‹ La Navarre françaiseChapitre 16 sur 131 · LB8 ESCLAVES · texte numérisé non relu

LB8 ESCLAVES

D'après le for, le roi doit être élu par les ricombres, les nobles et le peuple (y elpueblo de la tierra). Le peuple, se composant de diverses classes, avait en quelque sorte une hiérarchie comme la noblesse. En parlant des nobles, nous avons commencé par les plus élevés, parce que leur puissance alla en décroissant. En parlant des classes populaires, nous commencerons par les plus infimes , parce que leur position alla toujours en s*améiiorant sous l'influence bienfaisante de la royauté.

Les Goths d'Espagne avaient conservé le droit romain sur l'esclavage. Il fallut une loi pour interdire au maître de tuer son esclave sans permission des juges; une loi défendit aux juifs d'avoir des esclaves chrétiens.

Une difl'érence très notable existe entre la législation navarraise et la législation gothique. Les fors de Navarre ne reconnaissent ni serfs ni esclaves. L'esclavage n'est point permis entre chrétiens et entre Navarrais. On ne peut avoir pour esclaves que des ennemis du Christ : c'est sur le champ de bataille qu'il faut aller les chercher.

Lorsque les Maures, ce qui arrivait quelquefois.» venaient servir sous un roi chrétien, ou étaient admis à résider en Navarre, on les considérait comme nobles, parce qu'ils se battaient à cheval et qu'ils pouvaient exercer des commandements militaires.

Lorsque, au contraire, ils étaient pris combattant contre la croix et ravageant le sol de la patrie, on les réduisait an rang d'esclaves, on les traitait comme des bétes à quatre [)ieds i^como bestias de cuatro pies).

L'esclavage fut en Navarre ce qu'il était à son origine. Le premier qui imagina, au lieu de tuer son ennemi vaincu, de Tutiliser à son service, fit faire un pas à l'humanité.

Les Navarrais étaient braves , et la guerre contre les musulmans fut longue; ils eurent le pouvoir et le temps de fSûre beaucoup de prisonniers. Les esclaves devinrent nombrem.

Leur sort était triste. On faisait bon marché de leur vie. D'après le tarif des compositions pour l'homicide , le meurtre d*un esclave était taxé comme si on eût tué une béte (teadb como bestia).

On ne se faisait aucun scrupule de maltraiter les mosolmans, qui, lorsqu'ils se privaient du plaisir de couper ki têtes de leurs prisonniers, ne les ménageaient guère.

La vente des esclaves était permise. En iSSg , le roi pre* nait un cinquième sur le prix des ventes de cette nature. Uie charte de Tudèle constate qu'un Sarrasin a été vendu si5& mtravédis, plus 5o pour le droit du roi; ce droit variait selon les temps.

Le roi avait des esclaves en 1&08. Le comte de la Harci lui fit don de Maures prisonniers, et la charte de donatioB nous apprend ce détail, qu'il fallut faire faire pour eux huit ceintures avec huit chaînes de fer.

Le (ralic d(»s esclaves continuait au xv' siècle « après Fci-

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pulsion des Maures. Ces esclaves provenaient sans doule des Arabes de Grenade.

Le sentiment catholique était vif en Navarre , mais la fraternité ne paraissait ordonnée qu'entre chrétiens et ne semblait pas devoir profiter à ceux qui étaient en guerre ouverte contre le Christ. Lorsque cette guerre cessait et que la conversion des infidèles les faisait entrer dans le sein de l'Eglise, ils devenaient des frères, et leur sort changeait.

Le for de Sobrarbe de Tudèle (art. 190) porte que nul ne peut chasser de la maison de Dieu l'esclave qui vient y solliciter le baptême. La peine encourue pour l'infraction à cette règle est la même que pour la profanation de l'église.

Lorsque des esclaves manifestaient le désir de se faire chrétiens, on prenait des précautions contre leur conversion simulée. Pendant trente jours, on les éprouvait Tous les dix jours, on devait les livrer à leurs seigneurs pour qu'on put juger de la sincérité de leur résolution.

Les esclaves qui avaient reçu le sacrement de baptême revenaient chez leurs maîtres. Mais ils n'étaient plus dans le commerce. Ils avaient le droit de se racheter et de reconquérir la liberté en remboursant le prix qu'ils avaient coûté.

L'esclavage alla toujours en s'affaiblissant; il disparut d'une manière insensible. Nous verrons certaines classes de vilains fort malheureuses : c'étaient d'anciens esclaves dont la position , quoique en voie d'adoucissement , était encore digne de

pitié.

LBS VILAIKS {VILUNOS).

Ce mot dérive de viUanus (habitant de villa). Ce mot de villa ^ qui signifie ailleurs maison des champs, avait une significa-

' Villa, La poblaeion que tiene alguno» privilegioi (Escriche, Diccûmario de le~ giêlacioriy t. II, p. gâa).

tion particulière en Espagne : c'était un village doté de quelque privilège.

M. Secretan^ s'exprime ainsi : «D'après les anciens fueros «navarrais, il y a trois sortes de vilains, qui correspondent aux «trois sortes de propriétés que nous avons déjà rencontrées en «Gastille, ce sont : les villanos {^realengos, paysans royaux), les ^ahandengos (paysans d'église) et les solari^o» (paysans des «seigneurs laïques). »

Plusieurs architectes de nos jours ont voulu mettre de la régularité dans les vieux châteaux du moyen âge, où I'od n'aimait que l'irrégularité. Ce n'est pas dans les fors qu'3 faut chercher des classifications nettes et précises. Le fuero général intitule le titre V du livre III : De los vUlanoB del rey et de los monasterios. Il ne s'occupe pas de la classification des diverses catégories de vilains. Dans plusieurs passages, il leur donne des noms spéciaux et différents de ceux que M. Secretan a définis. Ainsi nous citerons des mots vieillis et que 1 on ne comprend guère aujourd'hui : Asâdero, vilain qui ne possède que sa pioche (azoJa); Mezquino, vilain indigent; Labrador PEGHEBO, GOiLLAzo, RusTiGO, labourcur qui paye tribut.

Les esclaves se transformaient en vilains. Dans les temps voisins de la barbarie, la transition n'est pas très sensible, et voici un passage du for manuscrit :

«Le seijjna/ (représentant du roi) et le seigneur «olarûjp) «(seigneur du lieu) ont des paroles ensemble , et le soignai dit: « — Notre vilain solaricgo est mort, partageons ses enfants (rres- « turas). Et le partage se fait ainsi. — Le seigneur prend le plus «grand. Le seigneur en choisit un autre, et, s'il en reste un «de plus (c'est-à-dire si le nombre est impair), l'enfant doit «être partagé par moitié [Esi una de mas, partan pro medio la t^crcatura). Le scignal prend de la cuisse droite, le seigneur

* La féodalité en Espagne.

«de la cuisse gauche, et Ton partage par moitié totit le corps et avec la tête {et parian por medio iodo el cuerpo eon la cabeza). ce Cette division du corps ne doit pas se faire si l'un des ce coparf ageants veut payer la moitié du corps qui revient à (d'autre. C'est chose connue que tout vilain solariego appar- « lient pour la moitié du corps du côté droit au soignai, et c( pour l'autre moitié du cAté gauche au seigneur. j>

La cruauté de ce partage d'un corps humain est telle , que des auteurs français ont refusé d'y croire. On a traité d'absurde la traduction du mot creatura par enfant^ sans savoir si on pouvait le traduire autrement. Le mot espagnol creatura signifie enfant dans le dictionnaire de l'Académie castr^lane et dans de nombreux passages des fors , où cette expression se trouve souvent employée. Dans le fuero général (1. II, t. IV, c. XVII ), il n'est nullement question de troupeau. Le législateur barbare comprend si bien ce qu'il y a de cruel dans le principe ainsi posé qu'il laisse voir l'horreur que lui inspirerait l'exécution rigide de la règle. Il admet que le vilain solariego appartient du côté droit au seignal, du côté gauche au seigneur; mais il veut que celui qui n'a que la moitié du corps puisse racheter l'autre moitié. Lorsqu'un seigneur est assez barbare pour préférer le partage en nature au payement proposé, le for primitif le punit sévèrement; il dit en termes formels : ce S'il coupe pied ou main au vilain ou quelque autre <t membre que ce soit, il sera puni de la peine de l'homi- «cide. 9

Il ne faut pas dénaturer les textes pour les mettre en rapport avec les sentiments du jour : il faut au contraire se reporter aux idées de l'époque où ils parurent. Les Espagnols et les Maures cherchèrent souvent à terrifier les esprits par des mesures qu'ils répugnaient eux-mêmes à employer. Le for a voulu dire que le vilain était tellement la propriété des sei-

gnears, qu'ils pouvaient le couper en deai; mais il ohercha aussitôt à placer le correctif à côté de la règ^e.

Les lois navarraises ne changaient pas aussi vite que les mœurs, qui, en Espagne, sous l'influence de la domÎBatîoB arabe, devancèrent dans la voie de la civilisation iouies les nations européennes.

Les vilains de ta classe des esclaves se rapprochèrent peu à peu de la classe des hommes libres. Les fors et les privilèges améliorèrent leur condition. Us sont attachés è la terre et vendus comme inuneubles par destination; mais le maître ne peut les vendre isolément ni se débarrasser d'eux quand il ne peut plus s'en servir : il est obligé de les loger, de ks nourrir et de les entretenir avec toute leur famiUe.

Un auteur navarrais a prétendu que ces vilains, dont le triste sort nous révolte, étaient en somme moins miséfdUes que plusieurs laboureurs de notre temps qui n'ont qne lear travail pour vivre. Leur travail est en effet plus précaire et le salaire moins assuré. Ils n'ont droit à aucun secours lia cas de malheur, de maladie ou d'établissement de lenn enfants. Us courent enfin le danger de tomber dans une profonde misère, et la misère conduit souvent à la démoialisation.

Nous parlerons du droit de succession, primitivement tiès restreint pour les vilains. La famille pour eux ne s'étendait qu'au degré de cousin germain. Le seigneur hàîtait des meubles s'ils mouraient sans enfants, et des immeubles s*ili mouraient sans parents au degré légal.

L'Église, qui prêcha toujours les grands principes de rite chrétienne, plaidait la cause du pauvre en faisant prendre aux riches que c'était œuvre salutaire è FAme qae d'avoir compassion des malheureux. Et alors parurent plusieais chartes d'affranchissement motivées pour le rewiidê Jk fai

Don Sanche le Sage renonça à son droit d'hériter des vilains por su aima (pour son âme).

Les vilains avaient capacité pour acquérir, mais ils ne pouvaient acquérir un bien libre sans contracter l'obligation de payer tribut au roi. En i AS s , les laboureurs de Sarraza achetèrent le lieu dépeuplé de Sarluz libre de tout droit seigneurial (franco y quiio de hgodalgo); mais, «comme selon le for, «porte la charte, les laboureurs tributaires ne peuvent avoir «hérédité ni lieu franc et libre de seigneurie sans que » dans le «délai d'an et jour, ils s'obligent de payer tribut perpétuel «au roir, lesdits habitants de Sarraza s'engagèrent à payer la rente annuelle de dix-huit sous.

Le for dispense les vilains de toute redevance en cas de perte de la récolte, et, quand la récolte était très belle et que le seigneur avait grand besoin d'argent, il ne pouvait réclamer plus que les tributs accoutumés (maspecha$ que las aeo$^ tumbradas).

Nous consacrons un livre à raconter les origines, la nature, la diversité des devoirs féodaux au moyen âge en Navarre.

Nous ne prétendons pas examiner ici toutes les questions relatives à la condition des vilains; mais en voici une assez intéressante : Avaient-ils le droit de changer à leur gré de seigneur?

L'affirmative a été soutenue par des auteurs français, qui n'avaient peut-être pas bien compris le texte qu'ils invoquaient. On lit dans le for de la ville d'Espronceda : «Et et comme nous sommes francos, il est de for, us et coutume du «royaume de Navarre que tout homme peut prendre et élire « le seigneur qui lui plaira : t) E oui seyendo francos en nos, como fuero, uso et cosiumbre sea del reyno de Nararra, todo hombre pueda tomar et esleyer quoal seinnor quisiere.

Les habitants d'Espronceda dépendaient du seigneur Martinez de Moratin. caballero; ils se rachetèrent moyennant une

somme d'argent et entrèrent dans la classe desjrancos. C'est alors qu'ils demandèrent à être sujets et vassaux (subditoê y vasallos) du roi^à la double condition que le roi leur accorderait le for de Vîane, et qu'eux-mêmes lui payeraient tribut.

On s'est demandé si le privilège de pouvoir choisir son maitre devait être étendu aux vilains. Cette question, dont nous parlerons plus loin , ne saurait être tranchée d'une manière absolue dans un pays où les fors variaient d'une ville k l'autre.

Les progrès que les Arabes d'Espagne avaient fait faire à l'agriculture se firent sentir jusqu'en Navarre. Les seris furent initiés à leurs merveilles d'irrigation. Lorsqu'au travail matériel ils joignirent l'intelligence, ils accrurent par une culture perfectionnée les produits de la terre. L'argent qu'ils gagnèrent les aida à se racheter de la servitude. Les derniers restes de l'esclavage disparurent peu à peu, mais complètement, sans commotion ni insurrection. Il nous est parvenu un grand nombre de chartes constatant le rachat de laboureurs enrichis. Souvent tous les vilains d'une ville se rachetèrent à la fois.

Déjà en i33o, sous Philippe III *, on ne distinguait plus que trois classes de gens, savoir : les hidalgos, les ruanos et les laboureurs (e» à saber Jidalgos, ruanos e labradores).

LES FEAItCOS.

Les francês formaient une classe intermédiaire entre les vilains et les nobles. Ils payaient tribut comme les premiers, et jouissaient de franchises comme les seconds. Ils nommaient

' Amejoratniento del rey D. Phelipe (c. xxv).

séparément leurs officiers municipaux, et ils avaient des juges autres que ceux des nobles. Ces distinctions étaient parfois effacées par des actes de faveur royale. Charles III concéda aux habitants de la vallée de Larraun , à tous , sans exception , nobles et francos, d'être d une seule et mémo condition [de una sola condicion). Les habitants payèrent un fort tribut en argent et un porc gras par maison*

De grandes controverses ont été soulevées sur la signification primitive du mot franco , parce qu'il est mis dans les fors en opposition avec le mot navarrais.

Alphonse le Batailleur accorde en 1139 des privilèges à des firancos appelés à repeupler les plaines d'Irunia. Il leur concède connue une faveur que nul Navarrais, clerc, soldat ou infançon, n'aura le droit de venir habiter au milieu d'eux. Dans plusieurs chartes de Pampelune, il est établi une distinction bien marquée entre les francos et les Navarrais, qui semblent être considérés comme des populations différentes et hostiles. Il suffit de citer le for d'Estella de l'an 116& qui a une rubrique spéciale : De franco et de Navarro, oii il est question du mode de régler les différends entre francos et Navarrais.

Le prince de Viane ^ fait venir les francos des Français. L'Académie d'histoire de Madrid ^ repousse cette opinion comme n'étant appuyée sur aucune chronique nationale , sur aucune tradition. Elle suppose que les francos sont des Basques habitants indigènes , et que les Navarrais sont les descendants des antiques Navarros dont parle Ptolémée et qui auraient conquis le pays basque'.

A mesure que les Arabes furent refoulés dans l'Andalousie,

' Ctvmca de lo$ reyet de Naoarra.

' Diccionario geogrqfico (t. II, p. 58).

* PaUografia, p. i8.

ils laissèrent des terrains considérables sans popalatiop* Les rois y attirèrent par des privilèges les étrangers. Les Français étaient voisins; ils accoururent les premiers et en plus grand nombre. Le P. Terreros dit que le mot francos vient de jrançcM, et cite des chartes originales prouvant que la ville dlllescas fut entièrement peuplée de Gascons.

Le prince de Viane, parlant du repeuplement du bourg de Pampelune, dit que ce bourg était peuplé de Français {ie gente Francesa) venus de Gahors ou de Tours.

Don José Yanguas^ croit que le moi francoi dérive ào français par trois raisons : i*" en examinant les noms des habitants d'Estella en lâ&y, on trouve beaucoup de noms fira&çais; n"" tout prouve que le français fut parlé en cet endroit; 3"" enfin les francos d'Estella s'intitulaient Jirancas de smnt Martin; or, on connaît la vénération de Glovis et des Français pour ce grand saint.

Le P. Moret ^ applique le mot de fronças aux Navarrais que les rois déclaraient francs et libres.

U me semble facile de concilier des opinions qu'on a regardées comme inconciliables. Que des Français soient venus peupler des terres navarraiscs, c'est incontestable; mais ils n'arrivaient qu'attirés par les franchises qu'on leur accordait. FrancQ vient de francus, qui voulait dire libre de servitude. Du Gange ^, en citant des pièces d'Aragon , dit que le moi franco est mis en opposition avec celui de villano.

En résumé , beaucoup de Français devinrent francos, mais tous les francos n'étaient pas dl'origine française.

^ Diccionario de la* anûguedadeê de Navarra ( t. I , p. 5 1 6 et 8uiv. ).

' Anakiy t. Il, p. 3o5.

^ Glosiaire de Du Congé (éd. de (larpenlier, t. III, p. 393).

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LES LABODBEURS^

Le moi de laboureur employé seul ne s'applique qu'aux laboureurs tributaires. Yanguas dit qu'il existe encore des villages où l'on donne aux officiers municipaux la doublo qualité de labradores y franco».

LES RVAHOS*

Les ruanos étaient les habitants des bourgs où les rues étaient bordées de maisons occupées par des artisans et des marchands. On distinguait le ruano qui habitait une rue du viUano qui habitait une villa.

La population des villes, quoique sujette au tribut, possédait quelques faveurs. Les ruanos avaient un alcade particulier, et souvent, pour éviter les conflits, on leur permit de s'unir aux hidalgos pour avoir un alcade commun.

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