DE L'HUMANITÉ
Les traditions du déluge. — Les géologues contemporains reviennent actuellement, avons-nous dit, aux anciennes conceptions de grands cataclysmes quiont dù à diverses époques bouleverser l'écorce terrestre ; ces convulsions indiquent lintervention de forces « d'une intensité si effrayante, que limaoination se refuse à suivre la raison dans ses démarches et à se faire de ces événements terribles le tableau complet dont les faits observés lui fournissent la première esquisse » (1). M. Süss, le savant autrichien éminent à qui l'on doit ces théories nouvelles, s'est demandé si l'humanité n'avait pas conservé le souvenir de la dernière de ces catastrophes, et 1l s’est livré, pour résoudre cette question, à une étude critique du récit du déluge, en se plaçant surtout au point de vue géologique. Il a été amené ainsi à conclure de ses recherches que, de toutes les versions de cel événement trouvées chez les peuples les plus divers, la tradition chaldéenne, si imtimement liée au récit de la Génèse, parait seule correspondre à un fait qui a pu être historique. Selon lui, le déluge chaldéen correspond à un phénomène géologique intense, à un ras de marée formidable qui a dû se passer sur les bords de l'Euphrate.
Les cataclysmes de cette nature sont, encore à l'heure
(1) Süss.
", sd et
actuelle, d'une puissance démesurée, car ils peuvent d'un seul coup détruire des villesentières et engloutir en un instant la population d'un pays. Depuis le siècle dernier, le golfe du Bengale a été, à plusieurs reprises, le théâtre de pareils événements : 20.000 personnes en 1787, 20.000 en 1822, 219.000 en 1876 trouvèrent ainsi une mort aussi brusque que terrible.
L'étude critique des récits chaldéens (1) a conduit M. Sûss à conclure que le phénomène diluvien a été produit par l'Océan et que les pluies n’ont été qu'accessoires. On apprend que c'est Ea, dieu de la mer, qui prévient Hasis-Adra (le Noé chaldéen) de la décision prise par les dieux de détruire l'humanité et lui ordonne de construire un bateau (2). Ces avis d'Ea, selon le séologue allemand, furent peut-être de petits ras de marée, vraisemblablement d'origine séismique, des débordements de la mer sur ses rivages qui refoulèrent les eaux de l'Euphrate et jetèrent la terreur dans Schourripak. Les Anounnaki, qui font monter les flots, sont les esprits de l’abime et les grandes eaux souterraines. Le bateau qui porte Hasis-Adra est repoussé vers le pays de Nizir; ce détail est pour M. Süss tout à fait caractéristique, car, d'après uneinscription du temps d'Assournazirpal, le pays de Nizir est à l’est du Tigre, à peu près entre 3» et 36 degrés delatitude : la barque a donc été conduite par
(1) Récits faisant partie de l'épopée d’Izdubar quia été déchiffrée par G. Smith sur les briques couvertes d'inscriptions cunéiformes relirées des débris de Koyoundijik et qui constituaient la bibliothèque de Ninive. Cette épopée a été copiée sous le règne d'Assourbanipal (670 avant J.-C.) sur un texte beaucoup plus ancien qui avait été conservé à la bibliothèque d'Erech (Ouroukh) et qui remontait vraisemblablement à plus de 2.000 ans avant notre ère. Elle s'accorde jusqu'à un certain point avec le texte de Bérose (voir plus loin).
(2) Ce qu'il fait, disent les inscriptions cunéiformes, « malgré les moqueries du peuple et des vieillards ». Dans le récit du déluge qui se trouve dans le Coran, il est question de ces railleries qui ne sont pas mentionnées dans la Genèse : « et il construisit un vaisseau, el chaque fois que les chefs du peuple passaient auprès de lui, ils le raillaient : Ne me raillez pas, dit Noé, je vous raillerai à mon tour, » Le récit du déluge conservé en Arabie dérivait donc, comme celui de la Bible, d'une même source chaldéenne. L'argument géologique que M. Süss ajoute à beaucoup d'autres, en faveur de cette opinion, est curieux : Noé enduit son arche de bitume en dedans et en dehors ; or, c'est ainsi qu'on construitencoreles bateaux sur l'Euphrate, région qui contient des gisements d’asphalte très importants.
une force qui agissailen sens inverse du courant des fleuves ; elle devait venir de la mer (1) par conséquent.
Il ya, selonnous, un autre argument qui, bien qu'indireet, plaide en faveur de la manière de voir de M. Süss el conduit à faire admettre que l'Océan se trouvait lié dans la mémoire de l'homme primilif au cataclysme diluvien : 11 dérive de la connaissance de la religion des hordes sauvages qui constituaient l'humanité à l'âge de pierre, religion qui semble avoir reposé sur deux nolions fondamentales, le souvenir du déluge etl'adoralion de la mer.
Afin de justifier notre manière de voir, nous allons essayer d'établir la convergence des lradilions qui se rapportent au culle de Vénus, symbolisant l'Océan, et celles qui se rattachent à la destruction de l'humanité par les eaux diluviennes,
Dans le récit chaldéen, quand le bateau d'Hasis-Adra flotte et que les cadavres surnagent, les dieux effrayés par limmensilé du désastre s'enfuient, mais la déesse /slar accourt et elle pleure sur le sort de l'humanité. Ses lamentations ne paraissent pas vaines, car la barque ne larde pas à échouer sur une montagne ; Hasis-Adra lâche une colombe, puis une hirondelle elLenfin un corbeau. Istar élève dans les airs les grands arcs. Bel, qui a causé le déluge, conçoit une grande colère parce que Hasis-Adra est sauvé; mais Ea, le dieu de la mer, justifie le malheureux qui a survécu au désastre : l’innocent ne doit pas payer pour le coupable. Bel se laisse enfin convaincre et sa colère ne Larde pas à s’apaiser.
On voit qu'Istar joue un rôle fondamental dans l'histoire du déluge chaldéen, c’est elle qui intervient pour sauver l’humanité sur le point de périr ; associée à Ea, le dieu-poisson, elle défend l'homme contre les puissances aveugles de la nature. Or, Istar est la grande déesse de la Chaldée et de lAssyrie, qui préside à la génération et qui a été rapprochée de l’Astarté phénicienne aussi bien que de la Vénus grecque, par un grand nombre d'auteurs : Lrois divinités qui, comme on le sait, personnifiaient la mer et la fécondité.
On conçoit aisément queles peuplades barbares qui avaient
(1) La nécessité d'une intervantion de l'Océan avait d'ailleurs déjà élé entrevue en 1779 par Machaelis, que l'on a appelé un des fondateurs de la nouvelle exégèse biblique: «le déluge, disaitl, doit avoir eu dans la mer sa principale origine. »
assislé à la grande catastrophe du déluge aient conservé un effroyable souvenir de cet événement. Il paraît vraisemblable d'admettre que l'épouvante ait fait germer dans leur espril celle pensée qu'une divinité cachée dans les abîmes de la mer avait voulu, à la fois, les épargner et détruire leurs
semblables qui avaient péri sous les eaux.
On comprend alors très bien comment avait pu naître cette fameuse conception, qui se retrouve dans toutes les cosmogomies, d'après laquelle tout est sorti de l'Océan primordial. Dans le Rig-Véda, il est dit qu'à l’origine « la nuit fut, tout cet univers n'était qu'une onde indistincte » ; pour Homère « Okéanos est l’origine de toutes choses ». Selon Bérose — ce prêtre chaldéen qui a écrit, pour les rois grecs de la Perse, l'histoire de sa religion, — ïil fut un temps « où toutes choses n'élaient que ténèbres et eau ». On pourrait être tenté de croire qu'il s'agit ici d'une de ces nombreuses idées communes aux peuples aryens, mais il n'en est rien : Lo-pi affirme, d'après les traditions chinoises, que « l'eau est le principe des choses ». Dans les pays les plus éloignés, en Amérique, aux Indes, etc., on trouve des mythes rapportant que la terre a été pêchée au milieu des eaux, et on a déjà remarqué que très souvent ces traditions se trouvaient liées à celle d'un déluge (1).
A l’aphorisme fameux : « Tout vient dela mer », que Thalès avait trouvé dans les temples, il faut donc ajouter pour le mieux comprendre et le compléter : « Tout est détruit par elle. » L'Océan est, à la fois, la source de toute existence et la cause de toute grande destruction.
La légende chaldéenne indique Îa région supérieure de lEuphrate et du Tigre comme le point où vint aborder la barque d'Hasi-Adra. Cette région a dû devenir par cela même sacrée. Dans le récit de Bérose, le Noé chaldéen, qu'il appelle Xisouthros, vient échouer en Arménie ; dans une partie, dit-il, qui subsiste encore dans les monts Gordyéens d’où les pèlerins rapportent l'asphalte qu'ils ont raclé sur les débris du navire, et dontils se servent pour repousser l'influence des maléfices.
Il y avait donc, d'après ces données, un ou plusieurs lieux
(1) Cette remarque est du savant allemand Andrée, qui a étudié les traditions diluviennes (1891).
Ad
sacrés vers les parties hautes de FEuphrate où du Tigre où l'on gardait le souvenir du déluge tel qu'il est rapporté sur les briques de Ninive et par les textes de Bérose.
Ceci est tout à fait confirmé par ce que raconte le pseudo- Lucien sur la déesse syrienne. Selon cel écrivain, il y avait à Hiérapolis, sur le haut Euphrate, dans une région qui n'est pas très éloignée d'Alep, un temple fondé en l'honneur de Deukalion Sisythes. Deukalion, on le sait, est le Noé grec ; il s'élail enfermé dans un coffre avec des animaux, chevaux, lions, serpents el autres animaux féroces auxquels Zens inspira une telle amitié réciproque qu'ils ne s’entre-dévorèrent pas et furent ainsi sauvés de l'inondalion qui couvrait la terre.
« Les gens d'Hiérapolis, dit le pseudo-Lucien, ajoutent une narration merveilleuse : que dans leur pays s'ouvrit un vaste souffre où s'engloutit l'eau du déluge. Alors Deukalion éleva un autel et consacra un temple à Héra, près du gouffre. J'ai vu ce gouffre qui est très étroit et situé sous le temple. En souvenir de l'événement que l'on raconte, voici le rite que lon accomplit : deux fois par an, lon apporte de l'eau de mer au temple. On la verse dans le temple et elle descend dans le souffre. On dit que cela se fait en vertu d'une loi religieuse instituée par Deukalion pour conserver le souvenir de la calastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. »
Dans ce temple se trouvait une statue d'or. «Les Assyriens, ajoute le pseudo-Lucien, ne lui donnent aucun nom particuher, et ne savent ni son origine, ni le dieu qu'elle représente. Quelques-uns disent que c'est Dionysos, d’autres Deukalion, d'autres enfin Sémiramis. Sur sa lête est une colombe d'or, et c'est ce qui fait dire qu'elle représente Sémiramis. Deux fois par an, on la conduit à la mer pour aller chercher l'eau dont nous avons parlé. »
Nous pouvons retenir deux choses très suggestives dans ce récit : d'une part le rapprochement du nom de Dionysos de celui de Deukalion, d'autre part l’allusion à Sémiramis. On sait que les anciens avaient été depuis longtemps frappés des rapports qui existaient entre Dionysos ou Bacchus, le dieu du vin, et Osiris, le grand dieu de l'Égypte. Ce dernier, on le sait, avait élé placé par son frère Typhon dans un coffre qui fut emporté par le Nil jusqu'à la mer et jeté de là sur la côte de
Phénicie, à Byblos, point qui n’est pas éloigné de Hiéra-
polis (1). N'est-il pas singulier de trouver des ressemblances si remarquables entre Noé sauvé des eaux, qui cultive le premier la vigne, et Dionysos qui est rapproché de Deukalion et aussi d'Osiris (2). Le fameux mythe d'Isis et d'Osiris ne seraitil par hasard qu'une histoire allégorique du déluge ?
Le pseudo-Lucien mentionne également comme déesse syrienne Sémiramis qui avait une colombe sur la tête. Or, la légende de Sémiramis, a été l’objet de nombreuses recherches
qui conduisent à l'identifier avec l'Astarté phénicienne, car
la colombe était également consacrée à ces deux divinités (3).
(1) Les divinités fondamentales de l'Égypte étaient donc liées à des sanctuaires de l'Asie Mineure.M. Maspéro regarde d’ailleurs les égyptiens comme d'origine asiatique.
Rappelons qu'Osiris avait pour attribut la Vigne. Il était taurocéphale comme Dionysos,etles anciens ont si bien identifié ces deux divinités, qu'ils ont fini par donner Dionysos comme époux à Isis.
Il y a sur la tombe de Seti I (1350 avant J.-C.), à Thèbes, un récit qui présente quelque analogie avec celui du déluge : Rà (le soleil, souvent identifié avec Osiris), réunit le conseil des dieux irrités contre les hommes qui parlent contre lui. La déesse Hathor est chargée dela destruction. Jusqu'à Héracléopolis, le pays est couvert de sang.
(2) Il est à remarquer que c'est de l'Asie Mineure que le culte de Dionysos s'est répandu en Grèce. Or, c'est dans ces contrées que l'on trouve la légende du Nannacos, vieux roi de Phrygie qui paraît avoir
joué un rôle analogue à celui de Noé. Strabon lui donne le surnom de
Kibotos (qui veut dire coffre, caisse). Le dicton « Pleurer sur le temps de Nannacos » se trouve parmi les fragments du poète Hérodas. I] estdonc vraisemblable qu'ilexistait une tradition du déluge en Phrygie.
(3) Voici ce que dit M.Perrot : « Plusieurs auteurs affirment que Sémiramis élait adorée comme déesse soit dans la vallée de l'Euphrate, soit en Syrie, et particulièrement à Ascalon et à Hiérapolis (Athénagore, Diodore). Le lien par lequel la tradition la rattache à Dercéto, la grande déesse d'Ascalon, indique que Sémiramis n'élait qu'une des formes du type adoré sous divers noms, par diverses tribus sémitiques de l’intérieur et de la côte; or,nous savons que la colombe était particulièrement consacrée à Dercélo-Sémiramis d’'Ascalon et de la Syrie septentrionale. Sémiramis, d'après Diodore, avait élé nourrie par des colombes (voir plus loin le mythe d'Hygin), eLà sa mort elle se changea en colombe. Sur les monnaies frappées à Ascalon sous les empereurs romains, on voit une déesse, Dercéto ou Sémiramis, qui a tantôt la colombe auprès d'elle, tantôt la porte sur sa main ouverte. L'attribution de la colombe à l'Astarté de Syrie et de Paphos est, s'il est possible encore, mieux attestée.» Les monnaies de Byblos représentent deux divinités : l'une mâle, l'autre femelle à tête et corps humain et à queue de poisson (Babelon).
D'après Maury, la divinité d'Hiérapolis élait encore appelée Atargatis, il l'identifie d'ailleurs avec Astarté ; la colombe et le poisson lui étaient consacrés; elle présidait à la fois à l'élément humide, à la lune et à la planète Vénus. Les adorateurs de la déesse syrienne s'abste-
IL semble d'ailleurs que l'histoire de la catastrophe diluvienne ait été transporlée par les Phéniciens et les Carthaginois dans leurs colonies, à moins (ce qui n'aurail rien d'invraisemblable) qu'ils n'en aient trouvé eux-mêmes le souvenir chez les peuples de différentes régions de la Méditerranée, Les archéologues italiens ont découvert, en effet, en Sardaigne, des traces d'une civilisalion ancienne, qui est peulêtre issue de la civilisation carthaginoise, el parmi les objets de culte ainsi retrouvés se rencontrent des barques volives, dont la significalion ne nous parait pas douteuse. Sur le bord de l'un de ces petits vaisseaux (/ig. 143), on reconnail les ani-
maux variés qui ont dû NE se trouver avec Noé dans
7 Ye 7 S À a 2 ET À l'arche, comme l'éléphant, \ mn UN le chameau, le pore, leloup; LEE À AVAL sur un autre objel sem-.
Pr MMM . « ) Nat blable, on distingue une 1 DECO colombe (fig. 144) qui est pes S encore évidemment l’oi- (ae < . r og seau d'Astarté dont le culle 4 \\ } ’ } | a accompagné partout les À > D: K rp ——— Pr Y marins de Tvr.
d aie RS 1e Ke :
dl ÿ 2 Les galères volives ana- Se —# logues ont élé également , trouvées à Chypre, qui est, Fic. 143 et 144. — Barques volives 5
trouvées en Sardaigne (d'après comme l’on sait, la terre par
M. Crespi).
culte d’Aphrodite (1). Les
nacelles (bari) sacrées jouaient aussi un grand rôle dans la religion égyplienne. Seul le roi ou les prêtres de haut rang pénétraient dans le sanctuaire pour y aller chercher dans le
naient de poisson). Des fêtes orgiastiques existaient à Hiérapolis comme à Chypre. Ce culte paraît avoir laissé des traces chez les Samaritains qui, d'après Beer, Nork et Renan, adoraient sur le mont Garizim Jahvé sous la forme d'une colombe, parce que, d'après une version des rabbins. la sagesse créatrice planait au-dessus des eaux sous la forme d'une colombe au moment de la création. Les traditions qui se rapportent au déluge nous ramènent donc au culte de Vénus.
(1) Il est à noter, en outre, que l’on a signalé également à Chypre une petite terre cuite provenant de l'Alambra de Deli où l'on voit une
divinité coiffée d'une tiare, qui est dans une barque. On l'appelle. peut-
être sans raison, l'Apollon cypriote.
excellence où florissait le
RTS eu :
re
tabernacle l'emblème ou la statue qui servait de dieu ; ils placaent cet objet sur une de ces barques en bois que l'on portait sur les épaules en procession (1). Maury a déjà remarqué la grande analogie de ces bari avec l'arche des Hébreux.
Les cérémonies en l'honneur du grand cataclysme dibuvien ont d'ailleurs été répandues chez les peuples de la Méditerranée. À Athènes notamment, les fêtes des Hydrophories rappellent beaucoup celles décrites plus haut qui se célébraient à Hiérapolis : c'est en souvenir de Deukalion qu'avaient lieu chaque année dans l'Attique la ibation d’eau et l'offrande de miel et de farine au gouffre où s'étaient englouties les eaux du déluge, cavité qui se trouvait près du temple de Zeus Olympien (2).
La tradition du déluge a d'ailleurs été retrouvée chez les peuples les plus divers 3). C'est une idée presque universelle : « même parmi les plus ignorants Australiens, dit M. Lang, il existe le souvenir d'un déluge et d'une époque de terrible tempête ». Elle affecte, ilest vrai, bien souvent chez les peuples de l'Amérique et de l'Océanie, les caractères les plus étranges(4), mais il y a cependantsouvent des liensinattendus entre les récits que l'on recueille dans les pays les plus éloignés. Il
(1) Ceci se faisait notamment quand on transportait Ammon ou Isis.
(2) D'après Lenormant,.
(3) Un ancien auteur anglais, Jacob Bryant (A new system where an attempt is made lo divest tradition of Fable 1774) a déjà cherché à retrouver la vérité biblique au fond des vieilles fables des sauvages. Plus anciennement Spencer (principal du collège de Corpus C hristi, à Cambridge, qui vivait de 1630 à 1693) disait que le culte hébreu n'était qu'une adaptation expurgée et, pour ainsi dire, divinement autorisée des coutumes païennes en général.
4) D'après le conte huron, c'est une grenouille qui avait avalé les eaux. L'histoire se retrouve exactement sous cette forme en Australie : les eaux emprisonnées se précipitèrent en dehors du corps de l'animal et beaucoup de personnes furent noyées. (Il ya d'ailleurs d'autres versions du déluge en Australie.) Aux iles ‘Adaman, c'est unpivert(notez la présenc e d'un oiseau mystérieux dans cette légende) qui joue un mauvais tour à un crapaud, celui-ci boit l'eau des rivières et des lacs, les oiseaux et le pivert meurent de soif ; le crapaud danse pour narguer son ennemi, mais alors les eaux s ‘échappent (Voir M. Lang). Dans l'Inde, Vritra estle dragon (le Poulpe, voir plus loin) qui a avalé les eaux ; le serpent védique est aussi le gardien qui veille sur les eaux ; quand Indra tue le serpent, il ouvre le torrent des eaux. D'après certaines versions indiennes, c'est un sanglier, un poisson, une tortue qui pêchent le monde hors des eaux et ces animaux merveilleux ne sont
COSTANTIN. — La Nat. trop. 18
27h L'INFLUENCE DE LA MER
est d'ailleurs à noter que fréquemment on peut retrouver dans
ces histoires des délails qui évoquent de suite dans l'esprit | des rapprochements avec la légende de Vénus telle que nous la connaissons maintenant. On y voit intervenir des oiseaux mystérieux (1) ou une femme, quelquefois les deux (2) en même Lemps qui contribuent soit à sauver, soil à créer l'humanité. Car il est à remarquer, el M. Lang a déjà cité le fail, que « dans presque loutes les mythologies la théorie de l'origine de l'homme se mêle à la tradition du déluge ou de quelque autre grande destruclion qui a été suivie de la résurrection ou de la reconstitution de l'espèce ».
Le culte de la mer. — Ces divers mythes se concoivent aisément si l'on admet que le culte primitif a élé fondé sur les idées que nous énoncions plus haut que tout a élé créé par la mer, el que tout a été détruit par elle : nolions fondamentales
autres que Brahma ou Vichnou. En Afrique, chez les Boschimans, d les Ovakuru Meyuru (ou les vieux qui habitent le ciel) firent tomber une fois sur la terre des lorrents de pluie, mais ils les arrétèrent quand tous les hommes furent noyés.
(1) Un Aigle monstrueux et un déluge jouent un grand rôle chez les Pimas de Californie.
(2) On trouve encore en Australie la légende suivante : le pélican au moment du déluge construit un canot et, nouveau Noé, se mel à sauver des eaux ceux qui se noient. Durant le cours de cette mission, il devient amoureux d'une femme. On retrouve ici reliée à la légende du déluge l'histoire d’un oiseau et d’une femme (lointain écho peut-être | de l'histoire de l'Oie bernache et Vénus). Ceci rappelle une autre histoire australienne, celle de cet oiseau Pundjel (un Aigle) qui a une épouse dont il n’a jamais vu le visage (idée fondamentale qui se retrouve dans tous les mythes de Psyché et de l'Amour). Chez certaines tribus de l'Amérique du Nord, on trouve l’hisioire sous une autre forme : une A
femme avec un arbre céleste tombe du ciel sur le dos d’une tortue 4 nageant au milieu des eaux ; conseil des animaux aquatiques, le rat musqué pêche la terre au fond des eaux. La légende de la terre pêchée "a
est fréquemment associée à celle du déluge, d'après Andrée.
M. Lang rapporte qu'au Pérou, dans quelques légendes, la période des Incas est précédée d'un déluge ; toute l'humanité avait péri sauf un homme et une femme qui flottèrent dans un coffre jusqu'à une distance de plusieurs centaines de lieues de Cuzco ; le créateur leur enjoignit de s'établir en cet endroit, il fit avec de l'argile des images d'hommes, puis il leur donna la vie ; elles furent ensuite enfouies dans la terre; certains d'entreles premiers hommes furent changés en pierre (explication des fossiles), d'autres en faucons ou condors (toujours l'oiseau énigmatique). Chez les Canaris (Amérique du Sud), les hommes passaient pour être les descendants des survivants d'un déluge et d’un bel oiseau à figure de femme (convergence vers l'Oie bernache et Vénus).
LE DERNIER CATACLYSME TERRESTRE 270 que nous retrouvons au fond du culte d’Astarté auquel nous sommes ainsi ramenés.
Dans un ouvrage publié antérieurement (1), nous avons signalé la survivance, chez les populations celliques actuelles, de quelques traditions mystérieuses de l'ancienne Grèce ayant un rapport intime avec la question qui nous occupe en ce moment. Nous avons alors montré que, d’après les écrivains bretons du Moyen Age, il y aurait sous la mer une plante capable d'engendrer des Canards. M. Houssay nous apprend que cette légende traduit simplement ce fait que les Anatifes, crustacés qui ressemblent vaguement à des oiseaux, sont fréquemment rejetés à la côte attachés à des épaves, cette observation ayant dû amener à penser qu'il existe sous la mer un arbre qui produit des coquillages. Théophraste nous apprend que cette plante existe peut-être (2) et que certains observa-
teurs ont dû probablement voir le Poulpe s’enrouler autour
de ses branches. Le texte si curieux de ce savant disciple d'Aristote, que M. Houssay a mis en lumière avec une pénétrante sagacité, est donc une tentalive d'explication scientifique des principaux symboles qui figurent dans le culte de Vénus : la Colombe, le Poulpe et l'arbre sacré.
Les trois symboles que nous venons de mentionner et beaucoup d'autres (3) tirent leur origine de la connaissance d'êtres aquatiques; il pouvait sembler tout naturel d'admettre que c'est un peuple marin qui les a inventés. De là il semblait découler en tenant compte des découvertes si importantes faites à Mycènes,à Troie et à Chypre dans ces dernières années par les archéologues, que c'était aux populations égéennes quil fallait attribuer l'origine du culte de la mer et de la métamorphose des êtres vivants (4).
(1) Végét. et mil. com., p. 279.
(2) Il mentionne cetle plante pour faire un catalogue complet des
êtres connus ou entrevus de son temps ; Linné en donnant un nom
latin à l'Oie bernache (Anser bernicola) a fait de même.
(3) La croix gammée notamment qui, d'après M.Houssay, dérive aussi des bras de l'Argonaute, parce que ce dernier animal aurait été considéré comme un Poulpe à coquille.
(4) Tenant compte de la diffusion du symbole de la croix gammée, M. Goblet d’Alviella croit trouver son point de départ dans la Troade (de là, elle serait passée à Mycènes et en Thrace, puis en Asie Mineure ; la présence de ce même symbole en Étrurie aurait la même origine
Les anciens cependant paraissent avoir eu une opinion différente : ils ont reconnu, à plusieurs reprises, au culle d'Aphrodile une origine asiatique. L'identité de cette dernière divinité et de FAstarté phénicienne semble indiscutable, et l’on peut considérer ce fait comme un des mieux élablis par les Lextes el par l'archéologie, Le mythe rapporté par Hygin indique d'ailleurs un point de départ beaucoup plus oriental que la Phénicie pour la naissance de Vénus : un œuf, disail-on, tomba jadis du ciel dans le fleuve de FEuphrate, des poissons l'apportèrent sur la rive, des Colombes le couvèrent et de sa coquille sortit Aphrodite.
Si l'on rapproche cette légende des hypothèses d'Anaximandre sur l'origine de l'homme, on ne peut pas manquer d'être frappé de leurs points de ressemblance. Pour ce philosophe ionien (611-547 avant J.-C.), l'homme apparut d'abord sous la forme d'un fœtus-poisson, el il ne sortit de cet élément qu'après avoir progressé de facon à pouvoir continuer son développement et se soutenir sur le sol, « Les autres animaux peuvent bien vile trouver eux-mêmes leur pâlure, l'homme seul a besoin de longs soins nourriciers ; si donc il avait été à l'origine comme il est actuellement, il n'aurait pu subsister, » Il naquit dans l'eau, « recouvert d'une coque épineuse » ; ayant pris de l’âge, il monta sur le rivage ; « alors seulement, l'enveloppe se déchirant, sortirent des hommes et des femmes capables de se nourrir. »
Cette étrange théorie fait penser immédiatement au dieu Anou, Dagon ou Oannès de la Chaldée, qui avait la tête, la voix d’un homme et le corps d'un poisson, dont on a retrouvé à plusieurs reprises l'image dans les fouilles de la Babylonie,. Bérose s'exprime de la manière suivante au sujet de cet animal : « Dans la première année apparut, sortant de la mer Érythrée à l'endroit où elle confine à la Babylonie (golfe Persique), un animal doué de raison, nommé Oannès. Il première et elle expliquerail sa diffusion en Italie, Sicile, Gaule, Grande-
Bretagne et Irlande ; les croix gammées du Caucase en dériveraient également, et le symbole se serait propagé de là dans l'Inde, en Chine, au
Japon. Ne pourrait on pas modifier légèrement ce point de départ et
admettre une origine arménienne, aux environs d'Hiérapolis? La présence du symbole dans l'Inde et la Chine s’expliquerait plus aisément; la propagation dans la Méditerranée, en Étrurie, en Gaule et dans les pays du Nord se concevrait d’ailleurs sans difficulté.
avait tout le corps d'un poisson, mais par-dessous sa tête de poisson, une autre tête (qui était celle d'un homme), ainsi que des pieds d'homme qui sortaient de sa queue de poisson : il avait la voix humaine, el son image se conserve encore aujourd'hui. Cet animal passait la journée au milieu des hommes sans prendre de nourriture ; il leur enseignait la pratique des lettres, des sciences et des arts... Au coucher du soleil, ce monstrueux Oannès se plongeait de nouveau dans la mer, el passait la nuit sous les flots, car il était amphibie. II écrivit, sur l'origine des choses et de la civilisation, un livre qu'il remit aux hommes (1). »
Ce mythe peut se rapprocher tout naturellement de la légende indienne du déluge où un poisson mystérieux sauve Manou d'une manière miraculeuse (2). On peut remarquer dans le récit indien que la notion du déluge se confond avec celle de la création. Manou peut être assimilé aussi bien à Noé qu'au premier homme ; c'est même un Adam presque divin, car ce sont ses prières qui engendrent la première femme, aussi les livres sacrés de l'Inde l'appellentils « le créateur de tout cet univers » (3).
(1, Dans une légende du sud du Pacifique {d'après Gill, la femme qui est au fond de la noix de coco Ss’arrache un morceau de chair de son flanc qui devient Vatea, qui est moitié homme, moitié poisson comme Oannès. Vatea épouse une femme du monde inférieur (Papa). Un enfant sort de sa tête comme Atnéné de celle de Zeus.
(2) « Manou s'élant lavé, un poisson lui vint dans la main. — Protègemoi et je te sauverai. — Et de quoi veux-tu me sauver ? — Un déluge
détruira toutes les créatures vivantes : moi, je puis te sauver de ce déluge, » Manou élève le poisson qui grandit rapidement : « Quand viendra l'année où aura lieu le déluge, tu peux, en te rappelant mes conseils, préparer un navire que tu auras construit, et alors je te sauverai. » — Quand le déluge se produit, Manou monte dans un vaisseau, le poisson vient vers lui en nageant,Manou passe le câble du navire à la corne du poisson, pour qu'il le conduise vers la montagne du Nord. Le poisson lui dil: « Je t'ai sauvé. Maintenant attache ton navire à un arbre, bien que ton navire soit sur une montagne. Quand l'eau se retirera, tu pourras sortir de ton navire. » Le déluge a détruit toutes les créatures vivantes et Manou est le seul qui survit. Il passe sa vie à prier pour avoir des enfants. Il offre aux eaux des sacrifices de beurre; de lait caillé. Il continue ses offrandes, et au bout d'un an il s’en forme une femme : elle sort des offrandes et le beurre du sacrifice coule à ses pieds.
D'après le Mahabharata, Manou entre avec 7 Richis dans le bateau : d'après le Bhag-avala pourana, il y à avec lui dans le vaisseau sauveur une collection de tous les êtres, de toutes les graines,
(3) L'idée de ia catastrophe diluvienne a donné aux Indiens Ia con-
Nous trouvons done mêlé à ces théories philosophiques ou à ces légendes cosmogoniques de la créalion de Fhomme et de sa destruclion un animal singulier que l'on appelle un poisson, parce qu'il vit dans la mer. En réalité, il semblait en différer beaucoup, car il avait une tête d'homme par-dessus sa Lêle de poisson. À quel animal est-il ainsi fait allusion ? Comment la croyance qu'il s'intéressait à l'humanité at-elle pu nailre ?
En examinant récemment des ivoires japonais, il nous est venu à l'esprit une explication des conceplions précédentes qui peul paraître, au premier aspect, assez hypothétique, mais qui s'accorde, semble-t-il, très bien avec un grand nombre de faits connus et jusqu'ici inexpliqués, se rapportant aux reli-
F1G. 145 et 146. — Figurines japonaises en ivoire représentant le Poulpe (Musée du Louvre).
gions de l'Extrême-Orient et de la Grèce. Les divers groupes d'ivoire (1) dus à des artistes du Japon que nous avons pu étudier représentent un seul et même animal, le Poulpe, luttant contre des hommes qui l’attaquent, saisissent un pêcheur ou une femme ou se livrent à des exercices variés. Les deux croquis que l'on voit ci-dessus (/ig. 1/5 et 146) don-
ception d'autres cataclysmes, de sorte que, pour eux, la création et la destruction seraient des rythmes de l'évolution de l'univers : à la fin de chaque jour de Brahma (un Kalpa de 4.320.000.000 d'années) a lieu la dissolution du monde, alors commence la nuit de Brahma et chaque création nouvelle est présidée par un Manou. — Le chiffre précédent n'est autre que celui de la grande période astronomique des Chaldéens amplifié d’ailleurs comme tout l'est dans l'Inde qui était de 432.000 ans.— On à déjà signalé (Kuhn et Mgr. Laouenan notamment) les ressemblances qui existent entre Manou et le Menès des Égyptiens, le Minos des Grecs, le Man et Mann des Anglais et des Allemands.
(1) Ces groupes se trouvent au Louvre et au musée Guimel.
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neront au lecteur une idée des conventions adoptées dans l'empire du Soleil levant pour représenter ce mollusque. Le corps de l'animal est redressé vers le haut et les bras sont appliqués sur le sol: dans ces conditions, on ne peut pas manquer d'être saisi de la ressemblance frappante qui existe entre l'animal et une tête d'homme isolée à laquelle seraient attachés de nombreux bras. Cette tête est monstrueuse, le front est souvent couvert de rides, les yeux énormes fixent ceux qui l’attaquent d'une manière troublante, le nez est représenté par le siphon de l'animal qui sort du manteau, et la bouche manque.
La vue de ces statuettes japonaises évoque tout de suite le souvenir de la tête de Méduse. Lorsque Persée tua Gorgone, on sait qu'il montra la têle de ce monstre aux habitants de Sériphos qui en furent pétrifiés (1) : leur épouvante s'explique aisément, car ils retrouvaient la figure humaine dans l'horrible animal qu'on leur présentait. Les trois Gorgones (2) élaient évidemment des animaux pélasgiques, car on disait qu'elles habitaient par delà le vaste océan, près de la demeure de la Nuit (3).
L'Hydre de Lerne, l'être aux cent bras, correspond vraisemblablement aussi à une des nombreuses métamorphoses du Poulpe sacré : son histoire d’ailleurs, d'après certaines versions grecques, se rattache à celle de Deukalion (4), ce qui nous
(1) Dans une autre version, Persée tranche la tête de Méduse et du sang qui jaillit de cette tête surgit le cheval Pégase (ceci fait songer à l'Hippocampe, poisson à tête de Cheval associé au culte de Vénus). La lune (qui est liée aussi à Astarté) est représentée par Athéné ; celle dernière porte sur son bouclier la tête de Méduse et sur son casque la figure de chouette sans bouche (qui est encore le symbole du Poulpe). Les médailles de l'Atlique et de la Phénicie représentent la chouette foulant au pied le vase sacré. Maury parle du grand dieu marin de Tyr, monstre marin vaincu par Persée. Persée est d'ailleurs lié mtimement aux légendes de la Perse et de l'Egypte d'après Creuzer et Lajard.
(2) Méduse, Eryale et Sthéno, les trois sœurs.
(3) Les Græées (Péphredo et Enyo) élaient voisines des Gorgones, leur nom de vieilles ou de ridées doit faire évidemment allusion aux plis nombreux que présentait leur corps mou.
(4) Le serpent de Delphes au ventre plein d'eau est tué par Apollon etson corps en pourrissant prend le nom de Python, qui signifie pourrir; ce serpent avait avalé les eaux du déluge de Deukalion. En Arsolide, Python se transforme en Hydre de Lerne (Poulpe) et Hercule se substitue au fils de Latone. Un écho de ces traditions se retrouve dans une légende de Samoa Océanie) rapportée par Turner: les pierres
prouve, une fois de plus, les liens manifesles qui existent entre le culle de la mer et le souvenir d'un déluge (1)
Les livres sacrés de l'Inde mentionnent à diverses reprises des monstres très semblables à ceux dont il vient d’être queslion el quelques figurines japonaises du Poulpe nous ont fail songer aux divinilés indiennes pourvues de nombreux bras (2).
Il y a également dans un cerlain nombre de très anciens livres chinois quelques passages qui paraissent faire allusion à un être aussi étrange que celui qu'agilait Persée devant les habitants de Sériphos. Il y est question d'un homme divin qui« a le visage d’un homme », mais quiest «sans passions ». Ce saint est « homme et Dieu », mais il est « sans voix ». Cest l'être attendu, c'est le « saint qui doit venir après 3.000 ans », « les peuples lattendent comme les herbes allérées ».
Ces textes singuliers, que Prémare remarquait au siècle dernier avec tant de surprise car il croyait y trouver des prophéties annonçant le christianisme, peuvent s'expliquer, croyons-nous,
deviennent des hommes (comme dans la légende de Deukalion\, et les dieux peuvent également être ainsi métamorphosés surtout quand ils revêtent la forme d'une Seiche (animal voisin du Poulpe).— A Vancouver, dansl'histoire de Quawteath dans lequel se confondent Dieu et Adam, on voit intervenir une Seiche qui a dérobé le feu. Nous verrons plus loin comment toutes ces légendes se rattachent aux mythes du feu.
(1) Le culte d’Athéné appelée quelquefois Gorgo, est également intimement lié au déluge d'Ogygès, au lac Copaïs, à des lieux où se trouvaient des traces non équivoques d'une destruction par les eaux.
(2) Certaines statues de Civa ont les cheveux transformés en serpents qui font songer à Méduse et au Poulpe. Dans certains livres indiens, il est question du roi des serpents qui avait 5 têtes et > gueules vomissant de la fumée el réduisant en cendres les arbres de la rive: Krichna enfant se précipita au milieu des eaux el affronta le monstre el tous ses compagnons : ce Dieu écrasa de son pied la léle de Caliya, qui, vaincu, implora son pardon et fut relégué dans le Grand Océan. — L'Hydre aux 7 têtes rappelant celle de Lerne se trouve dans le Rig-Véda : « l'insatiable Ahi, lourd, ignorant, insensé dormait près des 7 torrents dont il fermait la source. » Maury dit à ce propos que « l'aventure placée par les Grecs dans les marais de Lerne venait de beaucoup plus loin ». — Indra tue le serpent Vritra (celui qui enveloppe, qui retient) qui s'était emparé des eaux et du soleil qu'il avait volés (ceci rappelle le mythe des Tlinkits de l'Amérique du Nord où Yehl le corbeau rapporte aux hommes les eaux et le soleil volés); après avoir tué Vrila, Indra perd possession de luimême, et sa conduite rappelle celle d'Odin en proie à la terreur que lui inspirait la tête de Suttung.
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d'une manière très différente. Il faut, pour en déméler le sens, se reporter à la théorie de la création des êtres vivants d’après Empédocle exposée par nous ailleurs (1), conception qui semble être la traduction dans le langage scientifique de l'antiquité des idées profondes qui se cachaient sous le polythéisme. Grâce à ce guide, les phrases énigmatiques des vieux livres de la Chine semblent s'éclaireir tout à coup.
La nature dans ses créations, pensaient les anciens, n'arrive pas du premier coup à l'idéal qu'elle cherche à réaliser ; l'Océan, grand abime où se forment les êtres, rejette souvent à la rive des animaux informes destinés à périr, mais témoignant que la force souveraine cachée au fond des mers est en voie de gestation. Tantôt c'est l'Hippocampe qui sort de l'eau et l'on y reconnait alors une tête de Cheval presque formée(2) : lantôt l'Anatife est rejeté et on remarque une ressemblance vague avec un oiseau. Chaque fois que ces ébauches de Cheval ou d'Oiseau se montraient aux anciens observateurs, ils étaient tentés de croire qu'elles présageaient quelque chose de grave ; mais lorsque le Poulpe apparaissait, l'inquiétude devait être plus grande : l'émissaire de la déesse des mers annonçait l’enfantement d'une humanité nouvelle, car le Poulpe a dü être considéré comme ébauche de l'homme.
L'histoire légendaire de la Chine s'accorde d’ailleurs avec cetle interprétalion. Il y eut, selon les plus anciens livres, après Pankou, premier être et premier roi, trois périodes fabuleuses {les trois Hoangs) : celle du ciel, celle de la terre el celle de l'homme. Les rois des deux premières dynasties avaient des corps de serpents, ou de dragons; c'est seulement au début de la troisième qu'une ébauche d'humanité commença à apparaître : en réalité, ces êtres primilifs n'avaient que le visage de l'espèce actuelle, lanimalité se retrouvait dans les parties inférieures de leurs corps: ils perchaient d'ailleurs sur les arbres comme le Poulpe qui, selon Théophraste, était attaché aux branches du Chêne marin ; en outre, à cette époque lointaine, les hommes n'étaient ni mâles ni femelles.
1) Voir Végél. et mil. cosm., p. 284.
2) Il est à noter qu'un être mystérieux réduit à une tête de Cheval Dadhyanc) joue dans les livres religieux de l'Inde ancienne un rôle qui n'a jamais été expliqué jusqu'ici.
C'était évidemment par là qu'ils se rallachaient à la divinité qui s'engendre elle-même (1
Quand un de ces émissaires des divinités vraisemblablement marines — puisque, d'après Lo-pi, tout vient de l'Océan — se montrait, il était adoré, personne ne pouvant « lui être comparé », car 1l élail « homme el Dieu. » (2)
Quelquelois aussi, ce messager élait un envoyé de malheur : « Kong-Kong a un visage d'homme, un corps de serpent el une chevelure rouge. Il est homme et ilne l'est pas; il est serpent el il ne l'est pas: il n’est que ruse el mensonge. » — « Il frappe de sa léle le mont Pou-tcheou. Les colonnes du ciel sont rompues. » — « Kong-Kong se vantait d'avoir la sagesse du Saint », d'être « la vertu de l'eau. » — « Au temps du roi Chun, Kong-Kong excila le déluge (3).» Ainsi donc, même dans ces
1) Dans les sépultures de la famille Ou {re siècle de notre ère) on a des dessins de ces personnages mythologiques comme Fou-hi et Niou-Koa dont l'étude est très suggestive ; dans l'une de ces sculptures (Ting-han consullant la statue de son père), on reconnaît une tête d'homme et les nombreux tentacules enroulés d'un Poulpe. N'estil pas singulier aussi de constater qu'Erichtonius, le premier habitant de l’Allique, qui est intimement lié à Athéné, avait, comme Fou-hi, un
corps d'homme et des membres inférieurs remplacés par des serpents. |
Les Molionides, dont il est question dans Homère, sont, d'après Aristarque, à double tête et à quatre bras comme les divinités de l'Inde.
(2) C'était la « doctrine du bois » (peut-être du Chêne marin), « de la loi de la croix » (Prémare).
(3) On retrouve d'ailleurs dans les Lexles chinois des animaux symboliques et étranges comme le Fong, qui présentent les plus grandes analogies avec l'Oie bernache. Il est à la fois mâle et femelle, il s'engendre lui-même, habite près de la fontaine d'immortalité et présente un certain lien avec la lune (Astarté).
Ces oiseaux mystiques paraissent liés au souvenir de la découverte du feu qui dut passer pour une révélation divine : Un sage vit um oiseau qui béquetait un arbre (peut-être le Chêne marin) et en faisait sortir du feu. Chez beaucoup d’autres peuples, on constate des convergences semblables vers les mythes du feu; cette remarque a, selon nous, une importance capitale. ;
Comme en Assyrie et en Grèce, on trouve aussi en Chine des animaux fabuleux tels que la Licorne (Lin) qui naïil aussi sans semences : « Elle a le corps d'un cerf, la queue d’un bœuf. les pieds du cheval, la couleur de la terre, une corne dont le bout est charnu. » D'autres animaux sont extraordinaires parce qu'ils sont hermaphrodites ou parce qu'il n'y à jamais qu'un seul sexe parmi eux : Long (Dragon) est sans femelle, il dérive de serpent et probablement aussi du Poulpe : Koueï (la Tortue) est sans mâle. Long a un os énigmatique que Prémare regarde comme la croix elle-même. Tchi-yeou (symbole de Lucifer) a un corps de bête, une voix humaine, une tête d'airain.
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récits obscurs de l'ancienne Chine, l'histoire de la naissance de notre espèce et celle d'un déluge se trouvent liées à des êtres
étranges qui ont symbolisé autrefois un culte extrêmement
ancien, puisqu'il a été commun à la Chine et à la Grèce (1).
Nous entrevovons donc maintenant que le culte du Poulpe ou de la mer a eu une bien plus grande extension qu'on ne pouvait le prévoir, ilparaits'ètre propagé dans tout l'Extrème- Orient et les caractères du sintoïsme, læ religion primitive du Japon, ne peuvent que confirmer notre manière de voir (2).
Il est d’ailleurs à noter que les modes de représentation du Poulpe que nous avons pu observer sur les ivoires Japonais nous paraissent bien plus simples que ceux que nous avons pu indiquer ailleurs (3) pour les vases mycéniens de la Grèce préhistorique. Sur les urnes sacrées découvertes à Mycènes, à Chypre et dans toute la région égéenne, les bras du Poulpe sont figurés en haut du dessin, le corps en bas; on ne saisit donc pas comment il pouvait évoquer une tête d'homme ; pour passer à celle-ci, les artistes pélasgiques ont été obligés de séparer les veux du corps qui s’est rétréci pour devenir le nez, tandis que les bras réduits à deux se transformaient en sourcils. Les traditions du Japon nous paraissent donc beaucoup plus naturelles, et il suffit de contempler le Poulpe d'un de leurs sculpteurs pour songer immédiatement à une tête humaine.
Bien que nous puissions maintenant considérer comme très vraisemblable la diffusion à la surface de la terre et chez tous les premiers peuples civilisés (égéens, chaldéens, phéniciens, chinois, indiens, etc.) d'un culte primordial fondé sur la tradition du déluge et sur l'adoration de la mer, il nous parait cependant que cette question offre un trop grand intérêt pour que nous ne cherchions pas à multiplier les argumentsen sa faveur, d'autant plus qu'il s'agit ici des conceplions que
{1) Ceci fait entrevoir pourquoi Athéné sort de la tête de Jupiter (son nom ancien Trilogenia dérive d'un ancien nom de l'eau). Dans les légendes des mers du Sud, Tangaroa est né de la tête de Papa (voir la note p.277). Au Mexique, Huitziton (oiseau-mouche), le guide des Aztèques, meurt et son crâne rend des oracles, comme la tête de Bram dans la légende galloise.
(>) Les ressemblances de cette religion avec celle de Vénus sont tout à fait frappantes, au moins au point de vue moral.
(3) Véget. el mil. cosm., p. 278.
l'homme primilif a pu avoir sur le règne végétal, ce qui pent nous intéresser plus particulièrement dans cel ouvrage. L'examen d'une autre face du problème va nous permettre de conlrôler et d'élendre nos premiers résultats.
Le culte de l'arbre de vie. — L'étude des mythes qui se rapportent au culle des arbres va nous faire retrouver encore dans les religions les plus différentes un fond primordial cominun que nous serons amenés à considérer comme appartenant aux cosmogonies iniliales de Fespèce humaine.
Les recherches si remarquables de M. Houssay — qui nous paraissent destinées à révolutionner la mythologie comparée, science qui mériterait d'être mieux connue à cause de sa haute porlée — nous ont appris que les Anatifes, qui croissent sur des épaves, présentent une vague ressemblance avec des Oiseaux; cette observalion à dù conduire les barbares qui l'ont faite à admettre qu'il v avait sous la mer un arbre produisant des êtres ailés.
Celle conceplion singulière a été probablement le point de départ d’un mythe universellement répandu d'après lequel il existait dans un pays lointain et mystérieux, peut-être dans les abîmes de l'Océan, un végétal qui avait la merveilleuse propriété d'engendrer les êtres vivants et qui élait par cela même la cause première de toutes choses. De quelle nature élait cette plante étrange et inconnue ? Personne ne pouvait répondre à celle question, aussi chaque peuple devaitl être Lenté d’assimiler l'arbre divin aux espèces plus où moins anomales, plus ou moins bienfaisantes qu'il pouvait observer dans la contrée qu'il habitait. C'est probablement ainsi qu'ont dû naître les cultes du Figuier ou du Lotus dans l'Inde, du Sycomore en Égypte, du Cyprès en Perse, du Chêne et de la Vallisnérie en Grèce.
Dans les mythes indiens, la plante sacrée est liée à l'Océan primordial, Au commencement de la période présente, leseaux couvraient le monde, faisant le monde même : sur les eaux flotta un Lotus d'or el de ce Lotus sortit Brahma qui des pétales et de la fleur créa les diverses parties de l'univers.
« Quel est l'arbre, dit encore le Rig-Véda, dans lequel ont élé Laillés le ciel et la terre. »
Le culte des arbres s'est d'ailleurs maintenu dans l'Inde avec une étonnante immulabilté ; encore aujourd'hui presque
chaque village a son arbre sacré quiesten général un Figuier des pagodes, cet arbre étrange dont l'aspect merveilleux a dû dès l'origine frapper les imaginations des peuples primilifs qui l'ont observé (1).
Le Lotus a joué un grand rôle non seulement dans l'Inde, mais en Phénicie eten Égypte: il semble avoir, surtout dans cette dernière contrée, des relations avec la clé de vie. Sa fleur, qui s'ouvrait chaque matin aux rayons du soleil, a fait -probablement naître des idées de résurrection et d'immortalité.
« Les Chaldéens doivent être compris parmi les peuples qui ont vu dans l'univers un arbre ayant le ciel pour cime et la terre pour pied ou pour tronc (2). »
Les liens de l'arbre sacré avec une déesse qui est probablement analogue à Vénus se manifestent d'ailleurs nettement dans certaines traditions. Dans l'hymne bilingue d'Eridou, cet antique centre religieux situé au bord du golfe Persique, il est question d'un arbre qui avec « son feuillage sert de couche à la déesse Zikoum. Au cœur de cette sainte demeure, qui pro- Jette son ombre comme une forêt où nul humain n'a pénétré, là réside la mère puissante qui passe à travers le ciel (3). »
L'arbre cosmologique. comme on le voit sur certaines anciennes monnaies de l'Inde, produit dans ses rameaux des soleils (/ig. 155, >, p.295). D'ailleurs les Khasias de l'Hindoustan tiennent les éloiles pour des hommes qui ont escaladé le ciel en grimpant sur un arbre (4.
1) M. Max Müller reproche à Windishmann d'avoir parlé du Figuier d'où les Hindous croyaient quele monde a été liré, parce que les « Hindous n’ont rien dit de semblable ». Il nous semble que le rôle du Figuier qui constituait le pramantha producteur du feu étail cependant capital. — Les bouddhistes vénèrent le Figuier. Une légende bouddhique parle d'un arbre gigantesque, orné de quatre branches, d'où coulent continuellement les grandes rivières (voir la note p. 38).
(2) M. Goblet d'Alvielia.
(3) Sur des cylindres de Chaldée, on voit une déesse tenantun enfant sur ses genoux, à côté de l'arbre sacré. Au dire de M. Sayce, «la dame divine d'Eden » ou d'Edin se serait appelée dans la Babylonie du Nord la « déesse de l'arbre de vie ». Babylone, d'après Lenormant, aurait porté aussi en langue du pays le nom de « Tutter ki », «lieu de l'arbre (ou du bocage) de la vie ».
(4) Les Mbocabis du Paraguay disent qu'à leur mort ils grimpent le long de l'arbre qui unit le ciel à la terre. — D'après les Néo-Zélandais, le ciel était autrefois soudé à la terre; ce fut un arbre divin,
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Les relations de la plante sacrée avec l'oiseau mystérieux qu'elle porte se manifestent dans un cerlain nombre de tradilions. Le Chêne était consacré à Zeus (1) et c'est sur un Chêne ailé que Île dieu, dans Phérécyde, déploie le ciel, la terre et l'océan. Darmsteter dit que cette plante est aïlée parce qu'elle court dans le ciel et il l'assimile à l'arbre de la nuée, au Wellerbaum des Allemands (larbre de la nuée); mais ne parail-il pas beaucoup plus probable qu'il était ainsi qualifié parce qu'il poussail un oiseau sur ses branches.
Les disciples de Zoroastre paraissent avoir connu Îles mêmes tradilions, car, dans le Bundehesch, l'arbre à toutes semences se nomme aussi l'arbre à aigle, et, suivant une version rapportée par Kuhn, quand un de ces oiseaux s'envole, mille rameaux poussent sur l'arbre.
Certains mythes indiquent nettement le lien qui unissait le culte de l'arbre marim au souvenir de la création. La nymphe Melia, qui symbolise le Frêne, el qui est fille de l'Océan,
le père des forêts, qui les sépara en se plaçant entre eux (Réville). Les Finnois et les Esthoniens possèdent plusieurs légendes relalives à l'arbre cosmologique : selon ces derniers, c’est un arbre d'où les maisons peuvent sortir, ainsi que les tables : la principale de ces maisons a la lune pour fenêtre (de Gubernatis).
Le culte des arbres se trouve partout. Darwin a observé dans son voyage dans l'Amérique du Sud, chez les Gauchos, l'arbre sacré Wallitchou garni par les passants de fils, de cigares, de pain et de viande, arrosé de maté. On retrouve un pareil culte à Bornéo, Sumatra, Malacca, aux Philippines, au Dahomey, en Perse, en Égypte, etc.
(1) À Éphèse, non seulement l'Olivier mais le Chêne étaient consacrés à Artémise, comme à Délos le Palmier. Son idole était pendue à leurs branches, « et, dit M. Lang, il n'est pas improbable que son culte ait remplacé celui qui était rendu à un arbre »., — En Grèce, tout sanctuaire est près d'un bois sacré comme les pagodes sont près du Figuier. — L'usage de consacrer le Cyprès à Aphrodite, selon Lajard, a pris son origine à Chypre. Le Pin était consacré à Cybèle. De l'arbre qui produit la myrrhe nait Adonis. Dans les mystères phrygiens en l'honneur de la mère des dieux (Cybèle), on coupait un Pin sur lequel on plaçait l'image du jeune Atys (Maury dit qu'Atys n'est qu'une forme plus récente d'Agdistis). Il y a d’ailleurs un lien entre Atys et Adonis et Dionysos auquel on consacre également la même plante, Sous le nom de dendritis, Dionysos (comme Artémise) est le dieu de l'arbre ou mieux encore le dieu qui est dans l'arbre. Les images de ce dieu étaient faites du bois de Figuier el parmi ses noms rituels figurait celui de Dionysos le Figuier ; une souche brute de Figuier était dans les campagnes l'idole représentant ce dieu. On a signalé les analogies de Dionysos et du dieu Soma (Maury).
épouse le fleuve Inachos et en a le premier homme Phoroneus, qui est en même temps l'inventeur du feu.
On peut retrouver également dans quelques-unes de ces légendes le souvenir de la destruchüon de l'humanité : Plutarque, pour expliquer la légende de la femme muette, — qui était une bûche de bois de Chêne que Zeus voulut épouser alors qu'il était en désaccord avec Héra, — prétend que cette femme muette signifiait un Chêne qui émergeait des flots après le déluge.
Les histoires les plus invraisemblables de la mythologie ont été souvent inventées pour interpréter ou pour cacher des légendes plus anciennes, devenues incompréhensibles ou trouvées trop barbares par les peuples civilisés.
Le même lien avec les traditions diluviennes se trouve aussi marqué dans l’épopée d'Izdubar. Quand ce héros se met à la recherche d'Hasis-Adra (pour recueillir de sa bouche le récit du cataclysme auquel il a assisté), il arrive « aux portes de l'Océan et rencontre une forêt d'arbres « pareils aux dieux » et des oiseaux merveilleux habitent au milieu de leurs branches.
Le rapprochement de ces divers mythes s'explique aisément dans notre hypothèse. Si, après le grand cataclysme diluvien, l'homme barbare s'est mis à étudier attentivement l'Océan devenu l'objet de son culte, il y a tout lieu de penser qu'il dut fonder des temples dans les îles voisines des côtes (1). « C'est probablement dans ces sanctuaires, comme le fait remarquer M. Maspéro, que s'organisèrent les premiers collèges sacerdotaux, où s’élabora la civilisation à la fois religieuse et scientifique. » C'est peut-être là que naquit l'histoire de l'Anatife et de son arbre sous-marin ; que s’ébauchèrent toutes les théories destinées . à rattacher les observations faites sur le monde marin aux grandes conceptions sur l'origine de l’univers; que furent imaginées des explications religieuses de deux grandes découvertes : celle des liqueurs fermentées et celle du feu.
(1) M. Maspéro fait remarquer que ce fut dans les petites îles de la côte que les Koushites élevèrent leurs sanctuaires les plus vénérés.
Une île sacrée, Dilmoun ou Dilvoun, était située à quelque distance de l'embouchure du Tigre sur la côte susienne (Fr. Lenormant). C'est probablement ainsi que Chypre est devenue un sanctuaire renommé d'Astarté,
Nous pouvons être renseignés, en effel, sur plusieurs de ces questions en consultant divers vases sacrés de l'époque mycénienne qui ont élé trouvés à Chypre, île qui renfermail surtout des temples dédiés à Astarté,.
L'une de ces urnes à élé rencontrée à Ormidia et elle esl actuellement conservée au Musée de New-York. La scène qui y est représentée comprend six personnages en train d'adorer une plante qui se trouve au milieu du dessin (la figure 147 ne représente que partiellement cetle scène). L'oiseau existant à côté des adorateurs et qui paraît chercher sa nourriture dans le sola été mis là pouraverur les fidèles qu'il s'agissail d’une cérémonie ayant un rapport avec le culte de Vénus, car on y reconnaît l'Oie bernache. Le végétal qui est l’objet de la cérémonie n'est pas une Valhisnérie, ni un Lotus ; à l'aspect de ses feuilles, on serait plutôt tenté de le rapprocher d’une Alismacée (/ig. 147, 1). La pose des deux prineipaux adorateurs est très F1G. 147 à 149. — 1. Dessin ornant le vase singulière el, comme le d'Ormidia (Musée de New-York); 2. Des- dit M. Perrot, « 1ls pa-
sin ornant un vase de Ciliun ; 3. Dessin X = d'une coupe du catalogue Barre (d'après raissent vautrés surleur
MM. Perrot et Chipiez). siège comme des ivrognes » ; (fig. 147, 1) nous ne pensons pas qu'il faille attribuer leur attitude bizarre à une maladresse de l'artiste; ils sont probablement plongés dans l'ivresse divine que leur procurent les sucs des plantes qu'ils approchent de leurs lèvres, ivresse qui était probablement analogue à celle que donnait le Soma des Indiens. Ce Soma (1) merveilleux joue dans les livres sacrés de l'Inde
(1) On a identifié cette plante avec les espèces grimpantes Sarcolemma viminale où acida (Asclépiadées).
un rôle extraordinaire. Il est apporté du ciel par un oiseau qui est identifié avec Indra, mais dans lequel on est bien tenté de voir l’Anatife qui pousse sur l'arbre. Ce qui paraît justifier ce rapprochement, c'est que cette plante habite d'ordinaireleseaux et qu’elle est identifiée avec la lune, l’astre d'Astarté. Quand on écrase ce végétal, on en extrait un breuvage qui donne aux mortels une ivresse divine. Tout ce qui se rapporte à cette opéralion a été divinisé : le mortier qui sert à extraire le suc, jusqu'à la cérémonie par laquelle on le prépare.
Cette herbe miraculeuse a été longtemps gardée par des espèces de Centaures (Gandharvas! ; cependant un Épervier aux ailes d’or, Agni (le feu), s'envola un jour de sa cime emportant dans son bec l'extrémité brisée d'un rameau.
Dans les traditions des Iraniens, sectateurs de Zoroastre, on trouve deux végétaux, l'un appelé Gaokerena, l'autre l'arbre sans douleur, et ces deux plantes sont comparées par Windischmann à l'arbre de vie et à l'arbre de la science du bien et du mal. M. Max Müller dit à ce propos : «Il nous paraît difficile de comparer ensemble l'arbre sans douleur et l'arbre de la science du bien et du mal. Nous admettrons plutôt le rapprochement entre l'arbre de vieetl’arbre qui produit le Haoma blanc(Gaoke-
rena) parce que le Haoma, comme le Soma indien, était sup-
posé donner l'immortalité à ceux qui en buvaient le jus. »
Il semble donc qu'une idée soit venue à l'esprit de l'homme après la découverte des liqueurs fermentées, c'est que la plante merveilleuse créatrice de toutes choses devait contenir un suc produisant une extase divine, conférant l’immortalité et la science de l'avenir.
Tout végétal donnant à l'homme une ivresse passagère fut considéré comme mystérieux; aussi ne doit-on pas s’étonnner d'apprendre que la Vigne s'appelait en assyrien « l'arbre de la boisson de vie ». Dionysos ou Bacchus ainsi qu'Osiris ont peut-être été divinisés pour avoir appris à l'homme à cultiver cette plante (1).
Nous voyons donc comment, par le Soma (qui semble si particulièrement hé aux symboles du culte de la mer), nous pas-
(1) La nature grimpante de la Vigne, comme celle du Soma (Sarcoslemma), a dù d'ailleurs beaucoup frapper les premiers observateurs. Le latex du Ficus religiosa a d’ailleurs été employé à l’origine dans la fabrication du Soma.
COSTANTIN. — La Nat. trop. 19
sons à l'arbre de vie (1). La version de l'arbre mystérieux qui existe au fond de la mer, et qui engendre éternellement les créatures vivantes, a été modifiée : nous saisissons comment elle a pu se transformer et donner naissance à la légende de la plante dont le jus ou le fruit peut égaler l'homme à un dieu en lui donnant limmortalité.
Le mythe sous cette forme a également une très grande extension. Nous le retrouvons notamment chez les Égyptiens. Dans le livre des morts, qui était le guide des âmes errantes dans le monde des ombres, on suit le défunt un bâton à la main à la
poursuite du séjour de ses rêves ; 0 RS PR il arrive bientôt à la limite du dc? monde réel; là, dans un tableau, nous le voyons en face d’un Figuier Sycomore chargé de /iques ; une femme sortie du tronc à mi-corps lui tend un plateau couvert de pains et de fruits. S'il refuse de les prendre, il ne peut aller plus loin, car c'est l'arbre d'immortalité.
Dans le mythe d'Isis et d’'Osiris d’ailleurs, il est à noter que le coffre contenant le corps de ce dernier est apporté au pied d'un arbre qui avait évi-
F1G. 150 à 153.— Divers aspects
Aider NS ie eus des Mo demment un sens caché et numents assyriens. qu'on appelait l'arbre du coffre.
Il semble que l’on trouve ici réunis dans cette légende les deux symboles de la destruction et de la résurrection de l'humanité : le coffre paraissant lié au souvenir du déluge, et l'arbre à la naissance de l'homme.
L'arbre de vie jouait un très grand rôle en Assyrie, et de nombreux bas-reliefs représentent des génies ailés à tête d'Aigle, ou des divinitésmäles ou femelles en train de cueillirle fruit de cette plante qui devait leur donner la vie éternelle (/ig. 150 à 153).
(1) Dans l'Edda, il est question d’une lutte pour la possession d'un breuvage divin, l'hydromel, qui est à la fois la liqueur des dieux et la-
source de toute poésie. Il est enlevé par Odin sous la forme d'un
serpent (forme du Poulpe).
A côté de cette première série d'interprétations des propriétés de la plante divine, nous en trouvons une seconde qui mérite également d’être signalée à notre attention, car toutes les idées étranges et quelquefois monstrueuses qui ont germé dans le cerveau des barbares créateurs des religions primitives ont eu les conséquences les plus importantes pour l'évolution de l'humanité.
L'examen de deux vases de la période mycénienne qui ont été trouvés à Chypre va nous renseigner à ce sujet (/ig. 148, >, p. 288). Sur un premier vase, celui de Citium, on voit deux Laureaux symboliques (non figurés) en train de lécher amoureusement la fleur d’un arbre contre lequel ils sont dressés. La plante est encore plus schématisée que dans le dessin du vase d'Ormidia et on est tenté d'y reconnaître une combinaison du Chêne marin et de la Vallisnérie (1). La semence mâle de l'animal est d’ailleurs représentée par une série d'accents cir-
conflexes superposés (/ig. 149, 2, à gauche) (2).
Ce dernier mode de représentation de la poussière fécondante se retrouve d’ailleurs dans un dessin qui orne une coupe du catalogue Barre où l'on voit deux divinités féminines en train d'adorer une plante dans laquelle cette fois on reconnaît sans difficulté la Vallisnérie telle que M. Houssay nous à appris à la reconnaître (/ig. 149, 3, p. 288).
Il s'agit, dans ce cas, d'un pied mâle (3, à gauche), et l’on voit les feuilles basilaires rubanées représentées par de sim ples traits qui entourent le cône de l'inflorescence duquel se sont détachées les fleurettes à étamines que l’on aperçoit en train de flotter dans le liquide ; ces dernières sont figuréesici par ces cônes orientés de façons diverses dans l’eau, et les sépales sont schématisés par ces deux lignes qui couvrent le cône. Quant au pollen lui-même, comme dans le dessin précédent,
(1) Les deux spirales du haut correspondent assez bien à la spathe qui en s'ouvrant laisse libre la fleur femelle.
(2) Ce sont peut-être les observations faites par les Phéniciens sur la caprificalion, qui établissaient d'une manière si remarquable le rôle d'un insecte dans la fécondation qui ont fait naître ces conceptions. Les écrits de Pline établissent que le rôle du Blastophaga élail connu des anciens. Les expériences d'Eimer, établissant que c'est pour les figues de Smyrne seulement que la caprification est indispensable, semblent indiquer que cette pratique agricole a dù naitre en Asie Mineure. M. de Solms Leubach pense d'ailleurs que c'est grâce aux Phéniciens que la caprification s'est répandue dans la Méditerranée.
il est représenté par des accents circonflexes isolés (/ig. 149, 3 à droite). Les deux divinités informes dépourvues de bras et de jambes subiraient l'action de cette semence, Quant au char qui orne le même vase (non figuré sur le dessin), il est évidemment traîné par des chevaux marins (Hippocampes) qui conduisent les déesses au lieu où se trouve la plante sacrée.
Nous possédons d'ailleurs un certain nombre de légendes qui jusüfient parfaitement les interprétations que nous venons de donner. Une des plus remarquables est celle d'Agdisüs : lorsque les dieux tuèrent Agdislis, rapporte Pausanias, une goutte de son sang se changea en Amandier, dont les fruits rendaient les femmes enceintes. Aussi les Phrygiens représentaient-ils Amygdalos, personmification de l'Amandier, comme le père de toutes choses. Dans le conte des deux frères, cette singulière histoire de l'ancienne Égypte qui a été vulgarisée par les recherches de M. Maspéro, 1l est également question d'un Persea dont un copeau avalé par une femme Anoupou la fait concevoir (1).
C'est du rapprochement énigmatique de l'arbre marin et des divinités qui se trouvent au fond de l'abime que naissent
(1) M. Lang dit : « L'homme passe aussi pour être le fruit de certains | arbres, et l'on croit généralement qu'il n'est point sorti du sol tout formé, mais qu'il en a poussé comme une plante ou arbre. » Ceci se retrouve « depuis l'Égypte jusqu'aux wigwams des Algonquins ». D'après une légende boschimane, le lion vivait d’abord dans un nid, sur le sommet d'un arbre, c'est la malédiction d'Hectei-Eiïbib qui l'obligea à habiter sur le sol. Ceci explique peut-être la colonne du palais d'Artaxerxès de Suse où l'on voit un bœuf au sommet de l'arbre, D'après le livre sacré Bundehesch, Ahriman ile dieu du mal) pénètre dans le ciel sous la forme d'un serpent et saute sur la terre pour y tout détruire. En ce moment, deux créatures habitaient la terre, Goschoroum, le {aureau primitif, et Gayomard ou Kaiomorts, l'homme pri mitif. Is sont tués par Ahriman. La semence rendue par le taureau en mourant est purifiée, puis portée dans la lune (Astarté) et avec elle furent formés les graines, les plantes et les animaux purs. La semence de l'homme primitif est également purifiée, et elle donne, au bout de quarante ans, le corps d'un arbre qui sort de terre ; cet arbre donne le premier être humain représenté par deux corps liés, androgvnes. L'arbre porte pour fruit dix espèces d'hommes qui ne tardent pas à se séparer pour donner Meschia, le premier homme, et Mes-
chiané, la première femme. Homère parle des hommes nés du Chêne et
Pindare d'hommes semblables à des arbres. Les Dryopiens se disaient nés des Frênes. On trouve dans les îles du Pacifique des mythes analogues. Chez les Maoris, Taue-Mahuta avait la forme d'un arbre, Les Hurors reconnaissaient comme ancêtre de leur race une femme tombée du ciel avec un arbre divin,
tous ces êtres monstrueux qui peuplent la mer, Hippocampes, Analifes, Poulpes. Ces êtres sont des divinités, ils se reproduisent par eux-mêmes comme les premiers animaux selon Empédocle ; à cet état, les êtres vivants ne sont encore qu'ébauchés, l'Hippocampe n'a qu'une tête de Cheval, mais le corps est encore celui d'un poisson ; bientôt les parties du corps qui doivent former l'être définitif se rejoignent; puis les sexes apparaissent et le Cheval ou l'homme définitifs destinés à vivre sur la terre ferme sont formés (1).
Le Poulpe, l'Hippocampe, l'Anatife (2) qui jouent un rôle dans la naissance des êtres vivants chez des peuples marins se transforment en d'autres animaux terrestres dans les tradi-
(1) Un iexle de Bérose démontre d'ailleurs très nettement que ces conceptions étaient bien celles de l'antique Chaldée. « Il fut un temps, dit-il, où foutes choses n'étaient que tènèbres el eau: et dans cette eau et ces ténèbres étaient engendrés des animaux merveilleux, doués de formes et de figures singulières. C'étaient des hommes à deux ailes. quelques-uns à quatre ailes et à deux visages, ayant un seul corps et deux têtes mâle et femelle, et réunissant les organes des deux sexes; puis d'autres hommes, ceux-ci avec des pattes et des cornes de chèvre, ceux-là avec des pieds de cheval: d'autres encore ayent les parties postérieures de chevaux, les antérieures d'hommes, de manière à figurer des hippocentaures., Il naquit aussi des taureaux portant des têtes humaines, des chiens au quadruple corps, se terminant en queue de poisson ; des chevaux à tête de chiens et des hommes et des animaux ayant des corps et des têtes de chevaux, des queues de poissons; d'autres animaux, enfin, avec toutes sortes de figures monstrueuses. En outre, il y avait des poissons et des reptiles, et des serpents, et d'autres animaux merveilleux, en grand nombre, échangeant enire eux leurs formes, et dont les images se voient dans le temple de Bélus. »
On voit donc que dans cette cosmogonie l'Océan existait seul au début et qu'il y fourmillait les mille êtres fantastiques qui sont figurés sur les vases sacrés ou sur les temples de tous les peuples anciens.
« Sur tous ces êtres, ajoute Bérose, régnait une femme du nom d'Omorca, nom qui est en chaldéen Thalath, et qui, en grec, se traduit 7 haletta, c'est-à-dire la mer, ayant la même valeur que Séléné, la lune. » Tout le monde sait que la lune est aussi bien le symbole d'Astarté, la divinité phénicienne, que d'Isis, la divinité égyptienne. « Toutes choses étant en cet état, survint Bélus, qui coupa la femme en deux, et d'une moitié fit la terre et de l’autre le ciel. »
(2) Nous avons déjà, à propos de la tradition du déluge, cité un certain nombre de légendes australiennes et américaines où un oiseau joue un rôle, C'est l'Aigle ou le Faucon chez certaines peuplades d'Australie. Dans les légendes yakoutes interviennent un Faucon, une Corneille et une Sarcelle, La monstrueuse religion des Aztèques, qui, par sa férocité, dépassait celle de Carthage, avait des idoles à têtes d'oiseaux, On retrouve des traditions semblables au Pérou : chez les Canaris on parle comme survivant du déluge d'un bel oiseau à figure de femme. Nous ne croyons pas pouvoir adopter
ions continentales. 'La tortue, notamment en Chine (1), joue un rôle de créaleur ; en Afrique c'est l'Araignée, la Sauterelle, la Mante religieuse ; en Amérique, c'est le plus souvent le Rat musqué qui pêche le Road On trouve d'ailleurs des transions entre ces deux versions (2).
La diffusion d'idées semblables s'est donc produite à une époque très reculée de lhisloire ou plutôt de la préhistoire ; pendant des siècles, ces croyances ont persisié derrière les conceptions religieuses nouvelles; aussi ne doit-on pas s'étonner de retrouver des lraditions presque identiques chez les peuples les plus éloignés. M. Reinhold-Koeheler a réuni, par exemple, des formules sur le support du monde qui ont été lrouvées dans les langues les plus diverses : latine, bretonne, provençale, anglaise, galloise, serbe et bulgare ; or, toutes arrivent à un Chêne, à un arbre planté au début des temps (5).
l'opinion suivante de M. Lang : « En raison du nombre considérable de divinités ornithomorphiques,qui se trouvent dans les légendes améri-
caines et celles des autres peuples, il semble qu'il faille faire remonter l'origine des dieux-oiseaux de l'Australie à une disposilion particulière de l'imagination humaine ! »
(1) Dans les traditions indiennes, la tortue appuyée sur le serpent enroulé en cercle sert de supportaux éléphants quisoutiennentle monde.
(>) M. de Charancey a notamment mis en lumière la version vogoule de l'origine du monde. Le fils d’un homme et d'une femme qui étaient suspendus sur les eaux reçoit la peau d'un Canard et celle d'une Oie : vêlu de ces peaux (comme Yehl de la peau d'un Corbeau ou Odin de celle d'un Faucon), il plonge et rapporte trois poignées de boue qui donne la terre, Chez les Bulgares, c'est Dieu qui fait pêcher à Satan revêtu de la peau d'un Plongeon la terre dans le lac de Tibériade ; en Galicie, ce sont trois Colombes qui pêchent la terre. Chez les Indiens de la Colombie, on trouve une légende analogue, mais ici c'est le Rat musqué qui va chercher sa nourriture au fond de l’eau et qui revient à la bouche chargée de boue ; rejetant cette boue, il forme une ile, d'abord petite, qui grandit peu à peu en devenant le monde.
(3) Voici la formule latine : Qui sustinet cœlum? Terra; qui sustinet terram? Aqua; qui sustinet aquam? Petra; qui sustinet petram? Qua- Luor animalia; quare sunt illa quatuor animalia ? Ignis ; qui sustinet ignem? Abyssus ; qui sustinet abyssum ? Arbor.
En Germanie et en Scandinavie, cet arbre se transforme dans le Frêne Yggdrasil, le plus beau et le plus grand des arbres, car ses racines s'étendent sur tout l'univers et vont jusqu'au ciel; une de ces racines va jusqu'à la source Nilfheim; ses eaux glacées enfantent le géant Ymir dont le cadavre Wedrlolmi forme le monde.
Au sommet de cet arbre setientun aigle; il sait beaucoup de choses et entre ses yeux se tient l'épervier.
D'après une légende australienne, l'homme a été fait avec la gomme, d'un acacia et est sorti d'un nœud de l'arbre. Il est alors entré dans le corps d'une jeune femme (Vénus identifiée à l'arbre) et est né d'elle.
Dans les divers vases sacrés cypriotes que nous venons de décrire, la plante divine se trouve entre deux taureaux dans un cas, entre deux divinités féminines dans l'autre. Cette manière de représenter la fécondation se retrouve chez les peuples les plus divers. M. Goblet d’Alviella, qui s'est livré à une étude approfondie de cette question, a signalé de pareils symboles en Chaldée, en Perse, en Lycie, en Égypte, en Phénicie, en Grèce, dans l'Inde, au Japon, à Java, en Chine. Il a retrouvé ces mêmes types d'ornementation dans les églises du Mans, de Marigny, dans le Calvados; on les observe de même sur des objets de fabrication récente de Syrie et de l'Inde.
« Étrange destinée de cet antique symbole, dit-il, qui, après avoir servi pendant des milliers d'années aux rehgions depuis longtemps éteintes de l'Asie Mineure, est venue échouer à l'extrémité occidentale de l'Eu-
Let
“1G. 154 el 155. — Symbole mexicain représentant deux personnages ado-
Tope. » rant un arbre sacré en On retrouve d’ailleurs en Amé- Daufe Auquek St pErRé 3 3 un oiseau; sa ramificarique des arbres cosmologiques ana- tion est en forme de lau ‘vues et : st à » au'ile 5 égyptien; ses derniers logues et il est à noter qu'ils pa TR CRIE raissent souventrésulter d'une trans- soleils (d'après mes ñ blet d'Alviella). 2. Symformation du symbole de la clef “AS FOR nr ansée ou du tau égyptien qui a été l'océan primordial dans - , KA : lequel apparait l'œuf du observé dans les pays au delà de monde qui, en germant, ’Océ a ficure ei-lointe (fi 5/\ donne l'arbre cosmolo- Il Océan. La ligure ci-jointe (fig. 154) CR En Pr + « d'un de ces objets provenant du (trinité divine, Trimour- Mexi à De » ’ Amar ti) qui se terminent par Me xique permettra d apprécier la des obus (d'ané Cree disposition si caractéristique de tous zer et Guignaut).
ces dessins : l'arbre est placé entre deux personnages affrontés dont la tête est couverte de plumes. Un perroquet perché à la bifurcation des branches paraît rappeler l'oiseau que produit l'arbre dans la légende de Vénus.
Le séjour mystérieux de l'arbre divin qu'ont adoré presque tous les peuples, que quelques-uns plaçaient au fond de
l'Océan (1) est devenu pour plusieurs races el dans quelques tradiions un jardin merveilleux ; certains livres indiens appellent Chorca (Sivarga) un lieu rempli d'arbres et de fruits. « On y voyait même un arbre dont les fruits avaient la vertu de donner limmortalité, » Les dieux inférieurs s’avisèrent de l’'acquérir « en mangeant detemps en temps du fruit del'arbre, ils se conservérent le précieux trésor qu'ils avaient Lant d'intérêt à ne pas perdre. Mais un fameux serpent nommé Tcheïa s'aperçut que l'arbre de vie avait été découvert » ; comme ilen avait la garde, ilen conçut une grande colère, répandit sur la terre son venin. « Pas un homme ne devait échapper aux
atteintes de ce mortel poison. Mais le dieu Civa eut pitié de
la nature humaine; il parut sous la forme d'un homme et avala sans facon lout le venin (2). »
L'histoire du jardin des Hespérides, dont les pommes d’or sont gardées par des dragons, celle de l'arbre auquel est suspendue la toison d'or se rattachent évidemment au même eyele d'idées (3).
Les Chinois connaissent des traditions analogues. Lopi dit avec une naïvelé sincère ou affectée qu'il y a un mont Kouenlun dont les vieillards ont entendu parler, « mais personne n'affirme y avoir élé ». « Tout ce qu'on peut désirer se trouve sur cette montagne ; on y voit des arbres admirables,. On l'appelle le jardin fermé et caché, le jardin suspendu. » — D'après Hoai-nan-wang, il est « auprès de la porte fermée du ciel. Les eaux dont il est arrosé sont la source jaune, la plus
élevée et la plus riche de toutes; elle s'appelle la fontaine -
d'immortalité ; celui qui en boit ne meurt pas. » Dans ces mythes, ce ne sont pas les arbres eux-mêmes qui engendrent la vie éternelle, mais la source qui coule à leurs pieds. D’autres auteurs chinois parlent, au contraire, d'une plante admirable qui supprime la mort.
(1) L'histoire de l’Atlantide effondrée au milieu de l'Océan parait se rattacher à cet ordre d'idées (Donnelly).
(2) D'après Mgr Laouenan, Perséphone fut enchainé à l'Hadès pour avoir goûté la mystique grenade du monde souterrain. — Aux iles Salomon, les Tonga avaient abandonné le pays d'immortalité pour un monde où régnait la mort; un autre de leurs dieux semble ètre une espèce de Poséidon (Hippocampe).
3) Les Gorgones, et particulièrement Méduse, sont en rapport avec le jardin des Hespérides.
En somme, comme l’a montré admirablement Darmsteter (mais seulement, 1l est vrai, pour les peuples aryens), on retrouve les mêmes idées au fond de presque toutes les cosmosonies. Le monde naît des eaux : 1l naît de la nuit; il naît d'un arbre. Mais comment naît cet arbre? Probablement d'un œuf puisqu'il produit des oiseaux.
Les eaux étaient plongées dans la nuit sombre, disent les hymnes védiques, quand un germe d'or, la lumière, Agni, y apparut. Le « germe devient l'œuf d’or, resplendissant comme le soleil ». Dansles mystères de Dionysos, l'œuf était le symbole de l'Umversengendrant et contenant toutes choses dans son sein. Cette notionétait d’ailleurs admise des Égyptiens qui représentaient Noum ou Khnoum F le FiG. 156 à 159. — 1. Le dieu Seb, une des divi-
». sa NE nités primordiales de l'Égypte ancienne (d'après fabricateur des M. Pierret). 2. Scarabée sacré des Egyptiens dieux et des hom- dont les individus étaient supposés mâles.
r 5 3. Globe ailé orné de deux uraeus (serpents). mes, sous la forme !. Vautour sacré dont tous les individus étaient d'un potier tenant RER A CES
sur le tour l'œuf
merveilleux d'où la légende faisait sortir le genre humain et la nature entière, L'œuf du monde avait été pondu par le dieu Seb, dont le nom s'écrit avec les caractères de l'Oie glousseuse (/ig. 156, 1) (1).
L'œuf en germant donne naissance à l'arbre, c'est ce que l'on voit notamment sur certains symboles indiens (/ig. 159: p. 29), ou bien il engendre directement l'oiseau énigmatique. « J'ai chanté l'insondable loi du Chaos primordial et Kronos el l'illustre amour, à double forme, aux yeux de flamme, fils de la nuit éternelle, que plus tard les hommesont appelé Phanès, parce que le premier il apparaît au regard » (2). Phanès, c'est
a) D'après M. Pierret.
(2) Orphiques.
le Phénix (qui aurait donné, d'après Maury, son nom à la Phénicie), oiseau lumineux qui ne meurt pas, qui renaît de ses cendres, qui au début de son existence, dit Lactance, a l'aspect d’un petit ver blanc, ce qui évoque bien l'idée de l'Analife.
On retrouve ailleurs des idées Lout à fait semblables : à Rome, le Phénix devient l'oiseau incendiaire qui engendre le feu en haut des branches de l'arbre sacré : en Égypte, c'est à l'oiseau appelé bennou ou vennou que nous avons affaire. « L'oiseau vennou, dit Chabas, l'une des formes mystérieuses d'Osiris, ne doit, ainsi que le soleil, sa naissance qu'à lui-même ; et, à ce litre, il figure dans les peintures des coffres funéraires comme un symbole de renouvellement continu des existences ». On l'y voit quelquefois représenté avec le corps d'un sphinx et la légende Vennou Kheper-ljesef, « le vennou qui se crée lui-même ». Ainsi que l'a pensé Brugsch, Ja fable antique du Phénix renaissant de ses propres cendres tire son origine du mythe mal compris du vennou égyplien. Ne peut-on pas dire avec plus de raison encore que le vennou n'est autre que lOie bernache, et qu'il se symbolisait en Égypte, comme le Scarabée {1}, par le globe ailé qui orne les temples d'Égypte, de Carthage, de Phénicie, de Chaldée, de Perse et d'Asie Mineure.
« La nuit, dit Aristophane, enfanta un œuf sans germe, la nuit aux ailes noires, et, le temps roulant, germa et sortit Amour le désirable, faisant éclater sur ses épaules deux ailes d'or rapides comme les tourbillons de vent. »
La religion de l’âge de pierre. — L'immense extension que nous venons de constater pour les précédentes croyances, ayant évidemment un fond commun, peut s'expliquer par une propagalion progressive à travers les continents et les mers dans le cours des âges ; cette transmission lente expliquerait très bien les déformations, les transformations souvent profondes qu'elles ont dû subir pendant leur évolution à travers
(1) Les Égyptiens croyaient que tous les Scarabées étaient mâles et. qu'ils avaient la propriété d’engendrer seuls sans le secours d'une femelle ; aussi avaient-ils fait de cet animal le symbole de la génération divine qui doit rendre la vie au défunt, qui doit l'enfanter à Ja vie éternelle. Sur un même symbole qui est au Louvre, on trouve réunis le disque, orné de serpents, le corps du Scarabée à plusieurs bras (comme les divinités de l'Inde), l'homme à tête d'épervier.
le temps et l'espace. Dans cette conception, un point reste indéterminé : À quelle époque a dû se faire la diffusion de ces doctrines ? Si l'on tient compte de ce fait que nous avons trouvé déjà des traditions cosmologiques identiques dans l’ancienne Égypte, la Chaldée et la Chine préhistorique, 1l y a lieu d'en déduire que ce qu'il y a de commun dans ces idées a dû être imaginé à une période extrêmement reculée.
I y a longtemps déjà, en 1861, que M. Frédérie Baudry, dans une étude remarquable sur les mythes se rapportant au feu et au breuvage céleste, signalait incidemment la tradition des arbres paradisiaques comme « témoignage d'une communi- ‘ation antéhistorique entre les Sémites et les Aryens, nous reportant à l’âge le plus reculé, avant la fixation des langues et des grammaires ». Cette opinion nous parait s appuyer sur un ensemble très solide d'arguments, avec cette addition fondamentale que cette remarque est vraie pour nombre de peuples sans relations avec les Aryens ou avec les Sémites (1).
Il semble done vraisemblable d'admettre que c'est avant la vulgarisation du fer, à l'époque du bronze où même peul-être antérieurement, pendant l'âge de la pierre polie, qu'a dû naïtre la religion primitive que nous avons cherché à démêler derrière les récits que nous venons d'exposer. La sauvagerie de la plupart de ces mythes, l’atrocité (2) et l'immoralité des rites qui les accompagnaient conduisent à penser qu'ils n'ont pu être inventés que par des barbares féroces et hallucinés.
Nous pouvons d'ailleurs relever un grand nombre de faits
(1) IH n'est pas admissible, à cause de la complexité de l'ensemble des théories cosmologiques et surtout de leur étrangeté, que l'esprit humain ait pu créer deux fois des idées aussi singulières que celles-ci : tout vient de l'Océan, l'homme a d'abord eu des membres de serpents, il y a un Chêne sous-marin qui engendre le monde, etc.
(>) Les sacrifices humains ont été partout pratiqués et ils sont en relation intime avec le culte des arbres et du serpent (d’après les belles recherches de M. Fergusson). Jusqu'à l'époque romaine, on à égorgé des victimes humaines en Grèce. L'usage de passer les enfants par le feu a existé en Palestine. Les hécatombes humaines des Carthaginois sont historiques et les anciens Mexicains qui leur ressemblaient tant immolaient jusqu'à 50.000 et 60.000 victimes dans un règne ou même, prétend-on, dans une série de fêtes. Les sacrifices d'enfants étaient surtout épouvantables : « On les enfermait, dit Brasseur de Bourbourg, dans une grotte obscure sans vivres, et on les laissait mourir de faim, de peur et de désespoir. »
qui conduisent à penser que ces traditions religieuses avaient élé conservées depuis l'époque où l'homme ne savait pas encore tailler la pierre.
Le culte des pierres, des cippes était très anciennement répandu ; il a existé chez les Sémiles nomades primilifs, l'histoire de Jacob en est une preuve décisive. « Jacob se leva de bon matin et prit la pierre dont il avait fait son chevet; il la dressa pour monument; el il versa de l'huile sur son sommet. I donna à ce lieu le nom de Beth-el (maison de Dieu). » Jacob fil un vœu en disant : « Si Dieu est avec moïiel me garde pendant ce long voyage, alors cette pierre que j'ai dressée pour monument sera la maison de Dieu. »
Cette pierre de Beth-el a été longtemps, en effet, un lieu sacré pour les juifs.
A Guilgal,prèsdeJéricho,ily avait, selon M. Perrot, un groupe de douze pierres levées qui fut, lui aussi, un centre religieux où se célébrait un culte très antique et très populaire. La pierre brute était done en honneur à quelques lieues de Jérusalem dans ce que l’on pouvait appeler les sanctuaires de la campaone, dans ceux quireprésentaientle mieux la tradition nationale.
La pierre qui n'avait pas été travaillée avec le fer passait autrefois pour être plus agréable à Jahvé que la pierre taillée; aussi lit-on dans l'Exode : « Tu ne feras point d'image laillée ; » et ailleurs : « Si vous voulez faire un autel de pierres, vous ne le construirez pas en pierres taillées, car, en y portant le fer, vous le profaneriez. »
On ne peut pas trouver une survivance plus caractérisée de l'âge de pierre : la découverte du moyen de fabriquer des armes de fer a dû paraître une invention perverse au début de la période nouvelle, etles pasteurs primitifs devaient penser que les instruments fabriqués avec ce métal ne pouvaient plaire aux anciennes divinités.
Comme confirmation de ces textes, on a trouvé en Palestine el particulièrement aux environs de Jérusalem un certam nombre de monuments mégalithiques. Les dolmens, les pierres levées,les menhirs,les monceaux de pierres abondent dans cette région et en Arabie. Encore à l'heure actuelle, les Arabes qui passent devant ces accumulations de cailloux se dérangent pour aller y déposer une pierre (1). La pierre noire de La
1) D'après M. Perrot.
; ne
Mecque, la Kaaba (peut-être unaérolithe), est d'ailleurs l'antique témoin d'un culte que Mahomet a été obligé de respecter (1).
Chez presque tous les peuples primitifs ou sauvages (2), la vénération des pierres a existé ou subsiste encore. Pausanias a retrouvé dans la période romaine, par conséquent très éloignée des temps primitifs, dans un grand nombre de temples de la Grèce, des survivances de la religion des pierres : de grossiers fétiches se trouvaient encore à côté ou au-dessous des plus belles statues des dieux (3).
Un autre fait très suggestif est celui qui se rapporte aux plus anciens temples de Cybèle en Asie Mineure ; on avait d'abord adoré cette déesse dans des cavernes. C’est sur ce modèle qu'étaient d'ailleurs disposés les premiers temples de la Grèce et de Perse. Ces antres, qui étaient les repaires du sauvage primitif, inspiraient par leur antiquité même le plus grand respect (4).
(1) Le croissant de l'étendard du prophète est probablement le symbole d'Astarté.
(2) Chez les Zoulous, il y a une tradition qui fait naïitre l'homme d'une pierre qui rappelle le mot d'Homère : « les hommes nés de la pierre ou du Chêne ». Le mythe du rocher qui devient la mère des enfants de Zeus rappelle le silex fécond de la légende aztèque et les excentricités des traditions iroquoises. Aux iles Salomon, Qasavara est une pierre à laquelle on offre des sacrifices.
Les Chinois révéraient l'émeraude qui était aussi en honneur chez les anciens Incas, au Pérou (dans le grand temple de Pachacamac). Au Guatémala, on adorait une merveilleuse obsidienne primordiale. Chez les Aztèques, la déesse Citlalicue donne naissance à un couteau de silex, qu’elle lance sur la terre ; de ce couteau naissent des êtres surnaturels. On a retrouvé des pierres fétiches chez les Hottentots (1691, d'après Witsen) qu'ils barbouillaient avec de la terre rouge comme les images de Dionysos en Grèce.
(3) C'est ce qui s'observait pour l'Apollon de Délos. Pausanias vit en Achaïe une trentaine de pierres carrées portant le nom du dieu. La pierre que Kronos avait avalée, à la place de Zeus, était honorée à Delphes ; on l'entourait de laine pour rappeler les langes qui avaient servi à Rhea à envelopper la pierre qu'elle présenta à Kronos qui voulait dévorer ses enfants: on avait l'habitude de l'oindre d'huile comme Jacob oignait la cippe de Beth-el.
D'après Maury, à Pessinunte, le simulacre de Cybèle était une pierre. Il en est de même d'Atys. Les plus anciens simulacres du dieu Men (ou Lune) des Phrygiens étaient de simples pierres surmontées d'un croissant.
Il y avait des pierres sacrées à Trezène ; les Mégariens adoraient Apollon sous forme d'une pierre grossièrement taillée en pyramide.
(4) « Dans les tempsles plus reculés, dit Porphyre, on consacra aux dieux des grottes et des antres, avant même qu'on eût imaginé de
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Ce n'est d'ailleurs pas seulement dans le culte de la Grèce qu'on trouve des souvenirs de l'époque où l'homme se cachait dans les grottes naturelles. Dans les légendes mexicaines, il est question fréquemment de personnages mystérieux qui sortent des sept cavernes. N'est-on pas d'ailleurs tenté de voir dans l'histoire de certains prophètes un relour à la vie primilive : Élie habitait une caverne et élait vêlu de peaux de bêtes ; c’est la tendance commune à la plupart des réformateurs religieux de vouloir retourner aux traditions les plus anciennes (1).
La vénération des mœurs primitives ne se manifestail. pas seulement pour les demeures de nos sauvages ancêtres, mais aussi pour leurs armes. Les haches de silex qui leur servaient dans les combats ont été très Lardivement l'objet d'un culte, L'emploi des instruments de pierre s’est longtemps conservé dans les sacrifices. Les embaumeurs égyptiens employaient des silex, el opération de la circoncision se pra tiquait en Égypte et en Judée avec un couteau de pierre. Chez les Hottentots, on utilisait encore un pareil instrument il y a deux siècles. Enfin, dans un mythe mélanésien, une divinité appelée Qat fend avec un couteau d'obsidienne le corps de la Nuit pour que l'Aurore puisse en sortir.
Depuis un demi-siècle, on sait qu'une multitude de pierres laillées ont été découvertes par les anthropologistes; des lrouvailles analogues avaient été faites par les anciens, el on conçoit qu'ils aient été très frappés de constater que ces silex pussent servir de couteaux. Le nom de pierre de tonnerre qu'ils leur donnaient indique peut-être une convergence vers les mythes du feu et montre, en tous cas, que leur rencontre avait dû frapper beaucoup leur imagination.
Ce n’était d’ailleurs pas la seule surprise qu'éprouvaient ces
leur élever des temples. C'est ce que firent les Curites pour Jupiter dans l'ile de Crète. Il en fut de même dans l'Arcadie pour Séléné (la Lune) et pour Pan lycéen; dans l'ile de Naxos pour Bacchus; et partout où l'on connut le culte de Mithra, ce Dieu fut adoré dans des grottes. » On connaît aussi les temples souterrains de l'ancienne Égypte (Ipsam boul) et de l'Inde (Bhaja, Karli, Ajunta, etc.).
(1) Chez une peuplade de l'Amérique, les Zunis,les premiers hommes habitent dans une caverne; ils tombent sur la terre armés d’un magique couteau de silex, à l'aide duquel ils coupent la terre; la terre mouillée est bientôt séchée et ils changent les bêtes monstrueuses en pierres.
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anciens observateurs en fouillant le sol. Ils avaient certes dû remarquer, à maintes reprises, des animaux fossiles (dont l’homme préhistorique se faisait des colliers). Ces pétrifications ont pu être regardées comme des ébauches d'êtres vivants et l’on devait les attribuer au grand ouvrier qui, en travaillant l'argile, n'était pas arrivé, dans ses essais, à toute la perfection désirable. Les barbares, qui regardaient le Poulpe comme un homme manqué, ont très bien pu croire qu'un fossile était une tentative analogue de la force créatrice (1).
Zeus, après le déluge, ordonne à Prométhée et à Athéné de faire des figures d'hommes avec de largile, et les vents y soufflent la vie. Dans les légendes Quichées (2) relatées dans le Popol Vuh, il est question d'hommes de terre glaise qui ne remuaient point la tête, qui avaient le don de la parole, mais point d'intelligence; ces êtres imparfaits, ébauches ne satisfaisant pas la divinité, ne tardèrent pas à périr (3).
Les rapprochements que nous venons de faire entre le souvenir de la destruction des êtres et de la création de l'humanité à l’aide de l’argileou dela pierre sont d'ailleurs bien connus, et la légende du déluge de Deukalion est Jà pour le prouver. On trouve dans les légendes aléoutes une tradition identique : un grand vieillard y crée les hommes, comme Deukalion, en jetant des pierres par-dessus son épaule.
Les convergences que nous venons de mentionner entre le culte des pierres et le déluge nous amènent à penser que ceculte doit être associé à celui de la génération, c’est-à-dire d’Astarté ou de Vénus. Dans les sanctuaires cypriotes, cette déessen'est pas toujours « représentée sous la figure humaine, dit Tacite, c’est un bloc circulaire qui, s'élevant en cône, diminue graduellement de la base au sommet. La raison de cette pierre est ignorée ».
À la porte du templed’Hiérapolis, où était adorée Sémiramis- Derceto, dont le culte était lié à l'histoire du déluge, se trouvaient érigés deux organes ithyphalliques (4). En Sardaigne,
(1) Les Ammonites sont adorées par les Indiens (Louvre).
(2) Amérique centrale.
(3) A la troisième créalion, l'homme est tiré d’un arbre tzité et la femme de la moelle d'un petit jonc, et ils périssent emportés par les eaux.
(4) Selon M. Perrot.
à Collorgues (Muséum de Paris), où les pierres levées sont très communes, on voit quelquefois des dessins du Linga sur elles.
L'association du culte des pierres à celui de Vénus et aux traditions diluviennes ne doit donc pas nous étonner. La religion qui se pratiquait sur des dolmens et les pierres levées a élé autrefois associée au culte du Poulpe. Ceci se trouve
confirmé par une dé
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la même figure dé chouette correspondant à la tête du Poulpe, la bouche 4