AVIS AU PEUPLE
Sur Venlèvement des ballons ou globes en Vair,
« On a fait une découverte dont le gouvernement a: a jugé convenable de donner connaissance, afin « de prévenir les terreurs qu'elle pourrait occa- « sionner parmi le peuple. En calculant la pesanc teur de l'air appelé inflammable avec l'air de c notre atmosphère, on a trouvé qu'un ballon remc pli de cet air inflammable devait s'élever de luic môme dans le ciel jusqu'au moment où les deux <k airs seraient en équilibre , ce qui ne peut être « qu'à une très-grande hauteur. La première ex- € périence a été faite à Ânnonay, en Vivarais, par c MM. de Montgolfier, inventeurs; un globe de € toile et de papier de cent pieds de circonférence,
€ rempli d'air inflammable , s'éleva de lui-même à c une hauteur qu'on n'a pu calculer. La même € expérience vient d'être renouvelée à Paris , le € 27 août, à trois heures du soir, en présence d'un € nombre infini de personnes. Un globe de taffetas € enduit de gomme élastique, de trente-six pieds c de tour, s'est élevé du Champ -de-Mars jusque <ac dans les nues, où on l'a perdu de vue. On se c propose de répéter cette expérience avec des € globes beaucoup plus gros. Chacun de ceux qui ^ découvriront dans l'air de pareils globes, qui € présentent l'aspect de la' lune obscurcie , doit € donc être prévenu que loin d'être un phénomène « effrayant, ce n'est qu'une machine toujours com- <xi posée de taffetas ou de toile légère recouverte de € papier qui ne peut causer aucun mal, et dont il € est à présumer qu'on fera quelque jour des ap- € plications utiles aux besoins de la société. « Lu et approuvé ce 3 septembre 1783.
« Sauvigny. »»
Parmi les personnes qui assistaient à Texpérience du 27 août se trouvait Etienne de Montgolfîer, lequel, sur l'invitation de l'Académie des sciences, s'était rendu à Paris. Le succès obtenu par MM. de Saint-Fond, Charles et Robert avec un ballon à air inflammable ne le fit point renoncer à l'emploi de la fumée de paille et de laine , soit qu'il le crût réel* lement préférable, soit qu'il considérât comme un devoir vis-à-vis de l'Académie et vis-à-vis du public,
de pousser jusqu'au bout Fessai de son système. Il alla s'installer dan3 les vastes jardins dépendant de la fabrique Réveillon , pour y construire son aérostat. Au lieu de le faire de forme sphérique, il lui donna celle d'un prisme terminé en haut et en bas par deux pyramides , la seconde renversée et tronquée de manière à ofirir un orifice assez large. Sa machine était en toile d'emballage doublée de papier en dedans en dehors. La hauteur totale était de vingt et un mètres et son diamètre .de treize, proportions telles , qu'une fois gonflée elle devait enlever un poids de six cent vingt-cinq kilogrammes. Elle fut gonflée une première fois en neuf minutes, le 11 septembre 1783 , et souleva jusqu'à une certaine distance du sol huit hommes qui la retenaient. Le lendemain , on se mit en devoir de faire l'expérience complète en présence des commissaires de l'Académie et plusieurs autres personnages distingués. Les manœuvres commencèrent , malgré le mauvais temps : on brûla environ vingt-cinq kilogrammes de paille et cinq kilogrammes de laine sous le ballon, qui acquit une force ascensionnelle capable d'enlever un [poids de deux cent cinquante kilogrammes; et on allait le lâcher quand arriva un courrier venant, de la part du roi, ordonner à. M. de Montgolfier d'ajourner son expérience pour qu'elle eût lieu à Versailles le 19 du même mois. Les commissaires et la plupart des assistants firent observer qu'au point où l'on en était, il valait mieux aller jusqu'au bout, sauf à
recommencer huit jours plus tard , selon le désir du roi , soit avec le même ballon , soit avec un autre; mais Montgolâer, craignant d'offenser le prince et voulant aussi éviter d'avoir à reconstruire un autre aérostat , résolut d'ajourner : il n'y gagna rien; car son appareil, qu'il eût peut-être sauvé en le lâchant, fut tellement avarié par la pluie et le vent , qu'il fallut néanmoins recommencer sur de nouveaux frais. Le temps pressait; toutefois on travailla avec tant d'activité que le nouveau ballon fut prêt au jour dit. Cette fois il était sphérique et fait de toile de coton peinte en bleu à la détrempe, et ornée de dessins et d'emblèmes en papier doré. On le transporta à Versailles, dans là grande cour du château, où une estrade avait été dressée pour le recevoir. Cette estrade avait été percée à son milieu d'une large ouverture dans laquelle on fit entrer le ballon , de sorte que son hémisphère supérieure figurât un dôme au centre de la plate -forme. Le réchaud , en fil de fer, destiné à recevoir la paille et la laine, reposait sur le sol.
L'expérience eut lieu en présence du roi , de sa famille, de sa cour et d'un grand concours de monde venu tout exprès à Versailles , quelques-uns admis dans l'intérieur des grilles, la plupart stationnant sur les places et sur les avenues adjacentes. A une heure, une première décharge de mousqueterie donna le signal de gonfler le ballon, ce qu'on fit en brûlant sous l'orifice quarante kilogrammes de paille et deux kilogrammes et demi de laine ; une
deuxième décharge annonça que tout était prêt , et à la troisième les cordes furent coupées. La machine s'éleva, poussée par un vent violent de sud-est qui lui fît une déchirure de plus de deux mètres, et elle alla s'abattre sur les arbres du bois de Vaucresson, aux regards étonnés de deux gardes -chasse; un canard, un coq et un mouton qu'on avait enfermés dans une cage d'osier suspendue au-dessous du ballon , sortirent de leur prison sans avoir éprouvé aucun mal , ce qui fit penser que des hommes pourraient , sans trop exposer leur vie , naviguer dans l'atmosphère par le même moyen. Ce fut dans ce but qu'Etienne de MontgolOer se remit à l'œuvre. Il construisit , toujours chez Réveillon , un ballon de dix-neuf mètres de hauteur sur quinze mètres et demi de diamètre , portant autour de son orifice une galerie en osier, recouverte de toile, et destinée à recevoir des voyageurs qui pourraient circuler autour du foyer et l'alimenter ou l'éteindre à leur gré. Le premier qui s'offrit à courir les risques d'une ascension fut un jeune chimiste que son amour pour la science et sa fin malheureuse ont rendu célèbre. Il se nommait Jean-François Pilastre du Rozier. Il était né à Metz en 1756. Admis à rhôpital de cette ville comme élève en chirurgie, son extrême sensibilité lui rendit bientôt cette profession odieuse, et il entra chez un pharmacien, où il acquit les premières notions de chimie. II fit dans celte science de rapides progrès , et ne tarda pas à passer du grade infime d'apprenti à celui de mani-
pulateur. Il voulut alors joindre à la connaissance de la chimie celle de la physique et des mathématiques; et quand il se sentit assez fort, il se rendit à Paris, et ouvrit dans le Marais un cours où il continua de s'instruire en enseignant. Un de ses professeurs, M. Sage, lui fit donner une chaire au collège de Reims ; mais Pilastre y resta peu de temps, et revint à Paris, où des amis influents obtinrent pour lui le poste honorable et avantageux d'intendant des cabinets d'histoire naturelle et de physique de Monsieur (depuis Louis XVIII). Il conçut alors et fit adopter par son illustre patron l'idée de transformer ces cabinets en un musée ouvert aux étudiants et destiné à leur faciliter l'étude expérimentale des sciences. Il trouva aussi, en travaillant sur les gaz , un procédé pour combattre les effets des exhalaisons méphitiques, procédé qui lui valut les éloges et les encouragements de l'édilité de Paris.
Aussitôt que Pilastre du Rozier connut la découverte de MM. de Montgolfîer, il se prit d'une passion ardente pour la navigation aérienne, qui devint presque sa seule occupation , et qui devait lui coûter la vie. On pense bien qu'il ne perdit rien des expériences faites tant à Paris qu'à Versailles , et ce fut principalement à sa sollicitation qu'Etienne de Montgolfîer se disposa à fabriquer un ballon propre à recevoir des voyageurs. Pilastre s'étant engagé formellement et publiquement à y monter le premier.
On jugea prudent de procéder graduellement et de retenir d'abord le ballon captif au moyen de cordes qu'on filerait ou qu'on retirerait, suivant qu'on voudrait laisser monter la machine, ou l'obliger à redescendre. Le premier essai eut lieu le mercredi 15 octobre 1783. Pilastre seul se plaça dans la galerie , et on laissa monter la machine aussi haut que le permit la longueur des cordes, c'est-à-dire à environ vingt -sept mètres. L'aéronaute resta en Tair pendant quatre minutes et vingt-cinq secondes^ après quoi il redescendit très-lentement et remit pied à terre, assurant à ses amis et à la multitude qu'il n'avait éprouvé aucune incommodité. Les essais se répétèrent pendant plusieurs jours en présence des commissaires de l'Académie et d'une affluence considérable de curieux. Plusieurs personnes s'enhardirent à monter dans la galerie, entre autres M. Giraud de Villette et le marquis d'Ârlandes ; mais le plus assidu , le plus intrépide et aussi le plus adroit à la manœuvre était toujours Pilastre du Rozier. Un jour qu'on abaissait le ballon après une station de neuf minutes à près de quatre-vingt-dix-sept mètres au-dessus du sol, un coup de vent le porta sur les arbres du jardin de Réveillon. La galerie s'embarrassa dans les branches , et l'on craignait un accident grave ; mais Pilastre , avec un sang-froid et une présence d'esprit admirables , jeta une botte de paille sur le foyer, qui se ranima, et le ballon, rendu plus léger, se dégageant de ses enfiraves, alla reprendre
sa position première pour redescendre ensuite sans encombre.
Ces expériences firent voir que Taérostat peut monter ou descendre au gré des aéronautes, selon qu'ils augmentent ou diminuent le feu dans le réchaud. On commença donc à considérer comme possible une ascension à ballon non captif, ou, selon Texpression consacrée, à ballon perdu, et l'on songea à organiser une expérience décisive. L'affluence des curieux autour de la maison de Réveillon et dans tout le faubourg Saint- Antoine fit juger avec raison qu'il serait nécessaire de transporter ailleurs le théâtre de cette expérience , afin d'éviter un encoïnbrement des rues de la ville ; le Dauphin leva cette difficulté en offrant son vaste jardin de la Muette , situé hors des murs de Paris ; mais des dangers d'une autre nature apparurent tout à coup aux yeux des commissaires de l'Académie et d'Etienne de Montgolfier lui-même : on redoutait pour les aéronautes, ainsi que pour la population et pour les maisons, la présence en l'air d'un foyer incandescent dont on pourrait bien ne pas rester assez maître.
Ces craintes causèrent un revirement qui faillit empêcher l'entreprise. Le roi , supplié d'intervenir, défendit d'abord formellement qu'aucun de ses sujets s'exposât aux dangers d'une ascension; puis , sollicité en sens contraire , il voulut que si des hommes couraient cette chance, ce fussent des criminels condamnés à mort.
A cette nouvelle , Pilastre se récrie indigné , réclamant pour lui un honneur que ne méritent pas de vils scélérats. Il met en campagne tout ce qu'il peut rallier de personnages influents , entre autres la duchesse de Polignac; il obtient du marquis d'Arlandes le témoignage qu'il n'y a aucun danger et la promesse de faire partie de l'expédition, remue ciel et terre , tant et si bien que le roi finit par céder et accorder l'autorisation.
L'expérience, d'abord fixée au 20 novembre, fut remise au lendemain à cause du mauvais temps.
Le 21 donc, à midi , tout étant prêt , Pilastre du Rozier et le marquis d'Arlandes se placèrent dans la galerie , l'un d'un côté , l'autre au côté opposé , pour maintenir la machine en équilibre; mais on voulut quelque temps la retenir avec les cordes; le vent l'agita alors violemment, la ramena contre terre et l'endommagea beaucoup; elle faillit même brûler entièrement, et il fallut près de deux heures pour la réparer.
L'aérostat ne quitta donc la terre qu'à une heure cinquante minutes. Son poids total avec les deux voyageurs et le combustible dont ils avaient fait provision , était de huit cent à huit cent cinquante kilogrammes. Il fut néanmoins enlevé à une grande hauteur, et en peu d'instants le public, plein d'admiration, perdit de vue les aéronautes, qui le saluaient du geste. On vit seulement l'aérostat suivre l'impulsion du vent, remonter d'abord le fleuve, puis glisser dans la direction du sud -est.
Comme il restait à une grande élévation , on put , de presque tous les points de Paris, suivre des yeux sa marche depuis son départ de la Muette jusqu'à sa descente sur la Butte-aux-Cailles , non loin des barrières d'Enfer et de Fontainebleau; mais nos lecteurs préféreront sans doute au témoignage des spectateurs le récit détaillé du voyage, écrit par l'un des deux aéronautes, le marquis d'Ârlandes, à M. Faujas de Saint-Fond.
Le voici textuellement :
4C Nous sommes partis du jardin de la Muette à une heure cinquante minutes. La situation de la machine était telle , que M. Pilastre du Rozier était à l'ouest, et moi à Test; l'aire du vent était à peu près nord-ouest. La machine , dit le public , s'est élevée avec majesté ; mais il me semble que peu de personnes se sont aperçues qu'au moment où elle a dépassé les charmilles, elle a fait un demi-tour sur elle-même; par ce changement, M. Pilastre s'est trouvé en avant de notre direction, et moi, par conséquent, en arrière.
« Je crois qu'il est à remarquer que dès ce moment jusqu'à celui où nous sommes arrivés, nous avons conservé la même position par rapport à la ligne que nous avons parcourue. J'étais surpris du silence et du peu de mouvement que notre départ avait occasionné parmi les spectateurs ; je crus qu'étonnés et peut-être effrayés de ce nouveau spectacle, ils avaient besoin d'être rassurés. Je saluai du bras avec i^m de succès ; mais ayant tiré
AEIJENNE. bb
mon mouchoir, je Tagitai, et je m'aperçus alors •d'un grand mouvement dans le jardin de la Muette. Il m'a semblé que les spectateurs qui étaient épars dans cette enceinte se réunissaient en une seule masse, et que, par un mouvement involontaire, elle se portait, pour nous suivre, vers le mur, qu'elle semblait regarder comme le seul obstacle qui nous séparait. C'est dans ce moment que M. Pilastre me dit :
« — Vous ne faites rien , et nous ne montons guère.
« — Pardon , » lui répondis-je.
« Je remis une botte de paille, je remuai un peu le feu , et je me retournai bien vite ; mais je ne pus retrouver la Muette. Étonné , je jette un regard sur le cours de la rivière : je la suis de l'œil, enfin j'aperçois le confluent de l'Oise. Voilà donc Conflans; et nommant les autres principaux coudes de la rivière par le nom des lieux les plus voisins, je dis : Poissy, Saint- Germain, Saint-Denis, Sèvres; donc je suis encore à Passy ou à Chaillot; en effet, je regardai par l'intérieur de la machine, et j'aperçus sous moi la Visitation de Chaillot. ^M. Pilastre me dit en ce moment :
« — Voilà la rivière, et nous baissons.
«' — Eh bien, mon cher ami, du feu. »
(x Et nous travaillâmes. Mais, au lieu de traverser la rivière, comme semblait l'indiquer notre direction qui nous portait sur les Invalides , nous longeâmes l'Ile des Cygnes | nous rentrâmes sur le
principal lit de la rivière, et nous la remontâmes jusques au-dessus de la barrière de la Conférence. Je dis à mon brave compagnon :
« — Yoilà une rivière qui est bien difficile à traverser. •
« — Je le crois bien , me répondit -il, vous ne faites rien.
« — C'est que je ne suis pas si fort que vous , et que nous sommes bien. y>
« Je remuai le réchaud, je saisis avec une fourche ma botte de paille, qui, sans doute. trop serrée, prenait difficilement ; je la levai , je la secouai au milieu de la flamme. L'instant d'après, je me sentis enlever comme par-dessous les aisselles, et je dis à mon cher compagnon :
« — Pour cette fois, nous montons.
a — Oui , nous montons , » me répondit-il , sorti de l'intérieur, sans doute pour faire quelques observations.
« Dans cet instant, j'entendis vers le haut de la machine un bruit qui me fit craindre qu'elle n'eût crevé. Je regardai, et je ne vis rien. Comme j'avais les yeux fixés au haut de la machine, j'éprouvai une secousse, et c'était alors la seule que j'eusse ressentie.
« La direction du mouvement était de haut en bas. Je dis alors :
« — Que faites- vous? Est-ce que vous dansez?
« — Je ne bouge pas.
c — Tant mieux , dis-je : c'est enfin un nouveau
courant qui, j'espère, nous sortira de la rivière. »
« En effet, je me tournai pour voir où nous étions, et je me trouvai entre l'École -Militaire et les Invalides , que nous avions déjà dépassés d'environ quatre cents toises. M. Pilastre me dit en même temps :
« — Nous sommes en plaine.
a: — Oui , lui dis-je , nous cheminons.
« — Travaillons, me dit-il, travaillons. »
a J'entendis un nouveau bruit dans la machine, que je crus produit par la rupture d'une corde. Ce nouvel avertissement me fit examiner avec attention l'intérieur de notre habitation. Je vis que la partie qui était tournée vers le sud était remplie de trous ronds , dont plusieurs étaient considérables. Je dis alors :
« — Il faut descendre.
« — Pourquoi?
c — Regardez, » dis-je.
« En même temps je pris mon éponge; j'éteignis aisément le peu de feu qui minait quelquesuns ^des trous que je pus atteindre; mais m'étant aperçu qu'en appuyant pour essayer si le bas de la toile tenait bien au cercle qui l'entourait, elle se détachait très -facilement, je répétai à mon compagnon :
« — 11 faut descendre. 3>
« II regarda sous lui et me dit :
€ — Nous sommes sur Parid.
« — N'importe , lui dis - je. Mais voyons , n'y
a-t-il aucun danger pour vous? Êtes -vous bien tenu?
€ — Oui. »
« J'examinai de mon côté , et J'aperçus qu'il n'y avait rien à craindre. Je fis plus, je frappai de mon éponge les cordes principales qui étaient à ma portée, toutes résistèrent, il n'y eut que deux ficelles qui partirent. Je dis alors :
« — Nous pouvons traverser Paris. »
(L Pendant cette opération nous nous étions sensiblement approchés des toits; nous faisons du feu, et nous nous relevons avec la plus grande facilité. Je regarde sous moi ^ et je découvre par- £sdtement les Missions-Étrangères. Il me semblait que nous nous dirigions vers les tours de Saint- Sulpice, que je pouvais apercevoir par l'étendue du diamètre de notre ouverture. En nous relevant, un courant d'air nous fît quitter cette direction pour nous porter vers le sud. Je vis sur ma gauche une espèce de bois que je crus être le Luxembourg. Nous traversâmes le boulevard. Je m'écriai :
« -^ Pour le coup , pied à terre I »
<L Nous cessons le feu. L'intrépide Pilastre, qui ne perd point la tête et qui était en avant de notre direction, jugeant que nous donnions dans les moulins qui sont entre le Petit-Gentilly et le boulevard , m'avertit : je jette une botte de paille en la secouant pour l'enflammer plus vivement; nous nous relevons y et un nouveau courant nous porte
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un peu sur la gauche. Le brave du Rozier me crie encore :
a: — Gare les moulins I »
« Mais mon coup d'œil , fixé par le diamètre de notre ouverture, me faisant juger plus sûrement de notre direction , je vis que nous ne pouvions pas les rencontrer, et je lui dis :
« — Arrivons. »
« L'instant d'après , je m'aperçus que je passais sur l'eau. Je crus que c'était encore la rivière; mais arrivé à terre, j'ai reconnu que c'était l'étang qui faisait aller les machines de la manufacture de toiles peintes de MM. Brenier et Q^.
c Nous nous sommes posés sur la Butte -aux- Cailles, entre le Moulin-des-Merveilles et le Moulin- Vieux, environ à cinquante toises l'un de l'autre. Au moment où nous étions près de terre, je me soulevai sur la galerie en appuyant mes deux mains. Je sentis le haut de la machine passer faiblement sur ma tète, je la repoussai et sautai hors de la galerie. En me reto^rnant vers la machine, je crus la trouver pleine ; mais quel fut mon étonnement ! elle était parfaitement vide et totalement aplatie. Je ne vois point M. Pilastre, je cours de son côté pour l'aider à se débarrasser de l'amas de toile qui le couvrait'; mais avant d'avoir tourné la machine , je l'aperçois sortant de dessous en chemise, attendu qu'avant de descendre il avait quitté sa redingote et l'avait mise dans son panier.
(L Nous étions seuls et pas assez forts pour ren^
60 LÀ NAVIGATrON AÉRIENNE.
verser la galerie et retirer la paille qui était enflammée. Il s'agissait d'empêcher qu'elle ne mît le feu à la machine. Nous crûmes alors que le seul moyeK d'éviter cet inconvénient était de déchirer la toile. M. Pilastre prit un côté, moi l'autre, et en tirant violemment, nous découvrîmes le foyer. Du moment qu'elle fut délivrée de la toile qui empêchait la communication de l'air, la paille s'enflamma avec force. En secouant un des paniers, nous jetons le feu sur celui qui avait transporté mon compagnon ; la paille qui y restait prend feu ; le peuple accourt, se saisit de la redingote de M. Pilastre et se la partage. La garde survient; avec son aide, en dix minutes notre machine fut en sûreté, et une heure après elle était chez M. Réveillon , où M. de Montgolfier l'avait fait construire. » Les aéronautes n'avaient éprouvé aucun mal; beaucoup de gens de qualité arrivèrent les uns à cheval, les autres en voilure,. sur le lieu où ils étaient descendus, entre autres le duc de Chartres et le comte de Laval ; la duchesse de Polignac avait aussi envoyé des courriers pour s'informer du sort des audacieux voyageurs. On voulait ramener à la Muette Pilastre et le marquis d'Arlandes; mais le premier, n'ayant d'autre vêtement qu'une mauvaise redingote d'empnmt, persista à se retirer dans l'habitation la plus proche; le marquis partit avec le regret de laisser là son brave compagnon , et revint à la Muette, où sa rentrée fut, comme on peut l'imaginer, un véritable triomphe.
Les ballons à feu , et les ballons à air inflammable. — Services rendus par Charles à Taérostation. — Biographie de ce physicien. — Voyage aérien exécuté au moyen d'un ballon à hydrogène par Robert et Charles. — Relation de ce dernier, etc.
La courageuse initiative prise par Pilastre du Rozier et par le marquis d'Ât landes eut des conséquences importantes. Elle démontra péremptoirement la possibilité de la navigation aérienne , mit à Tordre du jour l'étude pratique de cet art, signala les principales défectuosités qu'il apportait en naissant, et indiqua dans quel sens on devait diriger les recherches ayant pour but de le perfectionner.
Déjà, dans le monde éclairé, l'on était revenu de l'erreur qui avait fait croire à l'existence d'un gaz particulier résultant de la combustion du mélange de paille et de laine, et les frères Montgolfier n'avaient pas été les derniers à reconnaître dans la dilatation de l'air par la chaleur la seule cause
de l'ascension de leurs machines, qui reçurent dès lors le nom de ballons à feu ou montgolfières. Or l'emploi de ces ballons présentait de graves inconvénients.
En premier lieu , on ne. pouvait contester la valeur des objections soulevées au moment de Fexpérience du 21 novembre, et relatives au peu de sécurité qu'offraient la construction de ces machines et leur mode d'ascension. Il y avait, en effet, danger, d'une part pour les aéronautes emprisonnés dans une galerie d'osier chargée de paille et voisine d'un foyer incandescent dont la flamme s'engouffrait dans un vaisseau de toile et de papier ; d'autre part pour les maisons, les personnes, etc., situées au-dessous du parcours de la machine ignifère, et sur lesquelles un accident pouvait en faire tomber les débris enflammés.
En second heu, ce système était condamné par sa nature même à une impuissance à peu près absolue sous le rapport des progrès qu'on voulait réaliser; car la faible différence de gravité spécifique entre l'air ordinaire et l'air dilaté ne permettait de s'élever qu'à une médiocre hauteur, et la provision de combustible qu'on pouvait emporter, assez considérable pour appesantir encore l'aérostat, l'était trop peu pour fournir aux besoins d'une longue course.
En troisième lieu, quelque soin que l'on prit de la garantir, l'enveloppe était promptement crevassée et mise hors de service par le feu, et enfin
les voyageurs, obligés de s'occuper constamment à activer ou à ralentir la combustion^ à pourvoir à la conservation de la machine et à en surveiller la marche^ n'avaient le loisir de se livrer à aucune observation physique ou météorologique tant soit peu suivie, et leur voyage n'était^ après tout, qu'un tour de force stérile et dangereux.
Ces diverses considérations frappèrent vivement l'esprit de l'habile physicien que nous avons vu déjà créer en quelque sorte de toutes pièces, avec une merveilleuse promptitude et en dépit d'énormes difficultés , le ballon à air inflammable enlevé au Champ-de-Mars le 27 août 1783. Charles avait du premier coup d'oeil reconnu dans l'hydrogène le seul gaz propre à gonfler les ballons, et du pre* mier bond il avait franchi les obstacles où s'étaient arrêtés les frères Montgolfîer. Il lui était en outre réservé non-seulement de faire prévaloir son système sur celui des deux savants industriels d'Annonay, mais encore de résoudre seul en quelques jours, par des moyens dont la simplicité porte le sceau du génie, les parties essentielles du problème de l'aérostation. C'est ainsi qu*il substitua à l'air dilaté Vair inflammable, à l'enveloppe en toile et en papier celle en taffetas enduit d'un vernis au caoutchouc ; qu'il imagina la nacelle où se placent commodément les voyageurs, le filet qui la supporte et qui en même temps maintient et renforce les parois du globe, le lest qu'on jette à volonté pour alléger et iaire monter la machine, et
la soupape, qui, jdonnant issue au gaz, empêche (ju'il ne crève le vaisseau dans les couches trop peu denses de l'air, et permet qu'on règle la descente de l'aérostat ; c'est ainsi qu'il eut l'idée de recourir au baromètre pour déduire à chaque instant, des oscillations du mercure, la position qu'on occupe dans l'atmosphère.
On n'a, depuis soixante -dix ans, rien changé et presque rien ajouté aux dispositions imaginées par Charles, et les ballons que de nos jours on donne si fréquemment en spectacle au public ne sont que la copie, indéfiniment reproduite avec d'insensibles modifications, de celui que ce physicien fit construire au mois de décembre 1783. Charles fut donc au moins autant que MM. de Montgolfîer le père de l'aérostation; car, si ces deux frères furent, malgré leurs erreurs, assez bien servis du hasard pour arriver les premiers à un résultat pratique, tous les perfectionnements rationnels et vraiment scientifiques introduits ensuite dans la construction et la manœuvre des ballons furent exclusivement l'œuvre de Charles. Et comme on aime d'ordinaire à ne pas ignorer tout à fait la vie de ceux dont le nom est attaché à quelque œuvre importante, nous pensons que nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de consacrer ici à l'émule des frères Montgolfîer une courte notice biographique.
Charles (Jacques -Alexandre -César) naquit à Beaugency le 12 novembre 1746. Il montra de
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bonne heure une singulière aptitude à tous les exercices de l'esprit, et dans la culture des arts libéraux aussi bien que dans celle des sciences physiques et mathématiques il fît preuve d'intelligence et de talent. Il ne paraît pas toutefois que ses parents aient songé à encourager chez lui d'aussi heureuses dispositions ; car, après des études assez incomplètes, on le fît entrer dans un bureau. Il y resta peu de temps, non qu'il ne s'acquittât avec zèle de ses fonctions; mais le mauvais état des finances du royaume ayant rendu des économies nécessaires, on crut devoir supprimer un certain nombre d'emplois, et, comme il arrive d'ordinaire, les employés subalternes furent moins épargnés que les grands. Charles se trouvait dans la première catégorie; il fut congédié. Il avait précédemment consacré une partie de son traitement à satisfaire son goût pour l'étude et l'enseignement des sciences, en se montant un petit cabinet de physique où il exécutait des expériences en présence de quelques amis. Lorsque* son emploi lui fut ôté, il songea à se faire un moyen d'existence de ce qui, la veille, n'était pour lui qu'une simple récréation, et transforma ses séances gratuites en un cours où l'on n'assistait que moyennant une certaine rétribution. Use fit, en un mot, professeur de physique expérimentale ; et comme à un extérieur à la fois agréable et imposant, à une physionomie expressive, à un organe sonore, à une élocution dont la vivacité pittoresque faisait oublier
Fincorrection , il joignait un art et une adresse incomparables dans le choix de ses expériences et dans la reproduction des phénomènes naturels, il eut bientôt à se louer du parti qu'il avait pris. Les circonstances lui vinrent d'ailleurs en aide : les découvertes du célèbre Franklin sur rélectricité étaient alors l'objet d'un enthousiasme non moins grand que celui dont on salua ensuite l'apparition des aérostats , et le public se portait avec empressement aux leçons d'un professeur qui, plus que tout autre, savait frapper les yeux et l'esprit par l'à-propos, et, si nous pouvons ainsi dire, parla magnificence de son enseignement. S'agissait-il du microscope , Charles produisait des grossissements énormes; de la chaleur réfléchie, il incendiait des objets à des distances prodigieuses ; et lorsqu'il eut à exposer les phénomènes électriques , il y procéda en foudroyant des animaux et en allant, au moyen du cerf- volant, soutirer aux nuages orageux leur redoutable fluide.
En peu de temps sa renommée fut européenne; son cours devint le rendez- vous de la société la plus élégante en même temps que des personnes les plus distinguées par leur savoir; et Charles eut l'honneur de compter parmi ses auditeurs Franklin lui-même, qui, charmé de la manière dont ses travaux étaient expliqués et reproduits, combla d'éloges l'éminent professeur, « auquel, disait -il, la nature semblait obéir. » Un des eflets de cette réputation fut d'attirer sur notre héros l'attention
du gouvernement, qui offrit de lui rendre ôa charge. Charles ne l'accepta qu'à condition de pouvoir la céder, comme cela se pratiquait alors ; il en consacra le prix à l'acquisition de nouveaux instruments et à l'agrandissement de son cabinet. Nous avons parlé et nous parlerons encore des services qu'il rendit à l'art aérostatique.
Il mérita par ses services que Louis XYI lui accordât une pension et invitât l'Académie des sciences à joindre son nom à celui des frères Montgolfier sur la médaille frappée pour perpétuer le souvenir de leur découverte. En 1785, il fut nommé membre de l'Académie et autorisé à transporter au Louvre son cabinet de physique et son domicile. Ce fut là qu'il reçut un jour la visite de Marat. Celui-ci était alors médecin, et préludait à son rôle futur d'énergumëne révolutionnaire en essayant de bouleverser la science. Ne pouvant faire partager à Charles ses opinions, il s'échauffa au point de se laisser aller à une colère aveugle, et se précipita l'épée à la main sur le physicien , qui , ayant sur lui l'avantage de la vigueur et du sang- froid , n'eut pas de peine à le désarmer. On emporta Marat privé de l'usage de ses sens, tant le sang avait afdué à son cerveau malade. Malgré cette aventure , Charles ne fut point inquiété pendant la Terreur, et reprit paisiblement ses leçons aussitôt que le calme commença de se rétablir. En 1795 il fut désigné l'un des premiers pour faire partie de l'Institut, et cette compagnie fit de lui son bibliothécaire. Un peu plus tard il se vit con-
fier la chaire de physique au Conservatoire des arts et métiers ; et le gouvernement fit l'acquisition de son cabinet, dont la jouissance lui fut néanmoins laissée tant qu'il vécut. Charles mourut de la pierre, le 7 avril 1823. On lui doit l'invention du mégascope; ses œuvres écrites se bornent à quelques mémoires compris dans le recueil de l'Académie des sciences, et à un certain nombre d'articles publiés dans Y Encyclopédie méthodique.
Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis l'ascension de Pilastre et du marquis d'Arlandes, lorsque les journaux annoncèrent « qu'une sous- « cription était ouverte pour la construction et « l'appareillement d'un globe de soie devant porter « deux voyageurs, lesquels s'enlèveraient à ballon € perdu, et tenteraient en l'air des observations € et des expériences de physique. i> Le public se rendit à cet appel avec empressement, et dès le 2 novembre on put voir le ballon gonflé d'air suspendu à l'entrée de la grande allée des Tuileries. Son diamètre était de neuf mètres; il était à bandes alternativement rouges et jaunes, enveloppé de son filet, auquel était suspendu un char bleu et or. On disposa dans le bassin situé en face du pavillon central un appareil à hydrogène composé de vingt - cinq tonneaux munis de tubes qui conduisaient le gaz dans une vaste cuve pleine d'eau ,
destinée à le refroidir et à le débarrasser des gaz étrangers qu'il entraînait avec lui; de cette cuve, rhydrogène passait, par un tuyau plus large , dans rintérieur du ballon. Il fallut quatre jours pour remplir l'aérostat, et encore eut -on à crain4re un moment de voir tout l'appareil détruit. Un des tonneaux sauta pendant la nuit , et si l'on n'eût fermé aussitôt le robinet de communication , l'explosion se fût sans doute propagée ; mais cette précaution empêcha que le dommage ne fût sérieux. On continua donc l'opération , qui se trouva terminée au jour dit, 1®^ décembre 1783.
A midi, tout était prêt. Les corps savants et les hauts souscripteurs (4) occupaient les places réservées autour du bassin. Le reste du jardin était rempli par la plèbe de ceux dont la mise n'avait été que de trois livres. Quant aux curieux non payants, ils se pressaient aux alentours sur les quais, sur le Pont-Royal, sur la place Louis XV, aux fenêtres, et jusque sur les toits des maisons. On attendait impatiemment; tout à coup le bruit se répand que le roi s'oppose à ce que l'ascension ait lieu, au moins avec dès voyageurs. Déjà à ce moment les partisans des ballons à feu et ceux des ballons à air inflammable formaient deux camps opposés et jaloux de se nuire. A cette nouvelle , les premiers triomphent, et quelques-uns ne craignent pas de dire que MM. Charles et Robert ont eux-mêmes
(1) A quatre louis par tète.
sollicité cette prohibition, pour se dispenser de tenir envers le public une parole donnée témérairement. Charles, indigné, se rend aussitôt chez le baron de Breteuil, alors ministre , et proteste énergiquement contre une défense qui, sous prétexte de protéger sa vie et celle de son compagnon, les déshonore tous deux ; il menace même de se brûler la cervelle, si la décision du roi n'était rapportée. Les instants étaient précieux; le retard se prolongeant, le public allait se retirer, et les aéronautes demeuraient convaincus de lâcheté, de mensonge; il fallait prendre un parti sur l'heure. Le baron de Breteuil s'arrêta à celui que conseillait la justice : n'ayant pas le temps d'instruire et de consulter le roi , il prit sur lui de lever la défense.
A une heure et demie le canon se fît entendre. Les deux voyageurs étaient à leur poste, et leur navire aérien chargé du lest et des ustensiles nécessaires. Charles , tenant, pour ainsi dire, en laisse, un petit globe de soie verte de deux mètres seu- - lement de diamètre , destiné à indiquer l'aire du vent, s'approcha de M°*® Etienne de Montgolfîer, placée auprès de son mari dans l'enceinte réservée; il le remit gracieusement entre ses mains ; puis , offrant un couteau à Etienne , il le pria de couper la corde, en ajoutant : « C'est à vous, Monsieur, qu'il appartient de nous ouvrir la route des cieux. » C'était répondre par un acte de haute courtoisie aux imputations calomnieuses de ses adversaires. Le public, comprenant le bon goût de cette allu-
sîon , éclata en applaudissements. Le globe précurseur partit dans la direction du nord- est. Alors les deux voyageurs montèrent dans leur nacelle, et l'aérostat, délivré de ses liens, s'éleva majestueusement , au milieu des démonstrations de l'enthousiasme le plus vif ^ et des acclamations de trois cent mille spectateurs. Ce voyage ayant une grande importance historique, puisque ce fut le premier qu'on ait tenté par le moyen d'un ballon à gaz hydrogène, et présentant d'ailleurs , à cause du succès avec lequel il fut exécuté, un intérêt particulier, nous croyons devoir, pour en donner à nos lecteurs une idée complète, reproduire ici les principaux passages du récit que Charles lui-même nous a laissé de cette mémorable expérience.
c Le globe échappé des mains de M. de Mont-
golfier, dit -il, s'élança dans les airs et sembla y porter le témoignage de notre réunion ; les accla- ^nations l'y suivaient. Pendant ce temps , nous préparions à la hâte notre fuite : les circonstances orageuses qui nous pressaient nous empêchèrent de mettre à nos dispositions toute la précision que nous nous étions proposée la veille. Il nous tardait de n'être plus à terre. Le globe et le char en équilibre touchaient encore au sol qui nous portait; il était une heure trois quarts. Nous jetons dix-neuf livres de lest, et nous nous élevons au milieu du silence concentré par l'émotion et la surprise de l'un et de l'autre parti.
€ Jamais rien n^égalera ce moment d'hilarité qui
s'empara de mon existence lorsque je sentis que je fuyais la terre ; ce n'était pas du plaisir, c'était du bonheur. Échappé aux tourments affreux de la persécution et de la calomnie, je sentis que je répondais à tout en m'élevant au-dessus de tout.
« Au sentiment moral succéda bientôt une sensation plus vive encore, l'admiration du majestueux spectacle qui s'offrait à nous. De quelque côté que nous abaissions nos regards, tout était fête; audessus de nous, un ciel sans nuages; dans le lointain , l'aspect le plus délicieux.
« — mon ami , disais-je à M. Robert, quel est notre bonheur! j'ignore dang quelle disposition nous laissons la terre ; mais comme le ciel est pour nous I Quelle scène ravissante ! Que ne puis-je tenir ici le dernier de nos détracteurs, et lui dire : « Regarde, malheureux, tout ce qu'on perd à arrêter le progrès des sciences ! »
« Tandis gue nous nous élevions progressivement par un mouvement accéléré, nous nous mîmes à agiter en l'air nos banderoles en signe d'allégresse et afin de rendre la sécurité à ceux qui prenaient intérêt à notre sort; pendant ce temps j'observais toujours le baromètre. M. Robert faisait l'inventaire de nos richesses ; nos amis avaient lesté notre char comme pour un voyage de long cours : vins de Champagne, etc., couvertures et fourrures, etc.
« — Bon, lui dis -je, voilà de quoi jçter par la fenêtre. »
<c Alors le baromètre descendit à environ vingt-
six pouces. Nous avions cessé de monter, c'est-àdire que nous étions élevés environ à trois cents toises. C'était la hauteur à laquelle j'avais promis de nous contenir; et, en effet, depuis ce moment jusqu'à celui où nous avons disparu aux yeux des observateurs en station, nous avons toujours composé notre marche horizontale entre vingt -six pouces de mercure et vingt-six pouces huit lignes; ce qui s^est trouvé d'accord avec les observations de Paris.
€ Nous avions soin de perdre du lest à mesure que nous descendions par la perte insensible de l'air inflammable, et nous nous élevions insensiblement à la même hauteur. Si les circonstances nous avaient permis de mettre plus de précision à ce lest, notre marche eût été presque absolument horizontale et à volonté.
< Arrivés à la hauteur de Monceaux , que nous laissions un peu à gauche, nous restâmes un instant stationnaires. Notre char se retourna, et enfin nous filâmes au gré du vent. Bientôt nous passons la Seine entre Saint -Ouen et Asnières, et telle fut à peu près notre marche aérographique : laissant Colombes sur la gauche, passant presque au-dessus de Gennevilliers, nous avons traversé une seconde fois la rivière ; et laissant Argenteuil sur la gauche, nous avons passé à Saunais, Franconville, Eaux- Bonnes, Saint-Leu-Taverny,Villiers etl'Isle-Adam, et enfin Nesle ^ où nous sommes descendus. Tels sont à peu près les endroits sur lesquels nous avons
dû passer presque perpendiculairement. Ce trajet fait environ neuf lieues de Paris, et nous Vavons parcouru en deux heures, quoiqu'il n*y eût dans Tair presque pas d'agitation sensible.
€ Durant tout le cours de ce délicieux voyage, il ne nous est pas venu en pensée d'avoir la plus légère inquiétude sur notre sort et sur celui de notre machine. Le globe n'a souffert d'autre altération que les modifications successives de dilata* tion et de compression dont nous profitâmes pour monter et descendre à volonté d'une quantité quelconque. Le thermomètre a été pendant plus d'une heure entre six et douze degrés au-dessus de zéro , ce qui vient de ce que l'intérieur de notre char était réchauffé par les rayons du soleil.
« Sa chaleur se fit bientôt sentir à notre globe, et contribua , par la dilatation de l'air inflammable intérieur, à nous tenir à la même hauteur, sans être obligés de perdre de notre lest ; mais nous faisions une perte plus précieuse : l'air inflammable, dilaté par la chaleur solaire, s'échappait par l'appendice du globe que nous tenions à la main, et que nous lâchions suivant les circonstances, pour donner issue au gaz trop dilaté «
€ C'est par ce moyen simple qtxe nous avons évité ces expansions et ces explosions que les personnes peu instruites redoutaient pour nous. L'air inflammable ne pouvait pas briser sa prison, puisque la porte lui en était toujours ouverte, et l'air atmosphérique ne pouvait entrer dans le
globe, puisque sa pression même faisait de Tap* pendice une véritable soupape qui s'opposait à sa rentrée.
« Au bout de cinquante-six minutes de marche, nous entendîmes le coup de canon qui était le signal de notre disparition aux yeux des observateurs de Paris. Nous nous réjouîmes de leur avoir échappé. N'étant plus obligés de composer strictement notre course horizontale, ainsi que nous avions fait jusqu'alors, nous nous sommes abandonnés plus entièrement aux spectacles variés que nous présentait l'immensité des campagnes au-dessous de nous; dès ce moment nous n'avons plus cessé de converser avec leurs habitants , que nous voyions accourir vers nous de toutes parts ; nous entendions leurs cris d'allégresse, leurs vœux, leurs sollicitudes, en un mot, l'alarme de l'admiration.
« Nous criions : < Vive le roi ! » et toutes les campagnes répondaient à nos cris. Nous entendions très-distinctement : « Mes bons amis , n'avezvous point peur? -— N'ètes-vous point malades? — Dieu 1 que c'est beau ! — Nous prions Dieu qu'il vous conserve. — Adieu, mes amis I :? J'étais touché jusqu'aux larmes de cet intérêt tendre et vrai qu'inspirait un spectacle aussi nouveau... Enfin nous arrivâmes près des plaines de Nesle.
€" Il était trois heures et demie passées ; j'avais le dessein de faire un second voyage et de profiter de nos avantages ainsi que du jour. Je proposai à M. Robert de descendre. Nous voyions de loin de&
groupes de paysans qui se précipitaient au-devant de nous à travers les champs, a Laissons - nous aller, j> lui dis -je. Alors nous descendîmes dans une vaste prairie. Des arbustes, quelques arbres bordaient son enceinte. Notre char s'avançait majestueusement sur un plan incliné très - prolongé. Arrivé près de ces arbres, je craignis que leurs branches ne vinssent heurter le char. Je jetai deux livres de lest, et le char s'éleva par -dessus, en bondissant à peu près comme un coursier qui franchit une haie. Nous parcourûmes plus de vingt toises à un à deux pieds de terre : nous avions Tair de voyager en traîneau. Les paysans couraient après nous sans pouvoir nous atteindre, comme des enfants qui poursuivent des papillons dans une prairie.
(n Enfin nous prenons terre. On nous environne. Rien n'égale la naïveté rustique et tendre, Teffusion de l'admiration et de l'allégresse de tous ces villageois.
<K Je demandai sur-le-champ les curés, les syndics : ils accoururent de tous côtés ; il était fêle sur le lieu. Je dressai aussitôt un court procèsverbal , qu'ils signèrent. Arrive un groupe de cavaliers au grand galop : c'était M^ le duc de Chartres, M. le duc de Fitz- James et M. Farrer, gentilhomme anglais, qui nous suivaient depuis Paris. Par un hasard très-singulier, nous étions descendus auprès de la maison de chasse de ce dernier. Il saute de dessus son cheval, s'élance sur notre char, et
dit en m'embrassant : (c Monsieur Charles, moi premier I »
<K Nous fûmes comblés des caresses du prince, qui nous embrassa tous deux dans notre char, et eut la bonté de signer noire procès -verbal; M. le duc de Filz-James en lit autant ; M. Farrer le signa trois fois de suite. On a omis sa signature dans le journal parce qu'on n'a pu la lire ; il était si agité , de plaisir qu'il ne pouvait écrire. De plus de cent cavaliers qui couraient après nous depuis Paris et que nous apercevions à peine du haut de notre char, c'étaient les seuls qui eussent pu nous joindre. Les autres avaient crevé leurs chevauï, ou y avaient renoncé.
a Je racontai brièvement à M»* le duc de Chartres quelques circonstances de notre voyage. « Ce n'est pas tout. Monseigneur, ajoutai-je en souriant, je m'en vais repartir.
« — Comment, repartir?
« — Monseigneur, vous allez voir. Il y a mieux : quand voulez-vous que je redescende?
« — Dans une demi-heure.
(( — Ëh bien I soit , Monseigneur ; dans une demi-heure je suis à vous. :i>
€ M. Robert descendit du char, ainsi que nous étions convenus en voyageant. Trente paysans serrés autour et appuyés dessus et le corps presque plongé dedans, l'empêchaient de s'envoler. Je demandai de la terre pour me faire un lest ; il ne m'en restait plus que trois à quatre livres. On va
chercher une bêche qui n'arrive point. Je demande des pierres, il n'y en avait pas dans la prairie. Je voyais le temps s'écouler, le soleil se coucher. Je calculai rapidement la hauteur possible où pouvait m'élever la légèreté spécifique de cent trente livres que je venais d'acquérir par la descente de M. Robert , et je dis à M^ le duc de Chartres : « Monseigneur, je pars. » Je dis aux paysans : c Mes amis^ retirez -vous tous en même temps des bords du char au premier signal que je vais faire, et je vais m'enlever. »
€ Je frappe de la main , ils se retirent ; je m'élançai comme l'oiseau; en dix minutes j'étais à plus de quinze cents toises ; je n'apercevais plus les objets terrestres, je ne voyais plus que les grandes masses de la nature... »
c Je m'attendais à ce qui allait arriver. Le globe , qui était assez flasque à mon départ, s'enfla insensiblement. Bientôt l'air inflammable s'échappa à grands flots par l'appendice. Alors je tirai de temps en temps la soupape pour lui donner à la fois deux issues, et je continuai à monter en perdant de l'air. Il sortait en sifflant et devenait visible, ainsi qu'une vapeur chaude qui passe dans une atmosphère beaucoup plus froide.
€ La raison de ce phénomène est simple. A terre le thermomètre était à ?<> au-dessus de glace; au bout de dix minutes d'ascension, j'avais &> audessous. On sent que l'air inflammable n'avait pas eu le temps de se mettre en équilibre de tempéra-
ture ; son équilibre élastique étant beaucoup plus prompt que celui de la chaleur, il en devait sortir une plus grande quantité que celle de la dilata-» tion extérieure de Tair pouvait déterminer par sa moindre pression.
<L Quant à moi , exposé à l'air libre , je passai en dix minutes de la température du printemps à celle de l'hiver. Le froid était vif et seo, mais point insupportable. J'interrogeai alors paisiblement toutes mes sensations, je m'écoutai vivre, pour ainsi dire , et je puis assurer que dans le premier moment je n'éprouvai rien de désagréable dans ce passage subit de dilatation et de température.».
<i ... A mon départ de la prairie, le soleil était couché pour les habitants des vallons; bientôt il se leva pour moi seul , et vint encore une fois dorer de ses rayons le globe et le char^ J'étais le seul corps éclairé dans l'horizon, et je voyais tout le reste plongé dans l'ombre. Bientôt le soleil disparut lui-même, et j'eus le plaisir de le voir se coucher deux fois dans le même j our ...
« J'eus plusieurs déviations très -sensibles. Je sentis avec surprise l'effet du vent, et je vis pointer les banderoles de mon pavillon ; nous n'avions pu observer ce phénomène dans notre premier voyage...
c Au milieu du ravissement inexprimable de cette extase contemplative, je fus rappelé à moi-même par une douleur très-extraordinaire que je lyssentis
dans rîntérieur de l'oreille droite et dans les glandes maxillaires. Je l'attribuai à la dilatation de l'air contenu dans le tissu cellulaire de l'organisme autant qu'au froid de Tair environnant. J'étais en veste et la tête nue. Je me couvris d'un bonnet de laine qui était à mes pieds; mais la douleur ne se dissipa qu'à mesure que j'arrivai à terre.
<i: Il y avait environ sept à huit minutes que je ne montais plus : je commençais même à descendre par la condensation de l'air inflammable intérieur. Je me rappelai la promesse que j'avais faite à W^ le duc de Chartres de revenir à terre au bout d'une demi -heure. J'accélérai ma descente en tirant de temps en temps la soupape supérieure. Bientôt le globe, vide presque à moitié , ne me présentait plus qu'un hémisphère.
« J'aperçus une très-belle plage en friche auprès du bois de la Tour-du-Lay; alors je précipitai ma descente. Arrivé à vingt à trente toises, je jetai subitement deux à trois livres de lest qui me restaient, et que j'avais gardé précieusement ; je restai un instant comme stationnaire et vins descendre mollement sur la friche même que j'avais, pour ainsi dire, choisie. J'étais à plus d'une lieue du point de départ. Les déviations fréquentes que j'essuyai^ les retours sur moi-même me font présumer que le trajet aérien a été de plus de trois lieues. Il y avait trente -cinq minutes que j'étais parti ; et telle est la sûreté des combinaisons de notre machine aérostatique, que je pus consommer à volonté cent
trente livres de légèreté spécifique, dont la conservation également volontaire eût pu me maintenir en l'air au moins vingt-quatre heures de plus. »
En revenant à terre pour la seconde fois, Charles fat bientôt rejoint par l'enthousiaste gentilhomme anglais, M. Farrer, qui l'emmena à sa maison de chasse pour y passer la nuit. Le lendemain, lorsqu'il voulut rentrer chez lui, l'aéronaute trouva devant sa demeure un rassemblement nombreux qui l'accueillit avec les acclamations les plus flatteuses. Il se rendit de là au Palais- Royal pour faire sa cour au duc de Chartres. En sortant de chez ce prince, il reçut une nouvelle ovation et fut ramené chez lui en triomphe. Le ballon et le char qui avaient servi à l'excursion du 1®»* décembre furent placés comme un trophée dans le cabinet de physique de Charles.
On s'est étonné que ce physicien n'ait pas été par la réussite de cette expérience poussé à la renouveler pour perfectionner l'art de l'aérostation. On a même été jusqu'à l'accuser d'avoir manqué de coursige. Pour nous , il nous semble que l'audace qu'il montra en s'élançant à deux reprises consécutives au haut des airs par un moyen que nul n'avait essayé avant lui, l'absout suffisamment du reproche gratuit de lâcheté. Et au lieu de nous étonner de l'inaction à laquelle il se condamna depuis lors, nous préférons y voir une preuve de plus de son bon sens et de sa sagacité. Il avait accompli sa tâche; et sachant sans doute que jamais cefiii qui
pose les fondements d'un art nouveau ne doit espérer d'y mettre la dernière main, il aima mieux s'arrêter à temps que de s'aventurer dans une voie où il se fût égaré. Il pressentait que le moment n'était point venu pour l'homme de transformer définitivement l'atmosphère en un océan que des navigateurs ailés pourraient à leur gré sillonner en tout sens. Sachons donc lui tenir compte de ce qu'il fit y nous qui ^ disposant de ressources bien plus grandes, n'avons pas su faire mieux jusqu'ici ; et ne lui imputons pas à crime de s'être, dans les recherches sur l'aérostation, arrêté au point où elles ne pouvaient plus porter aucun fruit.
Les contemporains de Charles lui rendirent meilleure justice en le confondant avec les Montgolfier dans les manifestations de leur gratitude et de leur admiration. La gloire des conquérants de l'air fut célébrée à l'envi par les poètes et par les amis des sciences et des arts ; elle reçut en outre , de la part du gouvernement et des corps constitués, d'honorables récompenses. Les états du Yivarais votèrent l'érection à Annonay, sur l'emplacement où avait eu lieu l'expérience du 5 juin, d'un obélisque en marbre avec cette inscription : Aux deux frères Montgolfier leurs concitoyens reconnaissants. De son côté, l'Académie des sciences décida qu'une médaille serait frappée à leur effigie pour perpétuer le souvenir de leur découverte ; que le prix de six mille livres fondé par un citoyen ano*nyme pour l'encouragement des sciences et des arts
leur serait décerné pour rannée1783, et que MM. de Montgolfier, Charles, Robert, Pilastre du Rozier et le marquis d'Arlandes seraient inscrits au nombre des associés surnuméraires de l'Académie. Enfin Louis XVI accorda à Etienne de Montgolfier, pour son vieux père, des lettres patentes d'anoblissement, et à Charles une pension de deux mille livres. Il voulut en outre que le nom de ce dernier fût inscrit sur la médaille votée par l'Académie.
Le blason de la famille de Montgolfier, réglé par arrêté du juge d'armes de la noblesse française , en date du 7 janvier 1784, porte pour devise : Sic itur ad astra.
Le ballon de Flesselles à Lyon. — Blanchard. — Son ascension aa Champ-de-Mars. — Mb« Thible à Lyon. — Aérostat de Tacadémie de Dijon. — Ascensions de Pilastre et de Proust à Versailles, — du duc de Chartres et des frères Robert à Saint -Cloud, — de Vincent Lunardl à Londres, etc. — Blanchard et le docteur Jeffries traversent la Manche en ballon. — Bft>rt de Pilastre du Rosier et de Romain. — Ascensions diveises.
Cependant une grande expérience aérostatique se préparait depuis longtemps à Lyon sous le patronage de M. de Flesselles , intendant de la province, et sous la direction de Joseph de Montgolfier. On n'avait eu d'abord en vue que de faire voyager en Pair des animaux; et comme le produit peu considérable de la souscription ne permettait pas /'*fS^ viser au luxe , on avait construit la machine d'une façon assez grossièje y avec de la toîle et du papier, en lui donnant , comme par compensation , des dimensions colossales. * -
Les travaux touchaient à leur fin, lorsque arriva à Lyon la nouvelle du succès obtenu à I^ris par Charles et Robert. On songea alors seulement<à disposer la machine de façon à ce qu'elle pût enlever
non plus des animaux, mais des hommes. Cetteidée fut accueillie avec transport, et plus de quarante personnes se firent inscrire pour prendre part à l'excursion. On prétendait aller, selon la direction du vent, à Marseille , à Avignon, ou même à Paris. Au premier rang des compétiteurs se trouvaient MM. le comtiB de Laurencin, associé de l'académie de Lyon , Pilastre du Rozier, les comtes de Dampierre, de Laporte d'Anglefort , et le prince Charles de Ligne, accourus tout exprès de Paris; Fontaine, jeune négociant de Lyon, et enfin Joseph de Montgolfier, qu'on avait d'une commune voix proclamé le chef de l'expédition.
Il fallut, pour approprier l'aérostat à sa nouvelle destination , lui faire subir de notables changements, et les difficultés qu'on rencontra dans ce travail, les essais préparatoires qu'il fallut exécuter, enfin la persistance d'un temps défavorable entraînèrent des longueurs dont le public lyonnais finit par se montrer mécontent, désespérant de voir jamais le ballon s'enlever, et accusant d'ineptie et de pusillanimité le fiktur équipage du malencontreux vaisseau. Un jour, l'avis ayant été publié cpSô' Texpérience était retardée à cause de la neige qui tombait en abondance , on adressa à M. de Laurencin l'épigramme suivante : •
Fiers assiégeants du séjour 4« tonnerre , Calmez \otrç <ylère. .
* Eh! ne- voyez-vous pa|i^ileJupitej:trenÉ|ant ^
Vous deirtinde la paix #ftf ^nj^avillon blanc !
' ^ . • ,[^gitizedbyLj<3K3QlC
< Eh bien donc^ répondit Laurencin^ nous irons chercher nous-mêmes les clauses de l'armistice. »
En effet, le 5 janvier 1784, tout était prêt, et l'on résolut de tenter l'ascension. MontgolGer, Dampierre, Laporte, de Ligne, Laurencin et Pilastre montèrent dans la galerie. Le dernier fît observer qu'il y avait grave imprudence à charger de six personnes une machine déjà très-lourde, et capable d'en porter trois au plus; mais nul ne voulut descendre. En vain Pilastre et Montgolfier insistèrent, proposant de tirer au sort pour savoir qui resterait et qui s'en irait; les gentilshommes répondirent avec hauteur que s'il fallait en venir là, ce serait par l'épée et non par le sort que se feraient les exclusions. Il fallut se résigner, sous peine de voir couler le sang; mais encore avait-on compté sans un septième, obstiné, le négociant Fontaine, qui, au moment où l'on venait de couper les cordes, escalada la balustrade, et, sans s'inquiéter de l'accueil peu bienveillant qu'il recevait, se fit admettre d'autorité parmi les voyageurs. Cette surcharge excessive obligea d'attiser fortement le foyer, moyennant quoi le ballon put s'élever assez rapidement.
Ce dut être un magnifique spectacle que Tascencion de ce globe énorme , dont le diamètre était de trente-trois mètres, et la hauteur de quarante-deux ; et l'on peut, par ce qu'on a déjà vu des expériences faites à Paris, se former une idée du ravissement
des i&pectateurs lyonnais. La partie supérieure du ballon était de forme hémisphérique et de couleur grisâtre ; la partie inférieure offrait la figure d'un cône tronqué et renversé; elle était revêtue de bandes de laine bigarées. Le globe était orné de deux médaillons , dont l'un représentait allégori-* quement la Renommée, et l'autre l'Histoire. La galerie portait un drapeau aux armes de la ville et sur lequel on lisait ce nom : Le Fleaselles,
A. ces magnifiques apparences répondait malheureusement une médiocre solidité. Au bout d'un quart d'heure, et comme on était arrivé à sept cent soixante-dix-neuf mètres au-dessus du sol, l'enveloppe, fatiguée par de trop longues manœuvres et chauffée outre mesure par le feu intense que nécessitait le poids exorbitant du lest et des voyageurs, se fendit sur une longueur de quinze mètres, et, perdant par cette vaste déchirure presque toute sa légèreté spécifique, elle redescendit subitement avec une effrayante rapidité. Ce ne fut que grâce au sang -froid intrépide et à l'adresse de Pilastre que les imprudents aéronautes échappèrent â la mort. Pilastre eut la présence d'esprit de ranimer à temps le foyer et de jeter par-dessus le bord tout ce qui restait de charges inutiles , en sorte qu'au lieu d'éprouver un choc qui les eût broyés , ils en furent quittes pour une secousse assez légère. Le peu de succès de cette entreprise n'empêcha pa« qu'on ne rendit généralement justice au courage de ceux qui l'avaient tentée, et qu'au bal, au
théâtre, partout où ils se montrèrent en public, Hs ne reçussent les marques les moins équivoques d'une profonde sympathie et d'une vive admiration. Toutefois la malignité se mit aussi de la partie, comme pour faire ombre au tableau, et l'on décocha quelques traits de raillerie , dirigés à la vérité moins contre les personnes que contre l'aérostat lui-même, dont la chute précipitée, n'ayant point entraîné de malheur, avait bien quelque chose de plaisant. Voici un quatrain qui eut alors à Psiris une vogue dont il n'était pas tout à fait indigne , à ce qu'il nous semble :
Vous venez de Lyon? Parlex^noas sans mystère: Le globe est-il parti? Le fait est-il certain?
— Je l'ai vu. — Dites-nous , allait-il bien grand train?
— S'il allait !... Oh! Monsieur, il allait... centre à terre!
Ici se place dans l'orbe chronologique l'ascension exécutée à Milan , au moyen d'une montgolfière, par le comte Andréani et les frères Grerli. Puis nous voyons paraître dans la lice un nouveau jouteur qui s'y fit un nom célèbre et acquit en outre une grande fortune. Nous voulons parler de Blanchard, homme audacieux, qui au goût des arts mécaniques joignait une activité infatigable et peut-être une certaine âpreté au gain. Déjà, avant la découverte des aérostats , il avait essayé, comme tant d'autres, de construire un char volant; mais il n'en avait pu tirer aucun parti. Les ballons étaient inventés , sa carrière était tracée : il se fit aéro-
naute , et fut un de ceux qui tout d'abord prétendirent diriger les navires aériens.
Il exécuta au Champ-de-Mars, le 2 mars 1784, sa première ascension; la foule était immense comme de coutume. Blanchard s'était avisé d'adapter au ballon, au lieu d'une simple nacelle^ le char volant qu'il avait essayé sans succès deux années auparavant. Il attendait de cette combinaison des résultats merveilleux. Il s'embarqua d'abord avec le moine bénédictin dom Pech, physicien distingué, qui s'était pris d'un grand enthousiasme pour l'aérostation ; mais le ballon , trop chargé et troué en plusieurs endroits , ne put s'élever qu'à cinq mètres au-dessus du sol, après quoi il retomba lourdement. Dom Pech jugea donc prudent de se retirer; Blanchard répara les avaries de sa machine , et il allait repartir seul , lorsqu'un jeune élève de l'École militaire, nommé Dujpont de Chambon, vint tout à coup s'installer dans la nacelle sans que ni prières ni menaces pussent le décider à en sortir. Une lutte finit par s'engager entre lui et Blanchard. Celui-ci fut blessé au poignet d'un coup d'épée, et peut-être l'aventure eût tourné au tragique si la garde ne fût intervenue et ne se fût emparée de ce jeune fou, qui n'avait pourtant, assure -t- on, d'autre but que de gagner un pari fait avec ses camarades. Blanchard put enfin s'enlever. Arrivé à une grande hauteur, son ballon, trop gonflé au départ, se tendit au point de crever. L'imprudent aéronaute, complètement dépourvu de connais- •
sonces en physique , ne se doutait point du danger qui le menaçait ; mais cédant à la peur irréfléchie qu'il éprouvait à se trouver ainsi isolé au-dessus des nuages, il ouvrit la soupape pour redescendre; le gaz put alors s'échapper, et les parois du ballon se détendirent. Blanchard arriva sans accident auprès de Sèvres et s'abattit dans la plaine de Billancourt. Son voyage avait duré une heure quinze minutes. Il va sans dire que son appareil moteur et directeur ne lui avait été d'aucun usage.
A partir de cette époque, Blanchard fit des voyages aériens l'unique alGfaire de sa vie. Il se mit à parcourir l'Europe, donnant dans les principales villes des représentations aérostatiques; puis il passa en Amérique. Son but n'était nullement scientifique, et il ne se proposait rien autre chose que de gagner de l'argent; ce fut donc lui qui le premier fit déchoir Taéros^tion du rang d'art scientifique à celui d'exercice lucratif. Il y gagna des sommes énormes (1); mais comme ses dépenses étaient plus considérables encore, il mourut misérable. Sa veuve fut obligée , pour vivre , d'embrasser la profession de son mari. Elle réussit comme lui
(1) Blanchard avait, lors de sa première ascension, écrit sur les banderoUes de son char et fait Imprimer sur des cartes d'entrée la devise des Montgolûer : Sic itur ad attra. On fit contre lui, à ce propos, le quatraiu suivant :
Au Champ-de-Mars 41 8*envoia, Au champ Toisin il resta là.
Beaucoup d'argent il ramassa t Messieurs, stc iiur ad a»tra.
à s'y enrichir; mais^ moins heureuse ou moins prudente que lui, elle y trouva la mort, ainsi que nous le verrons un peu plus loin.
Mm« Blanchard ne fut pas toutefois la première femme qui osa s'aventurer dans les airs. Le 4 juin 1784^ le roi de Suède étant de passage à Lyon, Mme Thible s'éleva en sa présence dans un ballon à gaz hydrogène. Cette ascension réussit parfaitement , mais ne fut signalée par aucun incident curieux.
Le 25 avril de la même année , un immense ballon à gaz hydrogène, construit à grands frais par l'académie de Dijon, et monté par Guyton deMorveau et Bertrand , commissaire de cette académie, s'était élevé une première fois; il était redescendu à Magny-lez-Auxonne, après une traversée d'une heure trente-sept minutes. Guyton de Morveau répéta son expérience le 12 juin avec M. de Virly. L'aérostat, destiné à des études scientifiques sur la direction des vaisseaux aériens, était muni de rames et d'un gouvernail dont les voyageurs tirèrent quelque parti; mais ces expériences, bien que dirigées consciencieusement par un des savants les plus distingués du xviii® siècle, ne conduisirent qu'à des résultats sans importance.
Nous faisons grâce à nos lecteurs de la Iqngue . énumération des ascensions sans nombre qui , dans le cours des années 1784 et 1785, se succédèrent sans interruption sur tous les points de la France. La plupart n'offrant rien d'intéressant,