I.F.S ODEURS ET LA VIE, 2UI
odeur d’ambroisie, ainsi que Virgile nous le dit en parlant de Vénus et Moschus à propos de Jupiter transformé en taureau. L’emploi des parfums dans les cérémonies religieuses avait pour but de provoquer une sorte d’ivresse chez les prêtres elles prêtresses, et aussi de dissimuler l’odeur du sang cl des matières putrides résultant des sacrifices. La religion chrétienne emprunta au paganisme l’usage des parfums dans les cérémonies du culte. Il y cul même une époque oii l’Eglise de Rome possédait en Orient des terres destinées exclusivement à des plantations d’arbres fournissant des résines balsamiques.
En dehors de ces emplois, les odeurs en recevaient jadis de plus fréquents dans la vie privée. Rien ne nous étonne davantage, en lisant les auteurs de l’antiquité, que ce qu’ils racontent à ce sujet. Chez les Juifs, l’usage des parfums étaient contenu dans de justes limites par les prescriptions de la loi mosaïque, qui les réservait pour le culte. Mais chez les Grecs, il atteignit une extension et un raffinement excessifs. Ils renfermaient leurs habits dans des coffres odorants. Ils brûlaient des aromates pendant leurs repas; ils parfumaient leurs vins; ils se couvraient la tête d’odeurs dans les banquets. Les parfumeurs avaient, à Athènes, des boutiques qui servaient de lieu de réunion. Apollonius, disciple d’Hérophile, a laissé un traité sur les parfums qui prouve que, même sous le rapport de l’extraction des essences, les Grecs étaient arrivés à une surprenante perfection. Ni les prohibitions de
1 Avertens rosea cervice réfutait
Ambrosiœque comœ divinum verlice odorem Spiriivere
Solon, ni les anathèmes de Socrate ne purent arrêter les progrès de cette passion. Les Romains en reçurent l’héritage de la Grèce et ajoutèrent aux parfums de l’Orient ceux de l’Italie et de la Gaule. Ils les employaient avec profusion pour parfumer leurs bains, leurs chambres, leurs lits et leurs boissons. Ils en répandaient sur la tête de leurs convives. Le vélarium qui recouvrait l’amphithéâtre était imprégné d’eau de senteur qu’il laissait tomber, sous forme de pluie suave, sur la têlc du public. Les aigles romaines ellesmêmes étaient enduites des plus lines essences avant la bataille. Lors des funérailles de sa femme Poppée, Néron fit brûler sur le bûcher plus d’encens que l’Arabie n’en produisait dans toute une année. L’on raconte aussi que Plancius Plancus, proscrit par les triumvirs, avait été trahi par les odeurs qu’il portait, et découvert ainsi aux soldats envoyés à sa recherche. — Outre les odeurs extraites do la menthe, de la marjolaine et de la violette, qui étaient les plus communes, les anciens employaient beaucoup les roses de Pæstum et divers aromates tels que le nard, le mégalium, le cinnamome, l’opobalsamum, etc.
Il est curieux de remarquer que l’usage des parfums, apporté à Rome avec les mœurs grecques, fut apporté à son tour en France et dans le nord de l’Europe avec les mœurs latines, et principalement par la religion romaine. C’est, en effet, des cérémonies religieuses qu’il passa dans les cérémonies politiques, et de là dans la vie privée. Parmi les présents qu’IIarounal-Raschid envoya à Charlemagne, se trouvaient beaucoup de parfums. Au moyen âge, chez les souverains et les plus grands seigneurs, on se lavait les mains
LES ODEURS ET LA VIE
avec de l’eau de rose, avant et après le repas; quolques-uns même avaient des fontaines jaillissantes desquelles découlaient des eaux aromatiques. A cette époque aussi l’usage était de porter les morts la face découverte jusqu’au lieu de leur sépulture, et de placer dans le cercueil des cassolettes pleines de parfums. La monarchie française montra constamment un goût effréné pour les jouissances do cette nature, qui semblaient créées pour accompagner nécessairement toutes les autres. Le maréchal de Richelieu avait lait un tel abus des parfums sous toutes les formes, qu’il ne les sentait plus et qu’il vivait habituellement dans une atmosphère si embaumée qu’elle indisposait ceux qui entraient chez lui. M,H° Tallien, au sortir d’un bain de fraises et de framboises, se faisait doucement frictionner avec des éponges imbibées de lait parfumé. Napoléon lor se versait lui-même, tous les matins, de l’eau de Cologne sur la tête et sur les épaules.
Au-dessus de toutes les questions que nous venons de parcourir s’en trouve une d’une nature plus grave et plus obscure, qui se présente d’ailleurs au terme de toutes les études ayant pour objet la sensation, et à propos de laquelle quelques réflexions ne seront pas déplacées ici. A quoi correspondent hors de nous les sensations que nous éprouvons au dedans de nous?
Quel rapport y a-t-il entre le monde réel et l’image du monde réfléchie dans notre Ame? Dans le cas particulier qui nous occupe, qu’est-ce qui, dans les corps, est cause qu’ils affectent notre odorat? 11 parait certain tout d’abord que l’odeur en soi, en tant qu’odeur, est une pure création de notre esprit. La physiologie contemporaine démontre que l’excitation des nerfs sensitifs est suivie, dans chacun, des sensations qui leur correspondent. Quand on électrise l’œil, on y détermine une apparition lumineuse; quand on électrise la langue, on y provoque une sensation gustative; quand on électrise le fond de l’oreille, on y produit l’effet, d’un son. De même une excitation analogue, électrique ou autre, des nerfs de l’odorat, fait naître en notre esprit la sensation d’odeur, bien qu’aucune molécule odorante ne soit intervenue dans le phénomène. La sensation paraît donc dépendre principalement de la nature du nerf sensitif. Le monde extérieur semble n’y contribuer que par la mise en branle des fibres nerveuses. Cette condition d’une impulsion venue du dehors n’est pas même indispensable, puisque nous éprouvons, dans le sommeil et dans la folie, des sensations d’odorat, qui, au témoignage de nos autres sens, ne correspondent à aucun agent extérieur. Cependant, nous croyons pouvoir discerner les cas d’hallucination des cas de perception réelle; cependant, nous affirmons qu’il y a au dehors de nous-mêmes des causes distinctes de nos sensations distinctes. Aucun scepticisme n’a prévalu ni ne prévaudra contre ce témoignage de la plus puissante évidence qu’il y ait au fond de notre être. Comment rendre compte de celte apparente antinomie? En réalité, il n’v a pas d’anti-
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nomie. Remarquons en effet que, si les causes les plus diverses peuvent déterminer en nous une même sensation et nous donner le change sur le monde extérieur, notre âme n’en est jamais la dupe. Elle sait parfaitement rapporter, selon les cas, cette môme sensation aux causes objectivement dissemblables qui l’ont déterminée; c’est-à-dire que les causes qui se ressemblent et se confondent dans l’acte purement physiologique de la sensation se différencient et se séparent dans l’acte psychologique par lequel notre âme les reconnaît et les conçoit distinctes. Si nous n’avions, pour connaître, que la passivité indolente et ignorante de nos sens, il n’y aurait pour nous aucune certitude; mais l’activité savante de Faîne non-seulement peut affirmer la réalité des objets extérieurs, par une raison analogue à celle qui lui fait affirmer sa propre existence, mais encore conclure, d’après ses diverses affections, à une diversité correspondante des énergies extérieures. Elle se meut à l’unisson du inonde plutôt qu’à celui des sens. Vis-à-vis de ces derniers, elle est comme un monarque excellent qui ne serait rien dans ses sujets, mais qui, en leur donnant des lois eten réglant leurs mœurs, les police et les civilise. Donc, et c’est par oii nous aimons à terminer, c’est dans l’âme considérée comme foyer de tous les rayons réfractés au travers des sens, comme lumière centrale plus brillante que toutes les autres, qu’il faut placer le pouvoir et le droit de discerner ce que les sens ne discernent pas, et de pénétrer à une profondeur où ils n’atteignent pas. On ne saura jamais quel rapport il y a entre le monde extérieur et les images que nous en apercevons, mais l’âme peut croire ferme-
menl que les divers points de ces images correspondent à des points extérieurs situés dans le même ordre, et que les forces qui l'affectent sont au fond de même nature que celles dont elles se sent maîtresse au dedans d’elle-même.