CHAPITRE XIX
Par l'étude des plantes saprophyles, nous avons acquis une idée nouvelle pour nous et (rès intéressante, celle de la symbiose. Les êtres symbiotiques, qui se réunissent entre eux pour faire une associalion à bénéfice réciproque, sont souvent très différents l'un de l'autre: dans le cas des plantes saprophytes qui vient de nous occuper, nous avons vu qu'il s'agissait d'un Champignon et d'une espèce phanérogame ; on connaît d’autres types de consortium : les Lichens, par exemple, qui sont une association d'une Algue et d’un Champignon. C'est même par l'étude approfondie de ces derniers végétaux que l'idée de symbiose à pu obtenir droit de cité dans la science. Ces Lichens, qui sont si communs dans nos pays, se retrouvent sous les tropiques et ils y présentent des caractères analogues à ceux que nous leur connaissons dans nos contrées (un):
Les êtres qui se réunissent deux à deux pour se rendre de mutuels services peuvent être quelquefois plus différents encore, car on peut être tenté de rapprocher des phénomènes de symbiose les faits mis en évidence par M. Schimper établissant l'existence de liens inattendus entre certains arbres
a) Le groupe des Cora,que l'on observe au Brésil,est particulièrement intéressant parce que le Champignon qui se réunit à l'Algue est un Basidiomycète.
Les recherches récentes de M. Moeller et de M. Hariot sur ces plantes ont montré qu'elles sont susceptibles de présenter des variations si grandes que les premiers auteurs qui les avaient observées avaient été conduits à en faire plusieurs genres distincts, bien que ce füt toujours le même être.
et quelques espèces de fourmis. I y a déjà longtemps que Darwin a montré, dans une remarque pleine d'humour, les rapports imprévus qui pouvaient exister entre les Trèfles d'une contrée et les animaux qui la peuplent (1), mais les faits que nous avons à rapporter indiquent des rapports beaucoup plus étroits entre deux catégories d'êtres vivants aussi différents.
Les fourmis, nous avons déjà eu l'occasion de le dire, jouent un rôle considérable dans les régions tropicales, les récits des voyageurs concordent Lout à fait sur ce point (2. Dans cerlaines contrées, on rencontre des fourmis voyageuses (comme l'£ctlon hamata et VE. drepanophora) qui se déplacent en troupe ; quand leur avant-garde arrive, tout fuit, et les Indiens, qui connaissent les dangers auxquels ils vont être exposés, s'échappent au plus vite. Stanley à eu l'occasion, dans son voyage à travers la grande forêt africaine, de rencontrer un essaim de fourmis analogues el sa troupe en à grandement souffert.
D'autres espèces s’atlaquent surtout à la végétalion et il est divers districts du Brésil où la culture d'un certain nombre de plantes, comme FOranger, le Grenadier, les Rosiers, le Mango, le Chou, le Caféier, est rendue impossible par suite de la présence de ces animaux redoutables. Les dégâts qu'ils causent s'expliquent aisément quand on observe pendant quelques minutes ces intelligents insectes : on les voit couper en très peu de temps avec leurs mandibules des fragments de feuilles, des pélioles, puis transporter le fardeau ainsi isolé vers leur nid ; ils s'acheminent les uns à la suite des autres, extrêmement affairés vers le point où s'accumulent les matérlaux qu'ils ont ainsi ramassés.
Les plantes de cullure que nous venons de mentionner plus haut, que ces infimes animaux saccagent ainsi d’une si belle manière, sont des espèces de l'ancien continent qui n’ont jamais élé en présence d'un ennemi aussi redoutable : évidemment si
(1) La fécondation des Trèfles ne s'opère pas sans l'intervention des Bourdons ; ceux-ci peuvent être poursuivis par les Surmulots qui cherchent leurs nids ; ces derniers sont chassés par les Chats, de sorte, dit Darwin, que la fécondation des Trèfles peut dépendre des Chats qui existent dans une région.
(>) Voyez ce que dit Slanley sur ce point (p. 13,
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de telles espèces végétales S'introduisaient spontanément dans les régions du Brésil où dominent ces fourmis, ces plantes disparaîtraient rapidement. Mais les végélaux étrangers ne sont pas seuls alleints, un cerlain nombre de types indigènes ne sont pas épargnés comme les Caladium, les Cassia neglecta, elc. La lulte contre les coupeuses de feuilles (Atka histriæ) est donc un des problèmes importants pour l'établissement de la végélalion dans ces contrées tropicales et on s'explique que le gouvernement brésilien ait fait des lois pour … ordonner la destruction de ces animaux, mais l'efficacité des moyens coercilifs employés jusqu'ici demeure extrêmement douteuse (1).
L'importance des ravages dus à ces fourmis est telle que l'attention des observateurs est inévitablement atlirée sur les plantes qui résistent à ce fléau. Les unes sont épargnées probablement parce qu'elles contiennent des sucs nuisibles (Solanées), ou des huiles éthérées, ou des principes aromatiques qui déplaisent aux insectes ; les autres résistent à l'invasion paree que cerlains types de fourmis se chargent de prendre leur défense. Ce sont ces animaux protecteurs des arbres qui méritent d'être cités comme vivant en symbiose ou en commensalisme avec les végétaux qui les hébergent.
C'est, en effet, à l'intérieur de l'arbre que se. trouve le nid
1) On peut se demander ce que peuvent bien faire les coupeuses 7 de feuilles, dont nous venons de parler, des organes foliaires qu'elles découpent en si grand nombre. M. Moeller, dans une étude approfondie très curieuse,a montré que chaque fourmi,en arrivant au nid, triture la feuille et la transforme en une petite boulette qui est placée à côté de boulettes semblables quiontété faites par d'autres ouvrières.Cesinsectes élèvent ainsi des espèces de murs qui, en réalité, sont des meules à - Champignons. Par des expériences très ingénieuses, M. Moeller a mon * tré que les fourmis se nourrissent exclusivement de cette matière fongique, les feuilles ne servant que de substratum pour la fabrication des meules. Les coupeuses de feuilles méritent, à plus juste raison encore, le nom de fourmis-champignonnistes : elles exercent celle profession avec un art merveilleux et c'est un art difficile, car l’homme
lui-même est loin d'y être passé maitre. C'est d’ailleurs toujours la 1 même espèce de Champignon que l'on trouve dans les nids d'une même F espèce, et cette culture s'effectue avec une pureté très frappante, car + les maladies qui envahissent si souvent les cultures de nos cullivateurs … parisiens sont évitées. Le Champignon, qui est cultivé par une espèce À de fourmi, donné en nourriture à des animaux d'une autre espèce
n' au
cultivant également des Champignons, ne lui inspire que la plus pro fonde répulsion et on voit ces insectes préférer mourir de faim AL que de s’en nourrir.
de ces curieux insectes. Les diverses espèces de fourmis font
leurs nids dans les endroits les plus divers. Vient-on à en
observer quelques-unes, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'elles
se dirigent vers un orifice situé à la surface du sol par lequel elles pénètrent dans un labyrinthe souterrain qui atteint quelquefois de très grandes dimensions ; c'est ce qui arrive en par-
ticulier pour FAtta cephaloles. D'autres espèces font leur
demeure sur les arbres ; c'est ainsi que dans la province de Canton, en Chine, les Orangers en culture sont protégés conlre l'invasion de certains insectes par des nids de fourmis ; et, pour rendre la présence de ces insectes plus efficace, les arbustes sont réunis les uns aux autres par des Bambous. Au Brésil, limmunité que présentent certains arbres contre les fourmis coupeuses de feuilles tient à la présence, dans la région médullaire de leur tige, de fourmis protectrices, il en est ainsi notamment pour les Cecropta et pour l'Acacia sphæ-
, rocephal«.
Il v a longtemps que l’on a constaté la présence constante
[4 O SJ de ces insectes (1) dans les tiges creuses du Cecropia palmata \ [æ) ,
mais c'est le naturaliste américain Belt qui, en 1874, a émis le
premier l'idée qu'ils pouvaient être utiles aux plantes qui leur servaient d'hôte. Le Cecropia est une Urticacée de la tribu des Conocéphalées qui se présente comme un arbre élevé (fig. 12h, 1, p. 233) sé dressant souvent sur des racines échasses ; comme beaucoup d'espèces arborescentes tropicales, il ne se ramifie que supérieurement et ses branches sont dis-
osées en candélabre. Si l’on vient à secouer une de ces plantes ?
une armée de fourmis fait immédiatement son apparition sur
loute sa surface ; ces animaux sortent ainsi en un instant par une multitude de petits orifices qui constituent autant de portes établissant la communication entre leur demeure médullaire et le monde extérieur. D'après Fritz Müller, dans la province de Santa Catherina, au Brésil, c’est toujours une seule et même espèce d'insecte que l'on observe sur une espèce déterminée d'arbre. Sur le Cecropia adenopus, par exemple, c'est lAzleca instabilis : on ne rencontre d’ailleurs jamais cet animal en d’autres stations.
Lorsqu'une femelle de cette espèce de la gent fourmi à été
(1) C'est le botaniste Ray qui, en 1688, a noté le premier ce fait.
vs
lfécondée, elle cherche une demeure pour y déposer sa progéniture. Elle s'attaque alors à un entre-nœud de l'arbre dont elle perfore l'écorce, elle pénètre ainsi dans une chambre assez vaste où elle dépose ses œufs ; mais la porte qu'elle s'est ouverte ne larde pas à se fermer, car les lissus endommagés par les mâchoires de l'insecte sont demeurés vivants, ils prolifèrent, ce qui amène bientôt l'obstruction de l'orifice. Les issus jeunes el gorgés de sucs qui se produisent ainsi constituent une nourriture immédiatement trouvée pour la mère etelle s'en contente jusqu'au moment où ses descendants peuvent la nourrir autrement (1). Dès que les œufs sont éclos, les ouvrières ainsi formées percent de nouveaux orifices pour aller chercher à l'extérieur d'autres aliments.
Si on suit les insectes dans leurs mouvements, on les voit aller de la porte des loges vers le sol ou de ce même point vers le haut de la tige et les feuilles. C’est sur ces dernières qu'ils trouvent, en effet, la nourriture dont ils ont besoin. À la base du pétiole de chaque feuille, il existe une surface de quelques centimètres carrés portant de petits corpuscules en forme de poires ou d'œufs. A la moindre secousse, ces corpuscules tombent, aussi les fourmis ouvrières s'en emparent-elles aisément et on les voit transporter leur fardeau que l’on prendrait d'abord pour un œuf d’insecte. Ces petites masses, que M. Schimper désigne sous le nom de « corpuseules de Müller » (/ig. 126, 3), sont encon linuité à l'origme avec l'épiderme de la feuille et leur parenchyme est gorgé de matières protéiques etoléagineuses. On conçoit, d'après cela, que ces pelits corps constituent un aliment précieux pour les fourmis qui n'en réclament pas d'autre, de sorte que l'arbre fournit à ces animaux le « vivre et le couvert ».
Dans ces conditions, on s'explique aisément qu'une plante aussi utile soit défendue par ces Azleca avec la plus grande énergie contre les ennemis qui en veulent à l'arbre. Dès que la moindre colonne de fourmis coupeuses de feuilles est signalée, un branle-bas de combat est donné, l'armée entière
(1) Si la mère a été tuée dans une loge, par exemple par des Ichneumons, le tissu de cicatrisation prolifère beaucoup et une sorte de masse bourgeonnante, rappelant un Chou-fleur, s'observe dans la loge. De sorte que, de la constitution du bouchon d'entrée, on peut déduire si l'animal qui occupe la loge est vivant ou mort.