CHAPITRE PREMIER
Tous les voyageurs sont unanimes quandils décrivent l'impression profonde qu'ils ont ressentie en pénétrant la première fois dans la forêt vierge équatoriale. « Quiconque aime les sciences de la nature, dit Darwin (1), éprouve en un jour comme celui-là un plaisir, une joie intense qu'il ne peut plus espérer éprouver à nouveau. » Selon Agassiz, c'est une sensalion comparable aux plus fortes que la nature puisse nous donner : « La première fois qu'on découvre les hautes mon- tagnes, qu'on contemple l'Océan, qu'on aperçoit la végétalion des tropiques dans toute sa vigueur », sont trois dates qui font « époque dans la vie ».
Sur des esprits moins habitués à l'observation des phénomènes naturels, l'exubérance de la flore équatoriale produit des impressions plus puissantes encore qui font souvent naître les associations d'idées les plus étranges. L'illustre voyageur Stanley, en particulier, a noté avec soin les différents états psychologiques par lesquels il passa en parcourant l'immense forêt qu'il a découverte au centre de l'Afrique, qui mesure 1.000 kilomètres de long sur 840 kilomètres de
(1) Cet illustre naturaliste écrit sur son carnet de voyage le 29 février 1832, le jour où il découvre la forêt vierge : « Quelle délicieuse journée ! Mais le terme délicieux est bien trop faible pour exprimer les sentiments du naturaliste qui, pour la première fois, erre dans une forêt brésilienne. L'élégance des herbes, la nouveauté des plantes parasites, la beauté des fleurs, le vert éblouissant du feuillage, mais par-dessus tout la vigueur et l'éclat général de la végélation, me remplissent d'admiration. »
large, qui sélend donc sur une surface égale à celle de la France el de l'Espagne réunies. « Quand je marchais avec la colonne, dit-il, ou que nous nous reposions la nuit, la présence de mes hommes ou le murmure de leurs voix ne portaient guère à comprendre celle poésie de la forêt, nous souffrions trop de la faim ; nous avions pali de misères trop prolongées… Mais si, une fois par hasard, je m'éloignais du bivouac, si les rumeurs n'en arrivaient plus à mes oreilles, j'oubliais un inslant les mille soucis, et notre dénûment el mes déboires ; la majesté de la forêt agissait sur mon âme el rendait le calme à mon esprit. Ma voix relenlissait au milieu du silence, renvoyée par les échos comme par les murs d'une cathédrale. Je me sentais envahir par une influence indéfinissable, presque surnalurelle ; l'absence presque continue de la grande lumière du ciel, les lueurs tamisées du soleil, cela me donnait l'impression d'un autre monde : deux vies élaient en présence, la wie végétale et la vie humaine : lune massive, colossale, paisible el silencieuse et pourtant si solennelle ! [me semblait bizarre que ces deux vies, si semblables parfois, ne pussententrer en communion ; il m'eût paru simple et nalurel qu'un de ces vieux patriarches m'eût adressé la parole... m'eùt demandé avec dédain ce que je venais faire au milieu de cette assemblée des rois de la forêt. »
Les sensations singulières que décrit ainsi Stanley ne sont pas des divagations d'un cerveau affaibli par le jeûne ou les privations, car elles ont été également éprouvées par d’autres voyageurs (1).
(1) Les notes suivantes de M. Marcoy, le voyageur bien connu qui a parcouru l'Amérique du Sud, nous paraissent prises sur le vif: « Un crépuscule verdâtre montrera tous les objets éclairés d'une teinte uniforme. Au lieu des profondeurs ombreuses que le voyageur s’apprêtail à voir et de larges sentiers qu'il parcourait en idée, un inextricable fouillis de feuilles et de branchages, férocement armés de dards, d'épines et de griffes, arrêtera sa marche à chaque pas. Alourdi par les exhalaisons du sol et le suintement perpétuel de tout ce qui végète, l'air dense, humide, chaud, énervant, saturé d'odeurs fétides et de parfums violents réagira sur sa fibre etsur son cerveau. Les êtres et les choses. grossis par une optique singulière, lui apparaîtrontavec je ne sais quoi d'effrayant et de mystérieux dans la ligne et le contour. Le tronc gisant, à demi recouvert par la végétation, lui fera l'effet d'un jaguar énorme accroupi dans l'ombre; dans la liane du Strychnos, il croira voir un python guettant sa proie, et dans les sarmenteuses autant de couleuvres suspendues aux arbres. Qu'un souffle de vent vienne à balancer ces formes végétales et leur donne une apparence de vie, et l'arbre, la
FiG. 1. — La végétation tropicale.
Elles nous permellent d'expliquer lépouvante et l'horreur qu'inspiraient aux légions romaines les forêts de la Gaule et de la Germanie (1) ; elles nous font comprendre l’élat mental du sauvage qui regarde la forêt comme «la demeure des êtres invisibles qui conspirent sans cesse contre les hommes » et qui, dans le bruissement du feuillage, croit « entendre leurs dialogues mystérieux » (2). Ce sont certainement des impressions analogues qu'a dû ressentir l'homme primitif si l'on lient compte de la place considérable qu'oceupe le culte des arbres dans les religions de l'antiquité et si l'on admet avec M. Lang que les «mythes absurdes el anormaux des
races civilisées peuvent s'expliquer comme autant de survi-.
vances d'histoires qui, dans un élat plus ancien de la pensée et de la connaissance, ont semblé toutes naturelles » (3). L'analyse supprime les rapprochements bizarres et les émolions monstrueuses, mais elle laisse place à l'admiration. « La forêt vierge ! Songez donc à toutes les émotions que ce seul mot fait naître dans le cœur d'un botaniste, dit M. Massart qui a si bien décrit la végétation de Java. Et la réalité est incomparablement plus belle que tout ce que peut rêver limagination la plus fertile. Nos langues européennes sont impuis-
liane, la sarmenteuse lui sembleront prêts à rugir, à mordre, à s'élancer sur lui. »
« Au milieu du silence profond, son oreille percevra tout à coup des rumeurs étranges, dont il ne pourra s'expliquer la cause ; des grondements sourds, des frappements bizarres, des grincements, des crépitations retentiront dans les fourrés ; des soupirs faibles, de vagues plaintes, dés gémissements étouffés qu'il sera tenté d'attribuer à des voix humaines, le rempliront d'une vague terreur. Par moment, le détritus amoncelé sous ses pas lui semblera se mouvoir, et les buissons s'écarter comme pour livrer passage à des êtres difformes. »
(1) Lucien décrit notamment la marche des légions à travers une forêt et les Romains tremblants d'y rencontrer le génie du lieu. Les druides avaient leurs temples dans les bois etles Germains y croyaient la divinité toujours présente. Le culte des arbres a longtemps persité en Allemagne et le proverbe populaire y dit que « la forêt écoute toujours et qu'elle a le secret de tous les mystères » (Mannhardl).
(2) Tradition recueillie chez les Niams-Niams au centre de l'Afrique par le voyageur allemand Schweinfurth.
(3) Kohl rapporte quelles sont les idées singulières des Indiens de l'Amérique du Nord. L'espérance d'Otamigan (un des compagnons du
voyageur) était placée en un rocher qui un jour était venu à sa ren-.
contre, s'était incliné, l'avait salué et s’en était retourné. Un autre Indien révérait un Mélèze du Canada « parce qu'il avait entendu une fois un bruissement remarquable dans ses branches ».
santes à exprimer cel enchevêtrement. Elles ne contiennent en effet que les mots qui se rattachent aux choses d'Europe ; et, comparées au moindre taillis des régions équatoriales, les
. forêts européennes les plus touffues paraissent vides et nues.
Au lieu de nos troncs nus, dressés côte à côte sur un sel qui porte quelques misérables herbes, nous nous trouvons devant
un inextricable pêle-mêle de végétaux, remplissant tout les-
pace qui est compris sous la cime des arbres ». On voit d'après cette descriplion qu'il n'y a pas de vides ici, comme dans les sous-bois des forêts d'Europe : c'est là un des premiers caractères de la végétation qui frappe tous les obser-
vateurs. « Ces forêts merveiiléuses de l'Amérique du Sud,
fait remarquer Agassiz, sont tellement denses et tellement emmèêlées de parasites gigantesques qu'elles forment une masse solide et compacte de verdure (1). »
Toutes les places libres sont rapidement envahies par les végétaux les plus divers. Dans son voyage sur les bords de l'Arouhouimi, Stanley a observé des anciens défrichements de pygmées, ces sauvages si étranges qui demeurent cachés dans les profondeurs de la grande sylve africaine. Les clairières délaissées par eux depuis moins d’une année montrent «des merveilles de vie, une fécondité inouïe, une infinité d'espèces poussant avec une vigueur sans pareille ». De cette végétation puissante ne tardent pas à émerger des arbres destinés à devenir géants, car, à l’étatadulte, ils ont de 50 à 6omètreset dressent vers le ciel leurs troncs qui, comme des piliers d'église, forment la charpente fondamentale de la forêt. Au-dessous d'eux, on observe alors un bois nouveau formé par des arbres moins hauts qui abritent à leur ombre une multitude d’arbrisseaux el de plantes herbacées
Entre les hautes colonnes que nous venons de mentionner s'élancent dans toutes les directions des lianes qui pendent comme d'énormes cordes Lordues, qui retombent sur le sol à la surface duquel elles rampent comme des êtres monstrueux, puis « montent le long de nouveaux supports, suspendent d'un arbre à l’autre des guirlandes de verdure et de fleurs, glissent encore une fois dans l'herbe, regrimpent jusque tout
(1) « Il faut s'ouvrir un tunnel à travers ces masses étouffantes, dit
Stanley, tellement mêlées, enchevêtrées, entrelacées que, si le sommet était plan, il semblerait facile de faire roule par-dessus. »
en haut pour passer sur d'autres cimes, el, Lendues comme des cables où pendant mollement en longues franges fleuries, relient l'ensemble des arbres en un tout continu (1) ». D'autres fois les lianes restent plaquées sur les troncs, elles s'enroulent autour d'eux commie des serpents qui marquentleur place dans l'écorce par des sillons profonds, comme si l'arbre avait été éloufTé par la sarmenteuse qui létreignait.
Un autre caractère des plus frappants de la forêt vierge lient à l'existence d'une flore épiphyle dont nous n'avons pas l'idée en Europe, car les Mousses, les Lichens et les Algues que nous observons sur l'écorce de nos vieux arbres ne peuvent pas nous permettre de toncevoir l'importance de ces magnifiques plantes fixées aux branches, aux lianes souvent les plus grèles el aux racines les plus délicates qui pendent partout dans le bois. Ce sont des jardins suspendus, c'est une sorte de forêt aérienne qui est comme greffée sur la première. Celle végélalion épiphyte acquiert quelquefois une très grande puissance, il n'est même pas rare de woir un arbre installé sur un autre et ce dernier, « semble être, dit Agassiz, sous. l'étreinte d'immenses serpents, tant esl grosse la lige des épiphytes (l'auteur dit parasites) qui s'enroulent autour de lui ».
On est tenté d'attribuer à ces plantes aériennes un rôle très nuisible, elles ne sont cependanten réalité que superficiellement accrochées à la plante qui les porte, car elles ne pénètrent pas dans ses tissus : elles ne méritent donc, comme les lianes, que le nom des parasites de l'espace : mais les compéüilions qui s'établissent ainsi entre les divers végétaux pour la prise de possession des places vides n'en constituent pas moins un des aspects des plus intéressants de la lutte pour l'existence. Cependant le combat est bien plus direct et beaucoup plus âpre lorsqu'il s'agit de parasiles véritables qui perforent l'écorce de l'arbre qui leur sert de support pour vivre à ses dépens. Il se produit ainsi surla couronne de la forêt une flore très importante que l’on peut être amené, au premier aspect, à confondre avec la précédente, mais quis'en distingue complètement, car les conditions de vie de ces deux types de végétation sont tout à fait différentes.
(1) M. Massart.
LS
Les parasites ne s'installent d'ailleurs pas seulement sur les
FiG. 2 à 5, — 1, Aspect d'un coin de forèt vierge : à gauche une Fougère arborescente ; à droite plusieurs fleurs de Rafflesia, espèce parasite dont les fleurs atteignent souvent: mètre de diamètre. — 2. Bourgeon floral d'un Rafflesia avec la racine de la plante qui lui sert d'hôte. — 3. Pourgeon à moitié ouvert. —/. Fleur énorme épa= nouie de la même plante.
hautes branches des arbres, on peut les rencontrer sur le sol : elles se nourrissent alors aux dépens des sucs qu'elles puisent
dans les racines voisines. Végélant dans la partie basse el obscure de la forêl, ces plantes sont décolorées, leurs fleurs deviennenténormes(/ig.2à5), leuraspect est tout à fait étrange el rappelle celui des Champignons. Elles constituent une des grandes curiosités de la végétation tropicale. À côlé d'elles, on remarque quelques herbes grêles, également dépourvues de toute leinte verte, souvent blanches, quelquefois brillamment colorées en rouge vif, bleu ou jaune : ce sont des êtres chétifs qui ont pâti dans la lutte pour la vie el qui se sont dégradés par suite des conditions misérables dans lesquelles ils végèlent. Dans beaucoup de pays, leurs teintes singulières ont frappé les indigènes qui les désignent quelquefois sous le nom de « barbe du diable ». Ces plantes, que l'on appelle saprophyles, ne pouvant se nourrir aux dépens de l'acide carbonique de l'air puisqu'elles n'ont pas de malière verte dans leurs tissus, ont été obligées de chercher dans les détritus du sol, dans les feuilles pourrissantes, dans les brindilles en décomposition les aliments qui leur sont nécessaires ; celle nutrition ne pouvait manquer d'avoir des conséquences pour la structure, et l'organisation de ces êtres porte la trace indélébile des effets de leur mode de vie si étrange.
La forêt vierge est, on le voit, un véritable champ de bataille où les plus puissamment armés en apparence ne sont pas loujours ceux qui survivent : l'arbre le plus gigantesque pourra être élouffé par les lianes qui s'enrouleront autour de lui, il sera rongé par les parasites qui l'épuiseront, tandis que la plante saprophyte grêle réussira parfaitement dans une région qui ne peut être habitée que par elle. L'important pour le végétal est de bien s'adapter aux conditions qu'il doit rencontrer dans le cours de son développement. Une particularité de structure en apparence infime assure souvent à une espèce une supériorité marquée sur les voisines : et c'est seulement un examen attentif qui apprend pourquoi la première survit el les secondes sont détruites. Une preuve établissant le bien fondé de la remarque précédente peut être fournie par l'étude des plantes qui hébergent des fourmis. Le rôle de ces insectes est considérable dans les régions tropicales ; partout, dit Stanley, on y observe de « malfaisantes colonnes d'industrieuses fourmis montant ou descendant sur
les troncs, parmi les vallées et les chaînes de montagnes que leur présentent les rides de l'écorce » (1), partout on assiste à
des combats entre des représentants de groupes différents.
Quelques-unes de ces fourmis émigrent, el, quand l'homme rencontre l'avant-garde de leur armée, il doit s'enfuir au plus vite. On conçoit d'après cela que les végétaux aient à redouter la présence de certaines espèces qui dévastent souvent des
régions entières en coupant les feuilles de toutes les plantes
qu'elles rencontrent. Quand ces fléaux de la flore existent en un point, on est tout étonné de voir certains arbres subsister au milieu d'un canton désolé : cette anomalie s'explique, car, lorsqu'on examine ces plantes, on constate qu'elles donnent asile à une espèce particulière de fourmi qui se charge de leur défense. Dès que les ennemis sont signalés, la tribu protectrice entière sort de ses nids, la lutte s'engage et les coupeuses de feuilles, ces insectes dévastateurs de la végétation tropicale, sont immédiatement repoussées. Cet exemple nous permet dedécouvrir un de ces liens cachés qui unissent souvent entre eux les êtres les plus éloignés.
Certains organismes paraissent voués à une mort inévitable parce qu'ils sont mal accommodés aux conditions de la vie continentale ; aussi ne peuvent-ils survivre qu'en émigrant sur des régions dédaignées de leurs adversaires. Ces espèces acquièrent alors fréquemment sur les territoires littoraux qu'elles ont conquis une supériorité manifeste visà-vis de leurs concurrents de l'intérieur des terres et donnent naissance à des flores spéciales qui ne se rencontrent que près de la mer. C'est ce qui arrive notamment pour les plages vaseuses qui se trouvent à l'embouchure des fleuves et sur le bord des continents et des îles où se développe la Mangrove, végélation formée par ces Palétuviers que les flots de la mer viennent battre à chaque marée et partiellement submerger.
Si l’on explore toutes les régions équatoriales, on constate avec étonnement que la flore de la Mangrove s'y retrouve avecdes caractères identiques, car presque partout s'observent
(1) Stanley ajoute : « Posez seulement la main sur un arbre, couchez-vous sur le sol, touchez une branche tombée, et vous comprendrez l’activité dévorante, la furie venimeuse qui animent ces minuscules peuplades, » — « Il ne faut ni s'asseoir, ni se reposer sur ce sol où pullule la vie. »
1! LA NATURE TROPICALE les mêmes espèces, el ceci est aussi vrai pour les continents que pour les îles perdues au milieu de l'Océan, à d'énormes distances des autres terres, Nous aurons à rechercher par quels procédés se fait cette propagation de la végétation à travers les mers. Celle étude nous äamènera à examiner la constitution de la flore inlérieure des iles el nous verrons quels problèmes intéressants se posent à ce sujel. Depuis que la théorie de l'évolution a complètement renouvelé les sciences de la nature, la connaissance de la flore et de la faune des îles éclaire d'une vive lueur lhistoire de la lerre. Quand nous trouvons, par exemple, dans une île comme Madagascar ou l'Australie, des êtres qui n'existent plus ailleurs aujourd'hui à la surface du globe, mais qui ont vécu autrefois en Europe (1), nous pouvons nous demander à quoi tient celle singulière distribution géographique dans le temps et dans Fespace; au premier abord, le problème qui se pose ainsi paraît insoluble, mais si cesêtres sont incapables de passer la mer, nous devons en conclure, en nous appuyant sur le transformisme, qu'il y a eu autrefois des ponts entre ces îles el les continents. Ce sont là, comme on le voit, des conséquences d’une certaine portée que nous pouvons déduire avec quelque confiance maintenant que nous savons que la métamorphose des êtres est fondée sur des preuves qui peuvent, au moins dans un cas, être considérées comme directes (2). La surface de notre globe a donc éprouvé de grands changements dans les temps passés. Les géologues modernes tendent. à la suite d'un illustre savant viennois, M. Süss, à revenir aux anciennes hypothèses des calaclysmes terrestres auxquelles, depuis Lyell, on avait substitué la théorie des changements lents de l'écorce terrestre. A certaines époques, d'après ces nouvelles conceptions, de vastes étendues de la croûte du globe se seraient effondrées et, parmi les phénomènes de cet ordre que la science considère comme très vraisemblables, on peut citer l'affaissement d'un continent qui aurait existé au nord de l'Atlantique.
Il semble que l'humanité ait conservé le souvenir du dernier
1) Les Marsupiaux d'Australie, par exemple, ou les Lémuriens de Madagascar.
(o) Costantin, les Végétaux et les Milieux cosmiques, p. 83 à 89 (Bibl. nternat. 1898, F. Alcan, édil
LES PREMIÈRES SENSATIONS EN FORÈT VIERGE 19 de ces bouleversements terrestres, et M. Süss, en étudiant les traditions qui se rapportent au déluge chez les différents peuples, est arrivé à cette conviction. Cette manière de voir paraît d’ailleurs en accord avec les faits singuliers que nous avons cherché à mettre en lumière à la fin de ce livre relativement à l'existence d'un culte primitif d'où seraient sorties toutes ïes religions anciennes, culte dans lequel les arbres jouaient un rôle aussi important que les animaux el qui était fondé sur cette idée primordiale que le Poulpe élail l'ancétre de l'homme.
L'énumération que nous venons de faire de loutes les questions qui se posent successivement à l'esprit lorsqu'on étudie la végétation équatoriale marque les grands traits du plan que nous suivrons dans cel ouvrage. Nous examinerons d'abord la constitution de la forêt dont la végétation arborescente nous révélera la structure fondamentale. L'étude des lianes, des épiphytes, des parasites, des saprophytes, des plantes à fourmis, nous apprendra ensuite comment, à l'ombre de la forêt puissante, la vie végétale a puilulé et s'est modifiée. L'exposé des caractères des plantes du littoral nous amènera à considérer la flore des îles, el c'est ainsi que nous serons conduits à aborder l'examen des questions que nous venons d'indiquer en terminant.
Il va de soi que notre intention n'est pas de faire une descriplion qui serait bien vite fastidieuse de l'immense végétation tropicale. Nous nous efforcerons seulement, à propos de l'étude de chaque groupe de plantes, de mettre en évidence le rôle des facteurs cosmiques qui ont présidé à son évolution ; nous chercherons par conséquent, derrière le spectacle changeant des phénomènes, à déterminer les lois qui règlent leur apparilion sur la scène du monde.
Chemin faisant, nous tâcherons de montrer, par quelques exemples, que l'intérêt de nos recherches n’est pas seulement spéculatif, car la connaissance approfondie dela vie tropicale va s'imposer de plus en plus aux nations civilisées. Quand
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A l'occasion s'en présentera, nous rappellerons quels magni-
fiques résultats ont élé oblenus dans certains pays tropicaux par l'application de nouvelles méthodes résultant des études entreprises sur la flore des régions chaudes, données nouvelles à dont les nations colonisatrices doivent lenir grand comple. Le nom de Java reviendra, à ce propos, plusieurs fois s À notre plume, cela se conçoit, car le gouvernement hollandais a été inilialeur dans celle voie : il a compris le premier es immenses services que peul rendre un institut botanique tro- | pical, surtout quand on le dote d'une manière royale et qu on met à sa lêle un homme éminent, Espérons que ce gouvernement trouvera des imilateurs intelligents et que dans lave: nir on ne dira plus comme maintenant que le jardin botaniq l de Buitenzorg est unique au monde.