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LA BARRA6ANIA

La barragania n'était ni le mariage ni une union illicite. L'Eglise la réprouvait, et le législateur la reconnaissait en lui imposant des lois. Cette institution espagnole, inconnue ailleurs, fréquente au moyen âge, est tellement oubliée aujourd'hui qu'il est assez difficile d'en déterminer le caractère. Les uns regardent la barragana comme une maîtresse unique vivant avec un homme, dans la maison de celui-ci, d'une manière notoire et publique; les autres la regardent comme une femme légitime, mais d'un ordre inférieur et privée des droits civils.

On s'est demandé d'abord d'où venait ce nom de barragania.

Le législateur lui-même s'en était préoccupé au moyen âge, et, chose assez rare dans un code, on commence par donna* l'étymologic de la barragania avant d'en fixer des règles.

La loi des Sept parties s'exprime ainsi ^ : c( Barragana est un t( nom composé de deux mots : barra, qui est arabe et veut dire ^en dehors; et de gana, qui est du latin (^tie es de Wttio) et veut « dire ganancia (profit, lucrum). Ces deux mots joints ensemble ce veulent dire une union faite en dehors des mandements de ce l'Eglise , et c'est ainsi que les enfants de telles femmes sont ^ appelés hijos de ganancia. n

L'étyniologie légale de barragana a donné lieu à des com-

' Piirt. I, %. I. lit. XIV.

mcniaires et à des discussions. Nous sommes de Tavis de Govarruvias, que ladmo a été mis pour laiino; mais nous sommes peu porté à admettre qu'un nom se compose de deux mots de langues différentes : d'arabe et de latin , par exemple. Quoi qu'en dise la loi, ^ona n'est pas latin. On trouve dans Cicéron ganea, et dans Pline ganeum, qui signifient «dieu de débauche». Dans la langue latine du moyen âge, ganea est pris dans un autre sens; au lieu de signifier un lupanar, il signifie courtiiane, mattresse (meretrix).

Nous ne nous laisserons pas entraîner jjtus loin par la question étymologique , qui est encore obscure.

Le mot de harragana se retrouve dans plusieurs fors et dans divers auteurs espagnols, notamment dans Cervantes.

Le mariage célébré avec toutes les formalités civiles et religieuses a été toujours sanctionné et protégé par la loi.

Vamancebamiento (le libertinage) a été toujours flétri.

Mais, entre le mariage et le libertinage, se plaçait jadis le concubinat, légalement établi chez les Hébreux, chez les Romains, et fort en usage chez les Lombards, les Germains, les Francs et les Goths.

L'auteur du Droit espagnol^^ dans son analyse du droit wisigothique, fait remarquer que le législateur, en réprouvant l'adultère, les relations immorales, semble par son silence tolérer le concubinat de l'homme qui, ayant capacité pour pouvoir se marier, se contente de vivre maritalement avec une seule femme.

D'après un auteur espagnol ^, la barraganîa n'est ni le concubinat ni Vamancebamiento (libertinage). La barragania, expression vieillie, effacée du vocabulaire moderne, désignait une

' Sempcre, HUtoria del dtrecho etpanol, lib. I, cap. \\. ' Enctclopedia apanola (Madrid, 1. V; v** Barragania).

union sans solennili^, mais licite, autorisée, réglementée par le droit (lu moyen âge.

Le même auteur dit encore: «(Je puis affirmer que la barce raganie était une espèce d'union conjugale, qu'elle ressemrtblait beaucoup au mariage par les conditions qui lui étaient (c imposées. Jt

Quand on considère les faveurs que certains fors accordent à la barraganie, on est porté à admettre avec Marina^ que la barraganie doit être regardée comme un mariage de second ordre.

Ce qu'il y a cependant de certain, c'est que l'Eglise n'a jamais admis ces unions comme légitimes et n'accepta aucune transaction entre le libertinage effréné et le libertinage assujetti i des règles fixées par la loi.

L'on a beaucoup cité un concile de Tolède^, dont le texte a été si souvent défiguré que nous le traduisons littéralement : te Si celui qui a une épouse fidèle prend une concubine, qu'il ce soit exclu de la communion. Si celui qui n'a pas de femme, (e prend comme épouse une concubine , qu'il soit admis à comcemunier, pourvu qu'il se contente d'une seule femme, épouse ce légitime ou concubine, comme il lui plaira. 79

Les commentateurs de ce concile expliquaient que la concubine n'était pas une courtisane, mais une femme mariée {^secundum Ugem matnnwnu) qui n'était pas admise à toute la dignité du mariage {Infra tamcn digtiitaits uxoris).

La législation wisigotliiquc fut renversée par l'invasion des Arabes, et, à l'époque de Idreconquista, lorsque les monarchies

' Marina, Entayo hitlùriro, critico notre la antigua legùlacion (n. atg y sig.).

* ConciHumTolclan. I, cap. xvii : Siquii habent uiorem fidelnn et nmcubinam hubrnt, non communicet. Cœterum qui wm habet uxurtm et j/ro urore eouevbmam habet, a communione non reppellaturf tantutn iif uniiif wJif/imf, attt concubimœ [ht ei placmerit) tit conjunctione contentuê.

cliréliennes se rorraèrent, les fors inniigurèrcnt un droit nouveau. Le désordre des mœurs était si général, que, dans Timpossibilité de l'arrêter brusquement, on crut pouvoir permettre un mal pour empêcher un mal plus grand: alors fut autorisée la barragania. On trouve dans ce nom un peu d'arabe. N'y aurait-il pas aussi dans la chose un peu des mœurs musulmanes?

C'est surtout dans la loi des Sept parties que sont nettement tracées les règles imposées à la barragane, dont le nom figure souvent dans les fors de Navarre.

Aucune des formaHtés prescrites pour le mariage n'est exigée pour la barraganie. Il n'y a pas de dation d'arrhes ni de contrat. La notoriété de ces unions se prouvait par témoins.

L'avantage de la barraganie sur le libertinage était d'assurer la fihation des enfants. Aussi leur accordait-on quelques faveurs de plus qu'aux autres enfants naturels. On les regardait comme ayant une famille. Us avaient droit dans certaines limites à une part de la succession de leurs auteurs. Le père répondait des dommages qu'ils causaient.

L'homme et la femme qui s'unissaient par les liens de la barraganie devaient n'avoir aucun empêchement pour contracter mariage. Ils devaient être libres de tout autre engagement et n'être pas mariés. ILs devaient se promettre aide et protection.

La barragane s'engageait à être la compagne de l'homme; c'était parfois constaté par earta de companeria. Une double obligation lui était imposée, ia fidélité conjugale et la permanence dans la maison.

Les deux conjoints devaient vivre maritalement à même pot et feu, et certains fors s'exphquent en ces termes : Campanera à pan e mesa, et cuchillo (compagne de pain, de table et de couteau).

iy2 I1IST0IIÏI-: DU llliOlT EN ^AVARRE.

On a discutt! pour savoir si lii bnrriigane pouvait tmttïter soùs un aulrp [oit que son conjoint. Nous croyons qu'elle pouvait bien ri.'si<ler dans une autre maison, mais avec le ronsen tentent de rhonime et sous la condition qu'elle fiit publiquement traîlée comme sa barragane.

Une femme ne pouvait être la barragane d'un bomme ma- (■ ne ni d'un clerc, ni d'un parent au quatrième degrii. Elle de-

H. vait èlre âgi5e de plu.s de douze ans.

En g(^néra!. la doncella (fille vierge) ne pouvait (ître barragane. La loi des Sept partie» dit que la barragane doit êtp' veuve honorable et de bonne renommée (viada lionriuia jr '''' buenafamay , La mâme loi dit que la femme doit tïtre telle que celui qui

I la rboisit pour barragane eût pu l'avoir pour épouse.

f L'homme qui garde chez lui une barragane ne peut en

prendre deux; la barraganîe n'est pas la polygamie. Un dis motifs de la tolérance du législateur est d'empâcher la [duralilé des maîtresses.

On peut prendre la barragane dans toutes les classes, même f^ parmi les affranchies et les serves. Cependant les personne»

illustres (/>» périma» ilustre»), comme les rois et les comtes, n'ont pas le droit de choisir leurs liarragancs parmi les personnes viles, c'esl-à-dire les si^rves, les alfranchies, les salUn>-

banques, les cabaretièrcs, les revendeuses, les m (aka-

(ucb»). Les enfanis issus de ces unions prohibées n'étaient pas mâme traités comme de simples enfants naturels. ^^

Une disposition formelle de la loi des Sfj>t parties défendj^f tout gouverneur de province, pendant la durée de ses fotif^ tiens, de prendre une épouse légitime et l'autorise à prendre une barragane.

Cette interdiction, de |)ar la loi, de contracter un mariage régulier el celle recommandation d'une union illégitime à un

fonWionnn irp qui devrait rcspcrlcr et faire respecter la morali', a ijucliguc rlinso do vrairiieni iiicrnyublo dans un pays callinli<|UP.

Le Oi(feslc ' défendait aux gouverneurs romains de se marier un do marier leurs fils avec des femmes de leur provinre. On rraif^nait les abus d'autoriti5, parce ({ne l'administra leur pouvait ôlrc terrible. KPotest fisc lerrihills , ji disait Théodose le (îrand ^.

La raison donntfc par le li^gislaleurespajjnol est que le gouverneur serait assez puissant pour pouvoir ronlracler ninriagisans le consentement de sa famille.

Mais l'interdiction du mariage nvail-elle besoin d'avoir pour consiïquencc l'autorisation légale d'une union illégitime?

Parmi les presintions en nature que les provinces devaient faire au gouverneur romain, on trouve, encore au m' et même au iv' siicle, une concubine.

Il est difllcile d'expliquer conimenl la Iraililion de cet immoral usage se rencontre dans le Code d'Alpbonse X , qui dans son œuvre de législateur s'est inspiré souvent des lois canoniques. Il semble avoir la conscience de ce qu'il fait d'étrange, car il >'eïprime lui-m^me en ces termes, que nous traduisons littéralement^ ; «Notre sainte Eglise défend que nul chrétien npuis.<c prendre de harragane; mais les sages anciens qui fi- -. rcnt les lois ont autori.'^é ces unions , auiquelles n'est attachée ^aucune peine temporelle, parce qu'ils trouvaient moins mal T d'avoir une femme unique que d'en avoir plusieurs, parce «que la barraganie rendait la fdiation des enfants pins cer- " taine. n

L'Église au moyen ilge, comme toujours, proclama la sain-

■■ %«f. I, :4H el Ti; : Dr rt(H R«pl

' Cad. Th. et Juit. 1 , l : S rtel-ir p,:»-i«ci.r.

' Pflri. IV. lit. xn.

teté du mariage et lutta pour la faire respecter contre le désordre des mœurs et même contre la loi civile. Sa persistance k protester contre la barraganie finit par triompher. La vieille l(^gislation commençait à être abandonnée lorsque le concile de Trente , adopté en Espagne comme ayant force de loi , fit disparaître, en la condamnant, toute union de l'homme et de )n femme en dehors du mariage légitime et solennel.

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