‹ La nature tropicaleChapitre 61 sur 113 · EST · texte numérisé non relu

EST

prospéré, elle a envahi des espaces immenses et rien ne paraissait devoir arrêter son extension ; mais, à un moment donné.

le climat à changé, l'aire continue s'est disjointe, puis les

lambeaux qui en ont subsisté se sont rétrécis. quelquefois l'espèce a disparu complètement: dans d'autres cas, elle n a persisté qu'en un point. Ces considérations nous font comprendre comment nous pouvons trouver aujourd'hui, dansune ile comme Juan-Fernandez, des espèces d'origine américaine qui n'existent plus que sur cette terre isolée et qui ont complètement disparu du continent américain.

L'étude de la flore des îles a donc un grand intérêt, en ce sens qu elle nous fournit souvent des matériaux précieux pour l'histoire de notre globe ; ellenous fait découvrir des témoins des Lemps anciens, elle nous permet de ressusciter, pour ainsi dire, l’aspect des continents aux périodes les plus lointaines du passé.

On conçoit, d’après cela, qu’un naturaliste comme Darwin — quiétait parli, en 1831, à bord du Beagle, avec la croyance à la fixité des espèces, mais qui cherchait à comprendre les faits qu'il observait, — se trouvant amené au cours de son voyage à étudier la faune et la flore d'un archipel, ait été fortement frappé par les remarques singulières qu'il faisait pendant son exploralion. La date du 13 septembre 1835, jour où il arriva aux Galapagos, — groupe d'iles se trouvant dans l'océan Pacifique, à 600 milles de la côte de l'Équateur,— mérite d'être conservée dans les annales de la science, car c'est pendant son séjour dans ces petits îlots désormais célèbres que germèrent dans son esprit des idées qui ont puissamment contribué au progrès de la pensée humaine.

Il nola, comme on l’a fait depuis pour un certain nombre d'autres archipels, que les espèces endémiques des Galapagos avaient un caractère américain. Cette remarque s'appliquait, par exemple, à un gecko (Phyllodactylus galapagensis) appartenant à la famille des Iguanidées, groupe qui est exclusivement américain ; une constatation semblable était également vraie pour les Amblyrhynchus, Lézards dont Darwin observa deux espèces endémiques. Par quels procédés ces animaux

élaient-ils parvenus dans ces îles? C'est ce qu'il ne savait dire. Par moment il pensait qu’ils avaient « été créés au centre de l'archipel » ; d’autres fois sa pensée se reportait vers l'époque

- secondaire, « alors que les Lézards, les uns herbivores, les

COSTANTIN. — La Nat. trop. 17

autres carnivores, dont les dimensions ne peuvent se comparer qu'à celles de nos baleines actuelles, habitaient en quantité innombrable et la terre el la mer ». Peu à peu naissait dans son esprit l'idée que les êtres qui peuplent actuellement ces contrées avaient pu dériver d'animaux très différents. Cette opinion pouvait d'ailleurs servir à comprendre une autre série de phénomènes bien curieux se rapportant aux variations des représentants d'un même genre à l'intérieur d'un même archipel. Dans ce cas, une hypothèse paraissait s'imposer d'après laquelle diverses espèces stables dérivaient les unes des autres ou d'un type primiüf qui se serait installé à l'orisine dans toutes les îles et qui y aurait varié dans des directions différentes depuis l'époque de son installation.

Des variations de cet ordre, également suggestives, se retrouvent dans l'archipel de Juan-Fernandez. Il y a un parallélisme curieux entre les espèces de deux de ses iles, Masalierra et Masafuera ; on v trouve:

Masalierra Masafuera Dendroseris micrantha Dendroseris gigantea Wahlenbergia Berteroï Wabhlenbergia tuberosa Eryngium bupleuroides Eryngium sarcophyllum Urtica glumerulæflora Urtica Masafueræ

On est conduit à admettre que, lorsqu'une de ces espèces se différenciait dans une île par transformation d’un Lype primiüf, la forme correspondante se caractérisait de la même manière dans le second îlot. Une telle étude fournit donc des arguments sérieux en faveur de la théorie de l'évolution, eton comprend que de pareils faits aient pu contribuer à modifier les conceptions de Darwin.

Parmi les espèces qui se rencontrent dans un groupe d'îles, il peut arriver que plusieurs d’entre elles n'aient d'affinité avec aucune des plantes qui habitent le continent le plus voisin. Dans le cas de Juan-Fernandez; à côté d'une immense majorité de formes à facies américain, on trouve quelques végétaux comme le Santalum Fernandezianum qui appartient à un genre qui n’a pas de représentants dans le Nouveau Monde et dont les espèces ne se rencontrent qu'en Polynésie et en Asie (1).

1) Le Coprosma trifoliala, hé à des espèces dela Nouvelle-Zélande et du Pacifique, et le Dicksonia Berleroana, très voisin d'une autre espèce du même genre des iles Fijii.

TANX

FiG. 140 à 142. — Dendroseris, Composée arborescente. 1. port : 2, Ccapitule à une plus forte échelle ; 3, flenr isolée. .

Il va de soi que les espèces endémiques correspondent à une origine moins ancienne, en général, que les genres spéciaux à une île et ceux-ci sont d'ordinaire plus récents que les familles qui n'ont pas d'autres représentants sur le globe,

Celle manière de voir est le plus souvent justifiée par l'élude des genres spéciaux aux flores insulaires, Parmi les wenres de Composées si remarquables qui sont les représen- Lants non encore détruits de la flore de Sainte-Hélène, on peut citer les Commidendron et les Melanodendron : si l'on cherche quelles sontles affinités de ces deux types génériques, on n'en découvre qu'avec les Diplostephium des Andes et les Olearia d'Australie. On entrevoit, d’après cela, quelle doit être l’antiquité d'un pareil groupe, aujourd'hui si restreint sur le globe, el qui a pu avoir autrefois une immense extension,

De pareilles parentés extrêmement éloignées et multiples se retrouvent pour diverses espèces des îles Sandwich dont larchipel se trouve à une plus grande distance des continents que Sainte-Hélène. Cette dernière île est à 1.700 kilomètres de l'Afrique et à 2.800 kilomètres de l'Amérique ; le groupe des Sandwich est à 3.790 kilomètres de la côte américaine. Ce qui frappe d’abord, quand on étudie les résultats des recherches de M. Hildebrand sur la flore de ces dernières îles, c’est son extrême richesse comparée à la faible superficie des terres sur lesquelles on l’observe. Il y a 854 espèces à fleurs el 155 Fougères ; la Nouvelle-Zélande, qui a une aire vingt fois plus grande, ne contient que 955 Phanérogames. La grande proportion des Fougères que nous venons d'indiquer se conçoit aisément, car ce sont les végétaux les plus aptes à s'installer à des distances immenses de toute grande terre. On pourrait s'attendre à constater une richesse aussi grande en Orchidées dont les graines sont aussi d'une extrême ténuité, cependant les espèces de ce groupe sont très peu nombreuses ; ce dernier résultat tient vraisemblablement à la pauvreté de la faune entomologique. Il ne suffit pas, en effet, pour le succès des types de la famille des Orchidées, que les graines soïent transportées, il faut encore que la fécondation des fleurs puisse s'opérer et la présence d'insectes nombreux et variés. est nécessaire pour atteindre ce but.

Les Composées sont, après les Fougères, le groupe le plus riche en espèces el en genres endémiques : il y a 9 genres spé-

ciaux parmi lesquels on peut citer les Lipochæla, qui ne sont connus qu'aux Galapagos, les Trematolobium, alliés à des espèces de l'Amérique du Sud et de l'Australie, ete. Nous avons eu l'occasion de dire ailleurs combien la flore de ces îles est riche en plantes arborescentes. Avec les Composées arborescentes, les Lobéliacées sont les arbres prédominants dans

4 celle région, et c'est vraisemblablement grâce aux parti- : ; larités d'organisation qui facilitent le transport des semences 54 par le vent ou les oiseaux que ces deux familles doivent leur = prépondérance : les Composées ayant des graines à aigrettes, “4 les Lobéliacées étant ordinairement pourvues de baies. à L'étude de la flore des îles donne, comme on le voit, des & renseignements intéressants sur l'antiquité des types d’un pays, % sur l'aire de distribution de certains groupes dans le passé et enfin sur les mécanismes qui ont favorisé autrefois etqui facili- | lent encore aujourd'hui les disséminations à d'énormes dis- 4 lances. Mais si, justement grâce à cette puissance d'expansion, l'étude des végétaux fournit les moyens d'aborder et derésoudre diverses questions de cet ordre, elle ne permet pas de découvrir les lois qui ont pu présider à la déformation des continents aussi bien que parles recherches sur la distribution des animaux dont les migrations s'opèrent difficilement. Dans toutes les iles que nous avons citées précédemment, 4 qui se lrouvent à des distances considérables des continents “ el qui sont séparées de ces derniers par des mers très pro- | fondes, variant de 1.600 à 3.200 mètres et plus, on peut penser | qu'il n'y à jamais eu, à aucune époque géologique, de lien 4 entre ces archipels et les grandes terres les moins éloignées k. d'elles. Une conséquence importante découle de cette s; remarque : les Mammifères lerrestres étant incapables de tra- # verser la mer, on ne doit trouver aucun représentant de ce 4 groupe dans les îles que l'on peut qualifier d’océaniques (1). Quand on en observe, c'est qu'ils ont été importés récemment : par l’homme, comme les Chèvres à Sainte-Hélène. 3 ‘Considérons au contraire des terres comme Java, Bornéo, Sumatra et les Philippines qui sont entourées d’une mer qui 4 n'a que 80 mètres de profondeur. Ces trois îles appartiennent à ainsi à une sorte de plateau qui domine des régions où la mer * 4 (x) Les Batraciens manquent également.

o6° L'INFLUENCE DE LA MER

devient tout de suite beaucoup profonde el où elle atteint 4.000 mètres, On sail par l'étude de la géologie que la mer a beaucoup varié comme forme el comme extension pendant les différentes périodes des temps passés,el il est très probable que les îles précédentes ont été à une certaine époque en relalion avec le continent. Un fait parait justifier cette hypothèse, c'est la présence d'un certain nombre de Mammifères non importés qu'on y rencontre, À un certain moment, les Philippines ont dù se séparer, plus lard Java el enfin Bornéo et Sumalra, aussi y a-Lil jusqu'à 29 Mammifères à Bornéo, dont quatre particuliers. La présence de Mammifères dans une région nous conduit donc à distinguer une seconde catégorie d'îles, celles qui ont mérité le nom de continentales.

Il est un autre type de grandes lerres isolées qui doivent porter un autre nom, elles peuvent être caractérisées sous le nom d'îles continents : à ce groupe peuvent se rattacher Madagascar el l'Australie. Dans ces deux grands pays, on trouve des groupes de Mammifères très spéciaux : les Lémuriens dans la première contrée el les Marsupiaux dans la seconde. Or, à l'heure actuelle, ces deux types d'animaux ne sont pas connus ailleurs à la surface de la terre, ils ont eu cependant autrefois une très grande extension. On a trouvé des Lémuriens en Europe au commencement de la période tertiaire, dans le terrain éocène, tandis que les Marsupiaux ont fait leur apparition beaucoup plus anciennement dès les temps secondaires.

Ces résultats nous apprennent donc encore qu'à des époques reculées ces deux catégories d'animaux ont eu un énorme développement: leur aire s'est restreinte peu à peu et l'on peut dire que Madagascar est une terre qui, à l'heure actueile, présente encore des ressemblances avec celles des temps éocènes, et l'Australie peut nous faire entrevoir la faune des temps secondaires.

Comment l'extension de ces animaux a-t-elle pu ainsi se restreindre ? 11 nous suffira pour étudier cette question d'examiner le cas de Madagascar sur lequel nous avons quelques données assez précises. L'étude des fonds marins a conduit M. Wallace à admettre que le pont terrestre par lequel Madagascar a été autrefois réuni au continentet sur lequel ont passé les Lémuriens venant d'Europe se trouvait à la hauteur du canal de

Mozambique; la migralion de ces animaux a dû se faire à l'époque éocène; plus tard une grande mer allant de lAtlantique au golfe du Bengale à dû isoler l'Europe du continent africain où les Lémuriens ont seulement persisté. Avant le rétablissement des communications entre l'Europe etl'Afrique, le pont qui existait entre Madagascar et l'Afrique a dû être. rompu. Ce qui conduit à admettre cette hypothèse, c'est l'exlension en Afrique de grands animaux tels que les Lions, les Hippopotames, les Éléphants qui existaient en Europe à l'époque tertiaire, el qui manquent complètement à Madagascar. L'invasion de l'Afrique par ces grands animaux a donc dû se produire après l'isolement de la grande île africaine.

Telles sont les théories curieuses formulées par M. Wallace pour expliquer l'émigration des Lémuriens à Madagascar, elles permettent également de rendre compte de la présence d'un autre groupe d'animaux, les Centidés insectivores, qui constituent un type très caractéristique de la faune de ce pays. Par des considérations analogues à celles que nous venons d'exposer, on entrevoil comment ces animaux ont pu passer d'Europe où ils existaient aux Lemps tertiaires à Mada— gascar où on les retrouve maintenant isolés. Dans ce cas cependant le problème est un peu plus compliqué, puisque ces mêmes Mammifères existent encore aujourd'hui dans les orandes Antilles.

Les affinités entre la faune de Madagascar et celle des Antilles ou de l'Amérique sont d'ailleurs confirmées par les relations qui existent entre quelques plantes des Mascareignes ou de Madagascar el diverses espèces américaines. Le genre Walurina (Turnéracée) a une espèce particulière à l'île Rodriguez qui est alliée à l£rblichia confiné dans l'Amérique centrale ; le Sregesbeckia (Composée) comprend deux espèces, une des Mascareignes, l'autre du Pérou ; legenre Trochelia (Sterculiacée) est composé de six espèces, quatre à Maurice, une à Madagascar, une à Sainte-Hélène.

Comment ont pu s'établir de pareilles ressemblances entre les habitants de régions aussi éloignées ? Si l’on ne considérait que les végétaux qui se propagent à d'immenses distances, on ne pourrait rien dire de bien concluant sur cette question ; l'étude des Mammifères fournit heureusement un élément précieux pour en ébaucher la solution.

Des recherches géologiques publiées dans ces dernières années laissent entrevoir comment des connexions ont pu s'établir entre les faunes de ces lointains pays. Si nous admettons la possibilité de relations entre l'Europe, l'Afrique et Madagascar aux lemps tertiaires, il nous reste à indiquer comment les communications ont pu se faire avec l'Amérique à celte époque reculée, Or les magistrales études de M. Süss établissent ce dernier résultat sur un fondement géologique très sérieux. On a trouvé des dépôts identiques de basalte et des couches d'eau douce avec plantes aux Féroë, aux Hébrides, en Irlande et au Groenland ; un autre argument est tiré de ce fait qu'à l'époque oligocène el miocène les Mammifères sont identiques en Europe et en Amérique. Il y a donc eu dans le nord de l'Atlantique un continent qui a relié autrefois lEurope el l'Amérique. Vers la fin du miocène, ce continent s'est effondré et c'est peut-être ce grand affaissement qui a amené la période glaciaire.

Ces idées nouvellement introduites dans la science nous ramènent, comme on le voit, à d'anciennes conceptions qui pendant près d'un demi-siècle ont été bannies de la géologie. Cuvier, dans son mémorable ouvrage sur les /évolulions du globe, avait cherché à expliquer les changements complets qui s'étaient opérés entre les divers périodes géologiques au point de vue des faunes par des destructions successives formidables de tous les êtres vivants, bientôt suivies de eréations nouvelles. Cette théorie n'était pas sans présenter quel-

ques analogies avec la conception des Indiens qui admettent,.

un rythme dans l'évolution de l'univers qui serait successivement dissous puis recréé.

Les progrès des connaissances géologiques ont amené les savants à renoncer aux hypothèses de Cuvier, et les idées de Lyell sur l'intervention des actions lentes ont trop depuis près de cinquante ans. Leur succès a contribué à donner au darwinisme un appui indispensable, car la transformation des êtres vivants comme celle des terrains a dû se faire peu à peu et exiger des milliers de siècles pour s’accomplir : la théorie de la sélection — telle que l'imaginèrent les grands naturalistes anglais, Darwin et Wallace, — se produisant au hasard ne peut devenir efficace qu'au bout ie nombre immense d'années. ;

Pa 2 A ET > tn ET EEE MATE TAN

Nr

On le voit, les géologues tendent à admettre maintenant pour expliquer les grandes variations que l'histoire de la terre leur révèle non seulement les actions lentes, qui avaient été autrefois complètement méconnues, mais aussi de grandes perturbations qui disloquent de temps en temps notre globe. L'effondrement d'un continent au nord de l'Atlantique serait du nombre de ces derniers phénomènes, mais ce ne serait pas le seul dont la surface de la terre aurait été le théâtre : la formation de la Méditerranée serait due également à un affaissement gigantesque de l'écorce terrestre.

Ces grands bouleversements, en changeant profondément les conditions de climat des continents, ont pu contribuer à amener des transformalions beaucoup plus rapides des êtres qui vivaient à leur surface. Pendant les périodes de repos de l'écorce terrestre, l'évolution a été forcément très lente pour devenir brusque à la suite des grands cataclysmes qui ame- naïent la disparition rapide de tous les êtres qui ne s'accommodaient pas aux nouvelles conditions d'existence.

Ces conceptions nouvelles modifient grandement, on le voit, nos idées sur la science. Elles sont destinées, par conséquent, à avoir les plus graves conséquences. Elles contribuent à faire admettre que le déluge, dont presque toutes les cosmogonies ont gardé le souvenir, est probablement la dernière catastrophe dont la terre ait été le théâtre depuis que l'homme s'est montré à sa surface.

Page 1