.e les Chevrotnins porte-muse, à la mâchoire supérieure, deux grandes canines touchantes qui dépassent le bord de la mâchoire inférieure. Les prolongements frontaux, dirigés à peu près suivant le plan de la région frontonasale supportent chez le mâle des bois simples et rudimentaires; le front de la femelle est complètement inerme. Ce petit cerf, qui n’a pas plus d'un mètre de long sur un demi-mètre de haut, a le pelage d’un brun qui devient noirâtre sur le sommet de la tête et gris jaunâtre sur les joues et les côtés de la bouche.

Tout le monde connaît les Mouflons, ces Moutons de grande taille, à la queue courte, au poil rude et très-épais, formant souvent, chez les vieux mâles, une sorte de jabot qui prend entre les pattes antérieures; on en distingue plusieurs espèces : le Mouflon commun, qui habite les hautes montagnes de la Corse et de la Sardaigne, le Mouflon à manchettes qui se trouve dans l'Atlas, en Egypte et en Abyssinie, et dont le Muséum d’histoire naturelle possède un troupeau complet, le Mouflon de montagnes ou Big-korn qui est particulier à l'Amérique du Nord, le Mouflon du Thihet, nommé aussi Burrhal ou Nahoor qui vit sur les sommets les plus élevés de l’Asie centrale. Cette dernière espèce, dont le major Hodgson a donné le premier la description, constituerait, d’après Blyth, deux races distinctes, l'une de couleur pâle et de grande taille, qui serait, propre à la région Thibétaine, l’autre de couleur plus foncée et formes moins robustes qui se rencontrerait dans le Népaul. C’est à cette deuxième race que semblent appartenir les Mouflons découverts dans le Moupin par M. l’abbé David. Ces animaux, qui ressemblent à certains égards aux Mouflons de Corse, ont le pelage d’un brun grisâtre terne, avec quelques taches blanches seulement à la partie inférieure et postérieure des membres, le devant des pattes noir, un anneau de même couleur autour du boulet, le chanfrein, le bas du cou et le dessus de la queue d'un brun noirâtre. Ils ont les cornes finement striées en travers, garnies en arrière d’un bourrelet saillant, tordues vers l'extrémité, et dirigées d'abord obliquement en haut, en arrière et en dehors, puis recourbées graduellement en dedans.

Une antilope queM. A. David a désignée sous le nom de Antilope ( Nae.morhedus ) Edwardsi, rappelle beaucoup le Thor ou Antilope bubaline du Népaul, mais est de taille plus forte, et de couleur différente, le pelage étant d’un brun noirâtre qui passe au roux ferrugineux vers le bas des jambes et au gris jaunâtre autour du museau. Les poils longs et fins, cachent une laine qui chez l'adulte, en hiver, est crépue et fort abondante. Cette espèce, que les habitants du Tbibet désignent sous le nom de Gaelu ou Gailu, ce qui veut dire âne des rochers, à cause de la crinière qui garnit son col, vit solitaire dans les lieux escarpés, à 3,000 mètres d'altitude environ. L'Antilope ( Naemorhedus ) grisea et V Antilope ( Naemorhe dus) cinerea, sont comme leurs noms l’indiquent,

l’une d’un gris jaunâtre mélangé de brun, l’autre d’une teinte cendrée ; la dernière se tient à des hauteurs plus considérables encore que l 'Antilope Edwardsi.

Nous arrivons maintenant à l’animal qui est représenté dans la planche joiide à cet article, et qui doit être considéré comme une variété du Budorcas laxicola de Hodgson. L’espèce typique, qui se trouve dans la partie indienne du Thihet, n’est connue jusqu’à ce jour, que par les dessins et la description de Hodgson et par deux spécimens conservés l’un au British Muséum, l’autre dans le Musée de la Compagnie des Indes; mais M. David a pu réunir, dans la province de Moupin, une série d’individus des deux sexes et d’âges différents, qui appartiennent, certainement à la même espèce, tout en se distinguant par la coloration de leur pelage. Les Budorcas du Thihet oriental sont loin d’avoir les formes sveltes et élégantes des Antilopes; ils ont au contraire le corps massif, les pattes robustes, la tête lourde, le cou court, le poitrail large comme les Ouibos et les Buffles du Cap ; s’ils ne sont pas taillés pour la course, ils sont en revanche admirablement bien organisés pour sauter de rochers en rochers, et bien armés pour lutter contre leurs ennemis, aussi les h chasseurs considèrent-ils ces animaux comme très-redoulables. Tout le corps des Budorcas est revêtu, comme celui des Chèvres et des Yacks, de poils longs et soyeux, mais il n’y a pas de favoris comme chez les bœufs, les poils formant seulement une petite crinière sur le devant du cou. Les cornes puissantes, larges à la base, dirigées d’abord en dehors et en avant, puis recourbées en arrière et en dedans, se terminent en pointe et se rencontrent presque sur la ligne médiane ; elles existent chez les femelles aussi bien que chez les mâles, mais sont moins recourbées et moins fortes chez les premières; leur axe osseux est occupé fout entier, comme chez les Antilopes ordinaires, par du tissu spongieux, et ne présente pas, comme chez les Bœufs, de grandes cellules en communication avec les sinus nasaux. Le chanfrein est très-long et. fortement busqué, surtout chez la femelle, le mutile gros, dénudé dans la région des narines, les lèvres sont charnues et pendantes, les yeux petits, les oreilles courtes. Dans la conformation de la tète osseuse, on retrouve quelques particularités qui ne se rencontrent pas chez les Antilopes; ainsi la partie moyenne de l’os frontal s’élève en une bosse comparable à la grande crête transversale qui existe chez les Bœufs, et les cornes au lieu de naître directement au-dessus de l’angle externe des orbites, surmontent les fosses temporales, comme dans le Mouflon à manchette et le Bœuf musqué; les orbites sont d’ailleurs disposées à peu près comme chez ce dernier, tandis que les dents molaires offrent une grande ressemblance avec celles des Chèvres et des Moutons.

Le jeune Budorcas, connue on peut en juger par la ligure ci-jointe, a l’aspect d’un petit veau dont le poil serait assez long et quelque peu laineux. Le pe-

lage est d’abord d’un brun roux plus ou moins foncé, tirant au noir le long de l'dciline et sur les joues, le ventre et les pattes ; mais plus lard il s’éclaircit et prend une teinte jaunâtre. La femelle adulte est d’une couleur plus pâle, plus grisâtre que le mâle, mais n’offre jamais les teintes grises mélangées de jaunâtre que le major Hodgson signale sur le Budorcas de l'Himalaya.

Les habitants de la province de Moupin nomment cet animal Ye-mou; ils rapportent qu’il vit sur les pentes les plus escarpées et les mieux toisées et qu’il ne broute que la nuit dans les pâturages. En hiver, les Budorcas n’ont pour se nourrir que les longues herbes sèches qui restent dans les endroits exposés au soleil et qui ne sont jamais recouvertes par la neige. Ils ne sont, paraît-il, pas très-rares sur les montagnes du Thibet oriental et du Setchuan occidental, mais ils se montrent toujours isolément, excepté au mois de juin, époque à laquelle ils se réunissent en troupes assez nombreuses. Leur cri est une sorte de beuglement sourd, et quand ils sont effrayés, ils soufflent fortement par les naseaux. Ce sont des animaux de grande taille, le mâle adulte rapporté par M. David, ne mesure pas moins de 2'“, 13, du bout du muffle à la naissance de la queue, et devait avoir plus de 1 mètre de hauteur au garrot. Aussi les chasseurs les redoutent-ils beaucoup, et cherchent plutôt à les prendre au piège qu’à les abattre à coup de fusil.

Les Yacks (Bos grvnniens ) doivent se rencontrer dans le Thibet oriental aussi bien que dans les parties avoisinantes de l’Asie centrale, mais M. David ne les a jamais observés qu’à l’état domestique. En revanche il a pu constater encore la présence dans cette région de grands Cerfs, de Chcvrotains portemusc, et d’une espèce de Sanglier très-voisine du Sanglier d’Europe. Quant aux oiseaux, dont nous n’avons pas à nous occuper ici, le savant voyageur en a recueilli un très-grand nombre, et entre autres le Lnphophorus Lkuysii et le Lerwa nivicola qui habitent à 12,000 pieds d’altitude, le Tetraophusis obscurar et Vlthaginis Geoffroyi qui sc tiennent dans les lorèts, le Faisan d'Amherst qui se cache dans les bambous, à 6 ou 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.

A la fin de l'année 1869, M. David quitta Moupin et vint se reposer quelque temps à Chingtou, capitale de Setchuan ; puis il fit une excursion rapide dans la région du Kotonoor, et, au printemps de 1 874, il redescendit le Sang-tze; il arriva àShang-hayle 18 juin, épuisé de latigue, et quelques mois plus tard il se mit en route pour l’Europe, où il s’occupe à mettre en ordre les documents qu’il a recueillis pendant son voyage.

Si nous jetons maintenant, avec M. A. Milne-Edvvards, un coup d'œil rapide sur l’ensemble de celte faune anomanalogique du Thibet, dont nous devons la connaissance à M. l’abbé David, nous voyons qu’elle se compose: 1° de types particuliers à cette région, tels que Y Ailuropus, VAilnrns ou Panda, le Necto-

gale, le Scaptonyx, le Budorcas et YEIaphodm ; 2“ d’espèces dont les congénères se trouvent dans le sud du Continent asiatique et dans les îles voisines ; 3° d’espèces cosmopolites.

Si nous laissons de côté la première et la troisième catégorie, nous constatons que les espèces de la deuxième semblent plus rapprochées des types primitifs que les formes affines qui habitent dans la presqu’île de Malacca, ou dans les îles adjacentes, absolument comme si le Thibet oriental avait été le berceau d’un groupe d’animaux qui auraient rayonné plus lard, en se modifiant légèrement, sur la Péninsule indienne etse seraient étendus jusqu’au Japon et à Formose. L’étude de la faune ornithologique conduit à des conclusions analogues, car on trouve parmi les oiseaux du Thibet oriental des espèces cantonnées dans cette seule région, des espèces largement répandues sur une grande partie de la surface du globe, cl d’autres types (environ 12 p. 100) qui se retrouvent, mais avec des caractères moins accusés, dans toute la légion Indo-Malaise.

E. Oustaî.et.

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