T2 LA NAVIGATION
s'empara de mon existence lorsque je sentis que je fuyais la terre ; ce n'était pas du plaisir, c'était du bonheur. Échappé aux tourments affreux de la persécution et de la calomnie, je sentis que je répondais à tout en m'élevant au-dessus de tout.
€ Au sentiment moral succéda bientôt une sensation plus vive encore, l'admiration du magestueux spectacle qui s'offrait à nous. De quelque côté que nous abaissions nos regards, tout était fête; audessus de nous, un ciel sans nuages; dans le lointain, l'aspect le plus délicieux.
€ — mon ami , disais-je à M. Robert, quel est notre bonheur! j'ignore dans quelle disposition nous laissons la terre ; mais comme le ciel est pour nous 1 Quelle scène ravissante ! Que ne puis-je tenir ici le dernier de nos détracteurs, et lui dire : c Regarde, malheureux, tout ce qu'on perd à arrêter le progrès des sciences I )>
a Tandis que nous nous élevions progressivement par un mouvement accéléré, nous nous mîmes à agiter en l'air nos banderoles en signe d'allégresse et afin de rendre la sécurité à ceux qui prenaient intérêt à notre sort; pendant ce temps j'observais toujours le baromètre. M. Robert faisait l'inventaire de nos richesses ; nos amis avaient lesté notre char comme pour un voyage de long cours : vins de Champagne, etc., couvertures et fourrures, etc.
c — Bon , lui dis -je, voilà de quoi jeter par la fenêtre. :»
< Alors le baromètre descendit à environ vingt-
six pouces. Nous avions cessé de monter, c'est-àdire que nous étions élevés environ à trois cents toises. C'était la hauteur à laquelle j'avais promis de nous contenir; et, en effet, depuis ce moment jusqu'à celui où nous avons disparu aux yeux des observateurs en station, nous avons toujours composé notre marche horizontale entre vingt -six pouces de mercure et vingt- six pouces huit lignes; ce qui s'est trouvé d'accord avec les observations de Paris.
4c Nous avions soin de perdre du lest à mesure que nous descendions par la perte insensible de l'air inflammable, et nous nous élevions insensiblement à la même hauteur. Si les circonstances nous avaient permis de mettre plus de précision à ce lest, notre marche eût été presque absolument horizontale et à volonté.
€ Arrivés à la hauteur de Monceaux , que nous laissions un peu à gauche, nous restâmes un instant stationnaires. Notre char se retourna, et enfin nous Glâmes au gré du vent. Bientôt nous passons la Seine entre Saint -Ouen et Àsniëres, et telle fut à peu près notre marche aérographique : laissant Colombes sur la gauche, passant presque au-dessus de Gennevilliers, nous avons traversé une seconde fois la rivière ; et laissant Ârgenteuil sur la gauche, nous avons passé à Saunais, Franconville, Eaux- Bonnes, Saint-Leu-Taverny,Yilliers et l'Isle-Àdam, et enfin Nesle^ où nous sommes descendus. Tels sont à peu près les endroits sur lesquels nous avons
dû passer presque perpendiculairement. Ce trajet fait environ neuf lieues de Paris, et nous Tavons parcouru en deux heures, quoiqu'il n'y eût dans l'air presque pas d'agitation sensible.
€ Durant tout le cours de ce délicieux voyage, il ne nous est pas venu en pensée d'avoir la plus légère inquiétude sur notre sort et sur celui de notre machine. Le globe n'a souffert d'autre alté* ration que les modifications successives de dilatation et de compression dont nous profitâmes pour monter et descendre à volonté d'une quantité quelconque. Le thermomètre a été pendant plus d'une heure entre six et douze degrés au<dessus de zéro, ce qui vient de ce que l'intérieur de notre char était réchauffé par les rayons du soleil.
€ Sa chaleur se fit bientôt sentir à notre globe, et contribua , par la dilatation de l'air inflammable intérieur, à nous tenir à la même hauteur, sans être obligés de perdre de notre lest ; mais nous faisions une perte plus précieuse : l'air inflammable, dilaté parla chaleur solaire, s'échappait par l'appendice du globe que nous tenions à la main, et que nous lâchions suivant les circonstances , pour donner issue au gaz trop dilaté.
c C'est par ce moyen simple que nous avons évité ces expansions et ces explosions que les personnes peu instruites redoutaient pour nous. L'air inflammable ne pouvait pas briser sa prison^ puisque la porte lui en était toujours ouverte, et l'air atmosphérique ne pouvait entrer dans le
globe, puisque sa pression même faisait de l'appendice une véritable soupape qui s'opposait à sa rentrée.
< Au bout de cinquante-six minutes de marcbe, nous entendîmes le coup de canon qui était le signal de notre disparition aux yeux des observateurs de Paris. Nous nous réjouîmes de leur avoir échappé. N'étant plus obligés de composer strictement notre course horizontale, ainsi que nous avions feit jus* qu'alors, nous nous sommes abandonnés plus entië-^ rement aux spectacles variés que nous présentait l'immensité des campagnes au-dessous de nous; dès ce moment nous n'avons plus cessé de converser avec leurs habitants, que nous voyions accourir vers nous de toutes parts; nous entendions leurs cris d'allégresse , leurs vœux , leurs sollicitudes , en un mot, l'alarme de l'admiration.
c Nous criions : c Vive le roi ! » et toutes les campagnes répondaient à nos cris. Nous entendions très-distinctement : c Mes bons amis , n'avezvous point peur? — N'êtes-vous point malades? — Dieu I que c'est beau I — Nous prions Dieu qu'il vous conserve. — Adieu, mes amis I » J'étais touché jusqu'aux larmes de cet intérêt tendre et vrai qu'inspirait un spectacle aussi nouveau... Enfin nous arrivâmes près des plaines de Nesle.
c II était trois heures et demie passées ; j'avais le dessein de faire un second voyage et de profiler de nos avantages ainsi que du jour. Je proposai à M. Robert de descendre. Nous voyions de loin des
groupes de paysans qui se précipitaient au-devant de nous à travers les champs, a Laissons - nous aller, j> lui dis -je. Alors nous descendîmes dans une vaste prairie. Des arbustes, quelques arbres bordaient son enceinte. Notre char s^avançait majestueusement sur un plan incliné très -prolongé. Arrivé près de ces arbres, je craignis que leurs branches ne vinssent heurter le char. Je jetai deux livres de lest, et le char s'éleva par -dessus, en bondissant à peu près comme un coursier qui franchit une haie. Nous parcourûmes plus de vingt toises à un à deux pieds de terre : nous avions l'air de voyager en traîneau. Les paysans couraient après nous sans pouvoir nous atteindre, comme des enfants qui poursuivent des papillons dans une prairie.
(n Enfin nous prenons terre. On nous environne. Rien n'égale la naïveté rustique et tendre, Teffusion de Tadmiration et de Tallégresse de tous ces villageois.
c Je demandai sur-le-champ les curés, les syndics ; ils accoururent de tous côtés ; il était fête sur le lieu. Je dressai aussitôt un court procèsverbal , qu'ils signèrent. Arrive un groupe de cavaliers au grand galop : c'était M^ le duc de Chartres, M. le duc de Fitz-James et M. Farrer, gentilhomme anglais, qui nous suivaient depuis Paris. Par un hasard très-singulier, nous étions descendus auprès de la maison de chasse de ce dernier. Il saute de dessus son cheval, s'élance sur notre char, et
dit en m'embrassant : oc Monsieur Charles, moi premier 1 >
c Nous fûmes comblés des caresses du prince, qui nous embrassa tous deux dans notre char, et eut la bonté de signer notre procès -verbal; M. le duc de Fitz-James en fit autant; M. Farrer le signa trois fois de suite. On a omis sa signature dans le journal parce qu'on n'a pu la lire ; il était si agité de plaisir qu'il ne pouvait écrire. De plus de cent cavaliers qui couraient après nous depuis Paris et que nous apercevions à peine du haut de notre char, c'étaient les seuls qui eussent pu nous joindre. Les autres avaient crevé leurs chevaux, ou y avaient renoncé.
« Je racontai brièvement à M<^ le duc de Chartres quelques circonstances de notre voyage, oc Ce n'est pas tout, Monseigneur, ajoutai-je en souriant, je m'en vais repartir.
c — Comment, repartir?
c — Monseigneur, vous allez voir. Il y a mieux : quand voulez- vous que je redescende?
c — Dans une demi-heure.
a — Eh bien I soit , Monseigneur ; dans une demi-heure je suis à vous. :»
c M. Robert descendit du char, ainsi que nous étions convenus en voyageant. Trente paysans serrés autour et appuyés dessus et le corps presque plongé dedans, l'empêchaient de s'envoler. Je demandai de la terre pour me faire un lest ; il ne m'en restait plus que trois à quatre livres. On va
chercher une bêche qui n'arrive point. Je demande des pierres , il n*y en avait pas dans la prairie. Je voyais le temps s'écouler, le soleil se coucher. Je calculai rapidement la hauteur possible où pouvait m'ôlever la légèreté spécifique de cent trente livres que je venais d'acquérir par la descente de M. Robert, et je dis à M'' le duc de Chartres : c Monseigneur, je pars. :» Je dis aux paysans : c Mes amis, retirez -vous tous en même temps des bords du char au premier signal que je vais faire, et je vais m'enlever. >
< Je frappe de la main , ils se retirent ; je m'élançai comme l'oiseau ; en dix minutes j'étais à plus de quinze cents toises ; je n'apercevais plus les objets terrestres, je ne voyais plus que les grandes masses de la nature... »
€ Je m'attendais à ce qui allait arriver. Le globe, qui était assez flasque à mon départ, s'enfla insensiblement. Bientôt l'air inflammable s'échappa à grands flots par l'appendice. Alors je tirai de temps en temps la soupape pour lui donner à la fois deux issues, et je continuai à monter en perdant de l'air. Il sortait en sifflant et devenait visible, ainsi qu'une vapeur chaude qui passe dans une atmosphère beaucoup plus froide.
c La raison de ce phénomène est simple. A terre le thermomètre était à ?<> au-dessus de glace; au bout de dix minutes d'ascension, j'avais 5» audessous. On sent que l'air inflammable n'avait pas eu le temps de se mettre en équilibre de tempéra-
ture ; son équilibre élastique étant beaucoup plus prompt que celui de la chaleur, il en devait sortir une plus grande quantité que celle de la dilatation extérieure de l'air pouvait déterminer par sa moindre pression.
< Quant à moi , exposé à Tair libre , je passai en dix minutes de la température du printemps à celle de l'hiver. Le froid était vif et sec, mais point insupportable. J'interrogeai alors paisiblement toutes mes sensations , je m'écoutai vivre , pour ainsi dire , et je puis assurer que dans le premier moment je n'éprouvai rien de désagréable dans ce passage subit de dilatation et de température...
«... A mon départ de la prairie , le soleil était couché pour les habitants des vallons; bientôt il se leva pour moi seul^ et vint encore une fois dorer de ses rayons le globe et le char. J'étais le seul corps éclairé dans l'horizon, et je voyais tout le reste plongé dans l'ombre. Bientôt le soleil disparut lui-même, et j'eus le plaisir de le voir se coucher deux fois dans le même jour . . .
c J'eus plusieurs déviations très -sensibles. Je sentis avec surprise l'effet du vent, et je vis pointer les banderoles de mon pavillon ; nous n'avions pu observer ce phénomène dans notre premier voyage...
€ AU milieu du ravissement inexprimable de cette extase contemplative, je fus rappelé à moi-même par une douleur très-extraordinaire que je ressentis
dans l'intérieur de l'oreille droite et dans les glandes maxillaires. Je l'attribuai à la dilatation de l'air contenu dans le tissu cellulaire de l'organisme autant qu'au froid de Tair environnant. J'étais en veste et la tète nue. Je me couvris d'un bonnet de laine qui était à mes pieds; mais la douleur ne se dissipa qu'à mesure que j'arrivai à terre.
c II y avait environ sept à huit minutes que je ne montais plus : je commençais même à descendre par la condensation de l'air inflammable intérieur. Je me rappelai la promesse que j'avais faite à M^ le duc de Chartres de revenir à terre au bout d'une demi -heure. J'accélérai ma descente en tirant de temps en temps la soupape supérieure. Bientôt le globe, vide presque à moitié , ne me présentait plus qu'un hémisphère.
c J'aperçus une très-beHe plage en friche auprès du bois de la Tour-du-Lay; alors je précipitai ma descente. Arrivé à vingt à trente toises, je jetai subitement deux à trois livres de lest qui me restaient, et que j'avais gardé précieusement ; je restai un instant comme stationnaire et vins descendre mollement sur la fnche même que j'avais, pour ainsi dire, choisie. J'étais à plus d'une lieue du point de départ. Les déviations fréquentes que j'essuyai, les retours sur moi-même me font présumer que le trajet aérien a été de plus de trois lieues. Il y avait trente -cinq minutes que j'étais parti; et telle est la sûreté des combinaisons de notre machine aérostatique, que je pus consommer à volonté cent
trente livres de légèreté spécifique, dont la conservation également volontaire eût pu me maintenir en l'air au moins vingt-quatre heures de plus. >
En revenant à terre pour la seconde fois, Charles fut bientôt rejoint par Tenthousiaste gentilhomme anglais, M. Farrer, qui l'emmena à sa maison de chasse pour y passer la nuit. Le lendemain, lorsqu'il voulut rentrer chez lui, l'aéronaute trouva devant sa demeure un rassemblement nombreux qui l'accueillit avec les acclamations les plus flatteuses. Il se rendit de là au Palais- Royal pour faire sa cour au duc de Chartres. En sortant de chez ce prince , il reçut une nouvelle ovation et fut ramené chez lui en triomphe. Le ballon et le char qui avaient servi à l'excursion du i^^ décembre furent placés comme un trophée dans le cabinet de physique de Charles.
On s'est étonné que ce physicien n'ait pas été par la réussite de cette expérience poussé à la renouveler pour perfectionner l'art de l'aérostation. On a même été jusqu'à l'accuser d'avoir manqué de courage. Pour nous, il nous semble que l'audace qu'il montra en s'élançant à deux reprises consécu* tives au haut des airs par un moyen que nul n'avait essayé avant lui, l'absout suffisamment du reproche gratuit de lâcheté. Et au lieu de nous étonner de l'inaction à laquelle il se condamna depuis lors, nous préférons y voir une preuve de plus de son bon sens et de sa sagacité. Il avait accompli sa tâche; et sachant sans doute que jamais celui qui
pose les fondements d'un art nouveau ne doit espérer d'y mettre la dernière main^ il aima mieux s'arrêter à temps que de s'aventurer dans une voie où il se fût égaré. Il pressentait que le moment n'était point venu pour l'homme de transformer définitivement l'atmosphère en un océan que des navigateurs ailés pourraient à leur gré sillonner en tout sens. Sachons donc lui tenir compte de ce qu'il fit) nous qui, disposant de ressources bien plus grandes, n'avons pas su faire mieux jusqu'ici ; et ne lui imputons pas à crime de s'être, dans les recherches sur l'aérostation, arrêté au point où elles ne pouvaient plus porter aucun fruit.
Les contemporains de Charles lui rendirent meilleure justice en le confondant avec les Montgolfier dans les manifestations de leur gratitude et de leur admiration. La gloire des conquérants de l'air fut célébrée à l'envi par les poètes et par les amis des sciences et des arts ; elle reçut en outre , de la part du gouvernement et des corps constitués, d'honorables récompenses. Les états du Vivarais votèrent l'érection à Annonay, sur l'emplacement où avait eu lieu l'expérience du 5 juin, d'un obélisque en marbre avec cette inscription : Aux deux frères Montgolfier leurs concitoyens reconnaissants. De son côté, l'Académie des sciences décida qu'une médaille serait frappée à leur effigie pour perpétuer le souvenir de leur découverte ; que le prix de six mille livres fondé par un citoyen anonyme pour l'encouragement des sciences et des arts
leur serait décerné pour Tannée 1 783, et que MM. de Montgolfier, Charles, Robert , Pilastre du Rozier et le marquis d'Arlandes seraient inscrits au nombre des associés surnuméraires de TAcadémie. EnOn
Louis XVI accorda à Etienne de Montgolfier, pour son vieux père, des lettres patentes d'anoblissement, et à Charles une pension de deux mille livres. Il voulut en outre que le nom de ce dernier fût inscrit sur la médaille votée par l'Académie.
Le blason de la famille de Montgolfier, réglé par arrêté du juge d'armes de la noblesse française, en date du 7 janvier 1784, porte pour devise : Sic itur ad astra.
Le ballon de Flesselles à Lyon. — Blanchard. — Son ascension au Champ-de-Mare. — Mb« Thible à Lyon. — Aérestat de Tacadémie de Dijon. — Ascensions de Pilastre et de Proust à Versailles , — du duc de Chartres et des frères
• Robert à Saint -Cloud, — de Vincent Lunardi à Londres, etc. — Blanchard et le docteur Jeffries traversent la Manche en ballon. — Mort de Pilastre du Roner et de Romain. — Ascensions diverses.
Cependant une grande expérience aérostatique se préparait depuis longtemps à Lyon sous le patronage de M. de Flesselles , intendant de la province, et sous la direction de Joseph de Montgolfier. On n'avait eu d'abord en vue que de faire voyager en l'air des animaux; et comme le produit peu considérable de la souscription ne permettait pas de viser au luxe, on avait construit la machine d'une façon assez grossière , avec de la toile et du papier, en lui donnant , comme par compensation , des dimensions colossales.
Les travaux touchaient à leur fin, lorsque arriva à Lyon la nouvelle du succès obtenu à Paris par Charles et Robert. On songea alors seulement à disposer la machine de façon à ce qu'elle pût enlever
LA NAVIG/LTION AÉRIENNE. 85
non plus des animaux, mais des hoipmes. Cetteidée fut accueillie avec transport, et plus de quarante personnes se firent inscrire pour prendre part à l'excursion. On prétendait aller, selon la direction du vent, à Marseille , à Avignon, ou môme à Paris. Au premier rang des compétiteurs se trouvaient MM. le comte de Laurencin, associé de l'académie de Lyon , Pilastre du Rozier, les comtes de Dampierre, de Laporte d'Ânglefort , et le prince Charles de Ligne, accourus tout exprès de Paris; Fontaine, jeune négociant de Lyon, et enfin Joseph de Montgolfîer, qu'on avait d'une commune voix proclamé le chef de l'expédition.
Il fellut, pour approprier l'aérostat à sa nouvelle destination , lui faire subir de notables changements, et les difficultés qu'on rencontra dans ce travail, les essais préparatoires qu'il fallut exécuter, enfin la persistance d'un temps défavorable entraînèrent des longueurs dont le public lyonnais finit par se montrer mécontent, déséispérant de voir jamais le ballon s'enlever, et accusant d'ineptie et de pusillanimité le futur équipage du malencontreux vaisseau. Un jour, l'avis ayant été publié que l'expérience était retardée à cause de la neige qui tombait en abondance , on adressa à M. de Laurencin l'épigramme suivante :
Fiers assiégeasts du séjour du tonnerre ,
Calmez ^otre colère.
Eh! ne voycz-Yous pas que Jupiter tremblant Vous demande la paix par son pavillon blanc !
< Eh bien donc, répondit Laurencin, nous irons chercher nous-mêmes les danses de Tannistice. >
En effet, ]e 5 janvier 1784, tout était prêt, et Ton résolut de tenter l'ascension. Montgolfîer, Dampierre , Laporte , de Ligne , Laurencin et Pilastre montèrent dans la galerie. Le dernier fît observer qu'il y avait grave imprudence à chai-ger de six personnes une machine déjà très-lourde, et capable d'en porter trois au plus; mais nul ne voulut descendre. En vain Pilastre et Montgolfier insistèrent, proposant de tirer au sort pour savoir qui resterait et qui s'en irait; les gentilshommes répondirent avec hauteur que s'il fallait en venir là, ce serait par l'épée et non par le sort que se feraient les exclusions. Il fallut se résigner, sous peine de voir couler le sang; mais encore avait-on compté sans un septième, obstiné, le négociant Fontaine, qui, au moment où l'on venait de couper les cordes, escalada la balustrade, et, sans s'inquiéter de l'accueil peu bienveillant qu'il recevait, se fît admettre d'autorité parmi les voyageurs. Cette surcharge excessive obligea d'attiser fortement le foyer, moyennant quoi le ballon put s'élever assez rapidement.
Ce dut être un magnifique spectacle que l'ascencîon de ce globe énorme, dont le diamètre était de trente-trois mètres, et la hauteur de quarante-deux ; et l'on peut, par ce qu'on a déjà vu des expériences faites à Paris, se former une idée du ravissement
des spectateurs lyonnais. La partie supérieure du ballon était de forme hémisphérique et de couleur grisâtre; la partie inférieure offrait la figure d'un cône tronqué et renversé; elle était revêtue de bandes de laine bigarées. Le globe était orné de deux médaillons, dont l'un représentait allégoriquement la Renommée, et l'autre l'Histoire. La galerie portait un drapeau aux armes de la ville et sur lequel on lisait ce nom : Le Flesselles,
A ces magnifiques apparences répondait malheureusement une médiocre solidité. Au bout d'un quart d'heure, et comme on était arrivé à sept cent soixante-dix-neuf mètres au-dessus du sol, l'enveloppe, fatiguée par de trop longues manœuvres et chauffée outre mesure par le feu intense que nécessitait le poids exorbitant du lest et des voyageurs, se fendit sur une longueur de quinze mètres , et , perdant par cette vaste déchirure presque toute sa • légèreté spécifique, elle redescendit subitement avec une effrayante rapidité. Ce ne fut que grâce au sang-firoid intrépide et à l'adresse de Pilastre que les imprudents aéronautes échappèrent à la mort. Pilastre eut la présence d'esprit de ranimer à temps le foyer et de jeter par-dessus le bord tout ce qui restait de charges inutiles , en sorte qu'au lieu d'éprouver un choc qui les eût broyés, ils en furent quittes pour une secousse assez légère.
Le peu de succès de cette entreprise n'empêcha pas qu'on ne rendit généralement justice au courage de ceux qui l'avaient tentée, et qu'au bal, au
théâtre, partout où ils se montrèrent en public , ils ne reçussent les marques les moins équivoq[ues d'une profonde sympathie et d'une vive admiration. Toutefois la malignité se mit aussi de la partie, comme pour faire ombre au tableau, et l'on décocha quelques traits de raillerie , dirigés à la vérité moins contre les personnes que contre l'aérostat lui-même, dont la chute précipitée, n'ayant point entraîné de malheur, avait bien quelque chose de plaisant. Voici un quatrain qui eut alors à Paris une vogue dont il n'était pas tout à Êiit indigne , à ce qu'il nous semble :
Vous venez de Lyon? Parlez-nous sans mystère: Le globe est-il parti? Le fait est-il certain? .
— Je Tai vu. — Dites-nous , allait-il bien grand train?
— S'il allait !... Oh! Monsieur, il allait... ventre à terre!
Ici se place dans l'ordre chronologique l'ascension exécutée à Milan , au moyen d'une montgolfière, par le comte Andréani et les frères Gerli. Puis nous voyons paraître dans la lice un nouveau jouteur qui s'y fît un nom célèbre et acquit en outre une grande fortune. Nous voulons parler de Blanchard, homme audacieux, qui au goût des arts mécaniques joignait une activité infatigable et peut* être une certaine âpreté au gain. Déjà, avant la découverte des aérostats , il avait essayé, comme tant d'autres, de construire un char volant ; mais il n'en avait pu tirer aucun parti. Les ballons étaient inventés , sa carrière était tracée : il se fit aéro-
naute , et fut un de ceux qui tout d'abord prétendirent diriger les navires aériens.
Il exécuta au Champ-de-Mars, le 2 mars 1784, sa première ascension; la foule était immense comme de coutume. Blanchard s'était avisé d'adapter au ballon , au lieu d'une simple nacelle, le char volant qu'il avait essayé sans succès deux années auparavant. Il attendait de cette combinaison des résultats merveilleux. Il s'embarqua d'abord avec le moine bénédictin dom Pech, physicien distingué, qui s'était pris d'un grand enthousiasme pour l'aérostation ; mais le ballon , trop chargé et troué en plusieurs endroits , ne put s'élever qu*à cinq mètres au-dessus du sol, après quoi il retomba lourdement. Dom Pech jugea donc prudent de se retirer; Blanchard répara les avaries de sa machine, et il allait repartir seul , lorsqu'un jeune élève de l'École militaire, nommé Dupont de Chambon, vint tout à coup s'installer dans la nacelle sans que ni prières ni menaces pussent le décider à en sortir. Une lutte finit par s'engager entre lui et Blanchard. Celui-ci fut blessé au poignet d'un coup d'épée, et peut-être l'aventure eût tourné au tragique si la garde ne fdt intervenue et ne se fût emparée de ce jeune fou, qui n'avait pourtant, assure -t- on, d'autre but que de gagner un pari Êiit.avec ses camarades. Blanchard put enfin s'enlever. Arrivé à une grande hauteur, son ballon, trop gonflé au départ, se tendit au point de crever. L'imprudent aéronaute, complètement dépourvu de connais-
sonces en physique, ne se doutait point du danger qui le menaçait ; mais cédant à la peur irréfléchie qu'il éprouvait à se trouver ainsi isolé au - dessus des nuages, il ouvrit la soupape pour redescendre; le gaz put alors s'échapper, et les parois du ballon se détendirent. Blanchard arriva sans accident auprès de Sèvres et s'ahattit dans la plaine de Billancourt. Son voyage avait duré une heure quinze minutes. Il va sans dire que son appareil moteur et directeur ne lui avait été d'aucun usage.
A partir de cette époque, Blanchard fit des voyages aériens l'unique affaire de sa vie. Il se mit à parcourir l'Europe, donnant dans les principales villes des représentations aérostaliques; puis il passa en Amérique. Son but n'était nullement scientifique, et il ne se proposait rien autre chose que de gagner de l'argent; ce fut donc lui qui le premier fit déchoir Taérostation du rang d'art scientifique à celui d'exercice lucratif. Il y gagna des sommies énormes (1); mais comme ses dépenses étaient plus considérables encore, il mourut misérable. Sa veuve fut obligée, pour vivre, d'embrasser la profession de son mari. Elle réussit comme lui
(1) Blanchard avait, lors de 8a première ascension, écrit sur les banderolles de son cliar et fait imprimer sur de:$ cartes d'entrée la devise des Montgolfier ; Sic itur ad aitra. On nt contre lui, à ce propos, le quatrain suivant ;
Au Ctiamp-de-Mars il s'envola, Au champ voisin il resta là.
Beaucoup d'argent il ramassa :
Messieurs, tic itur ad astra.
à s'y enriohir; mais, moins heureuse ou moins prudente que lui, elle y trouva la mort, ainsi que nous le verrons un peu plus loin.
M°>« Blanchard ne fut pas toutefois la première femme qui osa s'aventurer dans les airs. Le 4 juin 1784^ le roi de Suède étant de passage à Lyon, M°^ Thible s'éleva en sa présence dans un ballon à gaz hydrogène. Celte ascension réussit parfaitement y mais ne fut signalée par aucun incident curieux.
Le 25 avril de la même année, un immense ballon à gaz hydrogène, construit à grands frais par l'académie de Dijon, et monté par Guyton deMorveau et Bertrand , commissaire de cette académie, s'était élevé une première fois; il était redescendu à Magny-lez-Auxonne, après une traversée d'une heure trente-fiept minutes. Guyton de Morveau répéta son expérience le 12 juin avec M. de Virly. L'aérostat, destiné à des études scientifiques sur la direction des vaisseaux aériens, était muni de rames et d'un gouvernail dont les voyageurs tirèrent quelque parti; mais ces expériences, bien que dirigées consciencieusement par un des savants les plus distingués du xvin® siècle, ne conduisirent qu'à des résultats sans importance.
Nous faisons grâce à nos lecteurs de la longue énumération des ascensions sans nombre qui, dans le cours des années 1784 et 1785, se succédèrent sans interruption sur tous les points de la France. La plupart n'offrant rien d'intéressant,
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nous nous bornerons à mentionner celles que des circonstances particulières signaleront à notre attention.
Le 23 juin 1784 , Pilastre du Rozier et le chimiste Proust exécutèrent à Versailles, en présence de Louis XVI et du comte de Haga (roi de Suède ) , une ascension remarquable au moyen d'une gigantesque montgolfière, à laquelle la reine Marie-Antoinette avait permis qu'on donnât son nom. Partis de la cour du château à quatre heures , quarante-cinq minutes, ils redescendirent à Chantilly à cinq heures trente -deux minutes. Cette excursion marque, au propre et au figuré, V apogée (1) des montgolfières ou ballons à feu. En effet, les deux aéronautes atteignirent ce jour-là la plus grande hauteur et parcoururent la plus longue distance qu'ait pu fournir ce genre de machine, puisqu'ils parvinrent à une élévation de quatre mille mètres et franchirent un espace de cinquante-deux kilomètres. Depuis cette expérience , l'emploi des montgolfières devint de plus en plus rare , jusqu'à ce qu'enfin on l'abandonnât tout à fait.
Le duc de Chartres, M. CoUin-HuUin et les frères Robert furent beaucoup moins heureux dans l'excursion qu'ils tentèrent le 15 juillet suivant, et qui
(1) Ce mot, composé de à^cà et yii, et sigaiûanl loin de ki terre f indique dans son sens primiUf, en termes d'astronomie , le moment où le soleil est le plus éloigné de notre planète. On remploie, par métaphore, pour exprimer le point culminant de gloire, de puissance, de prospérité qu'atteint un empire, un personnage, une institution, etc.
£ûllit leur coûter la vie. L'aérostat était à hydrogène; il avait dix-huit mètres de hauteur sur douze de diamètre. Les frères Robert avaient cru introduire une disposition utile en suspendant dans Tiniérieur un autre globe beaucoup plus petit , destiné à contenii* de l'air ordinaire, c L'air inflammable, pensaient*ils , devant se dilater jusqu'au terme de l'enveloppe totale, devait en même temps comprimer le ballon intérieur et en faire sortir l'air atmosphérique en raison proportionnelle. > Un soufflet placé dans la galerie était destiné à remplir le ballon intérieur après la compression nécessitée par la dilatation de l'hydrogène, et à augmenter conséquemment le poids total de l'appareil. Une fois en équilibre dans l'atmosphère , les voyageurs devaient, par ce moyen, monter et descendre à volonté, sans aucune déperdition de gaz. Us avaient aussi adapté à la nacelle deux rames et un large gouvernail.
Les quatres aéronautes partirent à huit heures du matin du parc de Saint-Cloud, que remplissait une foule de curieux. Le temps était orageux , et le Tent souflOait avec force dans des directions contraires. La machine , portée en trois minutes au sein d'épais nuages, devint le jouet des vents, qui lui faisaient éprouver des chocs et des revirements continuels et d'autant plus violents que les pales et le gouvernail donnaient plus de prise à l'air. On prit bien vite le sage parti de se débarrasser de ces agrès gênants et dangereux; mais
Taérostat continuant d'éprouver des secousses inquiétantes , les aéronautes voulurent aussi , pour aller chercher dans des régions supérieures un air plus tranquille , renvoyer à terre le petit ballon à air sur lequel ils avaient fondé de si belles espé* rances. Les cordes qui le retenaient furent cou* pées; mais, au lieu de tomber avec son ouverture appliquée sur celle du ballon principal , il se retourna et vint boucher complètement rorifice de la soupape. En ce moment, pour comble de malheur, un coup de vent porta la machine de bas en haut, au-dessus des nuages , où elle se trouva exposée aux rayons d'un soleil ardent. Bientôt, sous Tinfluence de la chaleur, les parois du ballon se ten* dirent d'une manière ef&ayante; la soupape, inter* ceptée, ainsi que nous l'avons dit, ne pouvait plus livrer passage au gaz, dont la dilatation ne faisait qu'appuyer plus fortement le petit globe sur l'orifice du grand. En vain les aéronautes essayèrent de le soulever avec des bâtons qu'ils introduisaient dans l'appendice ; il leur fut impossible de le faire bouger. Cependant on était arrivé à une hauteur de quatre mille six cent quatre-vingts mètres , et rhydrogène se dilatant davantage d'instant en in-> stant, une explosion était éminente. Le duc de Chartres prit alors un parti désespéré , le seul qui offrît une chance incertaine de salut. Avec la hampe d'un des drapeaux qui ornaient la nacelle, il pra* tiqua dans l'enveloppe du ballon deux ouvertures qui , s'agrandissant rapidement , ouvrirent au gaz
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une large issue. La machine redescendit alors avec une vitesse qui fit croire aux voyageurs que leur dernière heure avait sonné. Toutefois leur mouvement se ralentit lorsqu'ils arrivèrent dans les couches plus denses de l'atmosphère ; mais tout danger n'était pas encore évité , car en approchant de terre ils s'aperçurent qu'ils se trouvaient juste au-dessus de l'étang de la Garenne. Heureusement , il leur restait encore trente kilogrammes de lest; ils les jetèrent d'un seul coup; ce qui rendit leur direction plus oblique et leur permit de descendre à terre dans le parc de Meudon.
Un mois après (14 septembre 1784), se fit à Londres la première expérience aérostatique qui ait eu lieu en Angleterre. Elle fut exécutée par l'Italien Vincent Lunardi, dont l'exemple fut presque aussitôt suivi par MM. Sadler et Seldon. Ce dernier essaya même, de concert avec Blanchard, qui avait passé le détroit, de se diriger à l'aide d'un appareil en forme d'hélice imaginé par l'aéronaute français. Celui-ci complaît fermement que son invention résolvait le problème de la direction des aérostats. Il voulut en faire une épreuve décisive , et fit annoncer par les journaux anglais qu'il traverserait la Manche , de Douvres à Calais , dès que le vent serait favorable.
Il partit, en efiet, des falaises de Douvres le 7 janvier 1785 à une heure, par un temps magnifique et un vent assez faible du N.-N.-O. Il était accompagné du docteur américain JelMes. La machine
avait été mal disposée; et au moment où elle quitta la terre, elle se trouva tellement lourde, que les voyageurs durent, pour s'élever, jeter la plus grande partie de leur lest. Au bout d'une demiheure, comme ils étaient en pleine mer, ils s'aperçurent que leur ballon se dégonflait sensiblement et descendait ; ils jetèrent la moitié du lest qui leur restait; le ballon descendait toujours : ils jetèrent tout; le ballon descendait encore : ils jetèrent une partie des objets qu'ils avaient emportés avec eux. Le ballon remonta quelque peu ; mais ce mouvement fut de courte durée, et l'aérostat reprit bientôt sa direction de haut en bas. Il était alors deux heures et un quart, et les voyageurs n'avaient franchi que la moitié de la distance. Ils se débarrassèrent d'une ancre et de quelques autres outils. Leur marche devint alors à peu près horizontale, et à deux heures et demie ils aperçurent assez distinctement les côtes de France. Mais dans le même instant le ballon perdit une grande quantité de gaz et redescendit plus rapidement que jamais. En vain Blanchard et Jeffries lancèrent à la mer leurs cordages, leurs agrès, leurs provisions de bouche et jusqu'à leurs vêtements : la chute ne se ralentissait pas.
€ Il faut que l'un de nous deux périsse pour sauver l'autre, dit alors à son compagnon le brave Jeffries ; quant à moi je suis prêt à me jeter à la mer.
— Nous pouvons peut-être encore nous sauver
tous deux» répondit Blanchard , en nous débar* rassant de notre nacelle et en nous suspendant aux cordages du ballon. >
Ils allaient tenter cette ressource suprême, lorsque tout à coup le ballon relnonta ; et comme le vent soufOait avec plus de force et toujours dans la même direction , ils arrivèrent à trois heures moins quelques minutes au-dessus de Calais, et ils descendirent sur la forêt de Guinea , où ils purent débarquer sains et saufs.
Assurément cette entreprise extraordinaire n'a- ?ait d'autre mérite que celui d'une audace extravagante; et si elle n'eut pas un résultat désastreux, ks voyageurs ne le durent qu'à un concours exceptionnel de circonstances tellement favorables, que le Ciel semblait avoir voulu sauver ces deux fous malgré eux. Toutefois le succès est une auréole dont la lumière éclipse les fautes les plus grossières. On vit dans ce voyage un trait de génie , et lea aéronautes reçurent les honneurs du triomphe. A Calais on leur offrit un banquet splendide. La municipalité de cette ville décida qu'une colonne de marbre serait élevée sur le lieu même où ils étaient descendus; elle donna à Blanchard, dans une botte d'or, le parchemin qui lui conférait le titre de citoyen dé la viUe de CalaU, lui paya une somme de trois mille livres, et s'engagea à lui faire, sa vie durant, une pension de six cents livres, moyennant quoi elle put placer dans l'église l'aéroch tal miraenleusement sauvé des eaux. De Calais,
Blanchard se rendit à Versailles, où il fut présenté au roi et à la reine. Louis XVI lui accorda une pension de douze cents livres à laquelle il joignit en surplus une somme égale à titre de gratification ; et Marie-Antoinette, voulant donner aussi à l'aéronaute une preuve de sa bienveillance, lui fit remettre une forte somme qu'elle venait de gagner au jeu.
Le retentissement de cette ascension fut immense, et elle provoqua parmi les aéronautes une ardente émulation ; mais le plus animé fut le bouillant Pilastre, qui, honteux d'avoir été devancé, annonça qu'à son tour il franchirait le détroit et passerait en ballon de France en Angleterre , au moyen d'une combinaison nouvelle permettant de se maintenir très -longtemps en l'air et de monter ou de descendre à volonté sans le secours du lest et sans avoir besoin de perdre du gaz. Le gouvernement alloua à Pilastre , sur la foi de son programme, une somme de quarante mille Uvres, destinée à couvrir les frais de construction de la machine. Or la combinaison du jeune physicien consistait à réunir en un seul les deux systèmes de Charles et de Montgolfier. lie ballon principal était gonflé d'hydrogène; au-dessous devait être suspendue une montgolfière dont le foyer, attisé ou ralenti, ferait monter ou descendre l'appareil selon le gré de Faéronaute.
En vain les amis de Pilastre lui représentèrent que le voyage qu'il projetait et la machine à l'aide de laquelle il voulait l'exécuter l'exposaient à des
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dangers presque inévitables , en vain le judicieux Charles lui fit observer que mettre une montgolfière sous un ballon à hydrogène , c'était placer un récluxud sous un baril de poudre; il ne voulut rien entendre. Emporté par la fièvre d'expérimentation scientifique qui déjà lui avait fait maintes fois exposer sa vie comme de gaieté de cœur, lié par ses engagements envers le public et envers le gouvernement, il commença à Boulogne les préparatifs de sa périlleuse expédition. Des obstacles de toutes sortes vinrent à plusieurs reprises arrêter et contrecarrer ses travaux , comme si la Providence eût voulu, par des avertissements réitérés, le détourner de sa Êitale résolution. Cinq mois s'étaient écoulés , des sommes énormes avaient été dépensées, et les vents, toujours contraires, s'opposaient toujours au départ du vaisseau vingt fois réparé, défait, reconstruit. Enfin un sombre découragement s'empara du malheureux Pilastre; il revint à Versailles, et demanda au ministre, M. de Calonne, la permission de donner à son aérostat une autre destination ; mais il lui fut répondu qu'on n'avait pas dépensé cent cinquante mille livres pour lui faire faire une promenade sur la côte. Ces dures paroles équivalaient à un arrêt de mort.
Pilastre retourna à Boulogne et précipita son départ comme eût fait un condamné ayant hâte d'en finir avec le supplice. Un jeune physicien de Boulogne , nommé Romain , avec qui il s'était lié pendant son séjour dans cette ville , voulut partager
avec lui les périls de ce voyage. Tous deux partirent de la côte le 5 juin 1785. Ils arrivèrent asses rapidement à trois cent quatre-vingt-dix mètres en Tair. A celte hauteur, a raconté un témoin oculaire^ M. de Maisonforty on vit le ballon à hydrogène se dégonfler tout à coup et retomber sur la montgolfière , que ce poids fit redescendre d'autant plus rapidement que le réchaud n'avait pas même été allumé. Les infortunés aéronautes tombèrent près du bourg de Wirnille, ensevelis sous les plis de leur double machine (1). Lorsqu'on les releva. Pilastre était san^ vie, et son compagnon n'avait plus que quelques minutes à souffrir.
Autant l'heureuse issue du voyage de Blanchard et de JeHries avait excité d'enthousiasme, autant
(1) On voit que la cause de ce désastre ne fut pas celle qu'on devait prévoir. Elle tenaient probablement au mauTaia éiat de la machine fatiguée par les nombreux esaaia préliminaires et par les tentatives d'ascension qui avalent précédé le départ. On suppose que les aéronautes» se trouvant daoB un courant qui les portait vers l'Intérieur dea terres, voulurent redescendre pour chercber un autre courant. A cet effet, Plla&tre aurait tiré la corde desUnée à ouvrir la soupape du ballon à hydrogètfe ; mais comme celte corde éUit très -longue et difdcile à manœuvrer, Tenveloppe eUemémei cédant aux effoits de Pilastre, se serait déchirée sur une étendue telle , que presque tout le gaz se serait échappé à la fois ; de là le dégonflement instantané du ballon et la chute rapide de la machine. On ne peut s'empêcher d'observer ici que , quel que fût le vice radical de la combinaison imaginée par Pilastre, 11 est peut-être à regreUer que les voyageurs n'eussent pas allumé le foyer de leur montgolfière ; c'eût été du moins une ressource pour ralentir leur descente*
la fin tragique de Pilastre du Rozier et de Romain causa de consternation. Le deuil fut général, et la ville de Boulogne se rendit Tinterprète du sentiment public en décernant aux deux martyrs de Fart aérostatique les honneurs dus à leur courageux dévouement (1). Un monument funèbre fut élevé à l'endroit où ils étaient tombés , et Ton y grava cette épitaphe :
Ci gisent qui des airs franchissant la barrière. Et planant sur le monde abaissé devant eux,
Du trône le plus glorieux
Précipités dans la poussière ,
Offrent de Thomme, au même instant,
Et la grandeur et le néant (2).
(1) Il n'est pai d'événement, si funeste soit-il, qui ne devienne en France un sujet de plaiBanterie. Le marquis de Bièvre , connu poar son esprit, poussait à l'excès cette manie des bons mots si commune en France. On assure que , venant d'apprendre la mort de Pilastre et de Romain , il rencontra un de ses amis , auquel il débita sans préambule ces deux vers de Ck)raeille (tragédie &* Horace) :
Renda grâces aux dleox de n'âtre pas Romain, Pour conserver encore quelque chose d'humain.
(?) On lit aussi les vers suivants au bas ("es portraits de PUastre :
pilastre, dont le nom volera d'Sçe en âge , Par SCO andace heureuse étonna l'univers; A l'amour de la gloire il dut tout son courage. Qui le Ût le premier s'élancer dans les airs.
Sa gloire, hélul ne fut qu'on rèfe,
Dont la fin prouve avec éclat
Que le moment qui nous élève
Touche à celui qui nous abat
Il y a partout des gens qui se plaisent à voir dans certains rapports de temps ou de lieu , dans certaines coïncidences plus ou moins bizarres , des présages sinistres ou favorables. Lorsqu'on apprit le terrible événement que nous venons de rapporter, ces augustes pessimistes ne manquèrent pas de remarquer qu'il était arrivé le jour anniversaire de la première expérience aérostatique faite à Annonay par les frères Monigolfîery et que Thomme qui le premier avait osé s'aventurer dans la nacelle d'un ballon était aussi la première victime de la navigation aérienne; et ils crurent voir dans ces circonstances la condamnation providentielle de cet arty selon eux inutile et funeste. Ils oubliaient qu'aucun progrès moral ou scientifique ne s'accomplit sans recevoir en quelque sorte le baptême du sang, et que parmi les découvertes réputées aujourd'hui à bon droit les plus utiles, on n'en saurait citer une seule qui n'ait pas été signalée à son début par de douloreux accidents.
Heureusement le public fit peu de cas de ces prédictions, et, le premier moment de stupeur passé , il se montra plus avide que jamais de spectacles aéronautiques. Presque au même moment où se répandait la nouvelle de la catastrophe de Boulogne, et comme pour y faire diversion, les journaux anglais apportèrent en France le récit d'une excursion non moins hardie et non moins heureuse que celle de Blanchard et de Jeffries. Un Français, le docteur Potain, avait traversé en
ballon le canal Saint-Georges, qui sépare l'Irlande de la Grande-Bretagne. Viennent ensuite les ascensions exécutées par Lunardi à Edimbourg, par Harper à Birmingham, et à Paris par MM. Alban et Valette et par le comte d'Artois lui-même , dans un magnifique ballon qui portait le nom de ce prince. Enfin nous citerons pour mémoire l'échec éprouvé par l'abbé Miolan, Janinet, le marquis d'Arlàndes et le mécanicien Bredin. Ceux-ci avaient construit une montgolfière de trente-trois mètres de haut, qu'ils espéraient diriger à l'aide de grandes soupapes par lesquelles l'air raréfié de l'intérieur devait réagir sur l'air ambiant. Le 12 juillet 1784, jour fixé pour l'expérience, une foule nombreuse s'était rassemblée dans le jardin du Luxembourg; mais comme on gonflait l'aérostat, le feu prit à l'enveloppe, qui fut presque entièrement consumée. Cet accident occasionna une sorte d'émeute, et peu s'en fallut que les constructeurs du ballon ne fussent assommés par la populace. L'aventure finit, comme toute chose en France, par des chansons. Toute la période de l'histoire aéronautique comprise entre les années 1784 et 1789 est remplie par les nombreuses ascensions de Blanchard et de son émule Testu-Brissy, ascensions qui n'offrent plus aucun intérêt. Puisque nous avons toutefois prononcé le nom de Testu-Brissy, disons qu'il donna le premier le curieux spectacle, souvent renouvelé de nos jours par M. Poitevin, d'une ascension équestre. Seulement, tandis que le cheval de ce
dernier est toujours suispendu au filet par des san* gles appliquées sous le ventre et laissant les pieds sans point d'appui, le cheval de Testu-Drissy était libre de toute entrave et se tenait debout sur un vaste plateau remplaçant la nacelle.
Application des aérostats aux reconnaissances militaires dans les guerres de la révolution. — Relation da commandant Coatelle, etc.
Dès que les ballons avaient paru, on s'était naturellement inquiété de trouver pour ces navires d*un nouveau genre des moyens de direction , et ce problème était devenu l'objet des études et des méditations de plusieurs savants. Les frères Montgolûer d'une part^ Guyton de Morveau d'autre part, avaient été chargés , les premiers par l'Académie des sciences de Paris, le second par celle de Dijon , de rechercher les diverses applications qu'on pourrait faire des arts mécaniques à l'aérostation, et réciproquement. La révolution de 4789 vint d'abord interrompre ces travaux , et pendant trois ans les préoccupations politiques , acquérant de jour en jour plus de gravité, ne laissèrent ni temps ni place aux autres spéculations de l'esprit. Mais, chose étrange! c'est pendant la période la plus orageuse de la révolution que nous voyons la science sortir
tout à coup de Toubli où elle avait été plongée quelque temps; c'est pendant cette sombre période qu'apparaissent de nouveau tant de savants illustres, dont les pacifiques labeurs ont , non moins que les exploits de nos généraux et de nos armées, contribué à jeter sur cette époque sanglante un reflet consolant de génie et de gloire.
La France, attaquée de toutes parts , avait besoin , pour conjurer l'effroyable ouragan que la révolution avait attiré sur elle, de déployer à la fois toutes les ressources matérielles et intellectuelles, connues ou inconnues , qu'elle recelait dans son sein. Or, parmi ces ressources, la science était sans contredit une des plus puissantes. Le gouvernement le comprit , et une commission fut créée pour en appliquer les découvertes aux besoins de l'État, et notamment à la défense du territoire. Guyton de Morveau faisait partie de cette commission avec Fourcroy, Monge , Berthollet, Chaptal, Camot, etc. Les expériences qu'il avait faites pour le compte de l'Académie de Dijon, bien qu'elles n'eussent amené que de médiocres résultats , lui avaient inspiré une grande confiance dans l'avenir de l'aérostation. Il eut l'idée d'employer les ballons aux reconnaissances militaires; et cette idée ayant été approuvée par le comité de salut public, il proposa à un jeune chimiste de ses amis, nommé Coutelle, de se charger de l'exécution. Coutelle accepta avec empressement; il devint dès lors le bras droit de la commission , et se vit bientôt confier par le comité de salut public
lui-môme le soin de diriger les opérations aérostatiques militaires aux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. Nous donnons ici le récit que cet officier a laissé de ses travaux et de ses campagnes.
c Guyton proposa de faire servir Taérostat
aux armées, comme moyen d'observation. Cette proposition fut acceptée par le gouvernement , sous la condition de ne pas employer l'acide sulfurique , le soufre étant nécessaire à la fabrication de la poudre. La commission arrêta alors d'employer la décomposition de Teau.
c Cette expérience (1) , faite par le célèbre Lavoisier, et répétée dans nos cabinets^ n'avait pu donner que de faibles résultats; une expérience en grand était nécessaire : il fallait pouvoir extraire douze à quinze mille pieds cubes de gaz dans l'espace de temps le plus court.
< L'expérience réussit; je retirai cinq à six cents pieds cubes de gaz. Les membres de la commission qui avaient été témoins de l'opération furent si satisfaits, que dès le lendemain je reçus l'ordre d'aller en poste à Maùb^uge proposer au général Jourdan l'emploi d'un aérostat à son armée.
c J'arrivai à Beaumont couvert de boue; car j'avais été obligé de faire les six lieues de route à
(1) On sait que l'eau est formée par la combinalaon de deux gax, rbydrogène et Toxygène, et que le fer à la tem» pératare rouge a la propriété de décomposer la vapeur de ce liquide ea absorbant Toxygène et en mettant en liberté l'hydrogène , qui se dégage seul.
franc étrier, par des chemins si mauvais que les équipages d'artillerie avaient de la boue par-dessus les moyeux des roues. Le représentant auquel je devais présenter mon ordre ne comprit d'abord ni ma mission ni Tordre du comité du salut public, encore moins un aérostat au milieu du camp; il me menaça de me faire fusiller, avant de m'entendre, comme suspect ; il finit pourtant par se radoucir, et me fit des compliments sur mon dévouement.
€ L'armée était à Beaumont^ six lieues au delà de Maubeuge; l'ennemi , à moins d'une lieue de distance, pouvait attaquer à chaque instant. Le général me fit cette observation, qu'il m'engagea à porter au comité. J'arrivai à Paris après avoir passé deux jours et demi et deux nuits à cette expédition.
€ La commission sentit alors la nécessité de faire l'expérience entière avec un aérostat propre à élever deux personnes , et le ministre mit à ma disposition le jardin et le petit château de Meudon.
€ Il fallait inventer un fourneau , dans lequel je crus nécessaire de placer sept tuyaux ; imaginer des appareils, des cuves transportables aux armées, et une foule de choses nécessaires, que l'expérience autant que la théorie devait indiquer.
« Je proposai aux membres de la commission de m'associer Conté , que je leur avais fait connaître lors de ma première expérience. Conté consentit à venir s'établir avec moi à Meudon , pourvu que
j*eu88e toute la responsabilité ^ la correspondance avec la commission et la comptabilité.
c Après quelques mois de travaux , le fourneau étant construit (en partie par nos mains), les tuyaux mis en place et tous les appareils disposés , l'aé» restât fut rempli. J'en donnai avis à la commission; plusieurs de ses membres vinrent présider à la première expérience au moyen d'un ballon tenu par des cordes.
< Les commissaires m'engagèrent à me placer dans la nacelle, et me donnèrent une suite de si* gnaux à répéter et d'observations à faire. Je me fis élever successivement de toute la longueur des cordes y deux cent soixante-dix toises» J'étais alors à trois cent cinquante toises environ au-dessus du niveau de la Seine : je distinguais parfaitement, avec une lunette, les sept coudes de la rivière Jusqu'à Meulan. Rappelé à terre, je reçus des compliments des membres de la commission , auxquels je ne dissimulai pas l'impressfon que pouvait éprouver celui qui, pour la première fois, se trouverait ainsi isolé à une plus ou moins grande distance de terre, et je leur fis sei^ir la nécessité d'être toujours deux, c'est-à-dire une personne avec celle qui est à la tête de toutes les opérations.
€ C'est à tort qu'on a indiqué , dans plusieurs gravures, plus de deux cordes pour retenir le ballon : continuellement balancé, une troisième corde eût été tantôt trop longue , tantôt trop courte , suivant le mouvement imprimé au ballon; par conséquent
dlO LA. NAVIGATION
inutile. Une corde pour faire passer les avis n'eût été qu'embarrassante. J'avais dans ma nacelle de petits sacs remplis de sable et portant une flamme : j'y plaçais la note ou la lettre que je voulais faire passer, et je jetais le sac après avoir averti par un signe convenu. Il tombait au-dessous de la nacelle, c Peu de jours après, le comité du gouvernement m'adressa le brevet de capitaine commandant les aérostiers dans l'arme de rartillerie, attachée l'état- major général. Je reçus en même temps l'ordre d'organiser une compagnie de trente hommes, y compris le capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un Bergent-major faisant fonctions d'ofScier-payeur des sous-ofiBciers, et de me rendre à Maubeuge dans le plus bref délai.
< Le huitième jour je partis avec un officier, après avoir dirigé sur Maubeuge le petit nombre de soldats que j'avais pu réunir. Mon premier soin fut, en arrivant, de chercher un emplacement, de construire mon fourneau , de faire des provisions de combustible , et de tout disposer en attendant l'arrivée de l'aérostat et des appareils qui avaient servi à ma première expérience de Meudon.
< Les différents corps de l'armée ne savaient de quel œil regarder des soldats qui n'étaient pas encore sur l'état militaire, et dont le service neleut^ était pas connu. Le général qui commandait i Maubeuge ordonna une sortie contre les Autrichiens, retranchés à une portée de canon de la place. Je lui demandai à être employé avec ma pe-
tite troupe dans cette attaque. Deux des miens furent grièvement blessés; le sous -lieutenant reçut une balle morte dans la poitrine. Nous rentrâmes dans la place au rang des soldats de l'armée.
€ Peu de jours après y mes équipages étant arri- Tés, je pus mettre le feu à mon fourneau, et l'aérostat fut rempli dans moins de cinquante heures. Alors , deux et souvent trois fois par jour je m'élevais, par ordre du général commandant, avec un officier de l'état-major, pour examiner les travaux de l'ennemi, ses positions et ses forces.
c Chaque jour nous trouvions des différences sensibles, soit dans les travaux que l'ennemi avait tàiis pendant la nuit, soit dans ses forces apparentes. Le cinquième jour, une pièce de dix-sept, embusquée dans un ravin à demi-portée de canon , tira sur le ballon aussitôt qu'il fut aperçu au-dessus des remparts. Le boulet passa par-dessus ; un second coup fut bientôt préparé ; je voyais charger et mettre le feu à la pièce ; le boulet cette fois passa si près que je crus l'aérostat percé. Au troisième coup, le boulet passa dessous. Tous traversaient la ville et allaient tomber au milieu du camp retranché. (J'avais avec moi un aérostier qui avait longtemps servi d'observateur à la tour, et que j'avais enrôlé dans ma compagnie.) Lorsque j'eus donné le signal de nous ramener à terre, ma troupe mit une telle activité pour m'y faire arriver, que la pièce ne put tirer que deux coups. Le lendemain matin , la pièce n'était plus en position.
c Occupé pendant vingt jours à des travaux continuels de jour et de nuit, ainsi qu'à des observations, rien n*était disposé pour entrer en campagne, pour conduire une voile tendue de vingt-sept pieds et un globe aussi fragile , pour sortir d'une place forte, traverser les fossés, passer par-dessus les remparts et les portes , lorsque je reçues à midi l'ordre de me porter le lendemain sur Charleroi , éloigné de douze lieues, par les détours que je serais obligé de faire pour éviter les villages, dont les rues étaient trop étroites.
€ L'expérience m'avait appris ce qu'il me fallait de force et d'adresse pour résister au vent ou pour me mettre en garde contre ses atteintes imprévues. J'employai la nuit à disposer vingt cordes autour de l'équateur du filet, que je rendis solides par des attaches très-rapprochées et des nœuds coulants. Chaque aérostier devait porter sa corde, la fixer et la détacher au premier signal; la nacelle se suspendait et se détachait de la même manière. Nous pûmes sortir de la place et passer assez près des vedettes ennemies à la pointe du jour.
« Je voyageais avec le ballon à une élévation telle que la cavalerie et les équipages militaires pouvaient passer sous la nacelle , les aérostiers qui tenaient les cordes marchaient sur les deux bords de la route.
€ La nacelle portait les deux cordes d'ascension, une grande toile (qui servait aussi à contenir le ballon à terre pendant la nuit) pour abattre le bal-
AÉRIKMNE. 113
Ion lorsque le vent était trop fort; des piquets, des masses et des pioches, avec les sacs et les signaux. Le ballon pouvait enlever cinq cents livres, mais le plus faible excès de légèreté spécifique suffisait pour s'élever dans le calme. Alors je portais dans ma nacelle des sacs de sable de dix et vingt livres , dont je diminuais le nombre suivant la force du vent, ou que je vidais si des coups de vent me surprenaient. A Maubeuge, un coup de vent imprévu me portait sur la pointe d'un clocher; un sac de vingt livres, que je jetai brusquement, me fit relever.
« Après avoir &it une reconnaissance en route, nous arrivâmes devant Charleroi au soleil cou^ chant. J'eus le temps, avant la fin du jour, de reconnaître la place avec un officier général* Le lendemain je fis une seconde reconnaissance dans la plaine de Jumet; et le jour suivant l'aérostat Ait en observation, avec un officier général et moi, pendant sept à huit heures.
c A trois heures de l'après-midi (l'attaque (1) avait commencé à trois heures et demie du matin ), le général Jourdan me donna Tordre de m'élever et d'observer un point sur lequel il me donna une note. Pendant que j'observais avec un officier de
(1) 11 8'aglt fd de la iMUille de Fleurus, livrée par les Français, assiégeant Charleroi, aux Autrichiens, qui voulaient délivrer cette place. L'aérostat contribua beaucoup à assurer à Tarmée francise la yictolre qu'elle remporta dans cette Joumée fameuse.
ma compagnie, un bataillon qu'on faisait porter sur un autre point, par le chemin le plus court, passa sous mes cordes : j'entendis plusieurs voix qui répétaient avec humeur qu'on les faisait battre en retraite; je distinguai parfaitement ]a voix de Tun d'eux qui leur dit : « Si nous battions en re* traite, le ballon ne serait pas là. »
€ Plusieurs officiers autrichiens qui étaient à la bataille de Fleurus m'ont assuré , lorsqu'ils étaient en France, qu'il avait été tiré sur nous plusieurs coups de carabine. Après quelques autres reconnaissances, nous suivîmes les mouvements de l'armée. Nous étions près des hauteurs de Namur, lorsqu'un coup de vent, que nous n'avions pu prévoir, porta le ballon sur un arbre qui le fendit dans sa partie supérieure ; dans un instant il fut vidé.
€ Je ne balançai pas à retourner à Maubeuge , dont nous étions éloignés de douze lieues; nous y arrivâmes le lendemain matin. Un nouveau ballon que j'avais demandé n'étant pas arrivé, je crus devoir prendre la poste pour en hâter l'expédition. Aussitôt que je l'eus reçu je fis toutes les dispositions pour le remplir. Après plusieurs reconnaissances auprès des officiers généraux qui commandaient les différents corps de l'armée, nous passâmes la Meuse en bateau pour nous diriger sur Bruxelles. Un nouvel accident nous attendait à la porte de cette grande ville. Un coup de vent porta le ballon sur un éclat de bois qui le coupa dans sa partie inférieure; il se perdit une petite
quantité de gaz. J'entrai dans le parc, où je formai avec une simple ficelle une grande enceinte qui fut respectée par la multitude de curieux de toutes les classes. Bientôt l'accident fut réparé, et je rejoignis Tarmée le quatrième jour.
c Arrivé à Borcette, près d'Âiz-la-Chapelle ^ un séjour de quelques mois me permit d'y faire un nouvel établissement. Je l'avais à peine terminé que je reçus l'ordre de me rendre à Paris pour y former une seconde compagnie : je fus chargé de la conduire à l'armée du Rhin , où les reconnaissances eui^ent le même succès.
c Les généraux autrichiens et les officiers de leur armée ne cessaient pas d'admirer cette ma-
nière de les observer, qu'ils appelaient aussi savante que hardie. J'en ai reçu les témoignages les plus honorables toutes les fois que je me suis trouvé «Tee eux. c II n'y a que les Français capables d'itnaginer et d'exécuter une pareille entreprise , » m'ont-ils répété lorsque je leur ai dit qu'ils pouvaient en faire autant.
c Je reçus l'ordre de foire une reconnaissance sur Mayence ; je me postai entre nos lignes et )a place , à une demi portée de canon : le vent était fort; et pour lui opposer plus de résistance, je montai seul avec plus de deux cents livres d'excès de légèreté. J'étais à plus de cent cinquante toises d*élévation, lorsque trois bourrasques successives me rabattirent à terre avec une si grande force; que plusieurs des barreaux qui soutenaient le fond
de ma nacelle furent bri$ée9. Chaque foia le ballon s'élevait avec une telle vitesse, que soixante-quatre personnes, trente -deux à chaque corde, étaient entraînées à une grande distance. Si les cordes avaient été fixées à des grappins, ainsi qu'on me l'avait proposé, il n'y a pas de doute qu'elles n'eussent été cassées ou que le filet n'eût été rompu.
c L'ennemi ne tira point. Cinq généraux sortirent de la place en élevant des mouchoirs blancs sur leurs chapeaux; nos généraux, que j'en prévins, allèrent au-devant d'eux. Lorsqu'ils se furent rencontrés , le général qui commandait la place dit au général français » c Monsieur le général , je vous demande en grâce de faire descendre ce brave officier : le vent va le faire périr; il ne faut pas qu'il soit victime d'un accident étranger à la guerre : c'est moi qui ai fait tirer sur lui à Maubeuge. >
€ Le vent se calma un peu; alors je pus compter à la vue simple les pièces de canon sur les remparts, ainsi que toutes les personnes qui marchaient dans les rues et sur les places. Généralement, les soldats ennemis , qui tous voyaient un observateur ptônger sur eux et prendre des notes, étaient persuadés qu'ils ne pouvaient faire un mouvement sans être remarqués. Nos soldats étaient de la même opinion, et trouvaient dans les observateurs un genre de bravoure nouveau qui excitait leur admiration et leur confiance. Dans nos marches toujours pénibles, la surveillance continuelle ne permettant à aucun aérostier de quitter la corde qui
retenait le ballon, il nous est arrivé de trouver sur notre passage des rafratchissements préparés pour nous ; souvent aussi des soldats de troupes légères nous apportaient du vin.
c Nous étions campés sur les bords du Rhin devant Manheim , lorsque le général qui nous cornmandait m'envoya en parlementaire sur l'autre rive. Aussitôt que les officiers autrichiens eurent appris que je commandais l'aérostat, je fus accablé de questions et de compliments ; un officier qui avait passé le fleuve avec moi observa que si mes cordes casssaient, je pourrais 'être exposé en tombant dans le camp ennemi. € Monsieur l'ingénieur aérien , répondit un officier supérieur, les Autri* chiens savent honorer les talents et la bravoure; vous seriez traité avec distinction. C'est moi qui vous ai aperçu et signalé le premier, pendant la bataille de Fleurus , au prince de Cobourg, dont je suis l'aide de camp. > Je lui observai qu'on ne devait pas, suivant Tusage , m'interdire l'entrée de la place , puisque , en m'élevant sur l'autre nye, je plongeais sur la ville. Le général qui commandait envoya le lendemain l'autorisation de me faire voir la place , si notre général consentait à m'y laisser entrer.
€ Si le balancement qu'on éprouve , et qui est plus ou moins grand suivant la force du vent, est souvent un obstacle lorsqu'on est obligé de se ser-* vir de lunette (excepté dans les très-grands vents, je m'étais habitué à m'en servir), je dois faire ob-