‹ La Navarre françaiseChapitre 9 sur 131 · LA MONNAIE · texte numérisé non relu

LA MONNAIE

Le for prescrit au roi d'avoir sa monnaie, d'en répandre le jour du couronnement, cl de jurer qu'il ne frapperait qu'tm^ monnaie.

Battre monnaie d'or, d'argent et de cuivre, c'est un des attributs de la royauté, un des signes de l'indépendance d*un Etat. Chaque roi veut une monnaie frappée à son effigie, h son nom , à ses armes. Chaque peuple veut avoir aussi sa monnaie nationale; au moyen âge surtout, on n'acceptait pas volontiers la monnaie étrangère.

Les Navarrais, dans une simplicité digne des temps d'ignorance, ne comprirent pas, en écrivant le for, qu'il eût mieux valu défendre à leur souverain Taltération que le changement (le la monnaie.

Les rois, libres de frapper des pièces de mauvais aloi, abusèrent de cette liberté à tel point que leur monnaie finit par n'avoir plus de cours. Ainsi, en i363, Charles le Mauvais ne pouvant faire accepter ses carlins [dlneros carlines) pour payer les frais de la guerre, fut obligé d'acheter de la bonne monnaie à dos juifs do Tudèle.

Ce fui une leçon pour Charles, qui sentit la nécessité d'avoir (le bons florins comme ceux d'Aragon et de Béarn. Il fit venir de Morlàas un monnaveur renommé, Jean d'Estève.

Les cortès se préoccupèrent vivement de la question monétaire. Elles ajoutèrent au serment imposé au roi, qu'il n'émettrait pas de monnaie sans leur consentement.

Elles payèrent les rois tantôt pour fabriquer de la bonne monnaie, tantôt pour ne pas en fabriquer du tout.

Les Etats ne cessèrent de faire des remontrances; en voici que nous traduisons mot pour mot : a Nous éprouvons de graves embarras, disaient-ils à Jean et à Catherine, et ce n'est pas c(sans raison que nous sommes scandalisés [escandalizadus) de ((tout ce que Ton dit dans les Etats voisins de la monnaie que «Vos Altesses font frapper. Que notre seigneur se garde de «supposer que nous puissions penser que cette idée émane de «son âme royale; elle ne peut appartenir qu'à des hommes qui «ont plus à cœur leur propre intérêt que l'honneur de Votre «Altesse» {^de algunos que mas estiman su proprio interese que la honra de V. A.),

Nous voudrions que l'espace nous permît, après avoir consulté le for, de donner une idée de l'histoire monétaire des Pyrénées, des premiers ateliers fondés par les Ibères, conservés par les Romains et transmis par les Goths aux Navarrais.

Nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs aux auteui*s qui ont approfondi un sujet que nous n'avions fait qu'eflBeurer'.

Au moyen âge, la monnaie avait une valeur fictive et légale sans aucune corrélation avec la valeur intrinsèque du métal. Son cours variait selon le caprice du souverain.

^ Voir : notre Hiêtoire monétaire de Béarn; — La numUmatique ibérienne, par Boudari, etc. — et surtout Le» monnaie» d'Etpagne, par Aloïs Heiss, in-A*, Impr. nationale.

La Navarre se sulFisait à elle-même pour les choses nécessaires à la vie, et ses relations commerciales étaient restreintes. L'argent était rare, et l'on pouvait presque s'en passer.

Jusqu'au xn* siècle, les rois payaient en froment, même les frais de la guerre, et c'est en blé et en orge que les tributs leur étaient en général payés.

Dans les actes, on avait soin de stipuler que la monnaie serait courante et marchande (maravedi» mercantes). Cette condition se retrouve surtout dans les transactions internationales.

La monnaie est la plus précieuse des mesures. Cette mesure , qui n'aurait jamais dû varier, variait à chaque instant et dans chaque localité.

«Elle changeait, dit Le Blant, presque aussi souvent c(de valeur que nos habits ont accoutumé de changer de «mode. T»

Lorsque la Navarre commença à étendre son commerce au delà de ses montagnes, elle sentit les inconvénients des variations trop fréquentes de la valeur monétaire et du mauvais aloi de ses pièces.

En i383, le roi, envoyant en ambassade en France Charles de Beaumanoir, lui compta 200 florins, en lui recommandant de s'adresser aux changeurs «parce que, disait-il, notre «monnaie ne vaut pas à Bayonne ce qu'elle vaut dans notre « royaume n (^por que nuesira tnoneda no vale tanto a la dxcha villa de Bayona como en el dicho nuestro reyno).

Nous verrons plus loin que les juifs en Navarre avaient le monopole du commerce de l'argent. Le change des monnaies et le prêt à intérêt leur procuraient de grands bénéfices. Le roi, en i38/i, voulut envoyer à son ambassadeur à Londres 800 florins. Il les emprunta; le florin valait alors 27 sous. Au terme fixé pour le remboursement, le florin valait davantage.

ORGANISATION POLITIQUE ET JUDICIAIRE. kl

Judas Lévy, trésorier royal, dut payer 35o florins à 39 sous et /i5o à raison de 3 o. Le capital se trouva ainsi bien augmenté.

Faut-il ici, année par année, préciser la valeur des pièces navarraises, depuis la pièce d'or jusqu'au denier fabriqué tout exprès pour faire l'aumône au pauvre {^para que las gentes pudiessen dar limosna a los pobres) ?

Faut-il indiquer leur titre et leur poids, et calculer ensuite l'estimation commerciale du métal selon la différence de temps? Faut-il comparer la monnaie de Navarre avec celle des États voisins?

Ce serait un travail qui retarderait trop la marche de notre ouvrage. Nous nous bornerons à citer les pièces les plus courantes :

Comado, valant t/a maravédis.

Tarja 8 raaravëdis ou 1 6 coraados.

Real veillon 19 maravédis navarrais.

Reatfuerte 36 maravédis navarrais.

Ducado 11 rëaux de 36 maravédis.

Librafuerte carîina 7 tarjas 1/3.

Libra feble 3 tarjas 1/6.

Sueldofuerte 6 comados.

Sueldofible 3 comados.

Diez y ocheno 3 tarjas.

Etc.'

Depuis i5ii, les ateliers monétaires navarrais considérèrent toujours leurs rois comme les successeurs des rois de Navarre uniquement. Ainsi Ferdinand VII, roi des Espagncs est

' Ceux qui voudroDl étudier la valeur des diverses pièces employées au moyen âge sur les deux versants des Pyrénées, peuvent consulter notre £««01 iur la numismatique et Vhiêtoire monétaire du Béam; — notre Hiêlùire du droit dans les Pyrénées; — don José Yangnas, Diccionariu de las antiguedade» (t. III, p. 333 et suiv. ) ; — et le Diceionario geografico historico de Navarra , par don Tlieodoro , Ofhoa, i8/i9.

us HISTOIRE DL DROIT EN NAVARRE.

appelé, sur les pièces frappées à Pampelune, Ferdinand III, roi de Navarre^,

Nos rois mettaient sur leur monnaie : Rois de France et de Navarre.

Disons quelques mots de l'atelier monétaire de Saint-Palais. Son origine est ancienne et ignorée. Dès i4o9, nous trouvons des règlements d'essais faits à Pampelune et à Saint-Palais {ensayos hechos en Pamplona y San Pelay),

Depuis le démembrement de la Navarre, Saint-Palais continua sa fabrication; les Ëlats demandèrent à Henri IV que les pièces navarraises eussent cours en Franco*-.

Il existait à l'hôtel de Saint-Palais des presses et ce qui est nécessaire à la fabrication de la monnaie. c^On y fabriquait, dit le Bret^, des quarts d'écu aux armes de France et de «Navarre et l'on plaçait les armes de ce dernier royaume à la « droite de l'écusson et celles de France à la gauche, n

On ne précise pas la date de l'époque où Thôlel des monnaies de Saint-Palais fut fermé. Ce fut un événement dans une petite ville et plusieurs habitants se ressentirent de la cessation du travail.

Les Basques envoyèrent à Paris une députalion porter au roi leurs plus énergiques réclamations.

Les ateliers fonctionnaient encore en 1681. Ils furent bientôt supprimés sans retour.

Le Bret, en 17 00, disait : «^ L'hôtel subsiste encore et, quoi- R que petit, parait assez commode. Le roi ayant fait fermer cette te Monnaie, les presses ont été portées dans la Monnaie de

^ Je possède de ces pièces dans mon cabinet, et le savant conservateur des mddailles à la bibliothèque de Madrid, M. Bermudez de Sotomayor, m'en a montré plusieurs.

' Il existe, aux archives de Pau , des documents sur la inotmaie de Saint-Palais.

^ Mémoire manuscrit sur IVlat du royaume de Navarre» on 1 700.

ORGANISATION POLITIQUE ET JUDICIAIRE. h9

fcBayonne et les ojiciers, selon toute apparence, sont morts de faim.n

Les États n'en prenaient point leur parti aussi légèrement que M. l'intendant. Leurs protestations, quoique impuissantes, ne cessèrent de se faire entendre. Dans les Cahiers de 1789, ils répétaient encore qu'ils faisaient partie d'un royaume, et que tout royaume avait droit à une monnaie spéciale, signe caractéristique de souveraineté.

Les rois de Navarre avaient fait de Pau leur ville capitale. Les anciens ateliers monétaires de Morlàas avaient été transportés dans une des tours du château oîi naquit Henri IV. La fabrication de la monnaie y fut continuée jusqu'à la Révolution. Sous Louis XIV encore, les pièces d'argent portaient la fière devise béarnaise [Gratia Dei sum id quod sum) et les armes de Navarre et de Béarn avec celles de France. La légende était : RexFraneiœ et Navarrœ, avec le sigle B)> qui signifiait Dominus Beamù

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