‹ La nature; poésiesChapitre 38 sur 98 · LR FOND DE L'EAU · texte numérisé non relu

LR FOND DE L'EAU

Entre deux rarpcs solennelles Un gardon passe, corps d'argent Dont les membranes vont nageant.

Rouges vif eonime les prunelles.

Le soir vient gazer ralmosphère...

Mais voici du gravier poli Visible sous l'eau sans un pli Comme un planeher gris sous du verre.

Toujours queue et flanc, tête et râble Des jolis goujons gracieux Restent en relief pour les yeux Sur ce fin dallage de sable.

Les ors, les irisés, les moires Des écailles, jusqu'aux nageoires, Jusqu'aux moustaches du museau

Luisent ! sur ces miettes de roche On les voit droits comme en biseau Suivant que chacun rôde ou pioche.

Mais, par degrés, l'ombre s'allonge, Et, dans un silence enchanté, Revêt de sa lividité.

Toute la campagne qui songe.

Puis, après le rêve, le somme Prend les choses, l'onde s'enduit Du grand mystère de la nuit Impénétrable à l'œil de l'homme,

Elle a déjoué le soupçon.

Quant à son terme, nul indice...

Mais, par ces jours de fenaison,

Il lui faut barrière et cloison :

Cette solitude est propice A la grossesse de Lison.

Dans une molle inclinaison.

Groupés au flanc d'un précipice, Vont d'un train de colimaçon

Moutons, chèvres, boucs et grisou ; Et la lumière à son caprice Court du pelage à la toison.

Pas une feuille en tremblaison, Tant le vent qui se rapetisse Flotte et s'abat sur le gazon !

Et la mouche épand ses zon-zon.

Le torrent sa rumeur qui glisse, Les menthes leur exhalaison.

Tout en tricotant son chausson, Elle, à côté de la génisse, Songe et pleure dans un buisson

« Son honneur! simple et sans façon, Elle en bénit le sacrifice, Puisque c'était pour ce garçon

LA IJEUGEllli. lo5

Dont la mort lit la Irahisoii !

La tendresse fut tout leur vice :

Elle consomma leur liaison

Sous la lune un soir de moisson ; Son deuil la brûle sans qu'il puisse Adoucir jamais sa cuisson. »

Soudain, dans ce val en prison Où la broussaille se hérisse, Sous le ciel, devant l'horizon.

Elle accouche au chant du pinson.

C'est un petiot ! Lise, au supplice, D'une voix qui n'a plus de son

S'accuse, l'àme en pâmoison, De n'être pas encor nourrice :

Du moins, qu'elle ait le cher suçon,

156 LA N ATUllE.

L'adorable démangeaison Que le Jésus tout en malice Veut déjà faire à sou téton !

Il en a du nerf et du ton

Pour que de la sorte il vagisse !

Mais elle calme l'avorton,

Touche avec des mains de colon Ce corps fragile qui se plisse Rondelet comme un peloton

Et montrant fossette au menton.

Elle admire sa tète lisse, Menottes et museau glouton,

Nunu, cuissolette et peton :

Il faut que son regard s'emplisse

De tout son petit rejeton !

Et sous le verdoyant feston, Ils sont là, figés en délice, La bergère et son mignoton,

Couvés par le vieux chien Pluton Dardant mainte œillade en coulisse Vers la chevrette et le mouton.

Pas de langes : sa coiffe et son Petit tablier font l'office.

L'enfant s'endort à sa chanson.

« Oh ! n'avoir qu'un même frisson Pour tous deux, qu'une chair complice, Respirer, vivre à l'unisson !

Tant de bonheur en floraison

Vaut la peine qu'elle pâtisse

D'ailleurs, c'est la belle saison :

158 LA NATUllE.

Elle ira, si toutefois on

Ne veut pas la prendre en service.

Mendier avec son nourrisson.

Elle aura du mal à foison :

Eli quimporte ! qu'on la bannisse

A tout jamais de la maison,

Qu'on la craigne comme un poison, Qu'on la batte, qu'on la maudisse, Son cœur lui dit qu'elle a raison !

— Et le bon Dieu fera justice. »

LA JUMENT AVEUCLK. 159

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