BATAILLAS OU JUGEMENTS DE DIEU
1. Épreuves judiciaires. — II. Le duel. — III. Épreuve des rhandelies. — IV. Épreuve du fer chaud. — V. Épreuve de Teau bouiUaDle. — VL Bénédiction faite par le prêtre et, en cas de refus, par TalcMle. — VU. Défi. Procédure du ju[];ement de Dieu.
iPREUVBS JDD1C1AIRB8.
Parmi les moyens inventés par la justice humaine pour tricher d'arriver à la découverte de la vérité, celui qui nous choque le plus est celui qui a été le plus généralement adopté par l'Europe du moyen âge : le jugement de Dieu, les épreuves judiciaires connues en France sous le nom d'ordalies, en Navarre sous celui de bataillas. Le for manuscrit nous a conservé le litre de Reptorios et Bataillas, eflacé dans le for imprimé. Ce titre contient dix-sept chapitres, où nous allons essayer de mettre un peu d'ordre, en les traduisant presque littéralement
Faut-il dire un mot en passant du but et de l'origine des épreuves judiciaires?
Gondebaud, roi de Bourgogne, en permettant le combat judiciaire, donne cette raison : «(C'est afin que mes sujets ne fast(sent plus de serments sur des faits obscurs et ne se parjurent ((plus sur des faits certains. 79
Quant à l'origine des épreuves , un historien espagnol, Ambrosio de Morales \ croit la trouver dans son pays. Il la fait
' CroHtca de Etpana, I. Il, r. tltiii.
remonter au vf siècle et l'attribue à un miracle. iVlontuno, archevêque de Tolède, pour démontrer la fausseté d*un crime dont il était accusé, garda sur ses vêtements sacerdotaux des charbons ardents pendant tout le temps qu'il dit la messe, sans que le feu cessât de briller et sans qu'il laissât la moindre brûlure sur les vêtements.
Il faudrait remonter haut si l'on voulait chercher la première idée des ordalies. L'épreuve de l'eau maudite était en usage chez les Hébreux. L'épreuve du feu se retrouve dans la Grèce antique. Dans YAntigone de Sophocle, des gardes offrent de prouver leur innocence en maniant un fer chaud. Les prêtresses de Diane, pour témoigner delà pureté de leurs mœurs, marchaient, selon Strabon (1. XII), sur des charbons ardents sans se brâler.
Dans divers temps et dans divers pays naquit l'idée que le Dieu de vérité ne pouvait laisser triompher le mensonge, et l'on fit appel à la justice divine pour qu'elle prêtât secours à la justice humaine.
On a remarqué que les jugements de Dieu, dont on peut citer des exemples en Asie, en Afrique et en Amérique, n'ont nulle part été aussi généralement adoptés que chez les peuples de la grande famille aryenne.
Nous devons borner nos recherches au droit navarrais sur cette matière. Les Navarrais, pour mieux oublier cette vieille page de leur droit ancien, l'avait déchirée en imprimant leur for. Nous ne parlerons que des épreuves admises en Navarre. On sait que les épreuves judiciaires étaient nombreuses au moyen âge , diverses selon les différents peuples , et que , malgré leur ressemblance entre elles, elles avaient des nuances variées dans la forme.
Ll DUBL.
Le duel ou combat judiciaire était l'épreuve par excellenoe. Favyn^ dit avec raison : «Les nobles personnages de libre ((Condition, auxquels seuls le porlet l'usage des armes étaient ((permis, avaient cette damnable coutume de pouvoir dévider «leurs querelles pour quelque matière que ce fAt, miais prin- «cipalemcnt pour le droit d'une succession.»
La loi adopta ce genre de preuve et l'assujettit & des r^es.
Analysons le for manuscrit. Le combat judiciaire ne peut avoir lieu entre hidalgo et vilain. Si un hidalgo tue un vilain, il ne peut être cité pour crime de trahison, parce qu'il ne peut se battre en duel avec un vilain : ainsi le veut le for {^qme a» esfuero). (T. V, c. ii.)
Nul ne peut défier tout le conseil d'une ville, mais on peat provoquer un ou deux de ses membres. (T. V, c. x.)
Le titre des batailles ne permet pas sans doute à an sujet de se battre contre le roi, mais voici une disposition remarquable : (( Si quelque sujet du roi de Navarre est cité parce «qu il relient un château, ou pour autre trahison, le roi doit ((lui garantir l'aller et le retour et lui donner caution qae ((l'alcade et la cour lui feront justice, et, si le roi ne veut pas ((donner caution, il est de for que l'accusé peut faire appel & ((une autre cour» {fueiese alzar à otra œrt). — T. V, c. m.
Nul ne peut être regardé comme traître s'il a tué un homme poursuivi pour meurtre, à moins que ce ne soit en temps de trêve. (T. V, c. ix.)
L'hidalgo se bat h cheval. 11 lui est défendu de sortir de la corsera (arène fixée pour le combat). S'il dépasse les bornes,
^ HUloire de Navarre, p. f 61 .
il est mis à pied; s'il pousse le cheval hors de Tenceinte, on doit lui couper le pied ou la main.
Celui qui passe trois jours dans la corsera sans se déclarer vaincu esi justifié. (T. V, c. ii.)
Il était permis de combattre par champions. « L'homme qui «a bataille à faire , dit le for, peut demander son coigual, son (t égal , un champion de force égale : on mesure alors les deux <c combattants au cou , entre les épaules , aux bras et aux jambes, it Il ne peut être question ni de la fortune ni de la noblesse. (T. V, c. VI.)
Si un laboureur du roi doit se battre, c'est avec l'écu et le bâton; les habitants d'Artajona sont obligés de fournir le champ de bataille. Le laboureur avec son adversaire {camsemble) sont obligés de venir tous deux, les cheveux tondus, faire toute la nuit la veillée à l'église, avec leurs écus et leurs bâtons parfaitement semblables. Au point du jour, ils sont conduits au lieu du combat. Les juges du camp et le seigneur tracent l'arène oh la lutte doit être circonscrite, et fixent les limites avec des étendards. Celui qui franchit ces limites est déclaré vaincu. Les juges défendent aux parties de dire le moindre mot aux combattants. Si ceux-ci , du lever au coucher du soleil , n'ont pu se vaincre , un juge doit prendre l'un et un autre juge prendre l'autre, puis les ramener le lendemain au même lieu avec les armes de la veille.
Au mesurage, les piétons doivent être nus, sauf les braies [bragas)^ et debout sur une table unie. Les juges du camp doivent, avec une courroie de cuir, leur mesurer la tête, le cou, la poitrine, les épaules, les bras, les poignets, les jambes. Si plusieurs champions sont présents, il faut choisir celui qui, par la taille et la force, ressemble le plus à l'accusé. (C. VIII.)
ÉPREUVE DBS CHANDELLES.
Après répreuve du duel , le for manuscril s'occupe des i«taillas de candelas.
Tout homme obligé de brûler la chandelle m baiaUlaê doit se rendre au tribunal du roi, devant trois juges du camp. On apporte deux morceaux du cierge pascal. Les juges en forment eux-mêmes deux chandelles de poids égal , et les font tirer au sort par l'accusé et par celui qui Taccuse. Les chandelles sont placées devant Tautel sur deux pierres différentes; alors on fait jurer h Taccusé, devant l'autel , la main sur l'Evangile et sur la croix, qu'il dira la vérité. Puis, on fait prêter le même serment à l'accusateur. Les juges allument ensuite les deux chandelles : celui dont la chandelle est le plus vite brûlée est vaincu. Il paye l'amende de 60 sous, et l'autre ne paye rien. (C.ii.)
Si un hidalgo avait perdu quelque chose en sa maison , il peut faire subir cliez lui Tépreuve des chandelles aux hommes de son service, de $on pain, dit le texte. En ce cas, l'amende n'était pas due. Dans tous les autres cas, la batailla devait avoir lieu au tribunal du roi, et le vaincu était condamné à l'amende, fixée à 60 sous 60 deniers et 60 mailles. Un tiers de la somme revenait au roi, un tiers à l'alcade, et un tiers au vainqueur.
Ceux qui choisissaient un autre lieu que le tribunal da roi étaient punis de l'amende. (C. xii.)
iPRECVB DU FER CHAUD.
Après l'épreuve des chandelles, le for manuscrit classe l'épreuve du fer chaud {^defierro caliente).
Nous traduisons :
ce Lorsque, sur une demande, quelqu'un est obligé de lever ((le fer ardent, toutes les parties en procès doivent aller trouver t( l'alcade; celui-ci les aide de sa sagesse et leur fait élire d'un «commun accord les arbitres de l'épreuve. L'alcade fixe alors, ((avec les arbitres, le jour de la comparution des parties décevant le tribunal du roi. Celui qui doit lever le fer chaud ap- (c porte un paquet de linge. L'accusateur apporte des sarments «et du bois sec pour chauffer le fer; ce fer doit être de la gran- «deur de la paume de la main qui est mesurée jusqu'au pouce. «Le fer doit avoir la longueur d'une palme (fulco) et l'épais- (c seur du petit doigt.
((Trois jours avant l'épreuve, l'alcade fait appeler devant lui (d'homme qui doit la subir. Assisté par les arbitres, il visite (K la main droite pour voir s'il n'y a pas quelque marque ou «cicatrice; s'il y a quelque signe particulier, on le constate «par une teinte ou de toute autre façon; puis on enveloppe «la main d'un linge, qu'il est défendu de détacher. Les parties «se rendent la veille, vers la nuit, au tribunal où doit avoir «lieu le jugement. Le jour fixé, on met la main à nu; elle est « encore vérifiée par l'alcade et les arbitres. Les parties diverses «consignent l'amende dans la caisse du baile royal. Les arbi- «tres prennent avec des tenailles le fer ardent et le posent, «aidés par le prêtre, devant l'autel sur deux pierres. Le patient «saisit le fer, fait deux pas et, au troisième, le jette à terre. « Aussitôt on lui enveloppe la main avec le linge qu'il a ap- « porté , et on le lie de manière à empêcher toute supercherie; «sur le nœud de la corde, l'alcade met de la cire et son sceau «qui fait foi. Trois jours après, l'alcade et les arbitres délient « la main , recherchent les marques anciennes et vérifient si «le fer chaud en a laissé ou n'en a pas laissé. S'il y a quelque
â88 HISTOIRE DU DROIT EN NAVARRE.
((am|)ouI(\ 011 la perce avec une aiguille, et, s*îl en sort de c( l'eau , l'accusé est coupable.
c( Quand le fer sera ardent et que le prêtre l'aura bénit, Tal- Kcade doit le toucher avec un linge, et, si le linge prend feu, «on ne fera pas l'épreuve: on attendra que le linge puisse tonc(cher le fer sans Mre brâl6. . . Le vaincu payait l'amende de te 60 sous 60 deniers 60 mailles. Quant à celui qui demande «le jugement, qu'il ne paye rien et suive son chemin 9 (el tmfû 9U tm). — C. XIII.
« Il paratt que la durée de la ligature de la main dans les «épreuves du fer chaud et de l'eau bouillante varia selon les «époques. Le for manuscrit dit que, du temps de D. Jimen «Martinez, alcade de Navarre, et même avant lui, on laissait «la main enveloppée pendant neuf jours. (G. xnr.)
«Souvent l'alcade et les arbitres, sur des mains callenseset «déjà cicatrisées, avaient de la peine à bien reconnaître la gra- « vite de la blessure faite par le fer chaud , alors ils ordonnaient «une expertise par deux forgerons honnêtes, parce que ces «hommes, mieux que tous les autres, doivent s'entendre aux «brûlures faites par le fer : Por que eiUo$ cognosean moê de f nefumadura que otro home. Ces experts jurent devant Dieu et sur «leurs âmes de dire la vérité, et, après avoir pris leur avis, « l'alcade prononce quel est le vaincu.
« Celui qui est condamné à lever le fer, continue le même «chapitre, doit la veille passer la nuit à la maison oii siège le «tribunal. On lui met une chaîne au pied, et deux hommes» «qui ne peuvent être pris parmi ses parents, le gardent en «tenant à la main le bout de la chaîne jusqu'au matin. 1