‹ La nature; poésiesChapitre 10 sur 98 · LA CANICULE · texte numérisé non relu

LA CANICULE

Hormis le ronflement des mouches Tourniquant sur un lac tari, Pas un murmure, pas un cri A travers ces pays farouches.

L'herbe grille sur les plateaux Et dans les fonds elle se fronce; Le genêt, le buis et la ronce Noircissent au pied des coteaux.

Par la chaleur, déjà soufferte, L'arbre accablé finalement Porte comme un écrasement Le poids de son feuillage inerte.

Et toujours plus lourd, plus fiévreux.

Croupit l'air qui se coagule,

La contagion s'inocule

Partout, aux recoins comme aux creux.

LA NATUUli.

Les rocliers noirs et jaune soufre Rutilent, calcinés d'aplomb, Et le torrent roule du plomb Kalrc les braises de son gouffre.

L'espace devient un cachot De brume ardente qui tremblote; Parfois, au ras du sol il Hotte Comme une vapeur de réchaud.

Kt les bêtes se sauvent toutes Du soleil comme d'un danger; Aucun pas ne vient déranger La poussière blanche des routes.

Avec un tel acharnement La canicule fait son œuvre, Que la si frileuse couleuvre Eu arrête son rampement.

LA CANICULI':. 23

Mais l'éclat moins cru de la ruche, Le tlamboiement plus sourd de l'eau, L'aspect rembruni du tableau Annoncent que la nuit s'approche.

Et bientôt gronde une rumeur Sur ces terres torréfiées, i/d et là toutes barbouillées Du sang de l'astre ipii se meurt.

Et de nouveau la voûte craque :

Mais ce tonnerre d'un instant Cesse : l'orage en avortant Rend l'atmosphère plus opaque.

Tout brûle encor comme un damné Dans cet enfer de la nature Où maintenant la pourriture Souffle un miasme empoisonné !

oi LA NATURE.

L'ombre s'installe : c'est quand même Toujours du feu, moins la clarté.

C'est la cuisante obscurité Au milieu de l'horreur suprême.

Et prise d'un affreux sommeil, Dans cette ténébreuse étuve, La campagne s'endort et cuve Sa morne ivresse de soleil.

ÉTUDES DE VIPERES.

ETUDES DE VIPERES

Aux premiers rayons chauds sur les premiers feuillages î

Quand, rebariolés de leurs verts tatouages,

Les horizons déjà luisent dans la vapeur,

La vipère tressaille au fond de sa torpeur :

Puis, en se ranimant, par degrés, elle acère

Sa queue et son museau, — se gonfle, se desserre,

Comme pour soulever de ses mouvements froids

La pierre qui la tient si plate sous son poids.

Son désenroulement que la crainte retarde

S'opère enfin. -^ Sa tête avec lenteur se darde

Par la fissure où filtre un rayon de soleil ; La chaleur du dehors achève son réveil, El la hêle choisit un coin tiède et s'y love Pour cuver son venin que le printemps rénove.

Ayant replié sa queue et son chef Kllc ébauche ainsi la forme d'un f, En plein marais vide où sèche la bourbe. D'un noir si luisant qu'elle est en reli<'f Sur le cbaibonneux amas de la tourbe.

Soudain. (]>•> deux bouts, elle se décourbe, Surprend ce mulot, siffle, et, sans grief, Le pompe à longs traits encor, derechef. Et ferme sur lui sa gueule de fourl)t>.

Tout enroulée autour d'un chardon qu'elle étrangle, Ne montrant que le bout de sa télc en triangle, Elle reste muette et des heures au pied De l'arbre où ses regards montent pour épier. Elle a senti là-haut, dans ce treillis vert sombre. Gomme un sautillement ailé de petite ombre

ETUDES DE VirÈUES. 27

Avec un cri devant sortir dim petit bec : Par instants, elle tire à demi, (.l'iui coup sec, Sa languette fourchue ainsi qu'une fïammette, Sibilant de façon à ce qu'elle n'émette Aucun son trop strident qui la dénoncerait, Prête à magnétiser : lorsque l'oiseau paraît! A peine vu qu'il est déjà sous l'afîreux charme, Le sifflement pointu répond au cri d'alarme, Et la vipère impose à l'oiseau plein d'effroi Là fascination tixe de ses veux froids.

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