‹ La nature tropicaleChapitre 16 sur 113 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FREUR S CET PRITERS

Tous les voyageurs qui arrivent dans les contrées tropicales croient volontiers qu'ils se trouveront en présence de fleurs

magnifiques et indéfiniment nombreuses, correspondant par

leurs riches couleurs, par l'amplitude de leurs pétales à la magnificence de l'appareil végétatif dont ils ont trouvé partout la description. Ils ne tardent pas à être un peu déçus. C'est une impression qu'ont éprouvée divers explorateurs, et on trouve dans les écrits de M. Wallace, de M. Haberlandt la trace de cette désillusion.

Les fleurs ne sont pas toujours plus belles que celles des pays froids et elles sont, ou du moins paraissent être, en bien moins grand nombre. On n'observe pas de champs fleuris d'individus de Ia même espèce, comme cela arrive dans nos contrées, surtout au printemps, quand le sol de nos bois est couvert de Muguets ou de Jacinthes ou quand nos prairies sont en fleurs. La richesse de coloris du tapis végétal tient, dans ce cas, à ce que les fleurs printanières sont « euchrones », c'est-à-dire qu'elles apparaissent à peu près toutes en même temps. Leur épanouissement s'effectue sans aucun effort : un peu de chaleur suffit pour provoquer l'éclosion des bourgeons floraux formés pendant la saison précédente, bourgeons qui sont nourris par les réserves que contiennent les bulbes ou les rhizomes. On sait, en effet, qu'il n'est pas rare de voir fleurir le Perce-neige et le Safran sous la neige : il ne leur faut donc que bien peu de chaleur pour se développer. D'autre part, M. Sachs a obtenu la floraison à l'obscurité d’un grand nombre de ces plantes

à réserves comme les Tulipes, les Jacinthes, etc. : la lumière n'intervient donc pas dans la formation de leurs fleurs.

A mesure que la saison avance, les fleurs qui se montrent dans les pays septentrionaux ontdes caractères très différents. Elles ont besoin pour se former de chaleur et surtout de lumière. Si l'on place l'une de ces plantes entièrement à l'obscurité, elle ne fleurira pas ; mais vient-on à laisser un certain nombre deses feuilles en plein soleil, les fleurs pourront apparaître sur les parlies de lige situées à l'obscurité, Les organes floraux ont donc besoin pour se produire pendant l'été des matières hydrocarbonées fixées parles feuilles ; ces matériaux nutritifs se renouvelant sans discontinuité, puisque la plante se nourrit sans cesse aux dépens de l'acide carbonique de l'air, il se produira indéfiniment des fleurs nouvelles. Les espèces estivales seront done polychrones : elles fleuriront tant que durera la belle saison. La floraison ne se produira pas tout d'un coup comme pour les espèces de printemps, mais peu à peu.

Les remarques que nous venons de faire entraïnent certaines conséquences pour la flore des pays chauds. Si les régions équatoriales méritent d'être appelées pays de l'éternel été, ilen résulte que les fleurs doivent s’y épanouir successivement comme les fleurs estivales des espèces d'Europe : la floraison est, en effet, généralement progressive, elle s’effectue peu à peu. C'est ce qui explique l'opinion peut-être exagérée des voyageurs sur la pauvreté florale de la végétation tropicale. En réalité, si l'on imaginait par la pensée l'apparition en un seul coup de toutes les fleurs des arbres de la forêt vierge, on serait saisi de leur. nombre immense.

L'hypothèse que nous venons de formuler, d'après laquelle la flore des tropiques serait soumise à des conditions tou-

jours etabsolument uniformes, n'est, en fait, que très rarement

réalisée : il y a souvent, nous l'avons vu, des domaines voisins de l'équateur qui présentent, en alternance régulière, une période d’intense sécheresse et une période de pluies très fréquentes. Un rythme s'’observe alors dans ces contrées pour la floraison comme pour la feuillaison : c’est presque toujours pendant la saison sèche que la floraison a lieu, c'est-à-dire alors que les arbres sont dépouillés.

Dans les iles comme Java, qui offrent deux saisons bien

Ge ORIGINE DE LA FORÈT

tranchées, mais où il pleut encore beaucoup pendant la saison sèche, nous concevons (surlout si nous nous reporlons à ce qui a déjà été dit sur la feuillaison) (1) queles phénomènes de floraison s'y produisent avec un grand degré de complexité. Sur 13 espèces décrites par MM. Koorders el Valelon au début de la flore de Java,53 fleurissent toute l’année, 142 pendant la saison sèche, 18 seulement pendant la période des pluies. [I n'est pas rare d'y voir un arbre complètement privé de feuilles et couvert de fleurs (£rylhrina). Souvent aussi on observe des stades moins nets : quand une plante a beaucoup de feuilles, elle a peu de fleurs et inversement (Paraspondias). Il pourra d'ailleurs arriver que deux individus de la même

espèce se comportent différemment, lun sera en pleines fleurs

et l’autre n'en aura pas une: le cas du Diopyros Kaki, dont nous avons parlé ailleurs, laisse entrevoir une explication de celle anomalie {2). Les singularités que présentent les arbres fruitiers européens cultivés à Java (Pommier qui perd le rythme de sa végétation) — qui peuvent à un même moment avoir, sur le même arbre, une branche dépouillée (stade d'hiver), une seconde couverte de fleurs (stade de printemps), une troisième couverte de feuilles (stade d'été) — permettent, en outre, de concevoir pourquoi, à un moment donné, un cer- Lain nombre d'espèces tropicales ont certains rameaux cachés sous les feuilles et d'autres ornés seulement de fleurs.

Il est des cas où un synchronisme singulier se produit dans la floraison tropicale. On lobserve surtout pour des Orchidées épiphytes de Java, notamment pour le Dendrobium crumentalum el le Grammalophyllum spectosum (fig. 31, p. 63). Dans ces plantes, lous les individus sont certains jours parés de fleurs, qui se fanent toutes ensemble, Pendant des semaines, ces végélaux sont stériles, puis on remarque tout à coup, le même jour, toutes ces plantes ornées, comme dit M. Massart, de leur «éphémère parure » ; ceci est vrai même pour les individus arrachés de leur support et aussi pour les individus importés d'autres îles. Ce qui est en outre très remarquable, c'est que les fleurs à l'état de bourgeons sont, avant la floraison, à des stades très différents de développement. Cependant elles s'épanouissent

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loutes ensemble, comme à un coup de baguette magique. Ce sont là des phénomènes très singuliers, mis en évidence par M. Treub et M. Smith, qui sont encore inexpliqués.

[ y à d’ailleurs d'autres raisons pour expliquer l'impression

Re

F1G. 31. — Grammalophyllum. Orchidée gigantesque de Java (d'après Cohn}

des explorateurs relativement à l'absence de belles fleurs dans la forêt vierge. Une des plus importantes tient à ce que les corolles richement colorées se trouvent surtout localisées sur là couronne des arbres, tandis que celles qui s'ouvrent sous le dôme obscur de Ia forêt ont le plus souvent des teintes peu vives, et sont par cela même peu apparentes. La cause de ces faits n’a pas été recherchée Jusqu'iet

d'une manière approfondie On s'est contenté de dire que les organes floraux qui s'épanouissent en plein soleil ont de riches couleurs pour attirer les insectes qui leur sont uliles pour les croisements, assurant Ja formalion d'individus plus vigoureux; les fleurs qui se forment dans les parties obscures des forêts n'ayant pas à fixer l'attention des animaux par des couleurs vives qu'ils distingueraient mal, doivent surtout solliciter leur visite par les parfums qu'elles dégagent. Il semble plulôt que ce résultat soit un effet secondaire ; la lumière et l'ombre sont probablement les agents primordiaux de la différenciation des deux catégories florales que nous venons de décrire. M. Voechting a, en effet, montré qu'à la lumière vive le développement de la corolle est en général intense, Landis qu'à la lumière très atténuée les fleurs ne s'épanouissent pas, ou bien n’ont qu'untrès faible développement de leurs diverses parties : la corolle est, en général, l'organe qui s’atrophiele plus. On conçoit, d'après ces données expérimentales, que, la variation de la fleur une fois produitesous l'influence de la lumière ou d’une cause analogue, lintervenlion de certains animaux — comme les insectes ou même les colibris qui visitent les fleurs pour se nourrir et qui contribuent à les croiserentre elles — ait pu se produire efficacement pour rendre stables les caractères nouvellement apparus : les instincts de ces êtres les amenant à préférerdiverses variétés de plantes à l'exclusion de certaines autres.

IlLest un cas au moins où le rôle des insectes dans la sélection paraît indiscutable, c'est celui qui a été mis en évidence par les recherches sur la caprification, non seulement des Figuiers d'Europe, mais aussi des représentants asiatiques de ce genre remarquable à tant de points de vue. L'Hyménoptère (Blastophaga) qui sort des fruits du Caprificus (1) doit visiter les réceptacles femelles des Figuiers cultivés pour que ses fruits deviennent comestibles. La nécessité de lintervention d'un insecte pour amener la fécondation de cette plante était connue de Pline (2) ; les Phéniciens et les

(1) Race de Figuier (Perinos des Grecs) ne contenant que des fleurs mäles et des fleurs femelles transformées en galles d'insectes à styles courts; ces fruits de mauvaise qualité sont suspendus, en Kabylie, en chapelet au-dessus des Figuiers cultivés. (Voir M. de Solms- Laubach).

(2) La longueur du style empêche la formation des galles.

Carthaginois ont transporté cette pratique culturale partout dans la Méditerranée, et il ne Serait pas invraisemblable d'admettre que l'observation sur laquelle elle reposait ait donné naissance à l'étrange conception sur la fécondation des plantes dont nous parlerons à la fin de ce volume (p. 292).

On a cherché à expliquer également par l'intervention des insectes les phénomènes de cauliflorie que présentent un grand nombre de plantes équatoriales. Cette apparition des fleurs sur les branches et sur de vieux troncs est cerlainement un des faits les plus singuliers que Fon puisse voir. Il est d'autant plus remarquable qu'il n'est pas isolé, car on signale ce caractère chez les plantes les plus diverses appartenant aux familles les plus éloignées (1). Très souvent ces fleurs apparaissent très bas sur la tige principale, il n'est même pas rare de l'observer tout à fait au voisinage du sol; une Légumineuse, le Cynometra cauliflora, nous offre un exemple de cette singulière rhizocarpie. On avait d’abord songé, pour expliquer cette position si anomale des fleurs, à la nécessité d'assurer la fécondation par lintervention de Papillons voletant seulement au voisinage du sol, loin de la lumière. Ces insectes, en butinant le nectar de fleur en fleur, assuraient Ia fécondation croisée qui est avantageuse pour le végélal(2). Cette explication ne paraîtguère fondée, car d’abord, selon M. Haberlandt, les Lépidoptères visitent peu les fleurs ; en outre, pour certaines espèces comme le Slelechocarpus Buruhol, celte manière de voir ne saurait convenir, puisque, d’après la remarque de M. Burck, les fleurs femelles sont seules au contact du sol, les fleurs mâles s’épanouissant, loin de la, sur la cime de l'arbre.

On a voulu également, pour rendre compte dela cauliflorie, invoquer la nécessité de soutenir les fruits volumineux à l’aide de branchesextrèmement solides. Si cette interprétation peut convenir pour les énormes fruits du Jacquier (Arlocarpus

(1) Arlocarpus integrifolia, Ficus Ribes, nodosa (Urticacées); Dysoæylon ramiflorum, (Méliacée) ; Cynometra cauliflora (Légumineuse) ; Theobroma Cacao (Sterculiacée); Saurauja cauliflora {Ternstroemia-

cée) ; Slelechocarpus Burahol (Anonacée); Kadsura scandens (Magnoliacée).

(2) Il est cependant à remarquer que chez un grand nombre de végé taux la différenciation florale a surtout pour but d'assurer l'autofé condation d'après les études de M. Kerner von Marilaun.

COSTANTIN, La Nat. Trop. D

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66 ORIGINE DE LA FORÊT | Es]

integrifolia) qui pendent sur les arbres (que les Javanas entourent de nattes de feuilles de Palmiers pour les soustraire à la rapacité des chauves-souris), elle ne saurait être admise pour beaucoup d'espèces cauliflores à fruit relativement petit. Quoi qu'il en soit, pour une raison qui nous échappe encore, une différenciation s’estproduite: les extrémités des branches ont été chargées de donner les feuilles, tandis que seul le trone porta les fleurs. Grâce à celle division du travail, une perte de

EUX Voir ’ LÉ temps et de force a été évilée, les réserves accumulées dans la tige se trouvant immédiatement à la disposition des bourgeons floraux au moment de leur épanouissement.

LL? , | à

Se.

F1G. 32. — Dipterocarpus (Fruit). FiG.33.— Dryobalanops(Fruit). ?à

Les fruits issus de la fécondation des fleurs des arbres L

équatoriaux nous présentent souvent des caractères enrap-

portavec les conditions de vie dans lesquelles se sont déve- %

loppées les plantes mères. Les matières nutritives si impor-

Ÿ tantes qui se forment dans les feuilles servent à donner aux 4 fruits un développement très puissant. Cette exubérance de croissance a d'ordinaire l’inconvénient grave d’alourdir beaucouples graines et de rendre, par cela même, leur dissémination difficile. Pour obvier à cet inconvénient, la sélection a dû tendre à propager peu à peu les individus les mieux doués pour le transport au loin des semences reproductrices s'opé- "

rant soit à l’aide du vent, soit grâce à l'intervention des animaux. Ç

Comme exemple d'adaptations se rattachant à la première catégorie, nous pouvons citer les fruits du Diplerocarpus Spanoghei, qui présentent la grosseur d’une petite noix el qui pèsent secs 12-14 grammes ; grâce à deux ailes puissantes (f{g.32) de 25 centimètres de longueur résultant de l'accroissement de deux sépales sur cinq, ces fruits peuvent être emportés au loin par le vent. Quelquelois ce sont les cinq sépales qui se transforment en ailes comme pour les Dryobalanops, (fig. 33 p- 66) dont une espèce, le Dryobalanops Camphoa, donne le camphre de Bornéo et de Sumatra que lon extrait par incision de la tige (produit que les rajahs de ces deux pays emploient à embaumer les restes de leurs prédecesseurs).

La sélection a pu se faire dans une autre direction pour les arbres qui ont des fruits colorés, qui sont par là susceptibles d'attirer les oiseaux, les singes, les animaux les plus divers. Il y a une opposilion, en effet, très frappante entre la teinte des fleurs et celle des fruits sous les tropiques : tandis que les premières sont très souvent peu visibles, les seconds présentent, au contraire, les couleurs les plus vives et les plus variées.

Les animaux n'ont pas élé seuls à apprécier les fruits des plantes tropicales : depuis un temps immémorial, l'homme a su tirer sa nourriture de la forêt vierge qui l'entourait. 11 paraît avoir conservé le souvenir de ces bienfaits, car, dans beaucoup de religions, ces plantes ont pris une grande place dans la vénération des fidèles. Chez les Indiens, le culte des arbres (Topé) est très développé ; les plantes, comme le Figuier des pagodes, qui se multiplient et qui s'accroissent indéfiniment sont tenues pour de véritables temples, onles regarde comme des sanctuaires aussi respectés que ceux élevés par la main de l’homme. L'écorce des arbres sacrés purifie le pécheur qui se blottit dans ses crevasses afin d'y « naître une seconde fois »; à leur ombre nul ne saurait mentir sans crime (1). Nous verrons d’ailleurs à la fin de ce livre quel rôle capital ont joué les arbres dans la religion primitive de l'humanité, qui

(1) Cesidées sont encore vivantes dans l'Inde contemporaine, ainsi que le prouve l'histoire de cette grève de marchands qui fut provoquée par une plantation dans les rues d'arbres sacrés : à l'ombre de ces arbres, tout commerce eût été impossible. Les Indiens vénèrent

aussi le Jambosier (Eugenia), le Sal (Shorea robusia), le Tulaisi dont le bois sert à faire les rosaires de Vichnou.

est liée intimement au souvenir gardé par l'homme d'un séjour dans un lieu de délices où les fruits les plus variés étaient à sa disposition.

Parmi les espèces qui peuvent justifier la légende de l'âge d'or, on peut citer notamment l'arbre à pain (Arlocarpus incisa) el le Jacquier (Arlocarpus inlegrifolia) dont deux ou trois pieds suffisent, dans ces pays bienheureux, à nourrir un homme pendant toute une année. On comprend que de pareils arbres tiennent une place considérable parmi les aliments des peuples océaniens ; à Taïli notamment, la première espèce constitue la base de la nourriture du peuple. On le mange boulli, grillé ou cuit sous la cendre, et il remplace complètement le pain que les peuples du Nord obtiennent avec tant d'efforts {1}. C'est le réceptacle floral qui, chez ces plantes, sert à l'alimentation ; cette portion de la tige hypertrophiée renferme de petites cavités où se trouvent les fruits qui constituent autant de pépins. De tout temps, l'Océanien a dù rechercher parmi les inflorescences de ces arbres celles où la matière nutritive abondait le plus, où les pépins et les graines étaient, par contre, peu développés. C'est probablement par suite de ce choix, de cette sélection arüficielle qu'ont été créées ces variélés sans graines que l'on signale, non seulement pour le Jacquier, mais pour les Ananas, les Musa, les Jambosa. I est très intéressant de constater que l’on a obtenu par cette méthode des variétés très nombreuses ayant une certaine stabilité. On ne peut pas invoquer ici, pour expliquer la formation de ces races, l'intervention de croisements qui seraient, selon certains auteurs, l'unique cause de la variation des êtres ; il faut donc évidemment avoir recours, dans ce cas, à l'intervention des agents extérieurs qui constituent la cause primordiale de Févolution des formes vivantes.

L'arbre à pain nous a fourni un type de fruits contenant des matièresalimentaires se rattachantaux matières amylacées. A côté de cette première catégorie de fruits, nous pouvons en citer d'autres qui fournissent surtout soit des matières grasses, soit des matières sucrées.

L’Avocatier (Persea gralissima) est le type de ceux que

(1) On comprend, dit Baillon, « les légendes superstitieuses qui se rattachent à l'origine céleste de ce précieux végétal ».

l'on peut qualifier d'oléagineux; on peut, en effet, élaler la pulpe de ses gousses sur du pain exactement comme s'il s'agissait de beurre ; la substance de ces fruits est d’ailleurs fréquemment désignée sous le nom de beurre végétal.

Les types les plus communs de fruits tropicaux sont ceux qui fournissent des matières sucrées. [1 serait long d'en citer la liste, mentionnons seulement quelques-uns d'entre eux que l'on récolte principalement à Java.

L'Ananas est une plante que l'on y cultive très communément. Les Javanais le plantent en guise de haie autour de leur Kampong, et les fruits succulents que donne celte espèce sont si nombreux qu'on les vend sur les marchés pour un prix presque dérisoire.

Les Pamplemousses (Citrus decumana) ressemblent beaucoup à d'énormes oranges, grosses comme une tête el pesant de 5 à 10 livres. On les voit très communément apparailre sur les tables.

Mais parmi les fruits les plus exquis qui ont un goût aussi délicat que le raisin le plus estimé, on peut citer ceux de Sapindacées comme le Nephelium mutabile et le N. lappaceum. Leur enveloppe est couverte de piquants rappelant un peu ceux que Lout le monde a observés surles fruits des Marronniers (qui offrent d'ailleurs des affinités avec ces plantes). Si l'on vient à presser le péricarpe, on en fait sortir une graine Couverte d’une arille blanche que l'on peut manger sans s'en rassasier, même lorsqu'on a les fruits les plus délicats à sa disposition.

Les Mangostans (Garcinia Mangostana, Clusiacée) donnent des fructifications de la grosseur d'une petite poire, que l'on divise par une section circulaire de façon à enlever un couverele et à mettre à nu 4 à 6 graines charnues blanches comme des boules de neige, dont la chair douce fond sur la langue et rappelle le goût de la pêche ou du raisin.

La liste de ces fruits est ainsi presque inépuisable: Manguier Mangifera indica (Anacardiacée), Jambosa (Myrtacée), Achras Sapota (Sapotacée), Anona squamosa {Anonacée), elc. Aliments tous singuliers pour la bouche d'un Européen qui ne possède pas un langage suffisamment riche en expressions pour en caractériser le goût souvent complexe et élrange. Parmi ces fruits qui font, à la première impression,

fuir toute personne non prévenue, nous pouvons nolamment signaler ceux du Durio zibelthinus (Bombacée) qui dégagent, quandils sont amoncelés, une odeur épouvantable ; cependant tous ceux qui ont eu assez de courage pour vaincre la répugnance que provoquent des parfums aussi désagréables et qui ont brisé l'enveloppe de ces fruits, trouvent que la pulpe à une saveur qui rappelle celle de la crème ou des amandes.

La noix du Cocolier, quiest également un aliment important des régions tropicales, contient dans sa cavité un lait de coco que l'on peut extraire en perforant le fruit. Cette graine renferme un albumen dont la consistance est un peu fibreuse, mais dont l’arrière-goût d'amande n'est pas désagréable. Les Javanais pilent cette substance et s'en servent pour relever un peu le riz qui est leur aliment fondamental (1).

Les richesses végétales que rencontrent ainsi les indigènes

partout à leur portée leur permettent donc de vivre presque sans travail dans ces heureux pays. La culture du riz est cependant, depuis un temps immémorial, très répandue dans toutes les contrées qui présentent des régions susceptibles d'être inondées ; c'est ainsi qu'à Java les rizières occupent, depuis des siècles, de vastes étendues de terrains. Comme la fumure est mutile, puisque l'eau des fleuves ou des rivières sert à fertiliser le sol, et comme la terre est molle, le labourage et la culture se fontsans grands efforts. Le sillon étant ouvert préalablement par la petite charrue chinoise, l'indigène sème le grain à la volée. Il est suivi par un buffle lrainant une planche qui unit le sol et qui met en suspension la vase qui recouvre ensuite le grain. Souvent on iaisse la plante en place, quelquefois on la repique ; ce sont des femmes et des enfants qui font ce travail. Quatre ou cinq mois après les semailles, la récolte est prête, et le terrain préparé de la même façon pourra recevoir un nouvel ensemencement.

(1) Les autres applications de cette plante sont extrêmement nombreuses. D'ailleurs l'utilité des Palmiers est majeure pourles habitants des régions chaudes : bois de charpente, naltes, paniers, chapeaux, papier, vin de palme, eau-de-vie, arrack, huile, savons, bougies, textiles, balais, brosses, sagou, etc., s'extraient de ces plantes. D'après les Indiens, les usages du Cocotier égalent en nombre les jours de l’année, el un poème tamoul en énumère $Soo pour le Rondier (Borassus flabelliformis).

k he a FLEURS ET FRUITS 71

Cette culture commode n’'exigeant pas de grands travaux suffisait à l'indigène, avec les produits qu'il pouvait récolter - spontanément, avant l’arrivée des Hollandais. Ces derniers ont

4 pensé qu'ils pourraient arriver à stimuler l'indolence des 3 douces populations javanaises qui se trouvaient sous leur é domination sans changer leurs mœurs, ni le système de gouà vernement auquel elles étaient habituées. Le sol appartenant D: à l'État au temps des sultans, ils utilisèrent le système des + corvées pour imposer la culture d'un certain nombre de É plantes importantes, comme la Canne à sucre, le Caféier, etc. r. Ce système gouvernemental a été complété par une politique 4 habile qui avait surtout pour principe que, pour bien com- À mander aux indigènes, il fallait savoir leurs langues et con- ; naître leurs mœurs, aussi le gouvernement hollandais a-t-il

imposé à tous ses fonctionnaires la connaissance non seule- E ment du malais, mais même des dialectes de l'ile. Grâce à # un ensemble de sages mesures, un petit nombre d'Européens : a pu gouverner une immense population. Quoique la À Hollande n'ait pas donné la liberté aux Javanais qui se trouj vaient courbés sous ses lois, elle leur a du moins procuré le moyen, en les y contraignant il est vrai, de tirer de leur

À pays les trésors qu'il renfermait. Ce qui semble excuser | cette méthode un peu tyrannique, c'est que grâce à elle * la population s'est accrue dans des proportions tout à

fait extraordinaires depuis le commencement du siècle. On comptait alors à Java environ 3 millions d'habitants. Dès que le régime de la culture forcée a été imposé, on a vu ce | chiffre s'élever, doubler en peu d'années et, à l'heure actuelle, : il y a 2» millions d'habitants dans cette île. L'exubérante E végétation tropicale se charge de nourrir cette fourmilière, … cariln’y a pas de pays au monde où la population soit aussi 4 dense ; et, fait très remarquable, il n'y a pas de mendiants sur È cette lerre féconde, {tandis qu'on en rencontre assez communément à Ceylan. N'oublions pas d'ajouter que, pendant de longues années, la métropole s'est enrichie des produits de cette colonie merveilleuse.

Nous avons insisté un peu sur ces questions parce qu'il nous semble qu'elles sont intimement liées à l'étude de la flore puissante qui s'épanouit sous l'équateur.

La forêt tropicale contribue d'ailleurs à la richesse

de ces pays fécondés par les pluies et les rayons solaires, puisque c'est à son ombre que peul se faire la culture du Caféier, du Cacaoyer et de tant d'autres plantes uülesqu'elle contient en nombre presque indéfini. On ne saurait donc la détruire impunément, Tant qu'elle existe, elle oppose un obstacle pour ainsi dire invincible à l'invasion d'espèces étrangères, et l'on a remarqué qu'à Java, où beaucoup d'espèces élrangères (américaines nolamment) se sont naluralisées, elles ne pénètrent jamais dans l'intérieur de la forêt vierge.

Il est cependant des pays comme le Brésil où cette destrucüion est fréquemment entreprise pour l'exploitation ; pour l'achever, on a l'habitude de livrer aux flammes loutes les parties sèches qui subsistent. Quand une zone de forêt a élé ainsi alleinte par le feu, il lui faut vingt-cinq ans pour se reconstituer : les espèces annuelles se montrent d'abord, mais elles sont bientôt détruites par l'invasion des arbrisseaux, des arbres et des lianes. Il ne semble pas d'ailleurs que la forêt puisse se reconstruire indéfiniment, el après la troisième destruction, selon M. Warming, elle ne se reformerait plus.

Ces dévastations systématiques ne se sont produites que grace à l'intervention de l'homme et surtout de Fhomme civilisé. Partout ailleurs, la forêt vierge s'est maintenue depuis un temps indéfiniment reculé; il ne semble pas y avoir eu (au moins si la géologie actuelle nous permet de résoudre cette question) de cataclysme dans ces régions équatoriales, de sorte que M. Wallace à pu dire que cette flore n'est, pour ainsi dire, que la continuation d'une végétation ininterrompue depuis les premiers âges de la terre.

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