LA CHARRUE
Là-bas, sur celte lande ardue Oii de l'eau jette un louche éclat Et dont le blême horizon plat Prolonge encore l'étendue,
Celte charrue afflige l'œil!...
Sinistre épave surannée De la culture abandonnée, Elle met la pensée en deuil.
Car funèbre est sa silhouette Autant que celle d'un tombeau Sous les planements du corbeau Et les ziffzaes de l'alouclte.
Là, naguère, des papillons, Comme des âmes du silence, Traînaient leur vol qui se balance Sur les friches de ses sillons.
Une lumière droite et crue^ Frémissante et fixe à la fois, Faisait flamboyer les vieux bois Et les vieux fers de la charrue.
Maintenant, dans l'air déserté A grand'peine un cri qui se sauve !
Et sur toute la plaine fauve La visqueuse immobilité.
LA ClfARRUK. 13
Mais, sous les larmes de bruine Que pleure le si triste ciel, Combien tragique et solennel L'aspect de cette humble ruine!
Justement, voici que la nuit, Approchant de sa plénitude, Souffle un frisson d'inquiétude Aux haleines du vent qui fuit;
Encore bien plus solitaire, Sait-on si ce malheureux bloc N'entend pas monter vers son soc Une voix du fond de la terre
Qui lui dit : « Sur toi désormais La moisissure va s'étendre; Homme et bœufs, tu peux les attendre)' Ils ne le reviendront jamais. »
L;i nue est déjà recouverte D'un vitreux toujours brunissant :
Vague, la charrue, à présent, A l'air d'un arand fantôme inerte.
Et toute riiorreur du sol ra:<, Tout le mystère de l'espace, Tout l'efTroi du jour qui trépasse Tient alors entre ses deux bras;
On ne voit sous le eiel livide, Chargé des ombres du lointain, Que cet angle à peine distinct, Gigantesque, emplissant le vide.
LK CHAMP I)K lîLK. 15