‹ La nature tropicaleChapitre 56 sur 113 · MER · texte numérisé non relu

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nous fait entrevoir une des origines mulüples des caractères des êtres dont nous ne comprenons pas la signification. On objecte souvent à la théorie de l'évolution que toutes les particularités de l'organisation des plantes el des animaux devraient être explicables par des adaptations: or il y a une infinité de caractères morphologiques ou anatomiques dont nous ne concevons pas lFexplicalion. Le cas précédent nous parail très propre à lever cette objection. Imaginons que, dans le cours de son histoire, le Cecropia lrouve le moyen de se protéger par un autre procédé contre les coupeuses de feuilles — parce qu'une variété se mellra à produire des huiles élthérées, par exemple, — les Azleca disparaîtront, mais la dépression héréditaire de chaque entre-nœud, l'énigme morphologique, n'en subsistera pas moins. N'est-ce pas ainsi d'ailleurs que s'explique la présence de Lous les organes rudimenlaires ?

Certes, nous reconnaissons que la théorie donnée par M. Schimper de l'énigme précédente est hypothétique, mais elle présente à nos yeux une immense supériorité sur un autre mode d'exposition des caractères des végétaux qui consisterail à les décrire sans essayer de les expliquer. D'ailleurs la conception de ce savant s'appuie sur une observation très intéressante : les dépressions que nous venons de mentionner s'observent sur le Cecropia adenopus et pellata, qui ont des fourmis protectrices ; elles manquent, au contraire, sur le Cecropia du Corcovado, qui, grâce à son écorce cireuse, n'a pas de protecteurs perce qu'il manque d'ennemis (1).

Le second caractère des Cecropia, qui semble s'être procressivement différencié dans le cours des siècles afin d'attirer de plus en plus sûrement les fourmis, est celui qui est tiré de la présence des corpuscules de Müller décrits plus haut. On n'est pas habitué à voir une plante fabriquer des réserves protéiques dont elle ne se sert pas, c'est ce qui a lieu cependant pour les corpuscules précédents, car ce sont des organes sacrifiés. Mais, s'ils sont perdus en apparence pour l'arbre, comme ils sont indispensables à l'insecte, en fait, le végétal üire un bénéfice incontestable de la formation de ces petits organes nourriciers.

1) Dans ce cas, l'anneau des faisceaux est complet, sans interrup- Lion.

Évidemment l'idée qu'une plante s'est modifiée pour créer une nourrilure à une fourmi semble, à priori, inadmissible ; mais 1l se peut que les corpuscules de Müller dérivent d'organes plus rudimentaires,qui avaient autrefois une fonction pour la feuille: ultérieurement la sélection a pu s'opérer surtout de facon à favoriser leur accroissement et aussi de manière à les rendre alimentaires pour les insectes (1

Deux remarques importantes semblent indiquer que l'hypothèse que nous venons de mentionner n'est pas le produit d’une imagination par trop créatrice. D'une part, chez le Cecropia du Corcovado quin'a pas d'Azleca, il n'y a pas de corpuscule : d'autre part, des corpuscules très analogues aux précédents ont été découverts par M. Bell à l'extrémité des folioles de l’'Acacia sphærocephala, plante qui, comme les Cecropia, est protégée contre l'invasion des coupeuses de feuilles par la présence de fourmis qui élisent domicile dans les cavités dont sont creusées ses stipules épineuses (/ig. 125 et 127, p. 233).

Les deux arguments que nous fournit ainsi l'anatomie comparée ne manqueront pas de frapper ceux qui savent combien cette méthode donne souvent des renseignements exacts el sugoestifs (2.

Nous ne dissimulerons pas, en terminant cette étude, que des considérations telles que celles que nous venons d'exposer ne doivent être employées qu'avec la plus grande prudence. Beaucoup d'auteurs ont imaginé, souvent sans arguments sérieux,des hens entre les animaux et les plantes : Fhypothèse de MM. Belt, Beccarini, Delpino, etc., d'après laquelle les neclures extra-nupliaux constituent un appâl qui aurait été surtout créé pour atürerles fourmis ne paraît pas avoir de fondement admissible. Certains auteurs ont prétendu que c'était afin de détourner l'attention de ces animaux des nectaires de

1) Dans le cas du Figuier, il y a des races qui sont différenciées afin de fournir une nourriture aux diverses générations successives du Blastophaga (voir la page 64).

(2) Il semble bien que les indigènes du Brésil aient compris que les Cecropia étaient des plantes très étranges. Ils s'en servaient pour obtenir du feu, par le même procédé d'ailleurs (des aranis) qu'employaient les Indiens et Lous les peuples primitifs (Kuhn, en faisant tourner un bâton dans le trou d'un autre morceau de bois (Baillon). Etant donné le caractère sacré attribué au feu, il n'est pas invraisemblable d'admettre que la plante précédente ait été adorée au Brésil.

la fleur que les organes foliaires analogues avaient été différenciés., M. Prunel à fait justice de celle conception, car, au moins pour le Tecoma, les procédés décrits par Delpino pour protéger les sues de la fleur ne sont nullement efficaces.

[ y aurait lieu cependant d'étudier d'une manière attentive un certain nombre de fails intéressants de géographie botanique qui s'expliqueront peut-être grâce à l'intervention de certains insectes. L'étude de la flore des îles est très insltructive à cel égard, car les animaux qui y croissent sont souvent aussi spéciaux que les plantes qui y vivent, e’esl un fait sur lequel M. Wallace a déjà insisté. La pauvreté de Tahiti en insectes fait entrevoir pourquoi dans cel archipel il y a surtout des Fougères ; les insectes intervenant, en effet, d'une manière prépondérante pour permettre Ia fécondation des plantes à fleurs, s'ils viennent à manquer, les Phanérogames doivent être nécessairement en petit nombre. Il y aurait à rechercher également pourquoi dans l’archipel des Galapagos les fleurs ont une petite taille el sont de couleur verte.

Les insectes ne sont pas les seuls animaux qui contribuent à la fécondation des plantes, dans la flore américaine des tropiques les jolis pelits oiseaux que l’on appelle des colibris voltigent en bourdonnant au voisinage des fleurs pour y puiser le jus sucré qui s'y trouve, et pour se nourrir aussi des insec-

tes qui y affluent; en visitant ainsi les corolles, ils contribuent

à porter le pollen d’une plante sur les stigmates des fleurs voisines ; aussi ces élégants oiseaux-mouches jouent-ils un rôle important qui ne doit pas être négligé quand on veut comprendre la végétation de certaines régions. Les différences qui existent notamment entre les îles Juan-Fernandez et les îles de l'Océanie, comparables comme climat, seraient, d’après M. Schimper, en grande partie attribuables à l'intervention de ces charmants animaux.

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