TOURBIERE DE LA. GRANDE BRIÈRE
Lorsqu’on suit la voie ferrée qui relie Montoir à Saint-Nazaire, dans la Loire-Inférieure, l’on aperçoit à sa droite d’immenses prairies qui s'étendent à perle de vue : elles sont connues dans le pays sous le nom de Brières. Toute la partie des Brièrcs qui s’étend auN.-N.-O. de Montoir, dans la direction de Saint- Malo (Loire-Inférieure), sur une longueur de 15 kilomètres et une largeur de 10 kilomètres, est une immense tourbière, appelée la Grande-Brière. Pendant l’hiver, cette vaste plaine est couverte d’eau et ressemble de loin à une mer d'où émergent çà et là vers les bords, quelques îlots ou monticules de pegmatite. Les habitants profitent de cette saison l pour élever des canards à demi sauvages. Dès que les grandes chaleurs sont arrivées, on dessèche la touroière à l’aide de nombreux canaux d’irrigation dont on ouvre les écluses, et qui sc déversent dans la mer.
Dans le courant du mois d’août, pendant une période de huit jours, il est permis à tous les habitants de venir extraire la tourbe. Armés d'un salet, instrument tranchant qui a la forme d’un T, et d’un marc ou crochet , ils taillent dans la masse, des mottes rectangulaires qu'ils mettent en tas pour les laisser sécher. Cette contrée, ordinairement triste et déserte, devient alors très-animée; plusieurs milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, se répandent sur cette vaste plaine et y déploient une activité fiévreuse.
On extrait ainsi tous les ans jusqu'à 4 et 5 millions de tonnes de tourbe, que l'on brûle dans le pays ou que l’on expédie à Nantes, à Vannes et jusqu’à la Rochelle.
L’emplacement de la Grande-Brière était jadis
occupé par une vaste forêt. On pense généralement qu’elle fut renversée, par un ouragan, vers l’an 700. Ce qui est certain, c’est qu’elle fut détruite subitement, par le fait de l'irruption de la mer qui s’est ouvert un chemin entre Saint-Nazaire et Montoir. 11 est facile de s’en convaincre en étudiant la position des nombreux troncs d’arbres renfermes dans la masse de la tourbe. Ils sont tous orientés ; leur racine est au S.-O. et leur tige se dirige vers le N.-E. Ce sont presque tous dos chênes et des bouleaux, atteignant jusqu’à 50 pieds de longueur; ils sont encore couchés sur un lit de feuilles carbonisées.
Les riverains en extraient chaque année de grandes quantités et les ul disent, soit comme bois de chauffage, soit comme bois de charpente. Ce bois, complètement noir, est trèsinou lorsqu’il sort de la tourbe , il se travaille aussi facilement que de la corne, mais en se desséchant il acquiert une grande dureté.
On trouve encore dans la tourbe des instruments en bronze ; leur fini et leur régularité indique la dernière et la plus belle période de l’àge du bronze.
J’en possède deux magnifiques spécimens que je dois à l'obligeance de M. T ènaud, autrefois syndic de la Grande-Ilrière :
ils ont été trouvés à deux mètres de profondeur.
C’est une hache d’un type peu connu (fig. 3), et un poignard très-beau (fig. 1 ) fort curieux. On y remarque, en effet, de nombreuses et larges plaques d'or faisant corps avec le métal sous-jacent, et indiquant que l’arme toute entière avait été dorée par un procédé analogue à celui qui sert à fabriquer le doublé ; j'appelle l’attention sur ce fait curieux, parce que je ne l’ai vu signaler nulle part.
Je possède encore quelques fragments de poterie grossière, une tète de renard et une mâchoire de cerf, trouvés dans la tourbe.
Au point de vue géologique, la Grande-Brière est formée des couches suivantes qui sont, en allant de la surface vers le fond :
1° Tourbe friable ou noir de Brière , qui sert d'engrais; épaisseur moyenne 0 IU ,30 ;
2° Tourbe ferme et pâteuse, contenant de nombreux débris végétaux ; l’épaisseur oscille enlre 0",50 et 3 mètres ;
3" Argile ou vase de mer, avec coquilles d’eau saumâtre (cyclades) ; épaisseur très-variable ;
4° Argile à briques réfractaires, ne contenant pas de coquilles; épaisseur très-variable ;
5° Gneiss et Pegmalite.
L’étude attentive de ces couches successives permet de reconstituer, dans son ensemble, l'histoire de cette contrée.
C’est la mer qui, tout d'abord, occupe cet espace ; ses (lots vont se briser contre les coteaux voisins qui en conservent encore l'empreinte. Elle se retira sans doute lentement à la suite d'un mouvement du sol, et elle fut remplacée par une splendide forêt sur les bords de laquelle campèrent les Romains. Plus tard, la mer vint reprendre son empire. A la suite d’un ouragan, elle se précipita dans cette plaine,
! bouleversa tout et se retira de nouveau, laissant à sa
place un vaste marécage où poussaient abondamment les plantes utrieulaires qui devaient, sous l’action du temps, setranslormer en tourbe.
Lorsqu’on pénètre dans cette contrée, on est fort impressionné. Tout autour de soi; rien qu’une plaine noirâtre et déserte, pas le moindre sentier, pas la moindre trace d’un être vivant, partout le silence absolu : au loin seulement un coteau bleuâtre, parsemé çà et là de quelques clochers élancés.
Pendant les fortes chaleurs de l’été, on peut sur les bords, y admirer dans toute sa splendeur le phénomène du mirage, dû aux couches d'air échauffées fortement à la surface d’un sol recouvert en cet endroit d'herbes jaunes et desséchées.
Au centre, un phénomène non moins curieux attend le voyageur. Le terrain y est d'un noir mat et poreux, il absorbe presque entièrement les rayons calorifiques et lumineux. Lorsqu’on y pénètre on est saisi par Je froid, et en même temps on s’aperçoit que la lumière du jour s’est affaiblie subitement; instinctivement on jette les yeux du côté du soleil, pensant qu’un nuage l’a recouvert et l’on est tout étonné de constater qu’il brille avec le même éclat; autour de lui cependant le ciel a pris celte teinte blafarde qui caractérise les éclipses partielles. On est mal à l’aise, et l’on se trouve heureux lorsqu’on arrivant dans h région herbacée on voit renaître subitement et la chaleur et la lumière. Toute?les personnes qui ont passé dans ces régions, en ont reçu des sensations analogues.