‹ La Navarre françaiseChapitre 19 sur 131 · II · texte numérisé non relu

II

Etait-ce comme acte de respectueuse déférence pour le deigé et la noblesse que cette attitude leur était commandée? Non; comme cette attitude est fatigante, on avait pensé qu'elle obligerait les orateurs populaires à être plus brefs dans leon discours et à ne pas trop prolonger les séances.

Après la délibération, le syndic recueillait d'abord les voix des nobles, en commençant par celui qui se trouvait le plus près de lui. Le secrétaire en tenait note. Les députés du tiers, après avoir entendu l'avis de la noblesse, se retiraient dans la tribune de l'église pour délibérer à leur tour. Le député de Saint-Jean-Pied-de-Port recueillait les votes. Pendant cette opération, les ecclésiastiques, qui étaient peu nombreux, convenaient entre eux secrètement de l'avis qu'ils devaient émettre. Le syndic venait ensuite leur demander leur vote et priait le tiers de faire connaître le sien.

L'opinion de deux corps faisait loi. En matière de finances, l'opinion du tiers était prépondérante et l'emportait sur cdle du clergé et de la noblesse.

Le vice-roi, gouverneur du royaume, venait solennellement ouvrir la session. Debout et couvert, il écoutait une harangue prononcée par un membre du clergé et se retirait ensuite, laissant l'assemblée se livrer à ses travaux. Lorsque le rôle des affaires était épuisé, le vice-roi en recevait officiellement avis. Il reparaissait avec le même cérémonial, écoutait une nouvelle harangue et prononçait la clôture.

Si dans l'intervalle des sessions l'intérêt du roi ou du pays l'exigeait, une jointe générale {junta) était convoquée extraordinairement par le châtelain de Saint-Jean-Pied-de-Port et sur la réquisition du syndic. Les lettres de convocation, écrites en espagnol, selon l'antique formule, portaient toutes la même suscription , sans distinction de rang ni de titre : Al mi mahifico senor, el muy manijico senor X...

La session extraordinaire ne durait que trois nu quatre heures, juste le temps nécessaire pour l'expédition de l'alTaîre qui l'avait motîvi^e.

Ces jointes furent supprimés en 1772 par arr<!l du conseil du roi, qui leur substitua un AaRÉcé des Etats, dont la convocation ne pouvait avoir lieu sans la permission de l'intendant.

Les Etats protestèrent contre cette violation flagrante du droit de réunion consacré par les rois de France euï-métnes en iSgS, 1597, i6o3 et 1607. Leurs remontrances furent très vives, mais sans résultat.

Les Etats avaient des pouvoirs considérables, qu'ils croyaient presque sans limites. Ils rappelaient sans cesse leurs droits, comme s'ils avaient peur qu'on les oubliât.

Sous la monarchie absolue de la France, leurs accents des anciens jours netrouvaient guère d'écho, mais ils ne perdirent rien de leur fierté. Ils redisaient à Louis XIV : Chez nous, le roi n'est que la créature de ses sujets. Les cortès avaient le droit de conférer la couronne. L'histoire nous apprend qu'elles ont élu pour souverains : Thibaut 1", malgré l'acte d'adoption d'un autre héritier par Sanche le Fort; don Garcia Ramirez, malgré le testament du roi Alphonse; la fille de Louis le Hutin, malgré les réclamations de Philippe de Valois; et Catherine de Foix , malgré les protestations du vicomte de Narbonne,

Les Etats aimaient aussi à rappeler ce que le roi de France avait effacé des fors revisés , la réciprocité des droits et devoirs du souverain et des sujets, réciprocité nettement accentuée dans ie fuero jiizgo et dans les chartes pyrénéennes : Tu seras notre roi si tu fais bien; sinon, non [Bex eris $i recUt facis; si autem nonjaet», non mxy

Les Etats prétendaient encore qu'à chaque avènement au trône le monarque devait en personne se rendre au milieu d'eux pour recevoir leur serment de fidéhté et jurer lui-même

en leur présence le maintien de leurs fors et liberté. Ils invitèrent Louis XIV à v.enir accomplir cette formalité anticjue, mais Louis XIV ne vint pas; il fallut bien souffrir quil se fit représenter.

La mission principale des Etats était le vote de l'impôt. Je lis dans leurs règlements : c(La Navarre est un pays libre et ((franc, qui n'est pas sujet aux tailles, mais donne tous les (cans volontairement certaine somme d'argent au roi, une «année davantage, et l'autre moins, selon sa commodité et le «(besoin du roi.»

Ces principes avaient tellement acquis la sanction des siècles, que, malgré la velléité des intendants h les contester, le Bret est obligé de déclarer que «ce pays est de franc alleu « naturel et d'origine ; on n'y paye que quelques cens et rede- «vances bien moindres que dans tous les pays placés sous te l'obéissance du roi; cela s'élève à 109 livres ik sob 6 de- « niers. »

Le don annuel fait au roi était volontaire, mais on ne le refusait jamais. Au commencement du xyih* siècle, le traitement du gouverneur n'était fixé qu'à 1,1711 livres, mais une gratification de 7,000 livres y était ajoutée «en reconnaissance, est-il dit, des faveurs qu'on a reçues de lui».

Les ducs de Gramont, vice-rois de Navarre, étaient adorés dans ce pays. Les Etats reconnaissants leur votaient des gratifications, sans oublier leur famille. Ils instituèrent un service funèbre en l'honneur des duchesses de Gramont.

En réglant les dépenses de l'Etat, les gages des juges et officiers du royaume , ils ne s'oubliaient pas eux-mêmes et s'allouaient une indemnité, partagée séance tenante.

Ils se payaient des protecteurs. Ils allouent : 1,000 livres à M. Peloux, secrétaire de l'intendant c^pour des motifs h nous connus»; aoo livres à M. David, secrétaire de M. le premier

président; enfin des étrennes au suisse de M. de Florentin, ministre, et au laquais de son premier commis.

Ils envoyèrent à Paris ^onco soixante caisses de vin (de trente bouteilles chacune) pour des cadeaux. Ils ne manquaient pas de galanterie : ils offrirent douze caisses de vin à la duchesse de Gramont. Ils voulurent être parrains de la fille de la marquise de Lons * et dépensèrent 1 0,087 '^^res pour la célébration du baptême.

Le pays basque est le pays des grands repas. Dans les registres des Etats, on trouve des détails sur les fêtes et sur les banquets qu'ils donnaient.

Citons trois menus de diverses époques (xvi* siècle) :

Souper de M. de Bétiac, commissaire pour tenir les Éfats. — 1 loutre, 6 poulets, h poules, 10 livres de lard, t idouton,

1 truite, ao pains, artichauts, 58 litres de vin.

Dîner. — 3 chapons, 8 poulets, i mouton, une fricassée, i oie, un demi-chevreau, 6 œufs, 1 fromage de Cize.

Quelques années après, au commencement du xvif siècle, nous trouvons dans la dépense de bouche de M. de Caumont de la Force, lieutenant général et commissaire pour tenir les États :

Diner. — 1 paire de chapons, 1 paire de poules, 8 poulets,

2 fromages gras, poires, une demi-livre de dragées, 1 boîte de confiture de codonhat (coing), 1 pot de noix confites, écorce de citron, & pigeons, & cailles, 9 levrauts*

Souper, — 72 bouteilles de vin, 1 mouton , 6 livres de lard, t o volailles, 3 levrauts en pâté et rôtis, 3 perdreaux, 6 cailles, 1 chevreau, 6 pigeonnaux, i loutre.

Déjeuner, — 96 bouteilles de vin, 3 livres de mouton, 3 le-

' Le marquis de Lons était lieutenant dn roi en Navarre.

vrauts en pâté, 6 livres de lard, prunes, amandes, figues, raisins, i pain de sucre.

Dîner maigre. — 3 saumons, a merlus, 3 brochets, 3 soles, 3 douzaines de sardines salées, i oo sardines fraîches, i o douzaines d'œufs, 1 truite.

Au xYiii" siècle pour le passage de la reine d'Espagne, les États se mirent en frais. Dans les comptes qui leur furent présentes, nous trouvons: m perdrix, 7 bécasses, 6 levrauts, 13 palombes, & jambons, 6 dindons, 16 pigeonnaux, à tourtes, 3 livres de truffes, i5 lièvres, a8 poulardes, 56 poulets, li canards. On paya pour fourniture de sucre et de fruits 100 livres; pour 3 livres de mousserons, 10 livres; pour la recherche des provisions, 1 5o livres. On alla chercher à Dax des ortolans, mais on n'en trouva pas.

Les États louèrent quatre-vingts paires de bœufs pour porter à Roncevaux les bagages de la reine, qui partit sans doute sur une mule.

Quand on lit dans les ouvrages des derniers siècles avec quelles difficultés, avec quelle lenteur, avec quelles dépenses énormes on franchissait la frontière, on ne saurait trop admirer ces chemins de fer qui percent les montagnes, comblent les vallées, se suspendent sur les abimes et se déroulent merveilleusement sur les cimes escarpées qui n'étaient fréquentées jadis que par l'aigle et l'isard des Pyrénées.

Les Etats de Navarre faisaient des règlements , comme les rois faisaient des ordonnances. C'était un pouvoir considérable dont ils jouissaient de temps immémorial. Henri IV, en 1691 et en 1693, confirma ce droit et ordonna aux juges de le respecter.

Les Etats se regardaient comme les représentants du peuple et s'occupaient de tous ses intérêts. Ils s'immisçaient dans tous les détails de la justice et de l'administration.

ORGANISATION POLITIQUE ET JUDICIAIRE. lOJ

Ils se posaient en législateurs: ils étendaient à quarante ans la durée de la possession nécessaire pour prescrire, tandis que la prescription trentenaire était admise en Béarn. Us faisaient défense au parlement à^épicer les arrêts inteiiocutoires. Ils demandaient la révocation du vice-chancelier Jean de Lostal Maucor et du conseiller Jacques Oïhenart. Ils accueillaient les placets contre les huissiers de la Navarre, que l'igruh ronce la plus crasse empêchait de rien faire d'utile. En se mêlant des choses judiciaires, il ne leur en coûtait pas d'engager des luttes avec le parlement.

Ils se considéraient aussi comme les hauts administrateurs du pays. Us relevaient tous les abus. Ainsi, dans l'élection des jurats, ils signalaient les inconvénients qu'il y avait à permettre aux prêtres et aux veuves de se faire représenter par des valets et des métayers. Us donnaient des encouragements aux lettres et voulaient fonder d'accord avec Pau une université, pourvu qu'elle portât le titre d'université de Navarre. L'établissement des haras et tout ce qui pouvait contribuer au progrès de l'industrie chevaline les occupaient beaucoup. Les plus grandes questions, comme la délimitation des frontières et les plus petits détails de police, tout était de leur compétence. Us fixèrent le nombre de convives que le roturier pouvait inviter aux noces et aux baptêmes, sage mesure qui empêchait les pauvres de se ruiner en voulant imiter les riches.

C'est aux Etats que le peuple adressait ses réclamations de toute nature. Une pétition des notables d*Arberoue commence ainsi : ce Parmi les choses nécessaires à la vie de ce l'homme, le tabac prend la première place.» Le goût des Basques pour le tabac devait être bien vif, puisqu'ils le plaçaient au premier rang des nécessités de la vie.

Si les Etats étaient très disposés à écouter toutes les plaintes,

le gouvernement français n'accueillait pas leurs protestations avec la même faveur. Ils reçurent souvent des admonestations sévères, mais rien ne pouvait décourager leurs prétentions à la souveraine indépendance.

Les plus grands personnages tenaient à honneur d'avoir entrée à l'assemblée des États du royaume de Navarre. Cette faveur fut notamment sollicitée par un Montmorency, comme possesseur du château de Béguios. Les nobles avaient voix délibérative depuis l'âge de quinze ans.

Les Etats, pour se survivre, avaient soin de chaîner leur syndic de veiller, dans l'intervalle des sessions, au maintien des fors et libertés, de résister, sans aucune réquisition, à toute atteinte portée aux franchises du royaume et d'accueillir toutes les réclamations qui leur paraîtraient légitimes.

ORGANISATION POLITIQUE ET JUDICIAIRE. i05

Page 1