IMPRESSION D'HIVER
Ce verdoiement noircit le froid, Et quand on marche en cet endroit Une vague horreur vous escorte :
Car ils semblents maudits, l'hiver.
Ces terrains tout nus comme un ver, Sans un lambeau de feuille morte.
8ti LA NATLllt.
Avec les progrès de l'automne La campagne se rembrunit Et, par endroits, saigne et jaunit Dans son verdoiement monotone.
La méditation du ciel Prend les paysages. — Les choses Ont des silhouettes moroses D'un surgissement solennel.
Et, lugubrement, se prolonge.
Frémissant ou stupéfié, L'immense feuillage noyé Dans une atmosphère de songe.
Un murmure bas se produit A travers cette somnolence ; Comme une plainte du silence, Comme un gémissement du bruit.
A la longue, toute la masse Des grands horizons chevelus Change et languit de plus en plus Sous la brume qui se ramasse.
Puis, rafales, froid, ciel en pleurs !
Encore se métamorphosent, S'altèrent et se décomposent Ces fouillis d'ombre et de couleurs.
On dirait qu'avant la froidure La terre étale ses adieux :
Si tristes chantent pour les yeux Ces tons mineurs de la verdure,
Ces doux pastels qui se défont, Ces aquarelles presque éteintes.
Ces coloris vagues, ces teintes D'un fané toujours plus profond !
Lorsque la brume se déchire, On voit luire au soleil peureux Desjaunes d'un vert douloureux.
D'immortelle, d'ocre et de cire.
Des l'ouges-vin, des rouges-sang.
De mauvais roses de phtisie.
Tendre et funèbre poésie Des pauvres feuilles trépassant !
Avant peu, l'oiseau qui les hante Verra nus l'arbre et le buisson ; Et voici leur dernier frisson Sur la branche naine et séante.
Elles ont tant de fois souffert, Poussiéreuses, cuites, mouillées, Si souvent les a travaillées La fermentation de l'air,
Qu'aujourd'hui, sans effort, sans lutte, En passant, rien qu'à les frôler, Le vent les fera s'en aller :
Elles sont mûres pour la chute.
Dans le fossé, dans le sillon, Sur l'herbe pâle et sur l'eau brune.
De temps en temps, il en tombe une, Tout droit — ou, comme un papillon,
40 l.A NATURE.
Elle se balance, elle flotte,
Se soutient en l'air un moment
Par un petit voltigement
Qui se tortille et qui tremblote.
Mais l'aquilon vient à s"aigrir...
Elles tournent, folles, pressées, Confuses comme les pensées D'un malade qui va mourir.
Et sous la nue âpre et plombée.
Toujours plus pauvre de rayons, C'est Uenvolée en tourbillons Ou la verticale tombée.
Le vent siffle ou garde en rampant Un silence plein de menaces ; Bien peu de feuilles sont tenaces •:
Elles jonchent le sol coupant,
Herbu, glaiseux, toutes les sortes De terrains bossus, penchés, creux.
(Jn voit chemins plats et scabreux .Mosaïques de feuilles mortes.
Là se poursuit le dénouement De leur si lente flétrissure Par une lente moisissure Vn lent recroquevillement.
Bien longtemps, le regard qui traîne Distingue en leur amas croupi, La petite pomme d'api Soudée à la feuille du chêne.
Et c'est l'averse après le vent, Ou la gelée après les pluies !
Parmi-cés régions enfouies, Le tout à la fois si souvent !
42 LA NATURC.
Elles se soulèvent de terre Avec ce mouvement cassé, Ce vague essor d'oiseau blessé Qui retombe et meurt solitaire.
Elles roulent par les torrents, Elles vaguent sur les rivières.
Elles vont servir de litières Aux petits ruisseaux transparents.
Et maintenant champs et prairies, Les berges, les talus, les fonds Ont des couleurs d'anciens plafonds Et de vieilles tapisseries.
Le val où la brume épaissit S'en imbibe comme une éponge, L'ombre de la nuit qui s'allonge Y suit le jour qui raccourcit.
La plaine paraît écrasée, Farouche à l'œil, hostile au pas.
Gomme si, sous le ciel plus bas, La terre s'était renfoncée.
La montagne surgit en vain Pour animer tant de ruines, Elle-même est dans ces bruines Aussi morne que le ravin.
La ronce déjà moins résiste A sa décoloration :
Rien ne donne l'impression D'un échevèlement si triste ?
La source rentre sa clarté, La mousse obscurcit les décombres, La pierre accumule des ombres Autour de sa lividité.
Oscillant à tout vent qui passe, Côte à côte, absolument nus, Les peupliers sont devenus D'immenses fuseaux de l'espace.
Et le coudrier, peu à peu, Voit senténébrerla rivière Où tremblait si bien la lumière Avec son morceau, de ciel bleu.
Le vieux hêtre à ramure torse Grelotte. Y venant frappoter Le pivert l'entend se voûter Sous sa carapace d'écorce.
De séculaires châtaigniers, Sans leur feuillage qui rapièce Et raccommode leur vieillesse, Sont hideusement renfrognés.
Vus à des distances voisines, Des chênes paraissent lointains, Et les branchages de certains Ont plutôt l'air de leurs racines.
Aux souffles brutaux et malsains Jour et nuit leur livrant la guerre, Les buissons si toulïus naguère.
Agitent leurs maigres fusains.
Le brouillard, de tant de mystère Charge tels sols roux et blafards, Que Fétang, sans ses nénuphars, Y serait pris pour de la terre.
Le soleil se montré : sur lui Rampe un nuage qui Téclipse, Et c'est un jour d'apocalypse Au milieu d'un désert d'ennui.
Cet effet sinistre qu'emprunte L'air humide au vol du corbeau Vous opprime : on songe au tombeau Dans cette nature défunte.
De petits végétaux tout secs Et rherbage où l'eau s'incorpore Ont des formes de madrépore, De corail, d'algue et de varechs.
Gomme enfumés par l'atmosphère, Les pins noircissent, et voici Les lierres assombrir aussi Leur éclat pensif et sévère.
Par delà brandes et guérels, Dans une vapeur qui les brouille.
Se profilent, coiffés de rouille.
Les grands squelettes des forêts.
Les visions diminuées Font des spectres à l'horizon.
Le libre espace est en prison Sous sa coupole de nuées.
Et l'hiver long comme un remords Met son froid sur l'ombre accroupie :
Toutes les feuilles en charpie Achèvent de pourrir leur mort.
48 LA NATL'IIE.
LE SCULPTEIR
Le vent est le sculpteur de lontle
(Ju'il pétrit, bi-assc à coups tordus.
Lorsqu'il chasse, poumons tendus,
Sa grande haleine vagabonde.
Mer, fleuve, ruisseau, flaque immonde
A son gré deviennent bossus,
Raboteux, caves et pansus,
Et, comme il meut la face, il sonde
Le fond de l'eau basse ou profonde.
Laul-il que l'éclair le seconde,
LE scri.rxKrR. 4'.»
Qu'à ses soiiflles redescendus
La voix du tonnerre réponde ?
Pourquoi ? puisqu'il serpente et gronde !
S'animant tout seul, il abonde
En façonnés inattendus :
Les yeux demeurent confondus
Par son invention féconde
Oui se varie à la seconde
Sur tous ces miroirs éperdus.
Mais les pouvoirs qu'il a reçus
De la souveraine du monde
ISe vont pas jusqu'à pjlir l'Onde ;
A moins cependant qu'il ne tonde
En les vernissant ses dessus,
Quand la nuit, dans la saison blonde,
A soupirs- vagues, imperçus.
Il rampe au long des coins moussus
Et flotte sous la Lune ronde.