‹ La nature et la vieChapitre 24 sur 33 · A N I M A L ES · texte numérisé non relu

A N I M A L ES

Les recherches scientifiques entreprises avec la méthode expérimentale sont généralement de nature soit à perfectionner la conception doctrinale du monde, ■soit à provoquer d’utiles applications dans le domaine des arts et de l’industrie. Quelquefois elles réunissent ces deux avantages. La question toute récente des régénérations et des greffes animales offre au plus haut point ce double intérêt. Elle éclaire les théories physiologiques, elle fournit des ressources nouvelles à la pratique médicale; mais elle a encore un autre caractère singulièrement remarquable, c’est que les résultats déterminés qu’elle nous procure concourent, à la Ibis à vérifier les intuitions les plus hardies du génie philosophique d’autrefois, et à justifier les espérances les plus audacieuses des naturalistes qui croient à la toutepuissance de l’homme dans l’avenir. C’est ce que nous nous proposons de montrer succinctement.

On ne connaissait guère, au commencement du

1 /{ente des deux mondes du tô décembre 1872.

xviii0 siècle, en l'ail de reproduction d’organes chez les animaux, que l’exemple de la queue du lézard, qui repousse lorsqu’elle a été coupée. Du moins les savants n’en connaissaient pas d’autres, ou plutôt ils niaient, ils mettaient au nombre des fables les assertions des pécheurs concernant la régénération des membres des écrevisses, des homards, etc. Uéaumur résolut, en 1713, de contrôler ces fables, et entreprit des expériences. « Ayant eu occasion, dit-il, d’examiner des côtes de la mer qui sont remplies d’une infinité de crabes, animaux qui tiennent quelque chose du genre des écrevisses, je ne pus m’empêcher de soupçonner que les savants avaient tort ici et que le peuple avait raison. » Déaumur prit des homards, des crabes, leur enleva un ou plusieurs membres, et renferma les animaux ainsi mutilés dans des réservoirs en communication avec l’eau de la mer. Au bout de quelques mois il vit, non sans surprise, que de nouvelles jambes occupaient la place de celles qui avaient été enlevées. Il répéta ses observations sur des écrevisses, et décrivit, avec l’exactitude qui l’a rendu célèbre, le mécanisme de ces régénérations.

Trente ans plus lard, Abraham Tremblev, se promenant à la Haye autour d’un lac, y aperçut de petits filaments verts munis d’appendices et semblables à des végétaux. Pour savoir s’il avait affaire en etlet à des plantes, il en coupa un en plusieurs morceaux. Les parties séparées reproduisirent bientôt chacune un individu complet, et ces individus se mouvaient, changeaient de place, saisissaient avec leurs bras des insectes pour les introduire dans leur cavité digestive. C’étaient des polypes d’eau douce, île véritables ani-

Les régénérations et i.es giiekees animales.

maux. Tremblcy reconnut qu’en coupant un de ces polypes en deux, la tète reproduit la queue, et la queue reproduit la tète, lien coupa deux longitudinalement et les greffa; au lieu d’un polype à huit bras, il en eut un à seize. Charles Bonnet répéta, peu de temps après, les expériences de Tremblcy sur la reproduction du polype, et en lit de nouvelles sur un ver d’eau douce qu’on appelle nautile. Il observa que ce ver régénère, comme le polype, celles de ses parties qui ont été enlevées. Il lit des essais semblables sur le ver de terre, et, à son grand étonnement, il trouva que cet animal si compliqué, qui a tant d’anneaux, et à chaque anneau des organes délicats de locomotion, qui a des appareils de digestion, de génération, etc., possédait aussi la faculté de reproduction. Si on lui enlève des tronçons considérables du corps, soit du coté de la tête, soit du côté de la queue, ces fragments se régénèrent en peu de temps. Bonnet vit ainsi un ver repousser successivement douze tètes. — Spallanzani, presque à la même époque, alla plus loin que le célèbre naturaliste de Genève. Il coupa les cornes et même une partie de la tète du limaçon à coquille, et les vit se reproduire; il coupa les pattes et la queue de la salamandre aquatique, et en observa pareillement la reproduction. Ce dernier fait, plus extraordinaire que tous les précédents, excita la surprise générale. En effet, la patte et la queue de la salamandre renferment des os, des nerfs, des muscles, dont la régénération paraissait impossible. On avait bien vu renaître la queue enlevée du lézard terrestre, mais sans vertèbres osseuses. La queue de la salamandre, au contraire, repoussait avec toute sa charpente osseuse, et dans

LA NATIT.E Et LA VIE.

ses dimensions primitives, L'infatigable expérimentateur italien lit voir aussi qu’on peut recouper plusieurs fois les jambes et les queues des salamandres, et reproduire ainsi à maintes reprises le même organe avec la même vitalité.

Ces expériences mémorablesde Réaumur, Trembley, Bonnet, Spallanzani, sur la régénération des animaux, et dont Leibniz avait depuis longtemps pressenti les résultats, firent' une impression profonde sur l’esprit de Billion. Il n’v vit pas seulement des faits très-curieux pour l’histoire naturelle, il pensa, comme Bonnet, qu’elles confirmaient des conceptions d’un ordre trèsélevé. Il y trouva une merveilleuse démonstration de cette idée de Leibniz, que les êtres animés sont composés d’une infinité de petites parties plus ou moins semblables à eux-mêmes, c’est-à-dire que la vie réside non pas dans le tout, mais dans chacun de ses éléments invisibles, ou encore, pour employer une expression de Bordeu, que la vie générale n’est que la somme d’une multitude de vies particulières. C’est une grande époque dans f histoire des sciences que celles où l’observation, vérifiant les intuitions du génie, démontra par de si surprenants spectacles celte composition de l’individu organisé telle que chacune des molécules vivantes qui le constituent a en soi un principe d’activité et de développement individuel. Quelque rectification qu’il faille apporter à la manière dont Bubon et Bonnet, après Leibniz, ont développé celle doctrine, elle reste dans sa teneur essentielle le point de départ d’une évolution féconde pour la biologie et l’expression vraie de la réalité.

Les expériences qu’on vient de citer ont été sou-

vent répétées et ingénieusement variées par les naturalistes. Des petits vers d’eau douce, auxquels on a donné le nom de planaires, ont fait l’objet des études de plusieurs savants, entre autres de Draparnaud, de Moquin-Tandon et de Dugès. Ce dernier partagea, soit en travers, soit longitudinalement, de nombreux individus des plus grandes espèces, et il vit, en douze ou quinze jours en hiver, en quatre ou cinq jours en été, chaque tronçon se compléter, la tête engendrer un suçoir et une queue, celle-ci engendrer une tête et un suçoir, et le tronc du milieu tantôt conserver, tantôt perdre son suçoir pour le reformer, ainsi qu’une tète et une queue. Aussitôt après la division, la blessure se resserre, le pourtour s’arrondit en bourrelet, le centre montre cependant la pulpe à nu, et c’est sur ce centre qu’apparaissent les premiers linéaments des parties régénérées. Un individu partagé donne ainsi naissance à plusieurs autres, dont la taille, d’abord proportionnelle à la dimension du tronçon, ne tarde pas à égaler celle de l’individu primitif. Plus récemment, M. Vulpian a amputé la queue d’un têtard de grenouille encore contenu dans l’œuf, et l’a placée dans l’eau. Cet embryon de queue y a vécu, et s’y est développé en suivant toutes les phases de son existence embryonnaire. Arrivé à l’état de parfaite organisation, il a cessé de vivre. 11 n’y a pas longtemps, M. Philippeaux a constaté une complète régénération de la rate chez des animaux auxquels on avait pratiqué l’ablation de cet organe.

M. Charles Legros, qui a entrepris dans ces dernières années beaucoup d’expériences intéressantes sur les régénérations, a découvert que le temps joue

un grand rôle dans ces phénomènes. La cjueuc des lézards se reproduit rapidement quant à sa forme extérieure : en deux ou trois mois, l’organe amputé reparaît avec sa longueur et son volume habituels; seulement l’intérieur ne ressemble pas à celui des queues normales, il renferme des nerfs, des muscles et des vaisseaux, mais point de vertèbres. Cette texture persiste pendant longtemps, et les naturalistes en avaient conclu que les os de la queue du lézard ne se régénèrent point. M. Legros a suivi les progrès du développement intérieur de cet organe pendant plusieurs années, et il y a observé, au bout de deux ans, l’apparition des vertèbres. Ce savant opérait sur des lézards verts. La queue régénérée restait grise pendant très-longtemps, et ne prenait la couleur du reste du corps qu’au commencement de la troisième année. Une autre fois, M. Legros coupa, au début de l’hiver, la queue d’un loir. La plaie forma une sorte de bourrelet qui s’allongea, se couvrit de poils, et atteignit à peu près la longueur de la queue ancienne, qu’il dépassait en grosseur. Malheureusement l’hibernation de l’animal fut incomplète, il se réveillait souvent, et mourut au bout de trois mois. La régénération des parties intérieures de l’organe n’avait pu se faire complètement.

A ces observations récentes il faut joindre celles qu’a faites tout dernièrement M. Chantran sur l’écrevisse. Cet habile et patient observateur a reconnu que chez l’écrevisse les antennes repoussent pendant le temps qui sépare une mue de la suivante, c’est-àdire pendant un temps qui varie de six semaines à six mois, selon l’âge de l’écrevisse. Les pattes et les

lamelles de la queue se régénèrent aussi, mais beaucoup plus lentement. La reproduction est d’autant plus longue que l’animal est moins jeune. Chez les écrevisses âgées de moins d’un an, tous les membres enlevés se reforment en soixante-dix jours environ. Chez les adultes mâles, la régénération complète exige de dix-huit mois à deux ans, et chez les femelles, de trois à quatre ans. Enfin M. Chantran a découvert, l’année dernière, un phénomène bien autrement singulier. Il a constaté que les yeux de l’écrevisse se régénèrent lorsqu’on les enlève, et que parfois à la place d’un œil arraché il en repousse deux.

Voilà ce que l’ expérience a établi concernant la reproduction des membres et des organes chez les animaux. Il faut examiner maintenant comment se régénèrent les tissus. Tous les tissus qui ont été détruits chez l’adulte — peau, nerfs, muscles, os — sont susceptibles de se régénérer, et ils se régénèrent en parcourant une série de phases identiques à celles de leur développement embryonnaire, de leur génération proprement dite. C’est la même force qui les a fait naître et qui les reproduit. Dans tous les cas, les éléments du nouveau tissu se produisent exactement comme ceux de l’ancien, et ces phénomènes, nullement extraordinaires ou exceptionnels, attestent une fois de plus l’unité et la simplicité des mécanismes physiologiques.

L’épiderme se régénère avec la plus grande facilité. 11 repousse comme les cheveux et comme les ongles. C’est le même tissu. Le cristallin de l’œil, qu’on peut rapprocher de la substance épidermique, se reproduit aussi lorsqu’il a été enlevé. C’est ce qui résulte du

moins des expériences très-nombreuses de M. Milliot exécutées sur des chiens et des lapins. Ce physiologiste a observé constamment qu’en pratiquant sur ces animaux l’ablation de celte lentille biconvexe qui est un des principaux organes de l’appareil visuel, elle était rétablie au bout de quelques mois. La maladie connue sous le nom de cataracte consiste en ce que le cristallin perd sa transparence et devient opaque, île telle sorte que les rayons lumineux ne le traversent plus. 11 n’y a de remède à cette affection de l’œil que l’opération dite de la cataracte, laquelle consiste à enlever le cristallin. L’œil ainsi opéré ne recouvre pas la netteté de la vision normale, mais il peut percevoir la lumière et les objets extérieurs beaucoup mieux qu’avec son cristallin impénétrable aux rayons visuels. Le cristallin enlevé en pareil cas chez l’homme ne se régénère point; mais, en poursuivant des recherches du genre de celles de M. Milliot, on peut espérer de découvrir les conditions d’une semblable reproduction qui serait extrêmement précieuse à la chirurgie. — La régénération de la peau s’observe dans toutes les cicatrices ordinaires. Le tissu cicatriciel est formé des éléments anatomiques ordinaires qui constituent le derme, c’est-à-dire surtout de libres lamineuses ou élastiques. Les vaisseaux rompus ou déchirés, les tendons coupés réparent également avec la plus grande facilité les pertes de substance qu'ils onL éprouvées. Bref, il y a dans tous ces organes une tendance constatée par les chirurgiens de tous les temps à la régénération, une force plastique et rayonnante qui s’exprime par une élaboration continuelle de blastème , au sein duquel naissent de nou-

LES RÉGÉNÉRATIONS ET LES GREFFES ANIMALES. SiKS

veaux éléments anatomiques pour combler les vides.

La régénération des nerfs a été observée pour la première fois par Michaelis, Cruiksbank, Monro et Haighton à la fin du siècle dernier. Bichat en donna, dès 1801, une théorie complète, d’une admirable netteté. Quand la continuité d’un nerf a été interrompue, la portion enlevée peut se régénérer au bout d’un certain temps. Lorsqu’on excise, sur le nerf sciatique par exemple, un segment long de 1 centimètre, on observe d’abord une altération de la substance nerveuse dans les bouts résultant de la section; puis, six semaines ou deux mois après l’opération, on voit partir de l’extrémité d’un des bouts un faisceau grisâtre qui se dirige vers le bout opposé et s’y réunit bientôt. Ce faisceau est composé de tissu lamineux et de tubes nerveux plus grêles que les tubes normaux ; mais peu à peu il grossit, il devient plus blanc, ses fibres se perfectionnent, et après un intervalle de quatre à six mois, on a un cordon nerveux de nouvelle formation. Un tel cordon se régénère même lorsqu’on a enlevé une portion de nerf de G centimètres de longueur. En même temps que la matière nerveuse se répare, on observe le rétablissement progressif de ses fonctions sensitives, motrices ou mixtes. MM. Vulpian et Philippeaux, qui ont spécialement étudié cette question, ont reconnu que les nerfs séparés définitivement des centres nerveux peuvent, après une période d’altération, recouvrer aussi leur structure et leurs propriétés normales; mais l’expérience la plus instructive de ces physiologistes consiste à souder ensemble les bouts de deux nerfs de fonctions très-différentes, par exemple le nerf moteur de la langue avec

le nerf pneumogastrique, et à réaliser la communication anatomique et la connexion physiologique de deux cordons qui, dans l’état ordinaire, n’ont ensemble aucun rapport.

C’est en 1867 que M. Legros découvrit la régénération du cartilage, qui jusqu’alors avait été considérée comme impossible. Il fit ses observations surdos chiens et sur des lapins dont il avait largement sectionné le tissu cartilagineux, et au bout de deux mois environ, il observa une régénération complète de ce tissu. C’est le même physiologiste qui a constaté pour la première lois la reproduction du tissu musculaire lisse, c’est-àdire de celui qui est l’organe des mouvements involontaires tels que ceux de l’intestin. Restait à savoir, pour épuiser la liste des tissus organiques, si les fibres musculaires de la vie animale peuvent réparer, au moyen de fibres identiques, les pertes de substances qu’elles ont éprouvées. C’est à quoi M. Dubrueil put répondre affirmativement l’année suivante. Il coupa sur des cochons d’Inde certains muscles par le milieu, et plusieurs mois après il vit, en examinant l’organe, la complète réunion des parties séparées, il reconnut que la solution de continuité était comblée par une production nouvelle de tissu musculaire. — Ainsi tous les tissus de l’économie animale peuvent se régénérer chez l’adulte, et ces régénérations sont des opérations constamment identiques à celles qui ont pour résultat la formation première et le développement des memes tissus dans l’embryon ou le jeune animal.

La connaissance des faits de régénération a été, pour la pratique de l’art, la source d’inventions et de procédés opératoires plus ou moins remarquables,

dont, quelques-uns sont encore aujourd’hui à l’étude. Ceux qui concernent la reproduction du tissu osseux ont particulièrement intéressé le public dans ces dernières années. On a su de tout temps que, lorsqu’un os est brisé, la solution de continuité y est comblée, au bout d’un certain temps, par une portion osseuse de nouvelle formation, par une véritable cicatrice osseuse, le cal. Ce n’est que vers le milieu du siècle dernier qu’un physiologiste français, Duhamel, et après lui un médecin napolitain établi à Paris, Troja, examinant de près le phénomène du cal, en découvrirent le mécanisme physiologique. Ils crurent s’apercevoir que le principal agent de l’élaboration osseuse est une gaine mince et fibreuse, appliquée et adhérant fortement tout autour des os, la membrane qu’on appelle le périoste1. Leurs expériences ne furent ni assez multipliées ni assez saisissantes pour révéler aux chirurgiens le parti qu’on pouvait tirer de la connaissance du rôle ossificateur propre au périoste. L’attention des praticiens ne commença d’être attirée sur ce point que plus tard, vers 1830, par les travaux d’un professeur de Würzbourg, Bernhard Heine. Celui-ci enleva sur des animaux vivants des portions d’os plus ou moins considérables. Dans certains cas, il pratiqua l’ablation de la moitié des os sur lesquels il opérait. Les parties enlevées se reproduisirent au bout de quelques mois, et les membres se rétablirent dans l’état normal.

' Les os peuvent être considérés comme formés de trois couches concentriques, engainées les unes dans les autres, — à l’intérieur la moelle, puis la substance osseuse proprement dite, laquelle est recouverte par le périoste.

Plus célèbres encore que ceux de Heine sonl les travaux ingénieux et persévérants de Flourens. Les expériences variées de ce savant physiologiste ont définitivement confirmé la réalité des premières observations de Duhamel. « Puisque, dit Flourens, c’est le périoste qui produit l’os, je pourrai donc avoir de l’os partout où j’aurai du périoste, c’est-à-dire partout où je pourrai conduire, introduire le périoste. Je pourrai multiplier les os d’un animal; si je veux, je pourrai lui donner les os que naturellement il n’avait pas. » Entre autres expériences laites pour démontrer la vérité de cette proposition, Flourens imagina de percer un os et d'y introduire un petit tube d’argent. Le périoste engagé dans ce tube s’y épaissit, s’y gontla et donna naissance à un cartilage qui bientôt devint os. Un habile chirurgien de Lyon, M. Ollier, découpa sur un animal de longues bandelettes de périoste, en les laissant toutefois adhérer à l’os par un pédicule, puis les enroula autour des muscles voisins. Au bout d’un certain temps, ce périoste ossifié avait produit des os circulaires, en spirale, en huit de chiffre, etc., selon la manière dont on avait enroulé la bandelette périostiquc autour des parties voisines.

Dans toutes ces expériences, on s’est servi d’un périoste muni de la couche très-mince qui lui est adhérente et le. sépare de l’os. Or M. Robin a établi que cette couche est formée de cellules osseuses chez l’adulte, et de substance cartilagineuse si l’on opère sur un os en voie de développement. C’est en elle que réside le pouvoir ostéogènc, et, lorsque le périoste en est privé, il devient impropre à l’ossification. M. Robin et M. Duhrucil ont démontré de plus que du tissu

osseux peut se former sans cartilage préexistant, sans aucune intervention de membrane, et émaner directement d’un os qui en est dépourvu. Ces découvertes, sans destituer le périoste du rôle manifeste qu’il joue dans les régénérations osseuses, en font concevoir le mécanisme d’une façon différente de celle qu’avaient admise les physiologistes. Elles prouvent qu’en réalité, dans les expériences du genre de celles de Duhamel, de Heine, de Flourens, c’est l’os qui engendre de l’os, comme le nerf coupé engendre du nerf. La couche cartilagineuse ou osseuse adhérente au périoste n’est pas autre chose en effet que de l’os en voie de formation, et toutes les fois que, soit par le moyen du périoste, soit par le moyen d’une irritation, on provoque la régénération d’une certaine quantité d’os, c’est qu’on a d’abord réalisé les conditions propres au développement du cartilage. Ces remarques permettent de comprendre et d’apprécier rapidement la valeur des méthodes chirurgicales fondées sur la connaissance de ces faits.

Les affections des os sont nombreuses. Indépendamment des cas où ils sont directement lésés par des projectiles, ils sont sujets à des inflammations, à des tumeurs, à des caries de toute sorte. Ces affections sont longues, en raison de la lenteur des élaborations vitales dans ces organes, mais elles ne sont pas moins destructives et finissent toujours par déterminer une corruption plus ou moins considérable de la substance de l’os. 11 faut alors que les matières fournies par l’os malade soient évacuées; il faut que les portions mortifiées soient éliminées. Le membre ne tarde pas à se gonfler, à devenir douloureux. Des parties se percent,

des suppurations s’établissent, et, si l’art n’intervient point, le patient est conduit à une mort douloureuse par l’épuisement. A tant de maux la chirurgie oppose de laborieuses opérations. Elle ouvre les loyers profonds, elle débride les tissus, elle donne issue à ce qui doit sortir, elle modifie les surfaces malades; mais il y a des cas où ni la nature ni l’art ne peuvent plus rien, et où l’os est tellement compromis que l’amputation devient la seule chance de salut pour le malade. C’est dans ces tristes conjonctures que les chirurgiens ont recours aux procédés qui permettent d’obtenir une régénération de l’os détruit par le travail morbide. Le plus utile de ces procédés, dû à M. Sédillot, est Y évidement.

L’opération de l’évidement, telle qu’on la pratique depuis les beaux travaux de M. Sédillot, est en soi très-simple. On incise la peau, la chair et le périoste jusqu’à l’os malade ou blessé, et une fois celui-ci mis à découvert, on l’attaque avec la gouge, le ciseau et le maillet. On l’évide, on le creuse de façon à enlever toute la partie malsaine et à respecter toute celle qui n’a pas subi d’altération. Ainsi réduit à ses couches, à ses portions les plus saines, l’os excavé répare peu à peu ses pertes. La matière détruite se régénère, un nouveau tissu osseux remplit les vides pratiqués par la gouge de l’opérateur, et au bout de quelques mois l’organe, qui n’a jamais perdu sa forme, est rétabli dans ses conditions de vitalité ordinaire. Parfois sans doute ce drame, où le chirurgien a aussi, selon la pensée d’Hippocrate, au milieu des souffrances d’autrui ses soutîrances particulières, se complique d’une façon imprévue, et des difficultés périlleuses viennent

l’assombrir encore ; mais l’art, est justement de les prévoir et de les vaincre, et c’est par où le praticien supérieur se distingue de l’autre.

Tandis que M. Sédillot enseigne et démontre qu’il est nécessaire, dans l’intérêt de la régénération osseuse et du rétablissement du membre, de n’éliminer que la partie malade des os compromis et d’en conserver la couche saine adhérente au périoste, quelques chirurgiens veulent qu’on enlève tout, excepté le périoste, c’est-à-dire qu’on en retire l’os à peu près comme on retire le doigt d’un gant. Ils prétendent que cette membrane étant l’agent exclusif de la production des os, ceux-ci peuvent être réséqués en totalité et doivent se reproduire complètement du moment qu’elle est ménagée. Deux praticiens distingués, M. Larghi, de Yerceil, et après lui M. Ollier, de Lyon, ont préconisé cette façon d’opérer, à laquelle on a donné le nom de méthode des résections sous-périostées. La légitimité d’un tel procédé opératoire, après avoir soulevé des doutes parmi les chirurgiens qui eurent occasion d’en entreprendre un examen direct, est aujourd’hui presque unanimement rejetée. Les raisons en sont décisives. Comment admettre en effet que le périoste seul, c’est-àdire une gaine molle, sans appui et sans consistance, mise à nu par une opération sanglante, plus ou moins altérée par la dissection, déterminera la reproduction d’un os, avec sa forme et ses dimensions normales, quand il est déjà si difficile d’obtenir sans raccourcissement la consolidation d’une simple fracture? Cette gaine, perdue au milieu de la masse musculaire, ne sera-t-elle pas exposée à des inilammations de toute sorte, et surtout à l’influence des causes mécaniques

nombreuses qui pourront la déformer et par suite donner lieu à la production d’un os irrégulier, raccourci, impropre à d’utiles services? Telles sont les objections et les craintes qui frappèrent les chirurgiens et les détournèrent des résections sous-périostées. Celles-ci ont permis dans certains cas la régénération de l’os enlevé, mais dans des conditions telles que le membre a perdu toute force et toute mobilité et n’a pu échapper à une suppuration interminable et funeste. 11 ne s’agit pas seulement en chirurgie de reproduire des os, il en faut reconstituer d’assez réguliers dans leur forme et d’assez résistants dans leur structure pour assurer les usages des membres. Or un tel résultat n’est atteint qu’en maintenant la régularité et l’immobilité des surfaces, gaines ou moules, où doivent se déposer et s’agglomérer les cellules du nouvel os. La méthode de l’évidement réalise l’existence de ce moule fixe et invariable en conservant un fourreau d’os dans les meilleures conditions pour provoquer une genèse nouvelle de tissu osseux, tandis que celle des résections sous-périostées attend la régénération de l’organe, d’un périoste sans soutien, détérioré, affaissé et plissé sous l’influence de la contraction musculaire. M. Sédillot, qui a le sentiment le plus exquis de l’antiquité médicale et qui la connaît à fond, n’a pas laissé ignorer que Celse avait déjà, il y a bientôt deux mille ans, proposé l’évidement des os; mais les préceptes de Celse n’avaient pas été reçus dans la pratique. L’illustre chirurgien français a tiré ces préceptes antiques de l’oubli, en a prouvé par des raisons nouvelles l’utilité et l’importance, expliqué les indications et les succès, et a rendu ainsi à la pratique

éclairée et savante de l’art une des plus précieuses ressources contre les redoutables maladies et blessures des os.

La vie est une force expansive et pénétrante qui tend à s’emparer de tout ce qui entre dans le cercle de son activité. On vient de voir qu’elle remplit les vides provenant de l’ablation de certaines parties organiques; on.va voir maintenant qu’elle gagne, par une opération inverse, les parties qu’on ajoute aux êtres vivants, — car les greffes ne sont pas autre chose que des fragments vivants soudés à un organisme déjà complet. Dans la greffe végétale, la partie greffée ne fait point partie intégrante de l’individu sur lequel elle a été transportée. Elle ne vit point de la même vie. Elle se développe en quelque sorte d’une façon parasite aux dépens de celui-ci — comme le gui sur le chêne, — et que le fragment greffé soit ou ne soit pas de la même espèce que l’arbre auquel on le conjoint, il en reste toujours physiologiquement distinct. 11 n’en est pas ainsi chez les animaux.

La greffe animale consiste d’une façon générale à porter sur un point d’un individu une partie prise sur un autre point du même individu ou sur un sujet différent, et à réaliser la connexion de la partie greffée avec l’organisme qui lui sert de support, de manière

qu’elle en devienne complètement solidaire, qu’elle vive de la même vie, qu’elle en suive les destinées physiologiques. On peut ainsi transplanter d’un animal à un autre soit des fragments de tissu, soit des organes tout entiers, soit de simples éléments anatomiques. Les cellules de la choroïde de l’œil, portées sous la peau d’un animal, conservent leur vitalité sur ce nouveau terrain, et y deviennent même le point de départ d’une formation plus ou moins abondante de cellules semblables. La transfusion du sang n’est autre chose que l’introduction de globules rouges empruntés à un organisme dans un organisme différent. Cette opération réussit, même alors que le sang passe d’un individu à lin individu d’espèce très-éloignée. Ainsi on peut introduire du sang de mammifère dans les vaisseaux d’une grenouille, et retrouver au bout d’un certain temps chez cette dernière les globules encore vivants et facilement reconnaissables de l’animal supérieur. On greffe sans difficulté dans la crête d’un coq soit des ergots empruntés au même oiseau, soit des dents de mammifère; mais ces laits n’ont jusqu’ici qu’un intérêt de curiosité et ne doivent pas nous arrêter.

On a vu que les os peuvent se régénérer facilement au moyen du périoste. Cette propriété a suggéré à plusieurs expérimentateurs l’idée de transplanter des fragments de périoste dans diverses régions, afin de voir s’ils y donneraient lieu à une formation osseuse. M. Oliler entre autres a montré que la membrane périostique, détachée entièrement de l’os et greffée dans un lieu éloigné, produit par sa face profonde un os nouveau. 11 a obtenu une reproduction semblable en greffant, non tout le périoste, mais seulement les eel

Iules qui constituent la couche rudimentaire adhérente à celte membrane et qui sont les véritables ouvrières de l’élaboration osseuse. M. Goujon a réalisé des productions osseuses en greffant de la moelle. L’introduction de quelques cellules médullaires sous la peau d’un chien, par exemple, y a déterminé au bout de quelques mois le développement d’un petit os. Les chirurgiens avaient espéré un instant tirer parti de ces faits pour la reproduction des parties osseuses. Quelques-uns prétendent même avoir refait des nez; mais il est établi aujourd’hui que les os provenant de la greffe du périoste ou de la moelle ont une tendance invincible à se résorber, à disparaître, au bout d’un temps plus ou moins long, par suite des conditions défavorables où ils se trouvent, au point de vue de la nutrition. Sans connexions vasculaires ou nerveuses, ils sont comme des corps étrangers dans la région où ils se sont développés.

On peut rattacher à la greffe osseuse les expériences, encore en voie d’exécution, dont s’occupent MM. Magitot et Legros, concernant la greffe des dents. Les dents naissent d’un petit sac nommé follicule dentaire , dans lequel on distingue l’organe de l’ivoire ou bulbe, et l’organe destiné à la production de l’émail. En greffant sur un chien adulte un follicule entier pris à un chien nouveau-né, ces expérimentateurs ont constaté le développement régulier de ce germe et la production d’une dent complète. L’organe de l’émail, greffé seul, n’a point continué de vivre ; le germe de l’ivoire, au contraire, a donné lieu à une formation d’ivoire normal. Enfin, lorsque le follicule, greffé en totalité, a été soit intentionnellement, soit accidentellement lésé pen-

LA NATl’HE ET LA VIE.

clant l’expérience, on constate l’apparition d’une sorte de tumeur osseuse. Ces recherches pleines d’intérêt permettent d’espérer qu’on pourra un jour réaliser, dans des conditions nettement déterminées, la prothèse physiologique des dents enlevées. Il convient de remarquer, en effet, qu’ici on greffe un organe tout entier avec la structure et les dispositions vasculaires qui en peuvent assurer le développement, tandis qu’en transplantant un fragment de moelle ou de périoste, on l’isole, on l’enkyste.

Les expériences les plus curieuses et les plus rigoureuses qu’on ait faites sur la greffe animale, dans ces dernières années, sont dues à M. Paul Bert. Ce savant physiologiste a montré que si on coupe la queue à un jeune rat et qu’on l’introduise, après l’avoir écorchée, sous la peau de l’animal, dans une région quelconque du corps, elle y adhère et continue à s’y développer. L’organe grandit presque aussi vile que dans les conditions normales. M. Bert a pratiqué aussi des marcottes animales. Il écorche l’extrémité de la queue d’un rat, introduit cette extrémité dans un trou pratiqué sur la peau de l’animal, près de la tète par exemple, et réunit les bords des deux plaies par des points de suture. Les parties juxtaposées ne lardent pas à se souder, et la queue, qui a reçu ainsi la forme d’une anse, conserve sa vitalité. Si alors on vient à la couper en un point quelconque, on voit que le tronçon greffé près de la tête garde ses propriétés physiologiques. Les vaisseaux s’y rétablissent, les nerfs s’y régénèrent, la sensibilité y revient peu à peu. Le rat est ainsi pourvu d’une sorte de trompe aussi vivante que ses autres organes. Le retour de la sensibilité dans

cetle trompe démontre non-seulement la connexion des filets nerveux d’un tel appendice avec ceux du dos, mais encore la possibilité de la propagation de l’ébranlement sensitif dans une direction opposée à celle qu’il suivait auparavant, c’est-à-dire la faculté de conduire les impressions aussi bien dans le sens centripète que dans le sens centrifuge.

La grefj'c siamoise a été réalisée par M. Bcrt dans des conditions extrêmement intéressantes. On découpe des lambeaux de peau le long des flancs opposés de deux animaux, et, au moyen de ces bandelettes appliquées face à face et réunies par des sutures, on coud ensemble les deux sujets. Au bout de peu de jours la réunion est faite, et l’on a un couple analogue à celui des frères siamois. M. Bert a gardé pendant plus de deux mois deux rats blancs ainsi accolés; mais ils vivaient en si mauvaise intelligence qu’il fallut au bout de ce temps les séparer. En empoisonnant l’un des deux animaux d’un couple pareil, on empoisonne l’autre, ce qui prouve qu’il y a entre eux une parfaite communication sanguine. M. Bert a obtenu des greffes semblables entre rat blanc et rat surmulot, entre rat blanc et rat de Barbarie. Il a essayé d’en pratiquer entre animaux d’espèces différentes, entre rat et cochon d’Inde, entre rat et chat, mais la réussite n’a jamais été complète; on n’a provoqué que des commencements d’adhérence. Toutefois l’insuccès paraît tenir moins à l’incompatibilité des tissus eux-mêmes qu’à la difficulté de maintenir dans le calme nécessaire des animaux aussi peu disposés à fraterniser ensemble. Enfin, M. Balbiani a réussi à soucier ensemble deux tronçons de queues empruntées à deux têtards cliffé-

rents, de façon à obtenir une adhérence physiologique d’une certaine durée.

Si ces recherches ont un intérêt plus philosophique que pratique, sur lequel on reviendra plus loin, il n’en est pas de même de celles qui ont eu pour résultat les greffes dites épidermiques. Celles-ci ont eu en effet le privilège d’attirer au plus haut point l’attention des physiologistes et surtout des chirurgiens. C’est à un chirurgien suisse, Reverdin, ancien interne des hôpitaux de Paris, qu’on en doit la découverte et les premières applications. Toutes les fois qu’à la suite d’une opération chirurgicale, d’une brûlure ou d’une blessure, la peau a été détruite dans une certaine étendue, le vide produit ne se remplit que lentement au moyen d’une formation de tissu cicatriciel. Malgré l’emploi des méthodes de pansement les plus rationnelles, la surface dénudée ne se répare jamais qu’avec difficulté. C’est pour remédier à ce grave inconvénient que M. Reverdin eut l’idée d’appliquer sur les plaies un lambeau de tégument sain emprunté au blessé luimême ou à un autre individu. Les premiers essais furent entrepris en 1860 dans les hôpitaux de Paris, et couronnés d’un plein succès. Aussitôt les expériences se multiplièrent. MM. Gosselin, Guyon, Ollier, Duplay, Ilergott et d’autres, obtinrent en France, en suivant les indications de l’inventeur, des résultals très-satisfaisants. Les praticiens anglais, russes, allemands, ne tardèrent pas à apporter leur contingent d’observations concordantes, et il est permis de dire qu’aujourd’hui la greffe épidermique est entrée définitivement dans la pratique chirurgicale. Cela n’empêche pas de reconnaître qu’elle présente des difficultés de plus

d’une sorte. Celle soudure de lambeaux étrangers à la surface dénudée d’une plaie demande, de la part du chirurgien qui veut la réaliser, des soins d’une extrême délicatesse. D’abord, si l’on voulait recouvrir toute la plaie d’une seule greffe, on ne réussirait pas; il faut en appliquer plusieurs de très-petite dimension, suivre jour par jour les progrès de la cicatrisation, remplacer les lambeaux qui n’adhèrent point, etc. Généralement la greffe esL accomplie au bout de vingtquatre heures. À ce moment, la partie transplantée fait corps avec la plaie par l’intermédiaire de cellules nées dans l’intervalle qui les sépare. Il en résulte que la cicatrisation s’opère très-rapidement. La cicatrice est plus souple, plus résistante, et ne manifeste point, comme les cicatrices ordinaires, de tendance à la rétraction 1 .

Le nom de greffe épidermique donné à ce procédé n’est pas d’une parfaite exactitude. A vrai dire, les lambeaux dont on se sert en pareil cas ne sont pas constitués seulement par de l’épiderme : on détache, pour les obtenir, l’épiderme muni de la mince couche cellulaire (couche de Malpighi) sur laquelle il repose directement, et celte condition est nécessaire, parce que les cellules de Malpighi paraissent être le siège de l’élaboration plastique qui détermine l’adhérence de la greffe. Depuis les expériences de M. Reverdin, plusieurs chirurgiens ont essayé de transplanter, au lieu de l’épiderme, le derme tout entier. M. Ollier a tenté

1 On a greffé sur l’homme non-seulement de l’épiderme humain, mais aussi de l’épiderme emprunté à des animaux. M. Dubrueil a fait dernièrement à ce sujet de curieuses expériences. Il a greffé sur l'homme de la peau de cochon d’Inde.

de greffer de larges lambeaux cutanés, comprenant, toute l’épaisseur de la peau. Les chances de succès paraissent ici beaucoup moindres, et rien n’autorise encore à considérer la greffe cutanée proprement dite comme une opération heureuse.

Ces greffes, où l’on voit une partie organisée, séparée pendant un certain temps de l’individu auquel elle appartient, conserver les ressorts de la vie et recouvrer ses fonctions lorsqu’on la transplante sur un autre individu, même d’espèce différente ; — ces régénérations, où l’on voit des organes détruits repousser avec leurs formes normales et leurs propriétés, des fragments vivants reproduire un être tout entier, sont des faits de nature cà procurer, si on les interroge convenablement, des données précieuses sur l’essence même de la vitalité. Ils prouvent qu’elle dépend non point d’un esprit indivisible animant le corps (mens a gitans violent), mais d’une activité répartie dans les particules ténues qui le constituent, consubstantielle à ces particules, et aussi variable dans scs caractères que celles-ci le sont elles-mêmes dans leur structure ; en d’autres termes, la vie totale de l’individu n’est que la somme, la résultante des vies propres à chaque élément anatomique, l’unité harmonique du fonctionnement simultané de myriades de monades, — de monades lcibni-

ziennes, — douées de la vie à des degrés divers, depuis la cellule osseuse, presque inerte et minérale, jusqu’à la cellule nerveuse, où brûle incessamment un feu subtil et ardent.

Chacun de ces corpuscules vivants est un tout complet, possédant au fond les mêmes énergies, les mêmes tendances, les mêmes aspirations que les systèmes plus ou moins compliqués auxquels il donne naissance par mille associations et enchevêtrements divers. « Les machines de la nature, dit Leibniz, sont machines partout, quelque petite partie qu’on y prenne, ou plutôt la moindre partie est un monde infini à son tour, et, qui exprime même à sa façon tout ce qu’il y a dans le reste de l’univers. Cela passe notre imagination, cependant on sait que cela doit' être, et toute cette variété infiniment infinie est assurée dans toutes ses parties par une sagesse architectonique plus qu’infinie '. »

Mais quelle est en soi l’énergie vitale propre à ces petites machines, l’énergie que nous voyons persister dans les. parties disjointes de l’organisme et réparer les vides opérés dans les tissus? quel est le caractère fondamental, indice de la vie? C’est la nutrition, c’està-dire ce fait aussi évident qu’inexpliqué de la rénovation moléculaire continue de la substance organisée. C’est dans la connaissance des phénomènes de nutrition ou trophiques qu’est tout l’avenir de la biologie. On n’aura le secret des actes vitaux les plus profonds et les plus essentiels, que le jour où l’on connaîtra les équations de l’équilibre et du mouvement des systèmes

1 Lettre à Bossuet, Œuvres inédites, publiées par M. Fouclier de Careil, t. 1er, p. 270.

fugitifs et en état d’incessante métamorphose, qui constituent ces éléments anatomiques.

Quelque avenir que comporte la connaissance des phénomènes trophiques, la notion que la philosophie de la nature nous procure de la vie ouvre dès aujourd’hui une voie nouvelle aux investigations. Elle suggère l’idée de rechercher les variations du déterminisme physiologique, c’est-à-dire d’étudier les limites entre lesquelles se meut la vie, ou, en d’autres termes, de quelles modifications profondes sont susceptibles les organismes soit au point de vue du type spécifique, soit à celui des mécanismes intérieurs. Le dessein d’une pareille entreprise est le plus hardi de tous ceux que l’imagination et la science humaine conçoivent dans le domaine de l’activité scientifique. Cependant M. Claude Bernard, qui n’est pas suspect d’infidélité à la méthode expérimentale, n’hésite point à le considérer comme légitime. 11 est convaincu qu’en agissant sur les phénomènes évolutifs, on pourra changer la configuration et transformer la disposition des organes. « L’observation nous apprend, dit-il, que par les actions cosmiques, et. particulièrement par les modificateurs de la nutrition, on agit sur les organismes de diverses façons, et l’on crée des variétés individuelles qui possèdent des propriétés spéciales et constituent en quelque sorte des êtres nouveaux. . . Rien 11e s’oppose à ce que les modificateurs agissant sur l’organisme vivant dans certaines conditions, puissent provoquer des changements capables de constituer des espèces nouvelles, car nous devons concevoir les espèces comme résultant elles-mêmes d’une persistance indéfinie dans leurs conditions d’existence et de nutrition,

par suite d’une direction organique antérieure qui leur a été communiquée parleurs ancêtres. En modifiant les milieux intérieurs nutritifs et. évolutifs, en prenant la matière organisée en quelque sorte à l’état, naissant, on peut espérer d’en changer la direction évolutive et par conséquent l’expression organique finale1. »

Ces remarques du célèbre physiologiste, auxquelles on n’a peut-être pas prêté une attention suffisante, sont dignes cependant d’exciter au plus haut point celle des savants que préoccupe le problème de la transformation des espèces. Assurément le darwinisme n’est toujours qu’une hypothèse. Les partisans de celte doctrine affirment que les espèces vivantes se sont autrefois transformées, mais ils n’ont jusqu’ici produit aucun exemple de pareille transformation effectuée dans le passé, et il est permis de douter qu’ils puissent jamais en donner des preuves rétrospectives. C’est que les espèces n’ont été soumises jadis qu’à l’action des influences spontanées de la nature et des artifices de la zootechnie; mais ce qui n’a pu être réalisé hier par les forces de ce genre pourrait fort bien l’être demain par celles dont le physiologiste dispose aujourd’hui. En agissant sur les œufs, comme l’indique M. Claude Bernard, c’est-à-dire sur les germes vivants, on a une prise plus efficace et plus profonde sur les desseins ultérieurs de la vie. L’embryon, cette ébauche indécise et délicate de l’être futur, ce microcosme où les sourdes énergies de la vitalité s’emparent lentement d’une pulpe molle et sensible aux plus petites perturbations, n’est pas contraint de se développer

’ Rapport sur les progrès de la physiologie, p. 3 et 113.

suivant une loi impérieuse; M. Robin l’a prouvé'. Il y aurait donc lieu de déterminer sur l’embryon d’un animal des modifications compatibles avec la vie, de les maintenir sur l’animal une lois formé, de les répéter et de lçs multiplier graduellement sur les produits des générations suivantes, de façon à les fixer définitivement par le moyen de l’hérédité. Quelques expériences laites dans ce sens, entre autres celles de MM. Dareste, Brown-Séquard, Trécul, etc., sont du meilleur augure; mais la question, on le conçoit, demande le concours laborieux de beaucoup de vies humaines. C’est ainsi que le savant pourra déranger le mécanisme des choses et intervertir le sens des transmutations naturelles. Il imposera sa volonté aux forces du monde. Quand il est brisé par elles, cela se fait à leur insu; quand il les asservit, c’est en pleine connaissance de cause.

Ces corpuscules eux-mêmes, ces monades ultimes où réside la vie, ne pourrail-on pas les considérer à leur tour comme susceptibles d’éprouver des modifications intérieures et de manifester des propriétés nouvelles? Il est bien intéressant de remarquer que le même élément anatomique présente la même composition dans toutes les espèces vivantes, aux degrés les plus humbles comme aux sommets de l’échelle zoologique, — c’est-à-dire que les molécules vivantes, quelle que soit la variété des systèmes divers qu’elles forment en s’associant , sont au fond toujours les mêmes. À quoi tiennent celle unité et cette fixité de

’ Voyez son remarquable ouvrage de V Appropriation des parties organiques, 1869.

composition des éléments dont sont ourdies les trames organiques? A ce qu’ils vivent tous dans le même milieu cl absorbent tous, en définitive, des matériaux nutritifs identiques. On pourrait croire que l’organisation exerce une action élective dans la masse des corps qui l’entourent, qu’elle a une affinité spéciale pour tels principes et de la répugnance à en assimiler d’autres. A coup sur, certaines substances, en très-petit nombre, sont essentiellement incompatibles avec la vie, du moins telle que nous la concevons ; mais cela ne démontre pas que les organismes aient reçu la faculté d’exercer un choix déterminé dans l’ensemble des ingrédients chimiques de l’air, de la terre et de l’eau. Les premiers germes et les animaux qui en sont sortis ont pris naturellement et spontanément autour d’eux ce qu’ils ont trouvé, et s’y sont habitués peu à peu. Le limon dont une main mystérieuse les a façonnés est une combinaison complexe de tout ce qui existe dans le milieu où ils plongent. Le hasard de la constitution originelle est devenu la loi de la constitution ultérieure. Les principes immédiats ainsi assimilés plus ou moins facilement pendant les périodes rudimentaires se sont ensuite adaptés, sous l’empire de l’hérédité, aux conditions les plus favorables à la vie, l’harmonie s’est graduellement faite entre la matière et la forme, et la nature des fonctions a suivi celle des organes. Du moins rien n’autorise une assertion contraire, et tout porte à penser que si les matériaux de la couche terrestre avaient été autrement proportionnés ou répartis, la composition des organes vivants ne serait pas celle que nous connaissons. On voit par là qu’il n’y a rien que de très-rationnel à se demander

si on ne pourrait pas entreprendre de modifier directement la composition actuelle des éléments anatomiques.

Cette seconde conception, qui recule bien plus encore que la précédente les limites du déterminisme physiologique, est susceptible aussi de vérifications expérimentales. De même qu’on agit sur les phénomènes évolutifs, on peut, par des procédés d’une méthodique et persévérante hardiesse, déranger l’ordre des opérations nutritives. La méthode que nous avons suivie dans nos propres recherches sur ce sujet consiste à supprimer certains principes essentiels de l’alimentation et à les y remplacer par des principes immédiats nouveaux plus ou moins analogues. Mais les principes immédiats nutritifs se trouvent mélangés aux aliments dans les conditions les plus favorables à l’assimilation. Les selsminéraux y sont intimement combinés aux matières azotées. Pour substituer à ces sels minéraux de l'alimentation ordinaire, au phosphate dechaux par exemple, des phosphates d’une autre espèce, il est donc nécessaire non-seulement de débarrasser autant que possible les aliments des sels que l’on veut éliminer, mais encore d’y associer de la façon la plus intime les sels nouveaux que l’on veut fixer dans l’économie, c’est-à-dire de les y introduire sous la forme la plus propre à l’assimilation et Ja plus capable de vaincre les résistances naturelles de l’organisme. Il est évident aussi qu’il convient d’expérimenter sur de jeunes animaux chez qui le mouvement assimilatoire est à son maximum. Dans de telles conditions et par de tels procédés, on arrive à modifier l’ordre et l’espèce des principes immédiats de la substance organisée.

Des expériences personnelles nous permettent du moins de l’affirmer pour ce qui concerne le tissu osseux, et jusqu’ici rien ne nous oblige à douter qu’on puisse réaliser à la longue, par des transformations graduelles, consécutives à certains artifices nutritifs, des organismes d’un équilibre homologue et nouveau, au point de vue du système des principes immédiats. En tout cas, les recherches de ce genre ont un intérêt considérable. Elles permettent de déterminer les relations entre les poids moléculaires des principes immédiats et leurs coefficients nutritifs. D’autre part, en introduisant à un moment donné un certain principe assimilable dans l’organisme et en marquant le temps qui s’écoule depuis le moment où il entre jusqu’au moment où il sort, on a un procédé pour mesurer la vitesse du mouvement nutritif *.

Nous n’insistons pas davantage sur ces expériences. Il nous suffit d’en avoir tracé succinctement la direction générale, en accord avec ce qui se passe dans le reste de la physiologie. Sans doute de pareils travaux sont difficiles et longs. Outre le savoir et la patience, il faut, pour les aborder, de l’imagination et delà foi; mais les labeurs du présent ne peuvent être fructueux qu’à la condition d’une vision claire de la vérité idéale, précieuse étoile où le savant digne de ce nom aimera toujours à lire les destinées de l’esprit.

1 Voir les deux mémoires que j’ài publiés sur ce sujet (Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. LXXI, 1870, pag. 372, et t. LXXVI, 1873, pag. 352.)

Jusqu’à ces derniers temps, toutes les fermentations étaient considérées comme produites par la décomposition spontanée d’une matière organique au sein du liquide fermentescible. On disait qu’au contact de l’air cette matière organique éprouve une altération particulière qui lui donne le caractère de ferment; on voyait en celui-ci un agent capable de communiquer un mouvement de décomposition. La levure de bière, il est vrai, était depuis longtemps connue : on savait qu’elle est formée de cellules, qu’elle est organisée; mais on n’établissait point de solidarité entre cet état d’organisation et les phénomènes de fermentation qu’elle détermine au sein des liquides sucrés tels que le jus de raisin ou le moût de bière. Turpin, et après lui Cagniard-Latour, dans le premier tiers de ce siècle, avaient essayé vainement de démontrer l’existence d’une pareille solidarité; on refusa toujours de voir dans la fermentation alcoolique autre chose qu’une

' Revue des deux mondes du 15 février 1873.

opération analogue à toutes les décompositions lentes rangées parmi les fermentations. On a reconnu de nos jours que la fermentation alcoolique, au lieu d’être une exception, est au contraire le type même des phénomènes dont il s’agit ici ; que les cellules de levure, au lieu d’y être indifférentes, y jouent un rôle essentiel; enfin que, dans toutes les fermentations, il intervient des organismes inférieurs, des corpuscules microscopiques plus ou moins analogues à ceux de la levure. Tel est du moins le premier résultat des recherches accomplies dans ces quinze dernières années par plusieurs savants, au premier rang desquels il convient de citer AI. Pasteur.

C’est par l’étude de la fermentation alcoolique que M. Pasteur a commencé, en 1858, la série de ses travaux. 11 a mis hors de doute que, dans le cas du jus de raisin et du moût de bière, aussi bien que dans celui de tout liquide sucré abandonné à l’air, la production plus ou moins rapide d'alcool est toujours corrélative du développement, d’un champignon microscopique, composé de globules arrondis mesurant quelques millièmes de millimètre. Ces globules, connus sous le nom de levure de bière, se multiplient dans le liquide en fermentation aux dépens des matières organiques qui y sont contenues, et déterminent, par les échanges nutritifs auxquels ils donnent lieu, la décomposition du sucre en alcool, acide carbonique, acide succiniquc et glycérine. Tels sont les quatre produits constants de la fermentation alcoolique. Le sucre est l’aliment du globule de levure; ces produits en sont les excrétions. On ne connaît pas encore les lois du mécanisme intérieur qui les élabore. Tout porte à

croire cependant que les cellules de levure sécrètent une substance plus ou moins analogue à celles qui, chez les animaux supérieurs, opèrent le phénomène de la digestion. La fermentation alcoolique serait ainsi une espèce de digestion intra-globulaire du sucre.

M. Dumas, qui a marqué, il y a un demi-siècle, son entrée dans la carrière des sciences de la nature par de mémorables découvertes de physiologie microscopique, est revenu depuis peq à des études du même ordre, justement à propos des fermentations. lia entrepris à ce sujet, dans le laboratoire de M. Pasteur, à l’École normale, des recherches dont les résultats, publiés tout récemment, témoignent que l'illusire savant n’a perdu ni sa sûre industrie dans l’institution expérimentale, ni son lucide génie dans la conception doctrinale. M. Dumas a cherché, entre autres choses, à déterminer la force décomposante, le degré d’activité propre à chaque cellule de ferment alcoolique. Il a mesuré pour cela la quantité de sucre décomposé dans un temps donné par un certain poids de levûre de bière, et il a trouvé, — après avoir établi préalablement qu’il y a environ 3 773 000 cellules dans un millimètre cube de celle levûre — que la force de 100 milliards de cellules représente l’énergie capable de décomposer 35 centigrammes de sucre en une heure. Si l’on essayait, d’après celte évaluation, d’exprimer en chiffres le nombre de cellules qui sont employées à produire le vin, la bière et le cidre que nous consommons chaque année, dit M. Dumas, on ferait reculer même les astronomes.

Ce rôle d’agent capable de provoquer la décomposition du sucre et la formation consécutive de l’alcool

n’appartient pas exclusivement aux cellules de la levure de bière. Plusieurs agents chimiques peuvent aussi le remplir; certaines cellules végétales y sont également propres. Lorsque les fruits sont placés dans un milieu plein d’oxygène, ils absorbent ce gaz, et donnent lieu à un dégagement d’acide carbonique; si au contraire on les abandonne dans le gaz acide carbonique ou dans un autre gaz inerte, ils déterminent une production d’alcool. Les fruits' restent fermes, durs, n’éprouvent aucune modification extérieure, mais le sucre qu’ils contiennent se transforme partiellement en alcool. Gomment expliquer le phénomène? Dans l’air ordinaire, la cellule du fruit se nourrit d’oxygène; si ce dernier gaz vient à lui manquer, elle est obligée d’emprunter des matériaux nutritifs au liquide qui la baigne, c’est-à-dire au jus sucré. Ce dernier est alors décomposé. M. Pasteur a reconnu qu’une fermentation alcoolique semblable a lieu dans d’autres organes végétaux, par exemple dans les feuilles, et, dans tous les cas, il a constaté que le phénomène est dû aux cellules elles-mêmes du végétal, et non point à des globules de levure. Loin de compromettre la doctrine physiologique de la fermentation, ces laits singuliers concourent à l’affermir, tout en lui donnant un caractère plus profond et plus général.

On vient de voir que la fermentation du sucre donne de l’alcool. Ce dernier, lorsqu’on le place au contact de certaines substances poreuses, comme la mousse de platine par exemple, peut absorber l’oxygène de l’air et se transformer, par oxydation, en acide acétique. C’est un phénomène de ce genre qui a lieu quand

le vin s’aigrit. L’alcool contenu dans le vin est converti en acide acétique. Seulement l’agent de cette transformation est ici une plante microscopique constituée par de petits globules allongés, mesurant quelques millièmes de millimètre. Ces globules, ces mycodermes se développent à la surface du vin laissé à l’air libre, cl y forment une couche dont le rôle est d’emmagasiner une certaine quantité d’oxygène qui est employée ensuite à déterminer l’acétification du liquide. Cette couche, qu’on appelle la mère du vinaigre, n’agit qu’au tant qu’elle communique avec l’air. Sitôt, qu’on la submerge, elle devient inefficace, et l’acétification s’arrête. La formation du vinaigre dans la fermentation acétique se réduit donc à une oxydation de l'alcool, dans laquelle des cellules microscopiques sont les véhicules de l’oxygène.

Quand le lait tourne et s’aigrit, le phénomène est dù aussi à la formation d’un acide, l’acide lactique. Ce corps provient du dédoublement du sucre contenu dans le lait, et ce dédoublement est encore une fermentation. L’èlre microscopique qui la provoque affecte plusieurs formes; tantôt il est constitué par des cellules qui présentent beaucoup d’analogie avec la levure de bière, tantôt il consiste en bâtonnets droits extrêmement ténus. Le lait renferme en outre du caséum, c’est-à-dire la substance qui compose le fromage, or lorsque, dans le lait, la fermentation du sucre est terminée, celle du caséum commence. Après l’acide lactique, il se produit de l’acide butyrique. En examinant au microscope le caséum qui se transforme en acide butyrique, on y remarque de petits bâtonnets dont la largeur est de deux millièmes de millimètre,

et la longueur de deux à cinq t'ois plus grande : c’est le ferment butyrique, lequel, concurremment avec d’autres végétaux microscopiques, détermine, dans les divers fromages, la production lente de l’acide butyrique et de quelques acides analogues, non moins odorants. Enfin, pour citer un dernier exemple, lorsque l’urine se décompose et donne lieu à un abondant dégagement de gaz ammoniacaux, cela résulte encore d’une fermentation. Sous l’influence de cellules plus petites que celles de la lcvûre de bière, l’urée contenue dans l’urine se transforme en carbonate d’ammoniaque, qui rend le liquide très-alcalin et lui communique une odeur très-forte. Bref, les fermentations que nous venons de caractériser, et bien d’autres du même genre, sont solidaires de la nutrition et du développement d’êtres microscopiques dont la dimension moyenne est de quelques millièmes de millimètre, et qui se présentent sous la forme tantôt de globules sphéroïdes ou ovoïdes (mycodermes, torulacèes), tantôt sous la forme de bâtonnets droits, incurvés ou llexueux (vibrions, bactéries). Ces petits êtres engendrent le ferment au sein du liquide fermentescible au fur et à mesure qu’ils s’y multiplient.

Il est une autre classe de fermentations où l’on 11e constate point d’intervention immédiate de corpuscules figurés. Ce sont celles qu’on peut déterminer au moyen d’un ferment destitué de relations actuelles avec l’organisation. Ainsi la fermentation diastasique consiste dans la transformation de l’amidon en sucre sous l’influence d’une matière amorphe, jaunâtre, qu’on appelle la diastase. La fermentation amygdalique est celle où l’amygdaline devient de l’essence d’aman-

des amères par reflet d’un ferment analogue qu’un appelle la synaptase. La première s’accomplit dans l’embryon végétal lorsque la matière amylacée de la graine y est changée en un sucre soluble qui imprègne les tissus naissants de la plante. La seconde a lieu lorsqu’on broie des amandes amères avec de l’eau. Au contact de ce liquide, le mélange de ces graines inodores acquiert l’odeur caractéristique de l’essence d’amandes amères; mais celle-ci ne préexistait point dans la graine. Elle provient de la fermentation de l’amygdaline. On considère aussi comme des fermentations un certain nombre de phénomènes analogues qui peuvent être réalisés dans les vaisseaux d’un laboratoire et se réalisent constamment dans les organismes vivants, et dont la cause est une substance zymotique. Il existe par exemple dans la salive un principe qu’on appelle la ptyaline , et qui, connue la diastase, transforme la matière amylacée en sucre '. Le suc gastrique contient un autre principe, la pepsine, dont l’effet est de liquéfier les matières albuminoïdes pour les mettre en état d’être absorbées. Le suc pancréatique enfin renferme une substance nommée pancréatine, qui a des propriétés analogues à celles de la ptyaline et de la pepsine, et possède en outre celle de dédoubler les corps gras neutres en glycérine el en acides gras. La digestion se ramène ainsi à une série de fermentations, comme l’avaient justement pressenti

1 La salive est d’ailleurs le siège d’autres fermentation*. Sous l'in-* llueuce d’une espèce de bactérie très-allongée ( leptolhrix ), les détritus amylacés et albuminoïdes s’y transforment en acide lactique, lequel joue, comme l'ont montré les belles expériences de M. le docteur Magitot, un grand rôle dans la carie dentaire.

les anciens chimistes. Iles phénomènes divers ont, aussi bien que ceux où interviennent des organismes, les deux caractères fondamentaux des fermentations : ils ne s’accomplissent que dans certaines limites de température, et le poids de la matière fermentescible est toujours bien supérieur à celui du ferment suffisant pour la décomposer.

En résumé, les fermentations provoquées dans certains milieux, par le fait du développement et de la nutrition de microzoaires ou de microphytes déterminés, présentent un ensemble de caractères bien définis. Elles suivent docilement toutes les variations qui peuvent survenir dans l’activité physiologique des êtres microscopiques contenus dans le liquide. Celui-ci ne fermente pas immédiatement; il attend plus ou moins, et le mouvement moléculaire s’y accuse graduellement. Le phénomène est évolutif. Voilà, ce semble, ce qui caractérise les fermentations alcoolique, lactique, acétique, butyrique, glycérique, putride, bref toutes celles que M. Pasteur a étudiées avec une rigueur si décisive. En est-il de même de la transformation des matières amylacées en sucre sous l’influence de ladiastase ou de laptyaline, de la dissolution des substances protéiques par la pepsine ou la pancréatine, de la métamorphose de l’amygdaline en essences d’amandes amères au contact de la synaptase? Evidemment non. Ces phénomènes ont une physionomie différente; ils ne présentent point de phases évolutives. Sans doute ils demandent un certain temps pour s’accomplir, mais ils s’accomplissent tout d’une pièce et sans rapport avec l’air ambiant.

Ces différences entre les deux classes île fermenta-

tions tiennent manifestement à ce que dans la première le phénomène est subordonné aux conditions et aux progrès de la vie des corpuscules organisés qui élaborent le ferment au sein même des liquides fermentescibles, tandis que dans la seconde le phénomène est déterminé par un ferment tout formé, tout préparé, n’ayant de corrélation actuelle avec aucune partie vivante. Mais ce dernier ferment n’est pas moins d’origine organique; lui aussi provient d’êtres vivants, végétaux ou animaux. Soit qu’il émane, connue la diastase ou la synaptase, des jeunes cellules de la graine, soit qu’il provienne, comme la ptyaline, la pepsine et la pancréatine, d’un travail accompli dans les follicules glandulaires de l’appareil digestif, il est l’ouvrage de la vie, aussi bien que s’il avait été fabriqué par des globules de levure ou des faisceaux de bactéries, l’ouvrage de la vie, c’est-à-dire le résultat d’évolutions nutritives et génératives. Ainsi les ressorts effectifs de toutes les fermentations sont les mêmes. Tous les ferments sont au fond semblables, qu’ils soient procurés directement au liquide fermentescible par les corpuscules microscopiques qui l’habitent, ou qu’ils émanent de corpuscules qui habitent ailleurs. La vraie doctrine des fermentations est là.

.11 est permis dès lors de considérer les ferments comme les produits d’une fécondité intracellulaire, comme des sécrétions élaborées par ces myriades de corpuscules infmiments petits, les uns serrés, pressés, condensés dans les organes palpables des animaux et des plantes, les autres libres et mobiles, disséminés, comme nous le verrons, dans l’espace immense et intangible. L’énergie qui caractérise les microphytes et

les microzoaires appartient aussi aux éléments microscopiques des trames vivantes des animaux supérieurs. Il faut élever cette propriété, jusqu’ici particulière, à la dignité d’attribut universel et fondamental des cellules organisées. Il faut voir dans les transmutations et les. opérations les plus complexes de la nutrition, chez les espèces supérieures, la même industrie et les mêmes forces primitives que dans la subtile activité des humbles et imperceptibles monades.

Sans doute les corpuscules de diverses espèces auxquels on ramène en dernière analyse les animaux et les plantes de toute sorte et de tout degré, ne sont pas identiques. Chaque espèce a sa structure propre, son énergie spécifique, son mode de nutrition, ses sécrétions déterminées, lesquels caractères sont d’ailleurs variables avec les milieux et les circonstances. Cependant on peut signaler plus d’une analogie intéressante entre certaines de ces espèces qui paraissent remplir des fonctions bien distinctes et occuper des rangs bien différents dans l’immense concert des monades de vie. Les cellules des fruits, placées dans certaines conditions, se comportent, on l’a déjà vu, comme celles de la levùre de bière. Les unes et les autres décomposent le sucre et donnent de l’alcool. Il est permis de rapprocher, non moins étroitement, comme l’ont fait M. Blondeau et M. Pasteur, lesmycodermes acétiques et les globules du sang. Les uns et les autres servent de véhicule à l’oxygène, les premiers pour la combustion lente de l’alcool, les autres pour la combustion lente des matières albuminoïdes des tissus animaux. Il est même probable qu’il y a dans les mycodermes un principe analogue à l’hémoglobine du .globule sanguin et doué d’une affi-

n i té particulière pour l’oxygène1. Quoi qu’il en soit, les rapprochements de ce genre ouvrent une voie nouvelle à la physiologie. Comme celle-ci se ramène en définitive à l’explication de ce qui a lieu dans les éléments microscopiques des organes, il est évident que rien ne lui saurait être plus salutaire que l! étude de ces organismes unicellulaires, où les phénomènes sont d’une simplicité extrême, où la vie est réduite en quelque sorte à ses facteurs premiers. Il est de plus en plus manifeste que le progrès de la connaissance des animaux supérieurs est étroitement lié à celui de la connaissance des mécanismes nutritifs dans les unités rudimentaires de la vie, dans les plus petits êtres qu’il nous soit donné de contempler.

D’où viennent maintenant ces corpuscules organisés microscopiques auxquels nous avons vu qu’il fallait attribuer un grand nombre des métamorphoses de la matière organique? Les opinions sont encore aujourd’hui partagées sur ce grand problème. Ni les observations longues, ni les expériences minutieuses, ni les débats approfondis n’ont manqué. Cependant les uns

4 11 sérail aisé de vérifier si les mycodermes acétiques se comportent comme les globules de sang, soit en présence de l’oxyde de carbone, soit avec le spectroscope.

croient toujours que ces corpuscules naissent par génération spontanée au sein des liquides fermentescibles, les autres affirment et prétendent démontrer qu’ils viennent de germes contenus dans l’air. Assurément la première opinion n’a en soi rien de contradictoire et d’impossible. Ceux qui la repoussent par la question préalable, au nom de je ne sais quelle doctrine mystique de la vie, ne méritent môme pas d’être écoutés dans l’enquête. 11 aurait pu se faire que des êtres organisés naquissent de toutes pièces dans un milieu destitué d’organisation; mais l’expérience prouve que cela ne se fait pas. Il faut donc recevoir l’autre opinion, l’opinion pcinspermiste, c’està-dire admettre que les germes des végétaux et animaux microscopiques, auxquels sont liés tant de fermentations et de corruptions, existent dans l’air. C’est une des conclusions et peut-être la plus légitime et la plus féconde des belles études de M. Pasteur.

M. Pasteur en a la gloire justement parce qu’il n’en a pas la priorité. En effet, le premier qui a eu cette idée n’en a pu avoir et n’en a eu qu’une confuse intuition; il n’en a pu mesurer ni l’importance ni les conséquences. L’importance et les conséquences d’une grande idée, quelle qu’elle soit, n’apparaissent que quand celle-ci, ayant déjà subi une certaine évolution, acquiert la précision, la certitude et la solidité qu’une longue expérience peut seule lui conférer. 11 faut qu’une conception ait déjà un certain âge dans la science pour y prendre une certaine autorité, et, procurer de la gloire à ceux qui en comprennent et en font comprendre toute la grandeur et toute la vertu. Depuis longtemps la circulation du sang était entrevue

dans les écoles de physiologie quand Harvey la démontra avec une complète rigueur. Depuis longtemps la gravitation était pressentie et cherchée quand .Newton en donna le système parfait. De même la conception panspermiste, délaissée et méconnue depuis ceux qui la formulèrent jadis — et parmi lesquels Astier (1813) doit être surtout rappelé, — n’a été établie définitivement que de nos jours, grâce aux expérimentations de M. Pasteur. D’une ébauche incertaine, ce célèbre chimiste a fait un dessin aux traits profonds et achevés.

Les expériences de M. Pasteur, multipliées et variées de mille manières, se ramènent toutes à rechercher comparativement ce que devient un même liquide fermentescible au contact de. l’air ordinaire, rempli de poussières, et au contact de l’air purifié. M. Pasteur place par exemple une certaine quantité d’un liquide éminemment altérable dans des ballons de verre';! l’intérieur desquels on peut faire passer un courant d’air. La fermentation et le développement de petits organismes ne tardent pas d’avoir lieu dans des ballons où circule de l’air ordinaire; mais si l’air qu’on y dirige a préalablement traversé un tampon de coton, on n’observe aucune altération du liquide. Lorsque le volume d’air qu’on a filtré ainsi à travers le coton est considérable, celui-ci est imprégné de tant de poussières qu’il en devient noir. Or ces poussières contiennent, outre un grand nombre de particules minérales et de détritus variés, des spores et des germes à ferments; la preuve, c’est qu’il suffit d’en semer la moindre quantité dans la liqueur pure pour y déterminer la fermentation. Voici une expérience d’un autre type. M. Pasteur, au moyen d’une disposition ingénieuse, retire et

fait arriver, dans une ampoule de verre remplie d’air pur, le jus de l’intérieur d’un grain de raisin, de façon que ce jus ne communique, durant la manipulation, ni avec la surface du grain, ni avec l’air atmosphérique.. Le jus ainsi obtenu n’éprouve pas trace de fermentation : il reste inaltéré tant que l’ampoule est fermée; mais, si l’on vient à ouvrir celle-ci ou à en mélanger le contenu avec quelques gouttes d’eau ayant servi à laver l’extérieur du grain, la fermentation s’y établit immédiatement. C’est que la surface des grains de raisin est toujours recouverte de germes de levure, alors même que les grappes ont été soumises à l’action de pluies persistantes. Ici donc la fermentation est due manifestement aux germes en suspension dans l’air ou déposés à la surface des grains et du bois de la grappe. M. Pasteur extrait par un procédé analogue du sang des veines d’un animal, ét l’introduit dans un ballon au contact de l’air pur. Ce sang reste frais pendant des années. En somme, M. Pasteur affirme et démontre expérimentalement que le jus de raisin, le lait, l’urine, le sang et tous les liquides les plus altérables dans les conditions ordinaires, sont incapables d’éprouver la moindre fermentation dans l’air pur, c’est-à-dire débarrassé par un procédé quelconque des corpuscules qu’il contenait. Ils s’y conservent indéfiniment dans un remarquable état d’intégrité.

M. Pasteur a fait encore une autre série d’expériences. Il a provoqué le développement des ferments dans des liqueurs privées de matières albuminoïdes. Avant scs recherches, on croyait que les cellules observées dans la fermentation du jus de raisin proviennent de la métamorphose des matières albuminoïdes

contenues dans ce suc naturel. M. Pasteur prépare une solution de sucre, de tartrate d’ammoniaque et de quelques autres sels, et y sème quelques globules de levure. Ces globules bourgeonnent, se développent et se multiplient dans ce milieu artificiel tout aussi bien (pie dans le jus de raisin. On croyait de même que dans la fermentation acide du lait, le ferment est un produit de l’altération du caséum. M. Pasteur démontre l’inanité de cette hypothèse en réalisant la culture du ferment lactique dans un liquide artificiel ne renfermant pas trace de caséum. Ces expériences, fort délicates, n’ont pas contribué seulement au succès de la panspermie, elles sont encore d’un grand prix pour la physiologie végétale 1 .

On a fait à M. Pasteur, au sujet de ses théories sur l’origine des ferments, un grand nombre d’objections auxquelles il a presque toujours répondu par des faits rigoureux et par des arguments solides, bien que parfois il se soit donné, vis-à-vis de ses adversaires, le tort d’être âpre et dédaigneux dans la dispute. La vérité est assez forte pour être plus indulgente et charitable envers l’erreur. Les principales de ces objections ont roulé, il faut le dire, sur des problèmes qui ne touchent point au fond même du débat entre l’hélérogénie et la panspermie. M. Trécul, l’habile et éminent micrographe, M. Béchamp et d’autres ont démontré par exemple que M. Pasteur se trompe sur les évolutions et les transformations que subissent les micro -

1 M. Raulin, un des élèves les plus distingués de M. Pasteur, a obtenu de son côté le développement de plusieurs espèces de moisissures dans des milieux artificiels.

pliyles dans les milieux fermentescibles. Certainement M. Pasteur a commis à ce sujet plus d’une erreur, et il existe probablement entre certains corpuscules à ferment plus de parenté qu’on ne le croit au laboratoire de l’École normale; mais cela ne change rien au caractère fondamental de la doctrine. On fait remarquer aussi que des corpuscules, ayant une structure déterminée, peuvent naître de toutes pièces, sans germes, dans certains liquides. Assurément, mais à la condition que ces liquides soient vivants. Sans doute le cambium des végétaux, le blastème des animaux, et en général toutes les liqueurs protoplasmiques sont des lieux féconds d’éclosion où se développent spontanément les cellules et les fibres des trames vivantes. C’èst. ainsi que les premiers éléments de l’embryon apparaissent dans l’ovule des animaux. Les travaux de M. Robin, de M. Trécul, de MM. Legros et Onimus, et d’un grand nombre d’autres observateurs, sont d’ailleurs à cet égard péremptoires ; mais la vie appartient à ces protoplasmas ; ils dépendent d’un système organisé. C’est à l’abri de l’air, c’est dans les profondeurs de l’organisme qu’ils travaillent à la création des corpuscules microscopiques. Qu’on les place au contact de l’air pur, dans les ballons de M. Pasteur, et alors ils seront inféconds.

On objecte enfin à M. Pasteur que si les germes de tous les microphytes et microzoaires sont dans l’atmosphère, on doit les y retrouver et les y reconnaître. Or, en examinant les poussières de l’air au microscope,, on ne découvre point, tant s’en faut, tous les rudiments de cette flore et de cette faune infiniment petite dont les fermentations et les putréfactions de la ma-

tière organique attestent l’existence. M. Pasteur n'a jusqu’ici opposé à cet argument que le témoignage de ses expériences, lesquelles démontrent qu’au contact de l’air purifié, ni les fermentations ni les putréfactions ne sont possibles. Cela suffit à la rigueur, mais on peut aller plus loin. De ce que beaucoup de germes ne sont pas visibles au microscope, on ne saurait aucunement conclure qu’ils n’existent point. D’abord on en constate avec certitude un certain nombre d’espèces dans les poussières atmosphériques. Il est par conséquent permis de présumer que, si les autres échappent à notre œil armé de verres grossissants, cela prouve simplement qu’ils sont plus petits que les premiers; mais peut-être n’est-cc pas ainsi qu’il convient devoir le problème. Nous pensons que les germes visibles sont des exceptions, c’est-à-dire des êtres déjà parvenus à un certain degré de développement, et qu’en réalité tous les vrais germes sont d’une dimension à jamais inaccessible à l’observation microscopique, même si l’on supposait les lentilles beaucoup plus puissantes encore qu’elles ne sont aujourd’hui. Le microscope ne nous permet guère d’apercevoir que des points ayant au moins un dix-millième de millimètre. Les germes primitifs de la vie ne doivent pas même approcher d’un cent millième de millimètre L La physique et la métaphysique prouvent qu’il faut renoncer ici à mesurer et à estimer les choses d’après la capacité de nos sens bornés. Il faut faire effort pour

1 Plusieurs physiciens éminents attribuent la couleur bleue île l'atmosphère à la réflexion de la lumière par ces germes qu’il est impossible d’apercevoir directement.

suivre avec l’œil de l’esprit les grandeurs constamment décroissantes, ne pas s’arrêter là où l’imagination est épuisée, et reconnaître enfin combien sont reculées les limites du microcosme. Quand cette faculté de nous étendre au delà des bornes de notre nature, qui est une des plus belles prérogatives de notre entendement, ne nous abandonne point, nous arrivons à nous représenter les monades vitales de Leibniz, les molécules organiques de Buffon, à comprendre l’existence des proto-organismes répandus dans le monde par milliards de milliards, et à concevoir l’inliniment petit dans l’infiniment petit.

Ainsi, de même que l’univers infini où roulent les sphères est rempli de particules invisibles d’une matière subtile à laquelle les physiciens et les astronomes donnent le nom d 'cther et qui est le seul moyen de comprendre les phénomènes cosmiques, l’univers lini où se déploie l’organisation est rempli de corpuscules également invisibles, formant ce que l’illustre Ehrenberg appelle la voie lactée des organismes inférieurs, et non moins nécessaires pour expliquer les opérations dont nous venons de tracer l’ensemble. De même qu’il y a un éther destitué de vie, il y a un éther doué de vie, un éther vital. L’un et l’autre sont incontestables. Ils passent la raison, mais la raison ne saurait s’en passer. Ils échappent à la prise immédiate de l’expérience; cependant l’expérience ne permet pas d’y échapper. Ils sont invisibles, et sans eux il n’y aurait point de choses visibles. L’esprit y adhère d’une adhésion énergique, peut-être parce qu’il se sent avec eux une secréte et mystérieuse affinité, peut-être parce qu’il estau fond de même essence.

LA NATUUE Et LA VIE.

Notre atmosphère est donc le réceptacle de myriades de germes d’êtres microscopiques qui jouent dans le monde organisé un rôle considérable. Agents pénétrants de corruption, sinistres ouvriers de maladie, ils épient sans cesse l’occasion de s’insinuer dans l’économie des plantes et des animaux pour y provoquer des désordres plus ou moins graves. Souvent la vie leur résiste ou leur échappe, mais rien ne saurait leur en disputer les dépouilles. Le cadavre est leur aliment naturel; la mort est leur laboratoire de prédilection. C’est laque ces êtres infimes accomplissent leur destinée vraiment grandiose dans le drame éternel du renouvellement des existences organiques.

Quand latine pellicule qui recouvre les fruits sucrés se déchire en un point, la porte est ouverte aux germes atmosphériques. Des cellules à ferment pénètrent à l’intérieur du fruit, et y provoquent la fermentation du sucre, c’cst-êi-d ire la formation d’un peu d’alcool; celui-ci à son tour est susceptible d’éprouver la fermentation acétique et de donner à la pulpe une saveur acide. Enfin la pulpe elle-même est détruite par diverses moisissures. Lorsqu’un fruit se gâte et acquiert un goût plus ou moins désagréable, cela tient donc à l’intervention de cellules à ferment d’origine atmosphérique, et à la production de matières alcooliques

ou acides. Un habile micrographe, M. Engel, qui a étudié récemment avec soin ces phénomènes, a trouvé que les cellules à ferment qui déterminent ainsi la fermentation alcoolique des sucs de fruits présentent quelques légères différences d’un fruit à un autre et n’ont pas non plus les mêmes caractères morphologiques que celles du moût de raisin ou du moût de bière. 11 se forme ici des variétés, correspondantes aux milieux divers dans lesquels se fait la nutrition du petit champignon.

Les champignons microscopiques de l’atmosphère jouent un rôle non moins intéressant dans l’altération des vins. Ceux-ci s’aigrissent, tournent, deviennent lilanls et huileux, ou encore acquièrent une amertume prononcée. Toutes ces maladies tiennent au développement de divers microphytes reconnus et décrits par M. Pasteur; toutefois ce savant ne s’est pas borné à déterminer la nature de ces maladies, il a cherché à les prévenir. S’appuyant sur d’anciennes observations d’Appert, il a eu l’idée de soumettre les vins à l’action d’une température élevée, afin d’y anéantir les germes de ferment. Il n’y avait pas de doute possible touchant la destruction de ces germes et la suppression de toute altération ultérieure, mais on pouvait se demander si la délicatesse et le bouquet de certains cépages ne seraient pas compromis par l’effet du chauffage. L’expérience, et une expérience prolongée, a prouvé que le chauffage non-seulement est un excellent moyen de prévenir les maladies des vins, mais encore qu’au lieu d’en compromettre les qualités exquises, il les développe et les fortifie. Les procès-verbaux des dégustations opérées dans le courant de l’année dernière par

plusieurs membres de la commission syndicale des vins, à l’instigation de AI. Pasteur, renferment à ce sujet des témoignages péremptoires. Des vins lins de Bourgogne, chauffés en bouteille à une température comprise entre 55 et (15 degrés, il y a sept ans, ont paru, au bout de ces sept années, supérieurs aux mêmes vins non chauffés,. « Des personnes plus ou moins autorisées, dit Al. Pasteur, avaient déclaré que le chauffage enlèverait avec le temps de la couleur au vin. C’est le contraire qui est vrai, quand on opère à l’abri de l’air : la couleur s’avive par le chauffage. Elles avaient dit : le chauffage altérera, avec le temps, le bouquet des grands vins; cette opération les fera sécher, vicillarder. Tout au contraire, le bouquet paraît s’exalter avec les années et plus sûrement que si on ne les chaude pas. Pour les chambertins notamment et pour les volnay, ce fait a été très-remarqué par les dégustateurs. » — Al. Pasteur a été amené par ces études à rechercher les causes du vieillissement des vins, et il a reconnu que ce phénomène est dû à une oxydation lente. Du vin conservé dans des tubes de verre bien pleins et scellés hermétiquement ne vieillit pas. En augmentant et en réglant l’aération du vin, et surtout en la combinant avec le chauffage, AI. Pasteur est arrivé à fabriquer en un mois d’excellent vin vieux. Bref, l’oxygène et la chaleur, agissant dans de certaines proportions sur le vin, favorisent, au lieu de l’entraver, le développement îles principes volatils auxquels ce liquide doit son parfum et une partie de sa saveur; maïs cette découverte est de surcroît. Ce que AI. Pasteur a cherché principalement cl ce qu’il a trouvé, en donnant des règles précises et méthodiques pour le chauffage des vins, c’est

un procédé applicable sur une vaste échelle, de prévenir les maladies dont souffrent si souvent les cépages ordinaires, et celte heureuse application est une suite de scs recherches sur la fermentation en général. C’est de même, à la suite de ses recherches sur le rôle des organismes microscopiques dans les maladies des vers à soie, que M. Pasteur a été conduit à donner un moyen pratique d’entraver le développement de ces organismes et par suite de prévenir la maladie.

Lorsqu’on injecte dans les veines 'd’un animal vivant un liquide putréfié ou septique, c’est-à-dire renfermant les corpuscules filiformes droits ou flexueux, connus sous le nom de vibrions et de bactéries, il arrive quelquefois que l’animal n’en éprouve aucun inconvénient. Les chiens surtout résistent fortement à l’influence toxique d'un pareil liquide; mais chez d’autres espèces, et principalement chez le lapin, il n’en est pas de même. L’économie devient le siège de phénomènes graves, habituellement mortels, et dont l’ensemble constitue l’affection à laquelle on a donné le nom de septicémie. Les organismes microscopiques empoisonnent dans ce cas l’animal, non-seulement par le fait même de leur présence dans le sang, mais encore et surtout parce qu’ils s’y développent et s’y multiplient avec une rapidité extraordinaire, de la même façon que la levure de bière se multiplie dans le moût d’orge. Toutefois, ce qu’il y a de plus singulier dans ces fermentations pathologiques, c’est le l'ail signalé pour la première fois par MM. Coze et Feltz il y a quelques années, et dont M. Davaine a repris l’étude l’année dernière. M. Davaine démontre, par des expériences faites sur des lapins et des cochons d’Inde, qu’une

Oc.)

goutte tle sang d’un animal septicémie est capable de communiquer la même affection à un deuxième animal auquel on l’inocule, qu’une goutte prise à celui-ci peut transmettre la maladie à un troisième individu, et ainsi de suite. De plus — chose étrange, — l’énèrgie toxique du sang de ces animaux augmente au fur et à mesure qu’on avance dans la série des inoculations. La culture du virus en exalte les propriétés malfaisantes. Cet accroissement graduel de la puissance virulente est tel qu’en empruntant une goutte de sang à un animal qui représente le vingt-cinquième terme d’une série d’inoculations successives, et en diluant cette goutte dans de l’eau, de façon qu’une goutte de la dilution corresponde à un trillionième de la goutte primitive, on a un liquide dont la plus petite quantité manifeste encore une activité mortelle. Ces expériences de M. Davaine, dans lesquelles on voit le degré de nocuité s’accroître en raison inverse de la quantité apparente du poison, ont été répétées et confirmées par plusieurs physiologistes éminents, entre autres par M. Bouley; elles ont produit dans les écoles de physiologie et de médecine une émotion qui dure encore. Indépendamment de la difficulté intrinsèque de concevoir l’influence de ces doses infinitésimales, on y a vu un argument de nature à fortifier les assertions de l’homœopathie. Si cette difficulté est réelle, quoique surmontable, cet argument, disons-le, n’a aucune valeur. Examinons d’abord la difficulté. Cette goutte encore mortelle, et qui ne représente qu’une fraction infiniment petite de la quantité primitive de matière toxique dont elle est parente éloignée, cette goutte ne laisse plus apercevoir aucun corpuscule. Cela est vrai,

mais elle en contient des germes, et des germes dont la dimension, le nombre et la fécondité sont tels que rien ne les empêche de repulluler indéfiniment, en dépit de tous les cfforls tentés pour les faire disparaître. Les discussions qui viennent d’avoir lieu à l’Académie de médecine sur ce grave sujet, presque en même temps qu’on débattait dans l’Académie des sciences la question des ferments, ne laissent aucun doute sur la réalité de cette repullulation des germes virulents par la culture. Est-ce maintenant un argument pour les homœopathes? Pas le moins du monde. Les homœopathcs attribuent des effets curatifs à des doses extrêmement petites de certaines substances inorganiques dont l’inertie est évidente, et qui ne peuvent en aucune façon se reproduire. Si les éléments de la virulence déterminent des perturbations si profondes dans les organismes animaux, ce n’est pas à cause de leur extrême petitesse, c’est parce qu’ils se multiplient avec une rapidité prodigieuse au sein même des tissus et des humeurs, oii ils travaillent dans un dessein contraire à l’harmonie du corps.

Quoi qu’il en soit, les vibrions et les bactéries jouent un rôle incontestable dans la production des maladies de l’homme. On les trouve dans le sang des individus alteints de maladies infectieuses, et s’ils n’ont, avec beaucoupde celles-ci, que des rapports de concomitance, ils ont avec d’autres des rapports de causalité nettement établis. Ainsi les recherches de M. Davaine démontrent que les maladies dites charbonneuses , si redoutables chez l’homme et chez les animaux, sont dues au développement abondant d’une espèce de bactéries dans le sang. La lièvre typhoïde paraît reconnaître aussi une

cause du même genre. Les lapins succombent à l'inoculation du sang provenant d'hommes atteints de celle maladie. Nos connaissances sur ce difficile sujet sont, il faut le confesser, encore peu avancées, malgré l’ardeur avec laquelle on travaille à les étendre depuis quelques années. Les illusions du microscope et les exagérations de l’esprit de système compromettent trop souvent la valeur des travaux entrepris dans celle direction. Sans aller jusqu’à l’opinion de ceux qui allribuent toutes les maladies à des corpuscules microscopiques et considèrent tous les phénomènes morbides comme des fermentations, il faut admettre en tout cas que ces corpuscules, disséminés dans l’air, ont une grande place parmi les ennemis éternels de la santé. De tout temps, les chirurgiens et les médecins ont reconnu le danger de la pénétration de l’air ordinaire à l’intérieur de l’organisme, par la voie des plaies ou autrement. On sait aujourd’hui expliquer le péril. Ce ne sont pas les gaz de l’air qui sont dangereux. C’est aux proto-organismes que ce fluide recèle qu’il faut attribuer l’influence funeste qu’il exerce dans les traumatismes. L’infection putride n’a pas d’autre origine. Aussi la préoccupation des praticiens est-elle maintenant de soustraire les plaies à l’accès des germes de l’air, soit au moyen de vernis imperméables, soit au moyens de pansements antiseptiques alcoolisés, phéniqués, soit par l’occlusion pneumatique, soit enfin par la tiltration de l’air même à travers le coton. Sous l’influence des idées définitivement introduites dans la science par les travaux que nous venons de résumer, plusieurs pratiques chirurgicales subissent ainsi des modifications profondes.

Après avoir examiné les altérations produites sur les vivants, il faut considérer celles que les ferments déterminent clicz les morts. Quand la vie s’est peu à peu retirée de toutes les parties d’un être organisé, quand, toutes les morts partielles ayant eu lieu, la mort totale a envahi les profondeurs de l’être et brisé tous les ressorts de son activité, l’œuvre de la putréfaction commence. Il s’agit de défaire ce cadavre, d’en détruire les formes et d’en dissocier les matériaux. Il s’agit de le désorganiser, de le réduire en solides, en liquides et en gaz, capables de rentrer dans l’immense réservoir d’où émane sans cesse une vie nouvelle. Telle est la besogne que la chaleur, l’humidité, l’air et les germes vont entreprendre de concert. Tout cela se fait avec la plus grande diligence. La nature ne temporise pas : sitôt, que le corps est glacé, le vernis protecteur qui en recouvre toute la surface, c’est-à-dire l’épithélium, se rompt par endroits, surtout dans les régions humides. Les ouvriers de désorganisation, vibrions et bactéries, ou plutôt les germes de ces corpuscules filiformes, pénètrent dans la peau, s’insinuent dans les petits vaisseaux, envahissent tout le sang et peu à peu tous les organes. Bientôt ils grouillent partout, presque aussi nombreux que les molécules chimiques au milieu desquelles ils s’agitent en tourbillonnant. Les matières albuminoïdes sont décomposées en gaz fétides qui se répandent dans l’atmosphère. Les sels fixes, alcalins et alcalino-tcrreux, se séparent lentement des substances organiques, avec lesquelles ils concouraient à former les tissus. Les graisses s’oxydent, rancissent, l’humidité se dégage. Tout ce qui est volatil s’évanouit, et au bout, d’un certain temps il ne reste plus, outre le squelette,

qu’un mélange informe de principes minéraux, une sorte d’humus prêt, à engraisser la terre. Or toutes ces opérations compliquées ont exigé absolument l’intervention des infusoires de la putréfaction. Dans l’air pur et privé de germes vivants, elles n’auraient point eu lieu. Pour supprimer les fermentations putrides, pour assurer le maintien des matières végétales ou animales dans un état de complète intégrité, il n’v a qu’un moyen, mais un moyen infaillible, c’est de les soustraire rigoureusement à l’accès des germes aériens de vibrions et de bactéries. Soit que, pratiquant la méthode d’Appert, on soumette préalablement ces matières à l’action d’une haute température pour les conserver ensuite dans des vases hermétiquement fermés, soit que, comme l’a fait voir tout récemment encore M. BoussingaiAt, on les introduise dans un milieu très-froid, soit qu’on les imprègne de sels doués de vertus antiseptiques, dans tous les cas on les préserve d’altération en paralysant l’effet des organismes inférieurs. La putréfaction des animaux n’est pas plus possible que la fermentation du jus de raisin, du moût d’orge, du lait, etc., quand les germessontmis dans l’impossibilité d’agir. C’est encore là un fait démontré par M. Pasteur.

Nous venons de prononcer le mot de substances antiseptiques, c’est-à-dire capables de détruire les germes, d’entraver l’action des ferments. On conçoit l’intérêt qui s’attache à de semblables produits. De fait, ils sont aujourd’hui le principal objectif des investigations thérapeutiques. En meme temps que les physiologistes et les chimistes s’occupent, avec un zèle persévérant, d’étudier la fonction des corpuscules microscopiques dans la nature vivante, les médecins, qui en aper-

coivent la multiple et funeste activité pathogénique, recherchent le moyen de les atteindre et de les détruire. Tout le monde connaît les principes, comme l’acide phénique, qu’on extrait du goudron et qui se trouve aussi dans la fumée, à laquelle ils communiquent des propriétés antiseptiques utilisées de temps immémorial. On a découvert dernièrement d’autres substances non moins remarquables par l’énergie antifermentescible et antivirulente. De ce nombre sont les subites et hyposulfites alcalins, qui ont fait l’objet, de recherches trèsintéressantes de la part d’un médecin italien, M. Polli, les borates et. silicates de potasse et de soude, sur lesquels M. Dumas appelait, l’année dernière, l’attention des physiologistes, l’acétate de potasse, etc. Jusqu’ici on n’étudiait l’énergie physiologique des principes actifs que sur les animaux d’un rang supérieur; M. Dumas a fait voir tout l’intérêt qu’il y aurait à examiner l’influence qu’ils exercent sur les organismes inférieurs chargés d’élaborer les ferments et sur les ferments euxmêmes. De telles recherches non-seulement contribuent à mieux faire connaître le mécanisme même suivant lequel ces principes modifient le système des phénomènes vitaux, mais encore procurent les indications les plus utiles pour la thérapeutique. En effet, à partir du moment où M. Dumas et d’autres chimistes ont fait connaître le résultat de leurs investigations à ce sujet, moment qui a coïncidé d’ailleurs avec les expériences de M. Davaine sur la septicémie, un vaste ensemble d’essais a été institué, dans les hôpitaux et dans les laboratoires, pour reconnaître dans quelles mesures ces substances antifermentescibles entravent les fermentations morbides. Ces essais sont en voie

d’exécution. Nous n’y pouvons pas insister; mais on est autorisé à dire dès maintenant qu’ils ne seront pas stériles pour l’art de guérir. Ici, comme dans tous les autres départements de l’activité scientifique, on voit les études abstraites aboutir à des découvertes utiles '.

En définitive, tout cet immense ouvrage des fermentations, des putréfactions et des corruptions de la matière organique est accompli dans le monde par un petit nombre d’espèces de cellules et de filaments microscopiques, par des champignons et des algues de l’ordre le plus infime, dont les germes remplissent notre atmosphère. C’est là une des plus solides acquisitions de la science moderne, une des plus importantes au point de vue de la philosophie de la nature, une des plus fécondes pour les arts qui se préoccupent d’améliorer la condition humaine. On peut la regarder aujourd’hui comme définitivement établie ; n’oublions pas que cet établissement a coûté deux siècles de recherches et d’efforts. Lemvenhoek le premier, au milieu du xvnc siècle, révéla le monde microscopique des airs et en pressentit le rôle considérable. Que de pénibles labeurs, que de luttes, que de longues épreuves, depuis les observations du micrographe hollandais jusqu’aux expérimentations de notre illustre comüatriote et contemporain M. Pasteur!

1 Depuis que ces lignes ont été écrites, le silicate de soude, grücc aux recherches que j’ai faites avec M. Rabuleau, a pris place définitivement dans la thérapeutique d’un certain nombre d’affections purulentes et putrides.

C’est le lundi 20 mars 1 882 que le choléra épidémique se montra pour la première fois à Paris. Quatre personnes, qui demeuraient dans des quartiers différents, furent atteintes dans la journée et moururent en peu d’heures. Le 31 mars, trente-cinq quartiers de la capitale se trouvaient envahis, et dès le lendemain les treize autres. Les malades offraient tous le même ensemble de symptômes. Déjà signalés par les médecins qui avaient observé la maladie dans les pays voisins, ces symptômes devinrent bientôt anssi familiers que ceux de toute autre affection aux praticiens de Paris et du reste de la France.

Comment le choléra était-il arrivé en France? Au mois d’août 1817, il sévissait avec une extraordinaire violence àJessore, d’où il s’étendit bientôt sur toute la

Revue des deux mondes du 15 octobre I H7'2.

province du Bengale, de l'embouchure du Gange au conlluent de la Jumna. En 1819, il régnait dans les Indes inférieures, à Sumatra, à File de France; en 1820 et 1821, il occupait toute la Chine, l’archipel des Philippines, Java. En même temps, il traversait le golfe d’Oman, se propageait le long des bords du golfe Persique et pénétrait en Perse. 11 désola longtemps cette dernière contrée avant de pénétrer en Europe. Enfin, en 1823, partant de Redit, dans la province de Ghilan, il longea le littoral de la mer Caspienne et franchit la frontière russe. Dès le 22 septembre de celle année, il avait atteint Astrakan. Il n’y fit, cependant qu’une courte apparition; mais en 1829 le choléra, qui n’avait pas cessé de sévir dans le nord de la Perse et dans l’Afghanistan, fut apporté à Orenbourg, puis à Tiflis, puis à Astrakan, et cette fois pour gagner la Russie entière. Dès le 20 septembre 1830, il éclatait à Moscou, où il régna un an. L’épidémie s’étendit ensuite jusqu’à Kiev et à travers toutes les provinces occidentales de la Russie jusqu’aux frontières de la Pologne. Les armées qui étaient alors en campagne dans ce pays contribuèrent notablement à la propagation de la maladie, et c’est là qu’on vit pour la première fois avec netteté la transmission de l’épidémie par les mouvements de troupes. En mai et juin 1831, la Moldavie et la Galicie, en août la Prusse, furent envahies; puis vinrent la Hongrie, la Transylvanie et le littoral de la Raltique. Le 27 janvier 1832, le choléra était annoncé à Edimbourg, et le 10 février on le signalait à Londres. Des cotes anglaises, le fléau menaçait la France et la Hollande. Le 15 mars 1832, il apparaissait à Calais, cl le 20 mars il était à Paris. L’épidémie dans la grande

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cité dura six mois; elle atteignit son maximum d’intensité le 9 avril, où il y eut 814 décès, resta stationnaire pendant quelques jours, puis commença de décroître : 18-400 personnes lurent enlevées sur une population de 9-45 000 habitants. De Paris, l’épidémie avait rayonné dans toutes les directions et gagné peu à peu le reste de la France. Des émigrés anglais l’avaient d’autre part transportée en Amérique, en Portugal et en Espagne. Elle ne parvint en Italie qu’en 1835. La Suisse et la Grèce furent épargnées. Cette première invasion a été. on le voit, très-lente : elle a mis vingt ans à gagner le monde. Les invasions ultérieures montreront plus de diligence. Par suite de l’activité des transports, de la fréquence et de la rapidité des communications, les germes du choléra circuleront désormais avec une promptitude étonnante.

Entre les années 1837 et 1847, l’Europe, délivrée du choléra, n’en eut guère de souci; mais les médecins, qui suivaient d’un œil attentif la marche des maladies à la surface delà terre, n’avaient pas cessé d’appréhender le retour plus ou moins prochain du fléau asiatique. Une épidémie qui avait désolé l’empire birman en 1842, puis l’Afghanistan et la Tartarie, était parvenue en Perse à la tin de 1845. De là elle se porta dans deux directions différentes, de l’est à l’ouest par Bagdad et la Mecque, et du côté du nord vers Tauris et les provinces caucasiennes. Dès les premiers jours de 1847, le choléra éclatait à l’ouest du Caucase dans les rangs de l’armée russe, qui tenait la campagne en Circassie, et il gagna peu à peu le reste de l’Europe. Ainsi le 5 octobre 1848 un bâtiment venant de Hambourg et ayant à bord des marins atteints du choléra débarquait

à Sunderland; le 24 octobre, une partie de la Grande- Bretagne était infectée; le 20 du même mois, immédiatement après l’entrée d’un navire anglais à Dunkerque, l’épidémie se montra dans le nord de la France. Lille, Calais, Fécamp, Dieppe, Rouen, Douai, subirent successivement les atteintes du fléau. Le 29 janvier 1849, aussitôt après l’arrivée d’un bataillon de chasseurs ii pied venant de Douai, un premier cas de choléra fut observé à Saint-Denis. Le 7 mars, la maladie était à Paris.

Les deux épidémies dont il vient d’être question sont donc immédiatement d’origine asiatique. On n’en saurait dire autant de celle qui sévit en Europe de 1852 à 1855; du moins on n’a pas suivi la trace d’un parcours épidémique effectué de l’est à l’ouest et du sud au nord. Cette épidémie, après avoir sévi faiblement en Bohême vers la fin de 1851, se montre avec une intensité extraordinaire et soudaine, dès le mois de mai 1852, dans le grand-duché de Posen, d’où elle se propage d’abord à l’est, du côté de la Russie, puisa l’ouest, du côté de l’Allemagne. En 1853, on la voit en Danemark, en Suède, en Norvège, puis en Angleterre et en France, où elle acquiert toute son intensité en 1854. Pendant celte année néfaste, le fléau ravagea l’Europe entière. Les grands mouvements de troupes qui eurent lieu à cette époque favorisèrent la diffusion du poison, en même temps que les agglomérations considérables qui se trouvaient en Turquie et en Crimée constituaient comme un foyer secondaire pour la multiplication des effluves épidémiques. Le choléra de 1852-55 fit son entrée à Paris en novembre 1 853, s’y assoupit en janvier 1 854, se ranima en février,

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et sévit surtout en mars et pendant les mois suivants, pour quitter la capitale au mois d’août. Soixante-six départements, particulièrement ceux du nord-est, reçurent la visite de l’épidémie. Il est à noter que la Suisse, qui avait résisté aux deux précédentes invasions, paya celte lois son tribut.

Jusqu’alors les épidémies n’avaient pénétré en Europe tpie par la voie de la terre. L’épidémie de 1865-üG y a l'ait son entrée par mer, par les ports, principalement par Marseille et Constantinople. Le choléra fut importé en 1865 dans l’Hedjaz par la voie de l’Inde et de Java. Il y lit d’épouvantables ravages, et les pèlerins, affolés de terreur, se rendirent en masse à Djeddah1, sur la mer Rouge, où ils obtinrent presque de force d’être embarqués à destination de Suez. Du 17 mai au 10 juin, dix bateaux à vapeur amenèrent dans cette ville de 12 à 15 000 pèlerins plus ou moins malades, qui de là -se répandirent dans toute l’Egypte. Dès le 2 juin, l’Egypte était envahie, et en moins de trois mois on y compta près de 60000 victimes. La panique qui s’empara des habitants provoqua une émigration considérable, qui se porta sur les grandes villes commerciales du littoral méditerranéen : Beyrouth, Chypre, Malte, Smyrne, Constantinople, Trieste, Marseille, d’où le choléra put facilement se propager dans le reste de l’Europe 2. Dans les autres épidémies, la maladie

1 Djeddah est un port de la Mer-Rouge éloigné seulement de deux journées de marche de la Mecque; c’est là que s’embarquent les pèlerins qui veulent regagner par mer l’Égypte l’Asie Mineure, etc.

2 La mortalité provoquée par celte épidémie en France n’est pas encore bien connue. A Paris seulement elle a lait plus de tiUOU victimes.

cheminant par terre mettait des années à parcourir des voies difficiles. Cette fois, emportée à travers les mers par la vapeur, il ne lui fallut que quelques mois pour être maîtresse de l’Europe.

En résumé, on compte jusqu’ici en France quatre grandes épidémies, l’épidémie de 1832, celle de 1849, celle de 1854-55, enfin celle de 1865, qui dure plus de deux ans. L’invasion de 1832 atteint cinquante-six départements, et fait dans l’année de 110000 à 120000 victimes; en 18-49, le fléau désole cinquante-sept départements et cause de 100 000 à 110000 décés; l’épidémie de 1854 envahit graduellement soixante-dix départements et frappe plus de 150 000 personnes; celle de 1865 se montre au mois de juin, sévit pendant quelque temps à Marseille et à Toulon, gagne Paris seulement plusieurs mois plus tard, s’y réveille l’été suivant, se prolonge pendant l’hiver dans le nord-ouest de la France, et ne s’apaise complètement qu’à fa fin de 1867, après avoir ravagé moins de territoire et occasionné moins de mortalité que les épidémies précédentes.

Si la science a pu reconnaître avec quelque certitude la marche géographique des symptômes du choléra, elle a été jusqu’ici impuissante à déterminer les vrais rapports de cette maladie avec l’ensemble des conditions climatériques, géologiques, économiques, etc. Les recherches nombreuses et persévérantes entreprises à ce sujet n’ont encore fourni que des résultats douteux et contradictoires. En Europe, les lieux élevés ont été généralement préservés, mais l’épidémie a violemment sévi sur les plateaux du Mexique et sur les sommets de l’ Himalaya. Si des localités assises

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sur le granit et sur d’autres roches compactes ont paru jouir d’une immunité particulière, comme l’a montré M. Pettenkofer, on connaît des cas, tels que celui d’IIelsingfors, en 1 848, où les parties de la ville bâties sur le granit furent décimées, tandis que les parties marécageuses et voisines du rivage restèrent indemnes. Certaines contrées comme le Wurtemberg, certaines villes comme Lyon, ont échappé jusqu’ici cà peu près complètement aux atteintes du iléau, sans qu’on puisse l’expliquer. Ce qu’il y a de moins contestable, c’est que les grandes agglomérations favorisent le développement de l’épidémie. Les armées en campagne, les cités populeuses, constituent comme des loyers d’où elle rayonne. Ainsi la guerre de Pologne en 1831 semble avoir été la cause de la propagation rapide du choléra en Europe. On ne connaît pas d’exemple d’une population rurale ravagée par l’épidémie sans qu’une ville des environs n’en eût auparavant subi l’inlluence. Dans les villes, les quartiers les plus compactes et les plus malsains sont envahis et éprouvés plus que les autres. Bref, le choléra a une affinité spéciale poulies agrégations humaines; c’est en elles qu’il se 'concentre et par elles qu’il se répand. À cet égard, les faits observés sont décisifs, et nul argument ne saurait prévaloir contre l’ensemble des témoignages. L’étude attentive des épidémies prouve que ce n’est ni aux vents, ni aux cours d’eau, ni à de prétendues diffusions miasmatiques, qu’il faut attribuer l’extension plus ou moins rapide du choléra en dehors de son foyer d’éclosion; qu’il faut l’attiibuer aux foires, aux pèlerinages, aux mouvements de troupes et autres déplacements ollectifs de celte solde. Des voyageurs isolés et bien

portants n’ont, on le conçoit, que peu de chances de transporter la maladie d’un pays infecté à un pays indemne; mais des voyageurs en bandes, parmi lesquels il s’en trouve toujours de plus ou moins malades, emportent nécessairement avec eux les germes du fléau. La guerre de Crimée en a fourni maintes démonstrations; cette fois ce sont nos troupes qui ont importé le choléra en Orient. Le fait suivant est particulièrement instructif : la division Bosquet, en proie au choléra, vint le 7 août camper à Baltchick, où était mouillée une grande partie de notre escadre, jusqu’alors indemne. Au bout de dix jours, celle-ci était envahie, et en moins d’une semaine elle comptait, sur un effectif de 13 000 marins, plus de 800 morts. S’il était nécessaire d’insister, on pourrait rappeler encore l’importation du choléra de 1865 à la Guadeloupe. Les travaux de M. Marchai de Calvi et d’un savant médecin de notre marine, M. Pcllarin, ont démontré que le choléra fut introduit à la Pointe-à-Pitre par le troismâts la Sa inte- Ma rie, armé à Bordeaux le 14 septembre 1865, expédié le même jour pour Matamoros (Mexique), et arrivé en relâche à la Pointe-à-Pitre le 20 octobre suivant.

En somme, il est certain que le choléra se transmet d’un pays à l’autre par le déplacement des masses humaines, qui sont de véritables foyers mobiles. 11 suit constamment les grandes voies de communication, les routes fréquentées, les fleuves navigables, etc. Qu’il s’agisse des pèlerins dans l’Inde, des caravanes dans la haute Asie et la Russie orientale, des armées àlrayers le Caucase ou dans notre expédition de Crimée, des émigrants en Amérique ou des pèlerins musulmans de la

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Mecque, les conditions de transmissibilité de l’épidémie sont toujours les mêmes, la propagation se fait toujours d’autant plus vite que les moyens de communication sonl plus rapides.

Comment l’homme transporte-t-il le choléra? La question n’est pas complètement résolue. Les uns admettent que les germes épidémiques sont fixés dans l’organisme même, où ils conservent leur vitalité. D’autres, comme M. Péltenkofer, qui a publié à ce sujet de remarquables travaux, pensent que l’homme en tant qu’individu ne joue presque aucun rôle dans la propagation du mal. Ce médecin affirme que ni le corps vivant, ni le cadavre, ni les excrétions des cholériques n’ont le pouvoir de retenir et de multiplier le miasme inconnu qui est la cause de la diffusion morbide. D’après M. Pettenkofer, ce n’est même pas dans un état physiologique particulier des populations indiennes du bassin du Gange qu’il faudrait chercher l’origine du choléra; le mal naîtrait de certaines circonstances de sol et de climat, cl de même ne se propagerait que grâce au concours de certains éléments telluriques et atmosphériques. Prétendre que ni l’homme ni les matières animales n’interviennent dans la production des émanations, cholériques, c’est peut-être aller un peu loin, et il n’est pas probable qu’on accepte généralement la théorie de M. Pcttenkolcr, si ingénieuse qu’elle paraisse. Le choléra se répand quelquefois par l’intermédiaire de personnes qui n’en sont pas atteintes : c’est le seul argument des ' partisans de la non-transmissibilité.de la maladie, mais il n’a guère de valeur, si l’on établit que les germes cholériques peuvent avoir pour véhicule des vête-

ments, des bagages, des marchandises, cic. Or c’est ce qu’ont démontré plusieurs auteurs, entre autres M. Grimaud de Gaux. Ce dernier affirme même avoir . observé à la poste de Marseille des cas de choléra transmis par des paquets de lettres.

Le choléra est-il contagieux? Il est incontestable que le choléra est importé dans Un pays par des agglomérations qui l’ont contracté dans un autre pays; mais la transmission n’est pas directe. Un cholérique déterminé ne transmet pas le mal à telle ou telle personne qui à son tour le communique à une autre, et ainsi de suite. Les premiers malades qui arrivent dans une localité indemne infectent l’atmosphère locale, cl c’est dans cette atmosphère infecte que se multiplient les germes de l’épidémie, qui fera plus ou moins de victimes; mais celles-ci peuvent se trouver aussi bien parmi les gens qui se sont le plus tenus à l’écarl que parmi ceux qui ont approché les cholériques. Fort peu de médecins succombent en soignant ces derniers. Peutêtre n’est-il pas inutile de rappeler à ce sujet notre expérience personnelle et les observations que nous avons faites durant l’épidémie de 1865, en compagnie de MM. Legros et Goujon, dans le laboratoire de M. Robin, à l’école pratique de la Faculté de médecine. Occupés pendant plusieurs mois, et sans nous entourer d’aucune précaution, à manier et à étudier de toute façon du sang et des déjections de cholériques, nous n’en avons éprouvé aucune inlluence délétère, aucun malaise. M. Sédillot nous a raconté que, pendant la campagne de Pologne (1831), il lui est arrivé plus d’une fois de coucher impunément sur du linge <pii venait d’être quitté par des malades morts du

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