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nous nous bornerons à mentionner celles que des circonstances particulières signaleront à notre attention.
Le 23 juin 1784, Pilastre du Rozier et le chimiste Proust exécutèrent à Versailles, en présence de Louis XVI et du comte de Haga (roi de Suède), une ascension remarquable au moyen d'une gigantesque montgolfière, à laquelle la reine Marie -Antoinette avait permis qu'on donnât son nom. Partis de la cour du château à quatre heures quarante-cinq minutes, ils redescendirent à Chantilly à cinq heures trente -deux minutes. Cette excursion marque , au propre et au figuré, Vapogée (1) des montgolfières ou ballons à feu. En effet, les deux aéronautes atteignirent ce jour-là la plus grande hauteur et parcoururent la plus longue distance qu'ait pu fournir ce genre de machine , puisqu'ils parvinrent à une élévation de quatre mille mètres et franchirent un espace de cinquante-deux kilomètres. Depuis cette expérience , l'emploi des montgolfières devint de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'enfin on l'abandonnât tout à fait.
Le duc de Chartres, M. CoUin-Hullin et les frères Robert furent beaucoup moins heureux dans l'excursion qu'ils tentèrent le 15 juillet suivant, et qui
(i) Ce mot, composé de àizb et yr^, et signifiant loin de la terre, indique dans son sens primiUf, en termes d'astronomie , le moment où le soleil est le plus éloigné de notre planète. On remploie, par métaphore, pour exprimer le point culminant de gloire, de puissance, de prospérité qu'atteint un empire , un personnage , une institution , etc.
faillit leur coûter là vie. L'aérostat était à hydrogène ; il avait dix-huit mètres de hauteur sur douze de diamètre. Les frères Robert avaient cru introduire une disposition utile en suspendant dans Tintérieur un autre globe beaucoup plus petit , destiné à contenir de Pair ordinaire. 4c L'air inflammable, pensaient-ils , devant se dilater jusqu'au terme de l'enveloppe totale, devait en même temps comprimer le ballon intérieur et en faire sortir l'air atmosphérique en raison proportionnelle, i^ Un soufflet placé dans la galerie était destiné à remplir le ballon intérieur après' la compression nécessitée par la dilatation de l'hydrogène, et à augmenter conséquemment le poids total de l'appareil. Une fois en équilibre dans l'atmosphère , les voyageurs devaient, par ce moyen, monter et descendre à volonté, sans aucune déperdition de gaz. Ils avaient aussi adapté à la nacelle deux rames et un large gouvernail.
Les quatres aéronautes partirent à huit heures~du matin du parc de Saint-Cloud, que remplissait une foule de curieux. Le temps était orageux, et le vent soufflait avec force dans des directions contraires. La machine , portée en trois minutes au sein d'épais nuages, devint le jouet des vents, qui lui faisaient éprouver des chocs et des revirements continuels et d'autant plus violents que les pales et le gouvernail donnaient plus de prise à l'air. On prit bien vite le sage parti de se débarrasser de ces agrès gênants et dangereux; mais
Taérostat continuant d'éprouver des secousses inquiétantes, les aéronautes voulurent aussi, pour aller chercher dans des régions supérieures un air plus tranquille , renvoyer à terre le petit ballon à air sur lequel ils avaient fondé de si belles espérances. Les cordes qui le retenaient furent coupées; mais, au lieu de tomber avec son ouverture appliquée sur celle du ballon principal , il se retourna et vint boucher complètement l'orifice de la soupape. En ce moment^ pour comble de malheur, un coup de vent porta la machine de bas en haut, au-dessus des nuages , où elle se trouva exposée aux rayons d'un soleil ardent. Bientôt, sous Tin* fluence de la chaleur, les parois du ballon se tendirent d'une manière effrayante; la soupape, interceptée, ainsi que nous l'avons dit, ne pouvait plus livrer passage au gaz, dont la dilatation ne faisait qu'appuyer plus fortement le petit globe sur l'oriiice du grand. En vain les aéronautes essayèrent de le soulever avec des bâtons qu'ils introduisaient dans l'appendice ; il leur fut impossible de le faire bouger. Cependant on était arrivé à une hauteur de quatre mille six cent quatre-vingts mètres , et l'hydrogène se dilatant davantage d'instant en instant, une explosion était éminente. Le duc de Chartres prit alors un parti désespéré , le seul qui offrît une chance incertaine de salut. Avec la hampe d'un des drapeaux qui ornaient la nacelle , il pratiqua dans l'enveloppe du ballon deux ouvertures qui, s'agrandissant rapidement, ouvrirent au gaz
une large issue. La machine redescendit alors avec une vitesse qui fit croire aux voyageurs que leur dernière heure avait sonné. Toutefois leur mouvenxent se ralentit lorsqu'ils arrivèrent dans les couches plus denses de l'atmosphère ; mais tout danger n'était pas encore évité , car en approchant de terre ils ^'aperçurent qu'ils se trouvaient juste au-dessus . de l'étang de la Garenne. Heureusement , il leur restait encore trente kilogrammes de lest ; ils les jetèrent d'un seul coup; ce qui rendit leur direction plus oblique et leur permit de descendre à terre dans le parc de Meudon.
Un mois après (14 septemhre 1784), se fit à Londres la première expérience aérostatique qui ait eu lieu en Angleterre. Elle fut exécutée par l'Italien Vincent Lunardi, dont l'exemple fut presque aussitôt suivi par MM. Sadler et Seldon. Ce dernier essaya même, de concert avec Blanchard, qui avait passé le détroit, de se diriger à l'aide d'un appareil en forme d'hélice imaginé par l'aéronaute français. Celui-ci comptait fermement que son invention résolvait le problème de la direction des aérostats. Il voulut en faire une épreuve décisive , et fit annoncer par les journaux anglais qu'il traverserait la Manche , de Douvres à Calais , dès que le vent serait favorable.
Il partit, en effet, des falaises de Douvres le 7 janvier 1785 à une heure, par un temps magnifique et un vent assez faible du N.-N.-O. Il était accompagné du docteur américain Jefiries. La machine
avait été mal disposée; et aa moment où elle quitta la terre, elle se trouva tellement lourde, que les voyageurs durent, pour s'élever, jeter la plus grande partie de leur lest. Au bout d'une demiheure, comme ils étaient en pleine mer, ils s'aperçurent que leur ballon se dégonflait sensiblement et descendait ; ils jetèrent la moitié du lest qui leur restait; le ballon descendait toujours : ils jetèrent tout; le ballon descendait encore : ils jetèrent une partie des objets qu'ils avaient emportés avec eux. Le ballon remonta quelque peu ; mais ce mouvement fut de courte durée, et l'aérostat reprit bientôt sa direction de haut en bas. Il était alors deux heures et un quart, et les voyageurs n'avaient franchi que la moitié de la distance. Ils se débarrassèrent d'une ancre et de quelques autres outils. Leur marche devint alors à peu près horizontale, et à deux heures et demie ils aperçurent assez distinctement les c0tes de France. Mais dans le même instant le ballon perdit une grande quantité de gaz et redescendit plus rapidement que jamais. En vain Blanchard et Jeffries lanéèrent à la mer leurs cordages, leurs agrès, leurs provisions de bouche et jusqu'à leurs vêtements : la chute ne se ralentissait pas.
« Il faut que l'un de nous deux périsse pour sauver l'autre, dit alors à son compagnon le brave Jeifries ; quant à moi je suis prêt à me jeter à la mer.
— Nous pouvons peut-être encore nous sauver
tous deux, répondit Blanchard, en nous débarrassant de notre nacelle et en nous suspendant aux cordages du ballon. »
lis allaient tenter cette ressource suprême, lorsque tout à coup le ballon remonta; et comme le yent soufflait avec plus de force et toujours dans la même direction, ils arrivèrent à trois heures moins quelques minutes au-dessus de Calais, et ils descendirent sur la forêt de Guines , où ils purent débarquer sains et saufs.
Assurément cette entreprise extraordinaire n'avait d'autre mérite que celui d'une audace extravagante; et si elle n'eut pas un résultat désastreux, les voyageurs ne lé durent qu'à un concours exceptionnel de circonstances tellement favorables, que le Ciel semblait avoir voulu sauver ces deux fous malgré eux. Toutefois le succès est une auréole dont la lumière éclipsé les fautes les plus grossières. On vit dans ce voyage un trait de gôqie , et les aéronautes reçurent Im hoaneurs du triom-» phe. Â Calais on leur offrit un banquet splendide. La municipalité de cette ville décida qu'une colonne de marbre serait élevée sur le lieu même où ilar étaient descendus; elle donna à BlanchaM, dans une boîte d^or, le parchemin qui lui conférait le titre de citoyen de la ville de Calais, lui paya une somme de trois mille livres, et s'engagea à lui faire, sa vie durant, tine pension de six cents livrés, moyennant quoi elle put placer dans l'église l'aérostat miraculeusement sauvé des eaux. De Gal^s,
Blanchard se rendit à YersaiUes, où il fut présenté au roi et à la reine. Louis XVI lui accorda une pension de douze cents livres à laquelle il joignit en surplus une somme égale à titre de gratification; et Marie-Antoinette, voulant donner aussi à l'aéronaute une preuve de sa bienveillanoe, lui fît remettre une forte somme qu'elle venait de gagner au jeu.
Le retentissement de cette ascension fut immense, et elle provoqua parmi les aéronautes une ardente émulation ; mais le plus animé fut le bouillant Pilastre, qui, honteux d'avoir été devancé, annonça qu'à son tour il franchirait le détroit et passerait en ballon de France en Angleterre , au moyen d'une combinaison nouvelle permettant de se maintenir très- longtemps en l'air et de monter ou de descendre à volonté sans le secours du lest et sans avoir besoin de perdre du gaz. Le gouvernement alloua à Pilastre , sur la foi de son programme, une somme de quarante mille livres, destinée à couvrir les frais de construction de la machine. Or la combinaison du jeune physicien consistait à réunir en un seul les deux systèmes de Charles et de Montgolfier. Le ballon principal était gonflé d'hydrogène; au-dessous devait être suspendue une tnontgolfîère dont le foyer, attisé ou , ralenti, ferait monter ou descendre l'appareil selon le gré de Faéronaute.
En vaâù ies amis de Pilastre lui représentèrent que le voyage qu'il projetait et la machine à l'aide ,de laquelle il voulait l'exécuter l'exposaient à des
dangers presque inévitables, en vain le judicieux Charles lui lit observer que mettre une montgolfière sous un ballon à hydrogène , c'était placer un réchaud sous un baril de poudre ;ïï ne voulut rien entendre. Emporté par la fièvre d'expérimentation scientifique qui déjà lui avait fait maintes fois exposer sa vie comme de gaieté de cœur, lié par ses engagements envers le public et envers le gouvernement, il commença à Boulogne les préparatifs de sa périlleuse expédition. Des obstacles de toutes sortes vinrent à plusieurs reprises arrêter et contrecarrer ses travaux , comme si la Providence eût voulu, par des avertissements réitérés, le détourner de sa fatale résolution. Cinq mois s'étaient écoulés , des sommes énormes avaient été dépensées , et les vents, toujours contraires, s'opposaient toujours au départ du vaisseau vingt fois réparé, défait, reconstruit. Enfin un sombre découragement s'empara du malheureux Pilastre ; il revint à Versailles, et demanda au ministre, M. de Calonne, la permission de donner à son aérostat une autre destination ; mais il lui fut répondu qu'on n'avait pas dépensé cent cinquante mille livres pour lui faire faire une promenade sur la côte. Ces dures paroles équivalaient à un arrêt de mort.
Pilastre retourna à Boulogne et précipita son • départ comme eût fait un condamné ayant hâte d'en finir avec le supplice. Un jeune physicien de Boulogne , nommé Romain , avec qui il s'était lié pendant son séjour dans cette ville, voulut partager
avec lui les périls de ce voyage. Tous deux partirent de la côte le 5 juin 1735. Ils arrivèrent assez rapidement à trois cent quatre-vingt-dix mètres en l'air. Â cette hauteur, a raconté un témoin oculaire, M. de Maisonfort, on vit le ballon à hydrogène se dégonfler tout à coup et retomber sur la montgolfière , que ce poids fit redescendre d'autant plus rapidement que le réchaud n'avait pas même été allumé. Les infortunés aéronautes tombèrent près du bourg de Wirnille, ensevelis sous les plis de leur double machine (1). Lorsqu'on les releva , Pilastre était sans vie, et son compagnon n'avait plus que quelques minutes à souffrir.
Autant l'heureuse issue du voyage de Blanchard et de Jefiries avait excité d'enthousiasme, autant
(1) On voit que la cause de ce désastre ne fut pas celle qu'on devait prévoir. Elle tenaient probablement au mauvais état de la machine fatiguée par les nombreux essais préliminaires et par ies tentatives d'ascension qui avaient précédé le départ. On suppose que les aéronautes, se trouvant dans un courant qui les portait vers rintérieur des terres, voulurent redescendre pour chercher un autre courant. A cet effet, Pilastre aurait tiré la corde destinée à ouvrir la soupape dii ballon à hydrogène ; mais comme cette corde était très -longue et dlfdclle à manœuvrer, l'enveloppe ellemême^ cédant aux efforts de Pilastre, se serait déchirée sur une étendue telle, que presque tout le gaz se serait échappé à la fois ; de là le dégonflement instantané du ballon et la 'chute rapide de la machine. On ne peut s'empêcher d'observer ici que , quel que fût le vice radical de la combinaison imaginée par Pilastre, il est peut-être à regretter que les voyageurs n'eussent pas allumé le foyer de leur montgolfière; c'eût été du moins une ressource pour ralentir leur descente.
la fin tragique de Pilastre du Rozier et de Romain causa de consternation. Le deuil fut général , et la ville de Boulogne se rendit l'interprète du sentiment public en décernant aux deux martyrs de Fart aérostatique les honneurs dus à leur courageux dévouement (1). Un monument funèbre fut élevé à Tendroit où ils étaient tombés , et l'on y grava cette épitaphe :
Ci gisent qui des airs franchissant la barrière, Et planant sur le monde abaissé devant eux,
Du trône le plus glorieux
Précipités dans la poussière,
Offrent de l'homme, au même instant.
Et la grandeur et le néant (2).
(i) Il n'est pas d'événement, si faneste soit- il, (pii ne devienne en France un sujet de plaisanterie. Le marquis de Bièvre , connu pour son esprit , poussait à l'excès cette manie des bons mots si commune en France. On assure que , venant d'apprendre la mort de Pilastre et de Romain, il rencontra un de ses amis , auquel il débita sans préambule ces deux •vers de Corneille (tragédie d* Horace) :
Rendes grâces anx dieux de n'être pas Romain, Poar conserver encore quelque chose d'bumain.
(?) On lit aussi les vers suivants au bas f*es portraits de PUastre :
Piliistre, dont le nom Tolera d'âge en âge , Par ton audace beoreose étonna l'onivers; A l*amour de la gloire il dut tout son courage. Qui le flt le premier s'élancer dans les airs. •
Sa gloire, hélas I ne fot qo'on rave.
Dont la fin prouve avec éclat
Qoe le moment qui nous élère
Touche à celui qui nous abat
Il y a partout des gens qui se plaisent à voir dans certains rapports de temps ou de lieu , dans certaines coïncidences plus ou moins bizarres , des présages sinistres ou favorables. Lorsqu'on apprit le terrible événement que nous venons de rapporter, ces augustes pessimistes ne manquèrent pas de remarquer qu'il était arrivé le jour anniversaire de la première expérience aérostatique faite à Annonay par les frères Montgolfier, et que l'homme qui le premier avait osé s'aventurer dans la nacelle d'un ballon était aussi la première victime de la navigation aérienne; et ils crurent voir dans ces circonstances la condamnation providentielle de cet art, selon eux inutile et funeste. Ils oubliaient qu'aucun progrès moral ou scientifique ne s'accomplit sans recevoir en quelque sorte le baptême du sang , et que parmi les découvertes réputées aujourd'hui à bon droit les plus utiles, on n'en saurait citer une seule qui n'ait pas été signalée à son début par de douloreux accidents.
Heureusement le public fit peu de cas de ces prédictions, et, le premier moment de stupeur passé , il se montra plus avide que jamais de spectacles aéronautiques. Presque au même moment où se répandait la nouvelle de la catastrophe de Boulogne, et comme pour y faire diversion, les journaux anglais apportèrent en France le récit d'une excursion non moins hardie et non moins heureuse que celle de Blanchard et de Jeffries. Un Français, le docteur Potain , avait traversé en
ballon le canal Saint-Georges, qui sépare l'Irlande de la Grande-Bretagne. Viennent ensuite les ascensions exécutées par Lunardi à Edimbourg, par Harper à Birmingham, et à Paris par MM. Alban et Valette et par le comte d'Artois lui-même , dans un magnifique ballon qui portait le nom de ce prince. Enfin nous citerons pour mémoire l'échec éprouvé par l'abbé Miolan, Janinet, le marquis d'Arlandes et le mécanicien Bredin. Ceux-ci avaient construit une montgolfière de trente-trois mètres de haut, qu'ils espéraient diriger à l'aide de grandes soupapes par lesquelles l'air raréfié de l'intérieur devait réagir sur l'air ambiant. Lel2 juillet 1784, jour fixé pour l'expérience , une foule nombreuse s'était rassemblée dans le jardin du Luxembourg; mais comme on gonflait l'aérostat, le feu prit à l'enveloppe, qui fut presque entièrement consumée. Cet accident occasionna une sorte d'émeute , et peu s'en fallut que les constructeurs du ballon ne fussent assommés par la populace. L'aventure finit, comme toute chose en France, par des chansons. Toute la période de l'histoire aéronautique comprise entre les années 1784 et 1789 est remplie par les nombreuses ascensions de Blanchard et de son émule Testu-Brissy, ascensions qui n'offrent plus aucun intérêt. Puisque nous avons toutefois prononcé le nom de Testu-Brissy, disons qu'il donna le premier le curieux spectacle, souvent renouvelé de nos jours par M. Poitevin, d'une ascension équestre. Seulement, tandis que le cheval de ce
dernier est toujours suspendu au filet par des sangles appliquées sous le ventre et laissant les pieds sans point d'appui , le cheval de Testu-Brissy était libre de toute entrave et se tenait debout sur un vaste plateau remplaçant la nacelle.
Application des aérostats aux reconnaissances militaires dans les guerres de la révolution. — Relation dn commandant CopteUe, etc.
Dès que les ballons avaient paru, qn s'était naturellement inquiété de trouver peur ees navires d'un nouveau genre des moyens de direetion , et ce problème était devenu l'objet des études et des méditations de plusieurs savants. Les frères Montgolfier d'une part^ Guyton de Morveau d'autre part, avaient été chargés , les premiers par l'Académie des sciences de Paris, le second par celle de Dijon y de rechercher les diverses applitotions qu'on pourrait faire des arts mécaniques à l'aéroatation, et réciproquement. La révolution de 1789 vint d'abord interrompre ces travaux , et pendant trois ans les préoccupations politiques , acquérant de jour en jour plus de gravité, ne laissèrent ni temps ni place aux autres spéculations de l'esprit. Mais, chose étrange! c'est pendant la période la plus orageuse de la révolution que nous voyons la science sortir
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tout à coup de Toubli où elle avait été plongée quelque temps; c'est pendant cette sombre période qu'apparaissent de nouveau tant de savants illustres, dont les pacifiques labeurs ont , non moins que les exploits de nos généraux et de nos armées, contribué à jeter sur cette époque sanglante un reflet consolant de génie et de gloire.
La France, attaquée de toutes parts , avait besoin , pour conjurer Teffroyable ouragan que la révolution avait attiré sur elle, de déployer à la fois toutes les ressources matérielles et intellectuelles, connues ou inconnues , qu'elle recelait dans son sein. Or, parmi ces ressources, la science était sans contredit une des plus puissantes. Le gouvernement le comprit , et une commission fut créée pour en appliquer les découvertes aux besoins de TËtat, et notamment à la défense du territoire. Guyton de Morveau faisait partie de cette commission avec Fourcroy, Monge , BerthoUet, Chaptal, Garnot, etc. Les expériences qu'il avait faites pour le compte de l'Académie de Dijon, bien qu'elles n'eussent amené que de médiocres résultats , lui avSent inspiré une grande confiance dans l'avenir de l'aérostation. Il eut l'idée d'employer les ballons aux reconnaissances militaires; et cette idée ayant été approuvée par le comité de salut public, il proposa à un jeune chimiste de ses amis, nommé Goutelle, de se charger de l'exécution. Goutelle accepta avec empressement; il devint dès lors le bras droit de la commission , et se vit bientôt confier par le comité de salut public
lui-même le soin de diriger les opérations aérostatiques militaires aux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. Nous donnons ici le récit que cet officier a laissé de ses travaux et de ses campagnes.
€ Guy ton proposa de faire servir l'aérostat
aux armées, comme moyen d'observation. Cette proposition fut acceptée par le gouvernement , sous la condition de ne pas employer l'acide sulfurique , le soufre étant nécessaire à la fabrication de la poudre. La commission arrêta alors d'employer la décomposition de l'eau.
€ Cette expérience (d) , faite par le célèbre Lavoisier, et répétée dans nos cabinets^ n'avait pu donner que de faibles résultats; une expérience en grand était nécessaire : il fallait pouvoir extraire douze à quinze mille pieds cubes de gaz dans l'espace de temps le plus court.
« L'expérience réussit; je retirai cinq à six cents pieds cubes de gaz. Les membres de la commission qui avaient été témoins de l'opération furent si satisfaits, que dès le lendemain je reçus l'ordre d'aller en poste à Maubeuge proposer au général Jourdan l'emploi d'un aérostat à son armée.
« J'arrivai à Beaumont couvert de boue; car j'avais été obligé de faire les six lieues de route à
(t) On sait que Teau est formée par la combinaison de deux gaz , l'hydrogène et Toxygène , et que le fer à la température rouge a la propriété de décomposer la vapeur de ce liquide en absorbant l'oxygène et en mettant en liberté l'hydrogène , qui se dégage seul.
franc étrier, piv des chemins si mauvais que les équipages d'artillerie avaient de la boue par-dessus les moyeux des rouea. Le représentant auquel je devais prunier mon ordre ne comprit d'abord ni ma mission ni l'ordre du comité du salut public, encore moins un aérostat au milieu du camp; il me menaça de me faire fusiller, avant de m'entendre, comme suspect ; il finit pourtant par se radoucir, et me fit des compliments sur mon dévouement.
€ L'armée était à Beaumont, six lieues au delà <le Maubeiige; l'ennemi, à moins d'une lieue de distance, pouvait attaquer à chaque instant. Le général me fit cette observation, qu'il m'engagea à porter au comité. J'arrivai à Paris après avoir passé deux jours et demi et deux nuits à cette expédition.
% La cornmission sentit alors la nécessité de faire l'expérience entière avec un aérostat propre à élever deux personnes , et le ministre mit à ma disposition le jardin et le petit château de Meudon.
« Il fallait inventer un fourneau , dans lequel je crûs nécessaire de placer sept tuyaux ; imaginer des appareils, des, cuves transportables aux armées, et une foule de choses nécessaires, que l'expérience autant que la théorie devait indiquer.
q: J^ proposai aux membres de la commission de m'associer Conté , que je leur avais fait connaître lors de ma première expérience. Conté consentit à venir s'établir avec moi à Meudon , pourvu que
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j'eusse toute la responsabilité , la correspondance avec la commission et la comptabilité.
m Après quelques mois de travaux , le fourneau étant construit (en partie par nos mains), les tuyaux mis en place et tous les appareils disposés , l'aérostat fut rempli. J'en donnai avis à la commission; plusieurs de ses membres vinrent présider à la première expérience au moyen d'un ballon tenu par des cordes.
a: Les commissaires m'engagèrent à me placer dans la nacelle, et me donnèrent une suite de signaux à répéter et d'observations à faire. Je me fis élever successivement de toute la longueur 4es cordes , deux cent soixante-dix toises. J'étais alors à trois cent cinquante toises environ au-dessus du niveau de la Seine : je distinguais parfaitement, avec upe lunette, les sept coudes de la rivière jusqu'à Meulan. Rappelé à terre, je reçus des compliments des membres de la commission , auxquels je ne dissimulai pas l'impression que pouvait éprouver celui qui, pour la première fois, se trouverait ainsi isolé à une plus ou moins grande distance de terre, et je leur fis sentir la nécessité d'être toujours deux, c'est-à-dire une personne avec celle q\^ est à la tête de toutes les opérations.
« C'est à tort qu'on a indiqué, dans plusieurs gravures, plus de deux cordes pour retenir le ballpn : continuellement balancé, une troisième corde eût été tantôt trop longue , tantôt trop courte , suivant le mouvement imprimé au ballon ; par conséquent
inutile. Une corde pour faire passer les avis n'eût été qu'embarrassante. J'avais dans ma nacelle de petits sacs remplis de sable et perlant une flamme : j'y plaçais la note ou la lettre que je voulais faire passer, et je jetais le sac après avoir averti par un signe convenu. Il tombait au-dessous de la nacelle.
« Peu de jours après, le comité du gouvernement m'adressa le brevet de capitaine commandant les aérostiers dans l'arme de l'artillerie, attaché à l'état- major général. Je reçus en même temps l'ordre d'organiser une compagnie de trente hommes, y compris le capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sergent-major faisant fonctions d'offîcier-payeur des sous-ofBciers, et de me rendre à Maubeuge dans le plus bref délai.
€ Le huitième jour je partis avec un officier, après avoir dirigé sur Maubeuge le petit nombre de soldats que j'avais pu réunir. Mon premier soin fut, en arrivant, de chercher un emplacement, de construire mon fourneau , de faire des provisions de combustible , et de tout disposer en attendant l'arrivée de l'aérostat et des appareils qui avaient servi à ma première expérience de Meudon.
c Les différents corps de l'armée ne savaient de quel œil regarder des soldats qui n'étaient pas encore sur l'état militaire, et dont le service ne leur était pas connu. Le général qui commandait à Maubeuge ordonna une sortie contre les Autrichiens, retranchés à une portée de canon de la place. Je lui demandai à être employé avec ma pe-
tite troupe dans cette attaque. Deux des miens furent grièvement blessés; le sous -lieutenant reçut une balle morte dans la poitrine. Nous rentrâmes dans la place au rang des soldats de l'armée.
«c Peu de jours après, mes équipages étant arrivés, je pus mettre le feu à mon fourneau, et l'aérostat fut rempli dans moins de cinquante heures. Alors, deux et souvent trois fois par jour je m'élevais, par ordre du général commandant, avec un officier de l'état -major, pour examiner les travaux de l'ennemi, ses positions et ses forces.
€ Chaque jour nous trouvions des différences sensibles, soit dans les travaux que l'ennemi avait faits pendant la nuit , soit dans ses forces apparentes. Le cinquième jour, une pièce de dix-sept, embusquée dans un ravin à demi-portée de canon , tira sur le ballon aussitôt qu'il fut aperçu au-dessus des remparts. Le boulet passa par-dessus ; un second coup fut bientôt préparé ; je voyais charger et mettre le feu à la pièce ; le boulet cette fois passa si près que je crus l'aérostat percé. Au troisième coup, le boulet passa dessous. Tous traversaient la ville et allaient tomber au milieu du camp retranché. (J'avais avec moi un aérostier qui avail longtemps servi d'observateur à la tour, et que j'avais enrôlé dans ma compagnie.) Lorsque j*eus donné le signal de nous ramener à terre, ma troupe mit une telle activité pour m'y faire arriver, que la pièce ne put tirer que deux coups. Le lendemain matin , la pièce n'était plus en position.
c Occupé pendant vingt jours à des travaux continuels de jouv et de nuit, ainsi qu'à des observations, rien n'était disposé pour entrer en campagne, pour conduire une voile tendue de vingt-sept pieds et un globe aussi fragile , pour £U)rtir d'une place forte, traverser les fossés, passer p^rrdessus les remparts et les portas , lorsque je reçus à midi l'ordre de me porter le lendemain sur CharWoi, éloigné de douze lieues, par les détours que je serais obligé de faire pour éviter les villagei^, dont les rues étaient trop étroites.
( L'expérience m'avait appris oq qu'il me fallait de force et d'adresse peur résister au vent ou pour me mettre en garde contre ses attieintes imprévues. J'employai la nuit à disposer vingt cordes autour de l'équateur du filet, que je rendis solides par des attaches trôs-rapprochées et des nœuds coulants. Chaque aérostier devait porter sa corde, la fixer et la détacher au premier signal; la nacelle se suspendait et se détachait de la même manière. Nous pûmes sortir de la place et passer assez près des vedettes ennemies à la pointe du jour.
« Je voyageais avec le ballon à une élévation telle que la cavalerie et les équipages militaires pouvaient passer sous la nacelle, les aérostiers qui tenaient les cordes marchaient sur les deu^ bords de la route.
c La nacelle portait les deux cordes d'ascension, une grande toile (qui servait aussi à contenir le ballon à terre pendant la nuit) pour abattre lebal-
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Ion lorsque le vent était ^op fort; desj)iquet8, des masses et des pioches, avec les sacs et les signaux. Le ballon pouvait enlever cinq cents livres, mais le plus faible excès de légèreté spécifique suffisait pour s'élever dans le calme. Alors je portais dans ma nacelle des sacs de sable de dix et vingt livres , dont je diminuais le nombre suivant la force dix vent, ou que je vidais si des coups de vent me surprenaient. Â Maubeuge, un coup de vent imprévu me portait sur la pointe d'un clocher; un sac de vingt livres, que je jetai brusquement, me fit relever.
€ Après avoir fait une reconnaissance en roujte, nous arrivâmes devant Charleroi au soleil couchant. J'eus le temps, avant la fin du jour, de reconnaître la place avec un officier général. Lelen* demain je fis une seconde reconnaissance dans la plaine de Jumet; et le jour suivant l'aérostat fut en observation, avec un officier général et moi, pendant sept à huit heures.
€ A trois heures de l'après-midi (l'attaque (1) avait commencé à trois heures et demie du matin), le général Jourdan me donna l'ordre de m'élever et d'observer un point sur lequel il me donna une note. Pendant que j'observais avec un officier de
(1) Il s'agit ici de la bataille de Fleurus, livrée par les Français* assiégeant Charleroi, aux Autrichiens, qui voulaient délivrer cette place. L'aérostat contribua beaucoup à assurer à Tarmée française la victoire qu'elle remporta dans cefte Journée fameuse.
ET
ma compagnie, un bataillon qu'on faisait porter sur un autre point, par le chemin le plus court, passa sous mes cordes : j'entendis plusieurs voix qui répétaient avec humeur qu'on les faisait battre en retraite; je distinguai parfaitement la voix de l'un d'eux qui leur dit : « Si nous battions en retraite, le ballon ne serait pas là. >
c Plusieurs officiers autrichiens qui étaient à la bataille de Fleurus m'ont assuré , lorsqu'ils étaient en France, qu'il avait été tiré sur nous plusieurs coups de carabiné. Après quelques autres reconnaissances , nous suivîmes les mouvements de l'armée. Nous étions près des hauteurs de Namur, lorsqu'un coup de vent, que nous n'avions pu prévoir, porta le ballon sur un arbre qui le fendit dans sa partie supérieure ; dans un instant il fut vidé.
<3c Je ne balançai pas à retourner à Maubeuge , dont nous étions éloignés de douze lieues; nous y arrivâmes le lendemain matin. Un nouveau ballon que j'avais demandé n'étant pas arrivé , je crus devoir prendre la poste pour en hâter l'expédition. Aussitôt que je l'eus reçu je fis toutes les dispositions pour le remplir. Après plusieurs reconnaissances auprès des officiers généraux qui commandaient les différents corps de l'armée, nous passâmes la Meuse en bateau pour nous diriger sur Bruxelles. Un nouvel accident nous attendait à la porte de cette grande ville. Un coup de vent porta le ballon sur un éclat de bois qui le coupa dans sa partie inférieure; il se perdit une petite
quantité de gaz. J'entrai dans le parc, où je formai avec une simple ficelle une grande enceinte qui fut respectée par la multitude de curieux de toutes les classes. Bientôt l'accident fut réparé, et je rejoignis l'armée le quatrième jour.
« Arrivé à Borcette , près d'Aix-la-Chapelle, un séjour de quelques mois me permit d'y faire un nouvel établi^ement. Je l'avais à peine terminé que je reçus l'ordre de me rendre à Paris pour y former une seconde compagnie : je fus chargé de la conduire à l'armée du Rhin , où les reconnaissances eurent le même succès.
c Les généraux autrichiens et les officiers de leur armée ne cessaient pas d'admirer cette manière de les observer, qu'ils appelaient aussi savante que hardie. J'en ai reçu les témoignages les plus honorables toutes les fois que je me suis trouvé avec eux. « Il n'y a que les Français capables d'imaginer et d'exécuter une pareille entreprise , » m'ont-ils répété lorsque je leur ai dit qu'ils pouvaient en faire autant.
a: Je reçus l'ordre de faire une reconnaissance sur Mayence ; je me postai entre nos lignes et la place , à une demi portée de canon : le vent était fort; et pour lui opposer plus de résistance, je montai seul avec plus de deux cents livres d'excès de légèreté. J'étais à plus de cent cinquante toises d'élévation, lorsque trois bourrasques successives me rabattirent à terre avec une si grande force , que plusieurs des barreaux qui soutenaient le fond
de ma nacelle fuf^nt brisées. Chaque foifi le ballon s'élevait avec une telle vitesse, que soixante-quatre personnes, trente -deux à chaque corde, étaient entraînées à une grande distance. Si les cordes avaient été fixées à des grappins, ainsi qu'on me l'avait proposé, il n'y a pas de doute qu'elles n'eussent été cassées ou que le filet n'eût été rompu.
€ L'ennemi ne tira point. Cinq généraux sortirent de la place en élevant des mouchoirs blancs «ur leurs chapeaux ; nos généraux , que j'en prévins, allèrent au-devant d'eux. Lorsqu'ils se furent rencontrés , le général qui commandait la place dit au général français : c Monsieur le général , je vous demande en grâce de faire descendre ce brave officier : le vent va le faire périr ; il ne faut pas qu*il soit victime d'un accident étranger à la guerre : c'est moi qui ai fait tirer sur lui à Maubeuge. »
« Le vent se calma un peu ; alors je pus compter à la vue simple les pièces de canon sur les remparts, ainsi que toutes les personnes qui marchaient dans les rues et sur les places. Généralement, les soldats ennemis , qui tous voyaient un observateur plonger sur eux et prendre des notes, étaient persuadés qu'ils ne pouvaient faire un mouvement sans être remarqués. Nos soldats étaient de la même opinion, et trouvaient dans les observateurs un genre de bravoure nouveau qui excitait leur admiration et leur confiance. Dans nos marches toujours pénibles, la surveillance continuelle ne permettant à aucun aérostier de quitter la corde qui
retenait le ballon, il nous est arrivé de trouver sur notre passage des rafraîchissements préparés pour nous ; souvent aussi des soldats dé troupes légères nous apportaient du vin.
« Nous étions campés sur les bords du Rhin devant Manheim , lorsque le général (}ui nous commandait m'envoya en parlementaire sur l'autre rive*. Aussitôt qtie les officiers autrichiens eurent appris que je commandais l'aérostat, je fus accablé de questions et de compliments; un officier qui avait passé le fleuve avec moi observa que si mes cordes casssaient, je pourrais être exposé en tombant dans le camp ennemi. <k Monsieur l'ingénieur aérien , répondit un officier supérieur, les Autrichiens savent honorer les talents et la bravoure; vous seriez traité avec distinction. C'est moi qui vous ai aperçu et signalé le premier, pendant la bataille de Fleurus , au prince de Cobourg, dont je suis l'aide de camp, i^ Je lui observai qu'on ne devait pas, suivant l'usage , m'interdire l'entrée de la place , puisque , en m'élevant sur l'autre rive, je plongeais sur la ville. Le général qui commandait envoya le lendemain l'autorisation de me faire voir la place , si notre général consentait à m'y laisser entrer.
c Si le balancement qu'on éprouve ^ et qui est plus ou moins grand suivant la force du vent, est souvent un obstacle lorsqu'on est obligé de se servir de lunette (excepté dans les très-grands vents, je m'étais habitué à m'en servir), je dois laire ob-
server que , le plus souvent , on distingue à la vue simple les différents mouvements des corps d'infanterie , de cavalerie , d'artillerie , et leurs parcs : à Maubeuge, devant Mayence et Manheim, je pouvais compter les pièces de canon dans les redoutes et sur les remparts, à la vue simple.
« Ce qui cause une impression à laquelle on a besoin de s'accoutumer, c'est le bruit que fait le ballon lorsqu'il est comprimé par les coups de vent répétés ; il s'y forme une concavité plus ou moins grande suivant la force du vent. Lorsque le coup de vent a passé, le ballon reprend sa forme, par l'élasticité du gaz qui était comprimé , avec une telle vitesse, que le bruit ou coup de fouet du taffetas se fait entendre à une grande distance, ce qui ferait craindre sa rupture s'il n'était pas contenu par le filet. Du reste ^ cet accident ne m'est jamais arrivé, quoique je me sois souvent servi d'un ballon dont le taffetas avait perdu presque toute sa force.
« Pendant, que j'étais à cent cinquante toises, d'élévation pour une reconnaissance sur les bords du Rhin , un frisson épouvantable me força pour la première fois de m'asseoir dans ma nacelle ; il fut suivi d'une fièvre violente qui me mit aux portes du tombeau à Frakental , où j'avais fait un établissement. Mon lieutenant prit le commandement de ma compagnie et passa le Rhin : dans la première nuit son ballon fut criblé de chevrotines et mis hors de service.
c Celui que conduisait le capitaine Lhomond,
commandant la seconde compagnie, et que plusieurs bombes et boulets n'avaient pu démonter devant Erhenbreinstein, fut également percé de plusieurs balles près de Francfort. Cette compagnie fut faite prisonnière de guerre à Wûrtzbourg , en Franconie^ et fit ensuite partie de l'expédition d'Egypte.
« Forcé de prendre un congé , j'étais à peine convalescent lorsque je rentrai à Paris. Je fus élevé, en arrivant, au grade de chef de bataillon, et je repris la suite de mes travaux à Meudon. »
Les hostilités étant alors suspendues, Goutelle fut chargé, conjointement avec son ami Conté , d'établir à Meudon une école aérostatique , dont ce dernier fut nommé directeur» Cette école était destinée à recevoir un certain nombre de jeunes gens sortant de l'École militaire et à les exercer aux manœuvres aérostatiques. Ces manœuvres consistaient dans la construction, l'appareillement et la conduite des ballons , et dans la pratique de l'espèce de télégraphie imaginée par Conté pour entretenir la correspondance entre l'aéronaute et les personnes restées à terre. Tout devait se passer dans le plus grand silence. L'officier montant le ballon correspondait, premièrement avec ses hommes qui tenaient les cordes et conduisaient le ballon ; il se servait pour cela de drapeaux carrés ou triangulaires, de cinquante centimètres de large et de couleurs diverses; chaque drapeau, rouge ou blanc ou jaune, etc., avait un sens propre et signifiait
qu'il £illait laisser monter, fidre descendre , atancer, reculer, aller à droite, à gauche, etc.; et réciproquement , les aérostiers répondaient par des pièces d'étoffes semblables qu'ils étendaient sur le sol, et qui avertissaient l'aéronaute des mouvements qu'il devait exécuter; deuxièmement avec le général en chef, auquel il transmettait le résultat de ses reconnaissances sur des morceaux dé papier attachés à de petits sacs pleins de sable , surmontés d'une banderole, qu'il jetait à terre.
À la reprise des hostilités , les aérostats fareDi encore employés avec succès à Bonn, à Liège, à Coblentz, au Coq-Rouge , à Kiel , à Strasboui^ et à Ândemach , par les généraux Jourdan , Lefebvre, Pichegru, Moreau et Bernadette.
Le général Bonaparte emmena aussi avec lui en Egypte la secoq^e compagnie d'aérostiers , alors commandée par Conté ; mais les Anglais capturèrent le vaisseau qui portait les appareils et les matériaux destinés à la production du gaz et à la construction des aérostats. Les aérostiers ne furent donc, dans cette .expédition, d'aucune utilité stratégique, et leur rôle se borna à faire enlever quelques ballons dans les fêtes par lesquelles le général en chef s'appliquait à charmer les ennuis de ses soldats, et à impressionner favorablement l'imagination des Orientaux.
Napoléon n'était pas, du reste, partisan de l'emploi des aérostats aux armées; il était convaincu quë i si l'on eti avait tiré d'abord parti , cela était
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dû uniquement à ce qu'alors les Français avaient seuls de ces machines, et seuls aussi savaient s'en servir ; mais que désormais y la construction et la manœuvre des aérostats n'étant plus un secret pour aucune nation de l'Europe et ne constituant plus un privilège entre nos mains , les ennemis pourraient aisément opposer des ballons aux nôtres , et qu'ainsi l'aérostation militaire ne serait plus dans la stratégie qu'une complication générale et inutile, dont il ne résulterait pour nos armées aucun avantage spécial. En conséquence, lorsqpi'il devinl premier consul, il fit fermer l'école &e Meudbn et vendre tous les ustensiles qu'elle contenait.
Invention do paraghote : Sébastien Lenormand , — Garnerin, — Gocking. — Naufrages aérostatiques : Zambeccarl,— OUvari,— Moement, — Biltorf ,— M"»« Blanchard , — Harris , — Sadler , — Gale , — Emma Verdier, — M. Godard.
La résistance que l'air atmosphérique oppose à la chute des corps est en raison inverse de leur masse et en raison directe de leur étendue. L'air, constituant d'ailleurs ce qu'on nomme un fluide élastique, tend toujours, lorsqu'il est comprimé, à reprendre sa position première , et il y tend avec une énergie proportionnelle à la pression esercée. Le vol des oiseaux, Tenlèvement des cerfs-volants , les spirales que décrit en tombant une feuille de papier, sont autant d'applications naturelles ou factices de cette double loi physique. C'est aussi de la résistance et de l'élasticité de l'air qu'on a voulu tirer parti pour construire les machines volantes dont nous avons fait mention au commencement de cette notice, ainsi que pour essayer, comme nous le verrons un peu plus loin , de diriger les ballons.
LA NAVIGATION AÉRIENNE. d23
Or, quelque infructueuses qu'aient été ces diverses tentatives au point de vue de la navigation aérienne, elles amenèrent pourtant, dans le même temps où les Montgolfîer ouvraient à l'homme , selon l'expression de Charles, la route des cieux, un résultat qui n'est pas sans intérêt; elles fournirent à Faérostation un utile auxiliaire, le parachwfe.
Un physicien de Montpellier, Sébastien Lenormand , ayant lu dans des relations de voyage que les jongleurs indiens pratiquent entre autres exercices celui de se laisser aller d'une assez grande hauteur en ralentissant leur chute au moyen de parasols ouverts, voulut faire lui-même l'expérience de leur procédé. Le 26 novembre 1783, il sauta d'un premier étage dans la rue, tenant dans chaque main un parasol ouvert de quatre-vingts centimètres de diamètre, dont le pavillon était maintenu par des ficelles attachant au manche l'extrémité des baleines; il tomba sur ses pieds sans s'être fait aucun mal. Peu de jours après, sur la demande et en présence de l'abbé Bertholon, professeur de physique à Montpellier^ il lança du haut de la tour de l'observatoire de cette ville un grand parasol disposé comme les premiers, et sous lequel était suspendu un panier renfermant quelques animaux; ceux-ci arrivèrent à terre sains et saufs. Lenormand calcula alors les dimensions d'un parasol pouvant ralentir assez la chute d'un homme pour le préserver de tout danger, et il trouva qu'un diamètre de cinq mètres était suffisant, pourvu que le poids
total de rhocame et de Tappareil ne dépassât pas cent kilogrammes. Sur ces entrefaites, Etienne de Montgolfîer vint à Montpellier. Lenormand s'empressa de lui faire part de sa découverte et renouvela devant lui ses expériences. Montgolfier approuva le nom de parachute que l'inventeur avait donné à son instrument y et proposa d'y faire quelques changements de peu d'importance*
Quelque temps après, l'aéronaute Blanchard, qui avait naguère songé à faire entrer dans le gréement de son char volant un engin semblable, donna plusieurs fois au public le spectacle assez curieux d'animaux qu'il suspendait à un parachute, et qu'il détachait de sa nacelle lorsqu'il était arrivé à une certaine élévation; ces animaux toujours étaient retrouvés vivants. Néanmoins, quelque concluants que ces faits dussent paraître , nul ne se souciait de tenter personnellement l'expérience du parachute; et il ne fallut pas moins que les souffrances d'une longue détention et l'amour de la liberté pour inspirer à des hommes la pensée d'une entreprise aussi hardie.
Deux membres de la Convention , Jacques Garnerin et Drouet (1), envoyés en qualité de commissaires à l'armée du Nord, et faits prisonniers par les Autrichiens, le premier au combat de Marchiennes , le second au blocus de Maubeuge, essayèrent,
(1) Le même quf, étant nmitre de poste à Sainte -MenéhouUl, avali tLxréié la famille royalç énns sa (Dite à Varennes.
AJÊRIENNE. 125
chacun de son côlé, d'employer le parachute comme moyen d'évasion.
Drouet, enfermé dans la forteresse de Spîelberg en Moravie, fabriqua un parachute avec les rideaux de son lit, et s'élança pendant la nuit du haut de la tour qui lui servait de prison ; il se cassa un pied en tombant, fut repris, et ne recouvra sa liberté qu'un an plus tard, grâce à un échange de prisonniers. Garnerin, détenu à Bude en Hongrie, ne put pousser aussi loin sa tentative : il y gagna du moins de conserver ses membres intacts. Ses gardiens découvrirent les préparatifs auxquels il se livrait, et lui ôtèrent les moyens de les continuer. Il ne fut élargi qu'en 1797. De retour à Paris, comme il était sans fortune, il dut songer à se créer des moyens d'existence. L'exemple de Blanchard l'encouragea à se faire aéronaute, et il consacra sa première ascension à réaliser le projet qu'il avait conçu durant sa captivité , le parachute lui paraissant propre à devenir un instrument de sauvetage pour les navigateurs aériens.
Le premier brumaire an VI (22 octobre 1797), Garnerin s'éleva du parc de Monceaux , non sans avoir eu à essuyer pendant les préparatifs de son expérience des accidents et des contre -temps qui en retardèrent de plusieurs heures l'exécution. Un parachute replié sur lui-même , mais tenu entr'ouvert par un cerceau , afin de donner prise à l'air, était suspendu entre la nacelle et le ballon. Arrivé à une hauteur de quatre cents mètres , Garnerin
coupa la corde qui attachait au globe le parachute et la nacelle. Le ballon , fortement gonflé, s'éleva et fit explosion presque aussitôt; le parachute s'ouvrit en prenant un mouvement d'oscillation intense qui sembla mettre en danger les jours de Taéronaute. Ce balancement venait de ce que Tair, comprimé par le pavillon , s'échappait brusquement, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; la frayeur fut telle parmi les spectateurs, que l'air retentit de cris perçants et que plusieurs dames s'évanouirent. Cependant Garnerin descendit dans la plaine de Monceaux assez doucement pour n'être pointblessé ; il monta aussitôt à cheval et revint bride abattue au parc, où il fut comblé des marques de sympathie et de joie de la foule.
Garnerin reconnut aisément la cause des oscillations qui avaient tant ému le public, et qui étaient, en effet , de nature à occasionner les accidents les plus funestes; il apporta en conséquence au parachute une modification indispensable en disposant sur le sommet du pavillon une cheminée d'un mètre environ de hauteur, donnant à l'air comprimé une issue qui , sans accélérer la descente de l'appareil, lui conservât une direction sensiblement verticale. Bien que Garnerin n'eût d'autre mérite que de s'être le premier servi du parachute coram populo, et de l'avoir perfectionné, il obtint du gouvernement un brevet d'invention, qui, du reste, ne lui conférait heureusement aucun droit exclusif. Cet appareil devint dès lors le palladium des aéro-
nautes, qui manquent rarement de l'adapter à leurs machines; plusieurs même, pour donner plus d'intérêt au spectacle de leurs excursions, les terminent en abandonnant leur ballon, et en se laissant descendre doucement sous le dôme de leur parachute. La forme de calotte sphérique et les dispositions données par Garnerin à son appareil sont les seules conformes non -seulement aux lois de la statique, mais encore à celles du simple bon sens. Il s'est pourtant trouvé un homme assez fou pour les vouloir modifier, et de quelle façon, juste Ciell Le malheureux, du reste, a payé cher son ignorance et sa folie. C'était un Anglais nommé Cocking, grand amateur d'aérostation et tourmenté de la manie d'innover. Il eut la déplorable idée de renverser le parachute, d'en présenter à l'air la surface convexe au lieu de la surface concave : c'était renverser en même temps les notions les plus élémentaires de la gravitation; c'était, dit avec raison M. Dupuis-Delcourt, < se suspendre à une sorle de vis aérienne, de tarière, qui, au lieu de ralentir la descente du corps, devait en accélérer la chute. :» Mais M. Cocking doutait si peu de l'excellence de son système, qu'il voulut en faire lui-même l'expérience. Pour comble de malheur, il trouva un fauteur, un complice de son aberration dans son compatriote M. Green, aéronaute célèbre, que la prudence et l'humanité auraient dû, à défaut de savoir, détourner d'une si fatale complaisance. L'ascension se fit au Vauxhall de Londres , le 27
septembre 1636. M. Green avait attaché ait-dessous de sa naeelte M. Gockîng et son appareil ; parvenu à une hauteur de mille à douze cents mètres , il coupa la corde. L'infortuné Cocking fut précipité avec une vitesse qu'un témoin oculaire n'a pas évaluée à moins. de vingt mètres par seconde. En une ifuinute et demie il atteignit le sol. On le releva mort.
L'invention du parachute est le dernier progrès accompli jusqu*îci dans l'àérostation ; et cet art fameux, dont Tapparition avait excité un si vif enthousiasme et fait nattre de si magnifiques espérances, cet art que, dans le principe, on put croire appelé à de si sublimes destinées, est maintenant , on le dirait, en pleine décadence. Étudiée et pratiquée d'abord avec une généreuse ardeur par des hommes qu'animait seul le pur amour de la science, la navigation aérienne ne tarda pas à devenir presque exclusivement un objet ,de puérile curioisiité poui^ les ùtts, et de spéculation mercantile pour les autres. Nous l'avons vue, il est vrai, se relever un instant pendant les guerres de la révolution et prêter aux armées firatiçaises un utile concours, nous la verrons encore appliquée par des savants courageux à Tobservation des phénomènes météorologiques; nous verrons enfin quelques chercheurs, moins heureux que dévoués, s'ingénier, au péril de leur fortune ou de leur vie, à la doter d'un moyen de direction; mais, malgré ces louables efforts, elle n'est plus depuis long*-
temps qu'un élément ajouté aux divertiSôementà publics , où elle commença de figurer dès 4795 au même titre et avec le même succès que les feux d^artifice et les mâts de cocagne; elle est, ou peu s'en faut, mise au rang de tant d'autres métiers exercés , sous la surveillance de l'autorité, par des industriels vulgaires, et quelquefois par des charlatans.
Aux Monfgolfîer, aux Pilastre du ïlozîer, aux Guyton de Morveau , à ces vaillants éclaireurs qui se flattaient de frayer là route vers un monde nouveau , ont succédé des gens qui se font aéronautes comme ils se feraient dompteurs de bêtes ou danseurs de corde , et qui , selon l'expression un peu triviale, mais vraie, de leur confrère Robertson, € ne font pas plus avancer l'aérostation par leurs ascensions, qu'un Savoyard ne fait avancer l'optique en montrant la lanterne magique. » L'atmosphère est pour eux un théâtre où viennent briller tour à tour, après Blanchard et Testu-Brissy, Garnerin, qui depuis 1797 jusqu'en 4804 fut exclusivement chargé par le gouvernement de pourvoir à la partie aérostatique des fêtes nationales, et qui fit, il faut le dire, quelques belles excursions ; Élisa Garnerin , sa nièce ; M»® Blanchard , qui périt victime de son industrie; Robertson, qui se livra à quelques observations scientifiques ; Margeat, Green père et fils, et de nos jours enfin MM. Godard, Poitevin, etc.
Mais ce théâtre est un océan non moins perfide,
non moins Bujet aux tempêtes que l'Océan proprement dit, et déjà les annales de la navigation aérienne ont eu à enregistrer plusieurs naufrages. Nous allons jeter un coup d'œil sur cette liste funèbre.
Le premier nom qui s'offre à nos regards est celui du comte bolonais Zambeecari. Celui-là du moins a droit à nos respects , et mérite par son dévouement héroïque au progrès des sciences, non moins que par sa témérité indomptable et par sa fin tragique , de trouver place , auprès de Pili»tre et de Romain, parmi ceux qu'on peut justement appeler les martyrs de Taérostation.
Zambeecari avait d'abord servi dans la marine espagnole. Fait prisonnier par les Turcs en 1787, il avait langui jusqu'en 1700 au bagne de Constantinople. Ce fut là que, durant ces trois années de captivité, il s'occupa à méditer sur l'aérostation et à en former une théorie que, devenu libre, il fît imprimer et mit en pratique à Londres pour la première fois. Son système, assez semblable à celui de Pilastre du Rozier, consistait à chauffer (indirectement sans doute) le gaz contenu dans le ballon au moyen d'une lampe à alcool à vingtquatre becs, de sorte qu'en éteignant ou en rallumant une partie de ces becs, on pût descendre ou monter à volonté, sans qu'il fût besoin de s'encombrer de paille et de s'astreindre à une manœuvre difficile et fatigante. De retour en Italie, il soumit son projet à trois professeurs de physique, ses
compatriotes, Saladini, Canterzani, et Avanzini, qui en firent à FAcadémie des sciences de Bolo^e un rapport favorable, et obtinrent de leur gouvernement qu'une somme de huit mille francs fût allouée à Zambeccari pour ses expériences. Zambeccari confectionna alors une machine telle qu'il l'avait conçue, et fixa son ascension au 4 septembre 1791. Mais la négligence ou Timpéritie de ceux qu'il avait chargés des préparatifs l'obligea d'abord à la remettre au lendemain et à demander au gouvernement une nouvelle somme de trois mille francs, qui lui fut seulement prêtée sur la garantie de ses revenus , et dont la restitution fut rigoureusement exigée de sa famille. Puis le vent et la pluie rendirent nécessaires de nouveaux ajournements du 4 au 5 et du 5 au 6. Le 7 , le temps se montra plus favorable; mais Zambeccari, abandonné par la plupart de ceux sur le concours desquels il avait compté, et mal secondé par les autres, nç put partir qu'à minuit , exténué de fetigue et de faim , et peu rassuré sur sa machine, que des manœuvres maladroites avaient mise en mauvais état. Deux de ses amis, nommés l'un Andreoli , l'autre Grassetti, avaient eu néanmoins le courage de monter avec lui dans la nacelle. Il voulut d'abord se tenir à l'ancre au-dessus de son point de départ, pour attendre le jour; mais voyant que l'aérostat descendait, sans doute par suite de déchirures mal raccommodées qui laissaient échapper le gaz, il prit le parti de le laisser aller, s'attendant à le
voif s'abattre à peu de distance de Bologne. II n'en tut rien pourtant : à peine mis en liberté, le ballon s'éleva avec une incroyable vitesse, et un vent dn sud-ouest l'emporta violemment. La lampe à alcool devenait inutile : on s* en débarrassa; robscurité rendait toute observation barométrique impossible; le froid était insupportable , et Zambeccari, épuisé par la fatigue et l'inanition, tomba dans un engourdissement léthargique, et il en arriva autant à 6rassetti. Andreoli seul, grâce sans doute au repas copieux qu*il avait fait et à la grande quantité de rhum qu'il avait bue avant de s'embarquer, eut la force de résister et demeura sur pied, quoique ëbuffrant beaucoup du froid.
La machine avait repris une marche descendante & travers des nuages épais : tout à coup Andreoli entendit un bruit sourd , qu'il reconnut avec terreur pour le mugissement des vagues de la mer. Il secoua alors vigoureusement ses compagnons, et parvint non sans peine à les réveiller. Il était trois heures du matin; les voyageurs allumèrent leur lanterne pour examiner lé baromètre ; mais au même instant ils reconnurent qu'ils n'étaient plus qu'à quelques mètres au-dessus de la mer; et comme Zambeccari saisissait un gros sac de lest pour alléger la machine, ils se trouvèrent les jambes dans l'eau. Ils jetèrent alors tous les objets qui ne leur parurent pas être d'une indispensable nécessité, argent, vêtements, agrès, instruments de physique et jusqu'à leur lampe. Le ballon, ainsi allégé, se
rèle^ tout à coup, monta rapidement, et à une hauteur telle que les aéronautes ne pouvaient plus s^enten^re même en criant, que Ziambeccari fut pris d*étourdis8ements et de nausées, Grassetti d*un saignement 'de nez abondant, et que les Yète-^ ments mouillés des trois compagnons se couvrirent d'une couche de glace. La lune, qui était dans son dernier quariief, sd trouva en ligne parallèle avec eux et leur parut rouge comme du sang. Ils restèrent une demi-heure dans ces funèbres régions, après quoi ils redescendirent et rétombèrent Une seconde fois dans la mer. Il était environ quatre heures du matin : la nuit était trop noire encore^ la mer trop houleuse et leurs esprits trop abattus pour qu'ils pussent se rendre compte de la distance qui les séparait de la côté; toutefois Zambeccari conjectura qu'ils devaient être au milieu de la mer Adriatique, dans la direction de Rimini. Le ballon, dégonflé dé plus de moitié, faisait voile au vent, et les malheureux voyageurs furent traînés et ballottés pendant plusieurs heures, tantôt plongés dans l'eau Jusqu'à la ceinture, tantôt entièrement couverts par les lames. Quand le jour leur permit de s'orienter, ils se trouvèrent vis-à-vis de Pezaro, à environ six kilomètres de la côte. Déjà l'espoir renaissait dans leur âme et ils se flattaient d'aborder bientôt près de cette ville , lorsqu'un vent violent de terre les repoussa au large; bientôt ils ne virent plus autour d'eux que le ciel et l'eau ; ils apercevaient bien de temps à autre quelques bâtiments : mais
ceux-ci, effrayés à Taspect de cet objet fauarre qu'ils voyaient nager sur les flots et dont ils étaioit bien Imn de soupçonner la nature, £sdsaient force de voiles pour s'en éloigner. Enfin, pourtant, un navigateur plus courageux ou plus instruit que les autres s'approcha, reconnut la machine flottante pour un ballon, et détacha la chaloupe. Les matelots lancèrent aux naufragés une corde, que ceuz-d amarrèrent à leur galerie, et au moyen de laquelle ils furent hissés jusqu'à l'embarcation. Le ballon, allégé du poids de son équipage, se releva; les marins voulaient le ramener à bord; mais ils ne purent le retenir, et furent obligés de le lâcher : il disparut bientôt dans les nuages. Les aéronautes, surtout Zambeccari et Grassetti, étaient dans le plus déplorable état; ces deux derniers avaient les mains mutilées et respiraient à peine. Le commandant du navire leur prodigua tous les soins imaginables et les conduisit au port de Ferrada, d'où ils furent transportés à Pola. Zambeccari dut subir l'amputation de trois doigts.
Une si funeste expérience aurait dû le guérir à tout jamais de sa manie aéronautique ; mais il était de ces hommes à idée fixe, que le succès ou la mort peuvent seuls arrêter dans leur carrière. Â peine guéri de ses blessures , Zambeccari voulut recommencer ses expériences ; r— pourtant il était époux et père!... Ne possédant presque plus rien, et ne pouvant plus obtenir de son gouvernement aucune subvention, il fit faire des démarches auprès du roi
de Prusse, qui, malheureusement, lui accorda les moyens de reprendre ses funestes tentatives. Le 21 septembre 1812, Zambeccari fit à Bologne upe dernière ascension : son ballon prit feu dès le départ , et lui-même retomba à terre à demi consumé.
Dix ans auparavant, un accident analogue était arrivé à Orléans. Le 26 novembre 1802, une montgolfière en papier^ montée par un nommé Olivari, était devenue la proie des flammes, et Taéronaute s'était tué en tombant d'une hauteur considérable.
Le 7 avril 1806^ un certain Mosment, ayant eu l'imprudence de s'enlever sur une nacelle étroite et plate, se laissa tomber en lançant dans l'espace un parachute avec un animal. On retrouva son corps enfoncé dans le sable des fossés qui entourent la ville de Lille, où avait eu lieu l'ascension.
L'Allemand Bittorf , après une carrière aérostatique assez heureuse, périt à Manheim , le 17 juillet 1812, par une circonstance exactement semblable à celle qui avait causé la mort d'Olivari : la montgolfière dont il se servait prit feu à une grande élévation, il se tua en tombant.
L'année 1819 vit s'accomplir une des catastrophes aérostatiques qui ont causé le plus de sensation en Europe : nous voulons parler de la mort de M»e Blanchard.
Blanchard, ainsi que nous l'avons vu plus haut, après avoir gagné dans ses ascensions une fortune colossale, était mort très -pauvre, ne laissant à sa veuve, selon sa propre et cynique expression^
« d*autre ressource que de se noyer otl de se pendre. > Maïs celle-ci ne fit ni l'un ni l'autre: pensant que l'industrie qui avait été si lucrative pour son mari pourrait bien la faire vivre elle aussi, elle se fit aéronaute» et exécuta avec succès et profit un grand nombre d'ascensions. Une fois pourtant, à Turin , elle eut fort à souffrir d'un froid si intense, que des glaçons se formaient sur son visage et sur ses mains. Une autre fois, en 1817, étant partie de Nantes, elle alla tomber dans un marais où elle faillit se noyer; mais, douée d'une énergie au-dessus de son sexe, et familiarisée avec les dangers de sa profession, elle n'en continua pas moins de se livrer k des exercices où elle trouvait honneur et bénéfice.
Mme Blanchard était fort aimée du public ; elle avait hérité de toute la vogue dont avaient joui ses devanciers, Blanchard, Testu-Brissy, Garnerin. Aux verres de couleur dont ce dernier avait coutume d'orner sa nacelle, elle avait substitué une couronne d'artifice qui s'allumait à une ceriaine hauteur et inondait l'atmosphère d'une pluie lumineuse et bigarrée. Un soir elle voulut faire mieux encore. C'était le 6 juillet 1819. Il y avait grande fête et foule joyeuse au jardin de Tivoli. Après un magnifique feu d'artifice, M°»® Blanchard devait couronner la soirée par une ascension embellie de flammes de Bengale et d'autres divertissements pyrotechniques. Elle s'éleva en effet. Outre la couronne suspendue au-dessous de sa nacelle^ elle
avait, pour surprendre le public par un spectacle nouveau, emporté avec elle un petit parachute de six mètres de tour, lesté par une pièce d'artifice que terminait une bombe à pluie d'argent. Lorsque la couronne fut éteinte , elle lança son appareil , et saisit, pour y mettre le feu, une mèche qu'elle avait placée tout allumée dans un coin de son char. Par malheur, le ballon, trop gonflé, perdait en ce moment un excès de gaz , qui fusait par l'appendice. M™e Blanchard fît passer, sans y prendre garde, sa mèche dans ce courant, et Thydrogène prit feu aussitôt. La masse des spectateurs , voyant un jet de flamme illuminer le ciel , crut à un supplément de feu d'artifice, battit des mains et cria bravo. Mais, tandis que M"« Blanchard s'efibrçait d'intercepter la flamme en comprimant l'appendice, l'ignition s'était, on ne sait comment, propagée extérieurement de bas en haut, et un énorme jet de gâz en combustion s'échappait par une ouverture qui s'était faite à la partie supérieure du ballon. Cependant la machiné descendait avec assez de lenteur pour que l'aéronaute pût toucher le sol sans accident; un certain nombre de spectateurs et les employés de Tivoli , comprenant que ce qui se passait n'était pas normal , avaient couru dans la direction que suivait le ballon, afin de porter secours à l'aéronaute, si besoin était. Tout paraissait donc concourir à un dénoûment relativement heureux, lorsque, par une déplorable fatalité, le vent, qui jusqu'alors avait soufflé de l'est, vira au nord-ouest, et , au lieu
français;), les manœuvres à exécuter. Sur une indication interprétée au rebours , ces hommes lâchèrent les câbles; Taéroslat, qui venait d'acquérir par la descente du cheval plus de cent cinquante kilogrammes de légèreté spécifique, s'éleva avec une effrayante rapidité. Gale fut d'abord renversé par le choc dans sa nacelle; puis on ie vit, à une grande hauteur, immobile et le corps penché pardessus le bord. Le soir à onze heures, le ballon vint s'abattre à demi dégonflé, mais dans un état de parfaite conservation, au milieu d'une lande située non loin du lieu appelé la Croix -d'Hinx. Quant à Gale , on ne retrouva de lui qu'un cadavre mutilé ; cô fut un pâtre qui le découvrit le lendemain matin , à deux kilomètres plus loin , dans un massif de bruyères.
Plus récemment encore, le 19 juillet lfô3, une jeune fille de vingt et un ans, Emma Verdier, a péri à Montesquieu (G«rs). Elle s'était élevée de Montde-Marsan , le matin, dans une montgolfière appartenant à M. Lartet, que la Société des fêtes de la ville avait chargé de procurer à la population le spectacle d'une ascension. Comment M. Lartet, au lieu de se placer lui -môme dans l'aérostat, a-t-il livré cette infortunée jeune fille aux hasards d'une si périlleuse entre^irise, c'est ce que les journaux ne nous ont point appris ; mais il y a lieu de croire qu'Emma Verdier fut victime de cet impitoyable esprit de spéculation qui rend tant de gens aveugles ou, insensibles, et leiir fait risquer froidement leurs
joura ou ceux de leurs semblables pour contenter ixxx public égoïste et toujours avide d'émotions uouvelles* Quoi qu'il en soit, vcnci comment, selon les renseignements les plus inraisemblables, l'acci* dent arriva. Après une courte traversée, la jeune fille voulut s'arrêter; l'ancre, jetée sans doute mal à propos et d'une main inhabile, s'accrocha à la cime d'un chêne assez élevé. La force de propulsion du ballon n'étant point encore amortie, la corde se rompit, et il en résulta une secousse violente qui rejeta l'aéronaute hors de sa nacelle. On la retrouva couchée sur le côté, les bras rompus et la tète écrasée.
Nous avons eu déjà occasion de signaler les dangers qu'entraîne l'emploi des montgolfières : quelques aéronautes les préfèrent encore cependant aux ballons à hydrogène , dont les frais s'élèvent à mille à douze cents francs, tandis qu'une dépense d'une vingtaine de francs suffit à fournir de quoi gonfler une montgolfière. A la vérité, l'emploi de ces dernières machines est interdit jusqu'à un certain point dans la plupart des États civilisés, c'estrà-dire qu'on ne peut enlever de ballon avec du feu; mais les aéronautes dont nous parlons , qui ne tiennent pas à faire de longues courses, éludent cette défense en retirant le réchaud dès que l'aérostat est gonflé; ils s'enlèvent ainsi sans feu ; mais s'ils évitent de la sorte' le danger de l'incendie , ils en courent d'autres non moins grands, étant forcés de descendre bon gré mal gré là où leur ballon les veut déposer.
Nous venons d'en voir un triste exemple. Nous citerons encore les trois accidents essuyés à peu d'intervalle l'un de Tautre par un aéronaute actuellement très-connu ) M. Godard, qui, heureusement pour lui, en a été quitte, la première fois, à Lille, pour une secousse un peu rude qu'il éprouva eu tombant sur un toit; la seconde, à Boulogne, pour un bain de mer; la troisième, à Paris, pour une immersion dans la Seine, où il faillit se noyer.
Api>LiCAtioN3 DIVERSES DES AÉROSTATS. — Excursions scieotiftqaes de UM. Robertson, Loest et SaccharolT, Biot et Gay-Lussac, Barrai et Bixio. — Tentatives et théories
RELATIVES A LA DIRECTION DES BALLONS, — JaCOb Degen,
Paoly, Scott, Charles Genêt; — MM. LeoDox, Eubiiot, Hanson, Petin; — MM. Dupuls-Delcourt et Van-Hecke, M. Marey-Monge. — Examen du problème. — Conclusion.
Tandis que les aéronaules de profession font de leur vie un enjeu contre la richesse, d'autres hommes, cédant à une plus noble inspiration, ont pris à tâche dp féconder et de développer les belles découvertes des frères Montgolfier et du physicien Charles.
Dès le mois de novembre 1783, Guy ton de Morveau proposait, dans un rapport à l'Académie des sciences de Dijon , d'appliquer la force ascensionnelle des ballons à extraire les eaux des profondeurs des mines.
Plus tard, pendant la révolution, Conté voulut combiner avec Taérostation l'ingénieuse invention des frères Ghappe, et imagina un système de si-
gnaux télégraphiques exécutables par des ballons captifs.
On s'est aussi servi de ballons avec succès pour lever les plans de quelques villes , entre autres celui de Paris y par Lomet.
Au début de Taérostation , Montgolfier, Tabbé Bertholon et d'autres avaient songé à porter jusque dans le flanc des nuées le paratonnerre, inventé par Franklin peu de t^mps auparavant. Cette idée a été émise de nouveau en 4838 par M. F. Arago ( Annuaire du bureau des longitudes pour 1838) , et en 1839 par M. Dupuis-Delcourt Ce dernier a imaginé un appareil auquel il donne le nom d'éiectro^subtracteur. Cet appareil consiste en un cylindre étroit et long , garni de pointes métalliques et terminé par deux cônes. Il est retenu captif par plusieurs cordes semi - métalliques qui établissent entre les nuages et le réservoir terrestre une communication constante, c Au moyen d'un système articulé et libre de suspension, dit M. Dupuis-Delcourt, la machine pivote librement sur son axe et peut subir tous les mouvements que pourraient lui imprimer les différents états de l'air. Elle tourne à tous vents comme le ferait une immense girouette; ainsi que le cerf-volant de l'enfant, par le fait de son inclinaison calculée elle résiste et tend à s'élever sous l'effort du vent ; enfin un lest mobile complète l'état libre et indépendant de cette machine au sein de l'atmosphère. » Nous regrettons que la pratique n'ait pas tenu jusqu'à présent les
promesses de cette théorie. Établir en permanence au-dessus de nos cités et de nos campagnes des instruments protecteurs bien autrement efficaces que les minces aiguilles qu'on plante sur quelques édifices, des instruments capables de faire avorter les orages terribles dont nous éprouvons fréquemment les ravages , ce serait rendre à Thumanité un service signalé. Espérons que les promoteurs de cet utile projet ne se rebuteront pas devant les premiers obstacles, et que nous leur devrons un jour d'avoir un fléau de moins à redouter.
L'emploi le plus remarquable qui ait encore été fait des" aérostats est assurément leur application, aux recherches scientifiques. Le physicien flamand Robertson et son compatriote Loest exécutèrent les premiers à Hambourg une ascension dans le but d'examiner de près les phénomènes météorologiques. Ils demeurèrent cinq heures en l'air, parcoururent une distance de cent kilomètres et se livrèrent à diverses observations sur le magnétisme terrestre et sur l'électricité, dont l'action leur parut s'aflaiblir à mesure que le ballon s'élevait.
Robertson se rendit d'Allemagne en Russie* L'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg l'invita à renouveler son expérience, ce qu'il fit en compagnie d'un membre de cette académie, M. ÇaccharofF, le 30 juin 1804. Les observations faites dans cette seconde excursion semblèrent confirmer les premières. Elles furent pourtant réfutées bientôt
après par celles 4e MM. Biot et Gay-liussac, que rinstitut de France y sur la demande de Laplace et de BerthoUet, chargea de yérifîet les résultats obtenus par les savants étrangers.
MM. Biot et Gay-Lussac partirent du Conservatoire des arts et métiers le 20 août 1804. Ils reconnurept dans leur voyage que , contrairement aux dissertions de Robertson, les oscillations de Taiguille aimantée sont, à cinq mille mètres au-dessus du sol, sensiblement les mêmes qu'à la surface de la terre; ils constatèrent en outre que l'électricité de l'atmosphère était négative , que sa quantité croissait avec la hauteur, et que plus ils s'élevaient^^ moins ils trouvaient d'humidité dans l'atmosphère. Leurs observations sur la décroissance de la température furent fort défectueuses.
M. Gay-Lussac exécuta seul, peu de jours après, une nouvelle ascension afin de compléter l'expérience; çoais il rie remarqua aucun phénomène qui n'eût été déjà constaté, et cette deuxième série d'opérations ne fît que confirmer les résultats que nous avons énoncés.
Quelques années plus tard, un illustre voyageur, M. de Humboldt, fit en Amérique un voyage aérien très -court et peu fructueux au point de vue scientifique.
Enfin deux savants distingués, MM. Bixio et Barrai, ont exécuté le 29 juin et le 26 juillet 1850 deux ascensions dont, par suite de circonstances défavorables, les résultats ne répondirent point à
leur attente , mais qui emprunteur h c^8 cireon* stances mêmes un vif intérêt,
La première fois, les hardis explorateurs partirent de la cour de l'Observatoire de Parifi, Leur nacelle était garnie d'une magnifique panoplie d'instruments sortis des ateliers de l'ingénieur Régnç^ult; mais le ballon était vieux et usé, le filet trop étroit et les cordes de suspension trop courtes, en çorte que la tète des voyageurs touchait presque la partie inférieure du globe ; enfin le temps était pluviaux, et un vent violent avait, dès avant le dé-, p^rt , occasionné quelques déchirures dans le taife-r tas. En dépit de ces f&cheux pronostics, MM. Bixio et. Barrai ne voulurent point ajourner leur prqjet; ^ dix heures et demie du matin, les amarres furent coupées : le ballon s'éleva rapidement et disparut, 9UX yeux des spectateurs, dans des nuages épais,, qu'il dépassa bientôt pour passer dans une atmo-^ sphère limpide. Les voyageurs commencèrent alors leurs observations, et, malgré une température de 7° au-de$sous de zéro, ils s'y livrèrent avec t^ip^t d'ardeur qu'ils négligèrent complètement, le ^n de leur inachine, akursi parvenue à. une hau- ^ur de dnq mille neuf cent quatre -«vingt -trois Qi^trf9< Ils étalent assis dans leur nacelle ; teut à coup l'un d'eux veut se lever, et s'aperçoit seulement 4nsi det la situation critique où ils se trouvaient.
Da«s cet air raréfié, l'hydrogène s^étaît consiâé-»^ rablenacaai dilait^; oonw^ on avait onUié d'ouwir
à temps la soupape , le ballon, trop resserré dans son filet, avait dépassé le cercle, s'était distendu au-dessous, et pesait sur les aéronautes, menaçant de les enfermer et de les étouffer dans leur nacelle. En vain essayèrent-ils d'ouvrir la soupape pour donner issue au gaz : il était trop tard; la corde destinée à la faire jouer, retenue entre le filet et le ballon , résista à tous leurs efforts. M. Barrai eut recours dans cette extrémité au procédé violent dont le duc de Chartres s'était jadis servi, comme on se le rappelle, dans un péril semblable, il saisit son couteau et le plongea dans le ballon au-dessus de sa tète. Le gaz s'échappant à longs flots par cette blessure inonda la nacelle, et les voyageurs pensèrent être asphyxiés. Tous deux furent pris de vomissements et perdirent connaissance. Cependant l'aérostat descendait avec vitesse : de là un courant d'air de bas en haut, qui chassa heureusement de la nacelle le fluide irrespirable. L'air rentrant dans leurs poumons, les voyageurs reprirent l'usage de leurs sens ; ils ouvrirent les yeux, et virent avec effroi que la déchirure faite dans le taffetas par M. Barrai s'était agrandie d'une manière formidable : elle avait maintenant un mètre de longueur. Leur descente ressemblait à .une chute, et déjà ils n'étaient plus qu'à une faible distance du sol. Ils purent néanmoins jeter à temps pardessus le bord leur lest, leurs vêtements, en un moi, tout ce que contenait leur nacelle, à l'exception des instruments de physique, qu'ils ne vou-
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laient sacrifier qu'à la dernière extrémité. Ils s'abattirent ainsi y sans secousse trop brusque, dans une vigne située près de Lagny (Seine-et-Marne). M. Barrai seul avait le visage légèrement contusionné; M. Bixio n'avait éprouvé aucun mal.
Après avoir vu leurs observations si brusquement et si désagréablement interrompues, MM. Barrai et Bixio, loin de se tenir pour battus, voulurent renouveler leur entreprise, et tel était leur impatient désir de réparer leur échec, qu'ils se contentèrent de faire radouber à la hâte le ballon qui avait failli les faire périr, et se risquèrent une seconde fois sur cette frêle machine. C'était une grave imprudence ; mais * nous savons déjà que l'amour de la science , aussi bien que celui de la gloire militaire , enfante des dévouements poussés jusqu'à la témérité.
Le 26 juillet comme le 29 juin, MM. Barrai et Bixio eurent à braver non- seulement le mauvais état de leur navire, mais encore l'intempérie des éléments. Rien ne les arrêta. Aux représentations de leurs amis ils répondirent « qu'une atmosphère orageuse était aussi curieuse à explorer que l'azur d'un ciel tranquille. > A quatre heures ils quittaient la terre. Le vent soufflait de l'ouest avec force. Le ballon disparut dans les nuages à une hauteur de deux mille mètres. Les voyageurs voulaient traverser cette couche brumeuse : ils ne savaient pas qu'elle avait cinq mille mètres d'épaisseur. Comme ils y étaient plongés, le ballon se déchira
à sa partie inférieurei Cet iacddéht éût décidé à la retraite des hommes moins audacieux; iaais MM. Barrai et Bixio ne songèrent qu'à prolonger et Utiliser le plus possible une excursion qu'ils prévoyaient devoir durer peu. Ils jetèrent tout leur lest^ à quelques kilogrammes près; ôette manœuvre, malgré la déperdition du gâz, les fU monter jusqu'à sept mille mètres. A cette hauteur, ils nageaient encore dans le nuage, qui, grâce à une température extraordinairement basse (39o audessous de zéro)^ était entièrement formé de petites aiguilles de glace dont les observateurs furei/^t bientôt couverts. On conçoit que dans un tel milieu, et par un froid aussi intense^ il leur devint difficile de continuer leur travail, leurs doigts et leurs instruments refusant le service^ .Toutefois ils n'éprouvèrent aucun effet physiologique fâcheux ^ et purent admirer à l'aise lés bizarres phénomènes que recelait la masse immense de vapeurs congelées au milieu de laquelle ils se trouvaient. Le soleil h'ofifrait à leurs yeux, au-dessus de letir tête, qu'un disque pâle, mat et dépourvu de rayons, et, par une sorte de mirage rarement observable > son image, réfléchie avec une ressemblance par-^ faite dans les petites aiguilles prismatiques dont les navigateurs étaient environnés, paraissait à ceux-ci située au - dessous d'eux à la même distance que l'astre lui-même était élevé au-dessuS; Cependant, le gaz s' échappant toujours par l'ouverture dont nous avons parlé, le ballon redescendait. Sa vitesse
accélérée obligea bientôt les aéroiiautes à jeter ce qui restait de leur lest, ainsi que tous les autres objets inutiles, moyennant quoi leur abordage s'effectua sans avarie au hameau de Peux, arroridissennent de Coulommiers (Seine-et-Marne). Le voyage avait duré une heure et demie; la distance parcourue était de soixante-neuf kilomètres.
On voit que l'application des aérostats aux recherches physiques et météorologiques n'a encore amené que de faibles résultats ; c'est pourtant par cette application seule que la navivation aérienne peut échapper aujourd'hui au discrédit dont elle n'est d'ailleurs que trop justement frappée. Plusieurs questions intéressantes concernant les divers états magnétiques, électriques, thermométriques et hygrométriques de l'air, les proportions et la nature des éléments qu'il contient dans les régions élevées, la vitesse et l'intensité du âon dans ses couches plus oïl moins denses , pourraient être étudiées avec fruit dans une suite d'excursions du genre de celles que nous venons d'exposer. Mais en tant que moyen de communication et de transport , l'aérostation sera réduite à une impuissance radicale, jusqu'à ce que le grand problème dé la direction ait été résolu. Or, depuis l'invention des ballons, bien des essais ont été tentés, bien des théories longuement développées, bien des volumes écrits sur cette question. Qu'en est-îl sorti? Rien. Les essais ont tous ridiculement échotié; les théories ont, pour la plupart, à peine obteriti
l'honneur d'une réfutation , les volumes sont enfouis dans la poussière des bibliothèques et livrés aux vers. Nous croyons devoir cependant, pour l'acquit de notre conscience d'historien, mentionner ici succinctement celles de ces tentatives qui ont eu quelque retentissement , nous réservant de donner ensuite à nos lecteurs , sous forme de conclusion, quelques explications simples sur les causes qui opt rendu stériles tant d'efforts , et sur l'avenir probable de la navigation aérienne.
Au début de cet art, plusieurs savants illustres, entre autres Guyton de Morveau, Meusnier, Bertholon, de Lalande, crurent à la possibilité de diriger les ballons , et s'occupèrent avec ardeur de réaliser cette importante amélioration. Nous avons parlé des expériences faites dans ce sens par Guy- *ton dç Morveau pour le compte de l'Académie de Dijon, et du peu de fruit qu'il en retira.
Dans le même temps, le géomètre Meusnier fit sur la construction et la manœuvre des aérostats un travail mathématique fort étendu dont on ne peut méconnaître la haute portée scientifique. Meusnier voulait se diriger par les courants atmosphériques. Il proposait deux ballons concentriques , celui de l'intérieur étant gonlDié de gaz hydrogène, et l'intervalle entre les deux enveloppes étant rempli d'air. C'était au moyen d'une couche d'air, diminuée ou augmentée par le jeu d'une pompe , que, sans lest ni soupape , Meusnier espérait accroître ou affaiblir le poids total de sa machine, partant
descendre ou monter, et se placer à volonté dans les courants favorables à la direction qu'il voudrait suivre. Dans ce système , la marche du ballon devait être accélérée par des ailes de moulin dont l'axe eûtf été mise en mouvement par les bras de l'équipage.
Monge projetait un chapelet flexible de vingt-cinq ballons , ayant chacun sa nacelle montée par deux hommes; ce chapelet devait ramper dans l'air, coix^me l'anguille dans l'eau. Il ne fut point cons* truit.
 la suite de ces hommes dont l'erreur avait du moins un caractère scientifique respectable vinrent des utopistes qui, en dépit des leçons de l'expérience et des lois de la mécanique , voulurent diriger les ballons à l'aide de rames , de voiles et d'ailes adaptées à la nacelle. Nous ne le£f citons qlie pour mémoire.
Jacob Degen , horloger suisse, après avoir vainement essayé de voler au moyen d'ailes en jonc et en papier, s'avisa de se suspendre à un ballon avec son appareil. Il exécuta d'abord à Vienne en Autriche deux ascensions qui n'eurent aucun succès; puis il vint à Paris , en 1812 , pour y faire une troisième tentative. Une foule nombreuse accourut à ce spectacle , attirée par des annonces pompeuses. Mais le pauvre aéronaute , loin d'être soutenu par ses ailes , avait peine à les porter. Il redescendit après s'être lourdement agité en l'air pendant quelques minutes. La multitude désappointée l'accabla
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de huées et de coups^ et mit sa machîtie en pièces.
Pauly de Genève, le même que nous avons, dans notre notice sur les Feux de guerre, signalé comme l'inventeur du fusil à piston, construisit à Londres , en 1816 , une immense machitie pisciforme qu'il destinait à des transports aériens réguliers; il en fut pour ses fixais, n'ayant trouvé ni actionnaires qui voulussent risquer leurs capitaux dans son entreprise , ni voyageurs qui voulussent risquer leur vie dans son navire. Son idée, du reste, n'était pas neuve. En 1789 , le baron Scot avait proposé sans suôcës un poisson aérien artificiel.
A la même époque où Pauly échouait dé l'autre côté dti détroit , un Français, M. Charles Guillé, imaginait un ballon ovoïde muni d'un large gouvernail et de deux grandes ailes en forme de losanges. Ce ballon resta à l'état de projet. Il en fut de même de celui qui eut pour auteur M. Charles Genêt, neveu de la célèbre W^ Campan* M. Charles Genei avait émigré pendant la révolution et s'était établi aux États-Unis. Il prit du gouvernement de ce pays un brevet pour un aérostat soi-disant dirigeable , qui ne fUt jamais que décrit et dessiné. Cet aérostat devait ôtre de forme hémisphérique , avoir cinquante mètres de long mt quinze de large et dix -huit de haut, et porter sUspendué à ses flancs une vaste plate -forme où l'on eût placé un appareil à hydrogène et un mécanisme mû par des chevaux.
En 1834 9 un homme riche ^ plus enthousiaste
ÀËRlÈNNÈ. 155
qu*éclairê, plus généreux que prudent , M. Lennox , construisit à grands frais un ballon qu'il baptisa du nom ambitieux de V Aigle, On répandit à profusion uti prospectus bu il était dit monts et mèrveilleé de ce navire aérien. C'était un immense cylindire terminé en cône à ses deux extrémités. îl avait cinquante mètres de longueur et quinze de hauteur; il était muni d'une vessie natatoire, de rames tournantes, d'ûh goUvei-nâil , etc. Sa nacelle avait vingt-ttois mètreis de long et devait emportèi* quararllé-sèpt personnes dans lih Voyagé de long cours; enfin € il était construit avec une étoffe partictiliôte de fkçon à Retenir le gaz pèndaiit plus dé quinze jours. »... Déception cruelle 1 cette machine était si lourde, qu'on eût gi-and^peinë à la traîner jusqu'au Champ-de-Mars. Une fois là , on ne put jamais la décider à s'élever de plus d*un métré au-dessus du sol; elle fut misérablement détruite par populace.
En 4839, M. Eubriot construisit un ballon qu'il arma de deux moulinets à quatre ventaux chacun. Ce balloh avait exactement la forme d'uii œuf, et, par un calcul tout à fait naïf, M. Eubriot prétendait faire marcher le gros bout en avant, pour frayer le passage au petit. Lé résultat fut ce qu'il devait être, absolument nul.
En 18413, un Anglais, M. Hatison, tenta de s'élever au moyen d*un aérolstat semblable à un grand oiseau; seulement les ailes étaient fixes et n'avaient d'autre prétention que d'augmenter la
résistance de Tair inférieur. L'appareil moteur était une hélice animée par une machine vapeur. L'entreprise avorta complètement.
En 1850, il fut grand bruit à Paris d'une invention qui résolvait, disait -on, de la manière à la fois la plus simple et la plus satisfaisante, le problème de la direction des ballons. L'auteur de cette découverte, M. Petin, s'exprimait ainsi dans le mémoire qu'il adressa au gouvernement à l'efFet d'obtenir un brevet : « Nouveau système de direction aérienne reposant sur les véritables lois de la locomotion des corps inertes ou animés et sur l'application de ces lois à la locomotion aérienne, par l'emploi de moyens mécaniques ou physiques qtielconques, de manière à obtenir deux locomotions alternatives en sens iuverse. L'une a lieu en s'appuyant sur les couches supérieures de l'air en s'élevant, l'autre sur les couches inférieures en vertu des lois de la pesanteur. Une force d'activité qui règle à son gré l'emploi ou la répartition des actions de la pesanteur et de la résistance de l'air à ces actions sur les différentes parties de l'appareil, et cela^ soit dans un plan vertical, soit sur un plan incliné. J'ai imaginé un appareil qui matérialise, pour ainsi dire, chaque principe dans lequel chaque organe a sa fonction en vue de l'ensemble. Â cet appareil j'ai donné le titre de locomotive aérostatique Petin à double point de suspension stable. Cette locomotive peut servir au transport des hQmmes et des marchandises. Elle a
cent cinquante mètres de longueur, vingt -sept de largeur et trente de hauteur. Elle peut transporter cinq cents hommes avec des vitesses de dix, mngt^ trente et même cinquante lieues à Vheure. Elle ne coûterait pas plus de cent mille francs. i>
« Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement, :> a dit Boileau. A en juger par le galimatias qu'on vient de lire , il est permis de douter que M. Petin se comprît bien lui-même. Toutefois le gouvernement lui accorda un brevet, sans garafvtie, bien entendu ; mais le public se prit de belle passion pour le nouveau système : une souscription fut organisée et produisit, si nous avons bonne mémoire, une somme assez ronde. En outre, M. Petin donnait tous les dimanches des séances publiques consacrées à la démonstration de sa théorie, et la modique rétribution exigée des amateurs était affectée à défrayer l'entreprise. Bientôt on put voir afiBchée sur les murs de Paris une image représentant la fameuse locomotive aérostatique. Elle se composait de quatre énormes ballons disposés horizontalement par rang de taille, et supportant un vaste plancher de chaque côté duquel paiiaient des châssis garnis de toile. C'étaient ces châssis qui, agissant Bur l'air, devaient faire marcher obliquement l'aérostat, tantôt de bas en haut, tantôt de haut en bas. La progression devait être aidée par des hélices fonctionnant au moyen de turbines. Tout cela était fort ingénieux sans doute ; mais on ne peut s'empêcher dp trouver à cette belle machine
l58 LA fîÀVÎGÀtîON
Une certaine analogie avec la lanterne magique qwe ce singe dont parle la Fontaine montrait aux animaux , et qu'il avait oublié d'édairer. Si la lumière est l'âme d'une lanterne , le mouvement est l'âme d'une machine , et c'est précisément ce qUi manquait à celle de M. Petin. Le mouveméht serait donné, disait-il, par un moteur quelconque. C'était là le moindre de Ses soucis ! Que le vulgaire ighorant ait partagé à cet égard l'étrange aveuglement de l'inventeur^ cela se conçoit; maiâ on a droit de s'étonner de l'attention et de la critiqué sérieuses dont là locomotive aérostatique Pfetih fut l'objet de la part d'hommes instruits et intelligents... M. Petin était d'ailleurs, rendons-lui cette justice, un visionnaire honnête; les sommes qu'il recueillit furent scrupuleusement consacréesi par lui à là construction de son navire aérien , (Jui pourtant ne fut point terminé, tl quitta son ingrate patrie poUl* aller chercher en Angleterre ou en Amérique de plus justes appréciateurs de son génie. Nous n'avons pas appris qu'il ait obtenu ailleurs plus de succès qu'en France.
Malgré cette dernière découverte, le bon public se laisse encore prendre volontiers â l'appât des affiches que de temps à autre on voit placardées dans Paris, et qui sont toutes à peu près conçues de la même façon* On y lit i en caractères gigantesques :
NAVIGATION AtRIENNE (on bien) DtftEMdN DES ÈALLONS. SOLtmON DU PlIOBLÈltt. àTBTÈU (tlN TfiL.)
ÂÊtUÈNMË. i59
Suil le dessin d'une machine plus où moini lizarre et compliquée , avec les ailes et le gouvernail de rigueur.
On se porte en foule â YHippodrome ou aux Arènes, et l'on assiste tout bonnement à une ascension des plus ordinaires y suivie qûelqtuefois d'une descente en parachute. Il va sans dire que Fartiste se garde bien de faire usage de son appareil... Voilà où en est aujourd'hui l'aérostatioh. OtrvèUÏ
L'aérdstatioki sérieuse, militante, ne compte pluà actuellement qu'un petit hoinbre d'adeptes. Nôuë devons citer en première IJgne M. Dupuis-Delcourt, hôttithe actif et sensé , dont le mérite est d'autant plus grand que l'œuvre â laquelle il a voué sa vie est plus ardue et plus laborieuse»
M< Dupuis-^Delcourt a une foi profonde dans l'avenir de son art; mais il n'est point utopiste^ et ses efforts tendent moins à atteindre le but aujourd'hui chimérique de la direction des ballons j qu'à maintenir l'aérostation dans une voie progressive en y appliquant les découvertes des sciences. Toutefois en renonçant à l'espoir de faire marcher les ballons contre le Vent par des procédés mécaniques , il ne croit pas impossible qu'on arrive du moins à les faire descendre ou monter assez aisément pour réaliser l'idée de Meusnier, la direction par les courants; et il a exécuté, dans ce but, deux expériences assez remarquables. La première eut lieu ^ le 7 novembre 1634^ au moyen
d'une flotte aérostatique composée d'un ballon de grande dimension et de quatre beaucoup plus petits. Le premier portait seul une nacelle où M. Dupuis-Delcourt s'était placé avec un de ses amis, M. Richard. Les autres étaient amarrés aux extrémités de deux vergues se croisant à angle droit ; ils y étaient retenus par des cordes pesant sur de petites poulies et s'enroulant sur des treuils fixés aux quatre angles de la nacelle. Ils étaient destinés à prendre, selon les manœuvres, position à diverses hauteurs au-dessus du ballon principal , soit afin de diminuer sa légèreté spécifique, soit afin d'indiquer aux aéronautes la direction des courants supérieurs. Mais lorsque, parvenus à une certaine élévation , les voyageurs voulurent monter plus rapidement en jetant leur lest, les petits ballons se couchèrent, pour ainsi dire, à l'extrémité des vergues, et, au lieu d'aider au mouvement ascensionnel, ils semblèrent ne le suivre que traînés à la remorque par le ballon principal. En outre, les vergues déjetées et les cordes gonflées par l'humidité se refusèrent à toute espèce de manœuvre. L'expérience avorta donc complètement.
Plus tard, en 1847, M. Dupuis-Delcourt s'associa au docteur belge Van-Hecke, qui avait imaginé une combinaison par laquelle on espérait également procurer l'ascension et la descente facultative du ballon, sans le secours du lest et sans déperdition du gaz, par l'emploi d'une sorte de pale en soie tendue sur des encadrements en acier,
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et frappant Fair soit de haut en bas, soit de bas en haut. MM; Van-Hecke et Dupuis-Delcourt firent, le 24; septembre 1847, un essai de cet appareil, dont les effets se réduisirent presque à rien. La compn^ie financière qui s'était formée pour Tesploitation de ce système , sur lequel on avait fondé d'assez belles espérances, se refusa alors à fournir de nouvelles ressources , et Tentreprise ne put être poussée plus loin.
La question qui nous occupe a été traitée avec l'impartialité d'un esprit mûr par un savant mathématicien, M. Marey-Monge, qui a publié en IS^T un livre intitulé Études sur V aérostation. Mais M. Marey-Monge n'a fait qu'énoncer, à son point de vue , les données du problème et rechercher les conditions à remplir pour rendre possible la navivation aérienne proprement dite, ce qu'il appelle V aérostation à venir. Là s'est borné son travail , qui a médiocrement contribué à éclairer et à simplifier la question. Au reste , M. Marey- Monge , comme tous ceux qui depuis 1783 ont recherché un moyen de direction aéronautique, ne songe pas à appliquer ce moyen à autre chose qu'au ballon. Or, quoi qu'on fasse, de quelque matière qu'on se serve pour construire son enveloppe, quelque forme qu'on lui donne , de quelques agrès qu'on le munisse, le ballon est et demeurera toujours, à cause de son volume nécessairement considérable et de sa légèreté même, rebelle à la main de l'homme... Mais n'anticipons point, et avant de
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poser nos ëoîiclusîons , i^ésUmonià éh (}uelqûès nîblâ la critique dés projets et des théories *que nous venons de passer en revue.
Tous les systèmes proposés , quelles que soient leurs différences apparentés, peuvent, quant au fond, se réduire à deux, consistant l'un à pousser horizontalement le ballon dans un sens donné à l'aide de rames, de pales, d'hélices, etc.; l'autre à profiter, pour se diriger, des courants qui à diverses hauteurs se croisent dans l'atmosphère.
Le premier est, de par les lois de la nature physique, définitivement condamné à l'impuissance et au Hdicule; C'est ce qu'il est fabilede démontrer.
En effet, le ballon lancé dans l'air n'est autre chose qu'une bulle de gaz tenue en susjietision dans Un fluide dont elle devient comme partie intégrante. Il est conséquemmtent impliiqûé, emporté dans toutes les fluctuations de son hiîlieu ambiant, et d'autant plus incapable d'acquérir et de conserver Un hiouvement qui lui soit propre, que son volume est plus grand et sa niasse relativement moindre. Cela posé, il arrivera de deux choses Tune : ou bien leà dimensions minimes déé ailes ou nageoires artificielles et la faiblesse dli mécanisme employé à les mouvoir, seront hors de toute proportion, avec le volume du ballon, et leur eflet sera d'autant plus insensible que leur action s'exercera toujours sur les couches les moins denses de l'atmosphère; ou bien si l*on augmente l'étendue et la consistance des lames
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ieëtihéeS â batti^e Pair, ièt si Ton y Veut appliquer un lnoteUl* puis«saht (nbUs n'en possédons pas d'autre (}ue la vapeur), le poids à enlever sera énorme, et l'on sera obligé d'avoir recours à un ballon tellement colossal , qu'on peut à peine se l'imaginer ; ce sera donc en vain qu'on aura accru l'énergie du mécanisme , puisqu'il faut accroître en conséquence te volume du ballon, et conserver entre les deux éléments essentiels de la machine la même disproportion reconnue dans la première hypothèse, incompatible avec la production du mouvement. Nous ne parlerons pas des dépenses incalculables qu'entraînerait la construction d'un naVire aérien à vapeur, des difficultés insurmontables de l'appareillement et de la manœuvre, des dangers àulqUels seraient exposés non - seulement l'équipage, mais encore les humbles habitants de la terre , qui verraient suspendus sur leur tête le formidable météore... Ces obstacles, Dieu tnercî, arrêteront toujours au début quiconque serait assei insensé pour vouloir tenter une pareille entreprise. Venons au second système. Désabusés des poissons aériens , des ballons ailés et des autres chimères du même genre, acceptant les conditions imposées par la nature , et se résignant à user des ressources limitées dont nous disposons , quelques théoriciens pensent qu'on pourrait tirer victorieusement parti de ces mêmes courants à l'action des-, quels ils reconnaissent l'impossibilité de se soustraire* On sait, disent-ils, qu'il existe dans l'air, à
certaines époques , des courants constants que les marins désignent sous les noms de moussons et de vents alises. A la vérité, on n'en connaît aujourd'hui qu'un petit nombre ; mais il y a tout lieu de croire qu'en explorant avec soin et persévérance les plaines éthérées, on en découvrirait de nouveaux; et si cette prévision, très -fondée en vraisemblance , venait à se réaliser, rien de plus facile que de voyager à volonté dans presque toutes les directions. Il suffirait pour cela de se placer, par des manœuvres convenables d'ascension ou de descente, dans un courant auquel on n'aurait plus qu'à s'abandonner pour être porté vers le but qu'on aurait choisi , comme un morceau de bois est jeté dans un fleuve et porté vers l'Océan. — Rien de plus simple et de plus logique en apparence que ce raisonnement, et le problème ? se trouve réduit à ces deux termes : 1^ reconnaître les courants; 2^ trouver un moyen de monter et de descendre à volonté dans l'air; auxquels on peut en ajouter un troisième, implicitement compris, du reste, dans le second : construire un aérostat capable de fournir une carrière en rapport avec le but qu'on se propose.
Et d'abord on peut admettre à la rigueur que la solution du premier terme soit simplement une affaire de temps et de patience , bien qa'en y réfléchissant on soit obligé d'avouer qu'il y a là «n cercle vicieux, la recherche même des courants supposant que l'aéronaute serait à même de par-
courir à son gré l'atmosphère de bas en haut, et réciproquement. Mais qu'on place en première ou en seconde ligne cette partie du problème, il ne faut pas moins la résoudre; il faut construire une machine dirigeable , non pas horizontalement , il est vrai, mais au moins verticalement^ et cela en conservant à peu près intactes pendant un temps assez long sa puissance et sa solidité. Eh bien , nous retrouverons ici presque aussi insurmontables les mêmes obstacles devant lesquels sont tombés anéantis tous les projets de direction aéronautique, et nous ne saurions nous dissimuler qu'il n'est guère plus facile de faire monter ou descendre un ballon que de le faire avancer ou reculer. Pour y parvenir, en effet , quels sont les moyens en notre pouvoir? Ceux qu'inventa le physicien Charles , il y a soixante-dix ans : jeter du lest et perdre du gaz ; mais l'un et l'autre s'épuisent rapidement; et, pour peu que les circonstances soient défavorables, en quelques heures, en quelques minutes souvent , l'aérostat est mis hors de service. Nous savons de quels tristes résultats ont été suivis les essais tendant à remédier à ce grave inconvénient : Pilastre et Zambeccari , qui osèrent demander au feu le secours de sa#chaleur, périrent victimes de leur homicide auxiliaire ; et le procédé en apparence anodin des frères Robert et de Collin-Hulin faillit amener aussi une sanglante catastrophe. Pour la direction verticale ainsi que pour la direction horizontale, on en est venu aux plans
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inclinés, aux raquettes , aux hélices. Les mêmes causes ont produit )es mêmes effets négatife, *et} 4ans l'une comme dans Vautre voie, Vhomme s'est vu arrêter CQurt et rappelé au sentiment da sa foiblesse par cette austère parole, de Fimpépétrahle Providence : c Tu n'iras pas plus loin 1 % Que l'homme obéisse, donc, qu'il (^'incline^ et qn'U atr tende I
Après cet examen critique dans lequel nous avons dû faire justice de bien des erreurs, porter le coup mortel à de Jèupes illusions , à dea ^pérances brillantes mais intempestives , nos lecteurs attendent sans doute les conclusions que uaus avons promis de poser. Ces conclusions, hâtons* nous de le dire , n'ont rien qui nous soit person-f nel, et nous ne sommes ^^ en ce point comme en tout autre, que Técho affaibli d'une grande voix, celle de la science contemporaine. Si donc on nous adresse cette question : Croyez-vous que l'homme puisse parvenir un jour à se diriger dans l'air? nous répondrons sans hésiter : Oui. -r^ Mais si l'on nous demande : Comment cela se fera-t-ilî nous répondrons : Nous ne le savonç^ pas plus( qu'on ne savait avant les Montgolfier comment on s'élèverait daqs l'air; pas plus qu'on ne savait ayant Fulton et Watt comment cinq cents per-» sonnes à la fois franchiraient soixante kilomètre^ en une heure, dans un long convoi de voitvre^ traînées par un peu d'eau chsiude;, pas pluaqu'oi\ ne ss^v^t avant Paguerre çommen^t ^ par la fmiM
action des rayons solaires sur u»e pUque de métal ou suy une feuille de papier, on ohtiei^drait ep quelques secondes des images plus exactes et plus parfaites que ne les pourrait tracer le crayon du plus habile dessinateur... Cax si npus avons foi dans l'avenir, nous en respectons le ipystère; si nous avons une haute idée des. desseins de Dieu sur l'humanité, nous n'ignorons pas que tout progrès est Vœuvre du temps non moins que le fruit du travail j et que c'est foUe de vouloir prématurément arracher à la nature des bienfaits que U main toute -puissante çaura faire éclore qu^Qd l'heure aura sonné.
Ce qu'on peut affirmer aujourd'hui, ce qui, si nous avons été compris de nos lecteurs , se déga-* géra pour eux comme conséquence logique de la discussion à laquelle uqus nous sommes livré plus haut, c'est : premièrement, que si le problème de la direction des aérostats est un jour résolu, il ne le sera par aucun moyen du genre de ceux proposés jusqu'ici ; deuxièmement , que dana un système rationnel et pratique de locomotion aérienne, le ballon, s'il n'est définitivement abandonné, ne jouera du moins qu'un rôle tout à fait secondaire.
Mais si nous sommes en mesure de dire avec une certitude presque absolue ce que ne sera pas Is^ navigation aérienne dirigeable , il est infiniment moins aisé de dire ce qu'elle sera,, et nous sommes sur ce point réduit aux conjectures. Selpa nous ,,
le pigeon d'Archytas était encore plus près de la vérité qu'aucune des machines aérostatiques inventées de nos jours, et nous inclinons fort à penser que, pour nager dans Fair comme pour voguer sur les eaux, c'est à son étemel et inépuisable modèle , la nature , que Vhomme devra demander des inspirations. Le futur navire aérien sera donc probablement un oiseau artificiel gigantesque ; mais au surplus, quelles que soient sa forme et sa structure, il ne pourra s'élever, se maintenir et se diriger dans l'atmosphère qu'animé par une force motrice à la fois douée d'une immense énergjle y et n'exigeant qu'un appareil générateur de petite dimension et d'une grande légèreté. Mais ce moteur, ce talisman magique est encore à trouver, et jusqu'à ce que quelque génie privilégié nous en ait fait don , il faut bien que la navigation aérienne se résigne à demeurer sujette de l'élément qu'elle aspire à dominer.
Toutefois , que les modernes émules des Montgolfier, des Pilastre, des Charles, se consolent, qu'ils acceptent avec orgueil îe précieux héritage dont ils sont dépositaires; ils doivent à la mémoire de leurs maîtres, à leurs semblables , à eux-mêmes , de conserver à leur art son relief et sa dignité. Tel qu'il est, cet art peut encore rendre à la science d'éminents services , comme rémunération anticipée de ceux qu'il attend d'elle. La carrière où sont entrés déjà Robertson, Saccharoflf, Gay-Lussac, Biot, Barrai et Bixio , est , nous l'avons dit , une carrière
féconde; que d'autres s'y élancent avec le même courage. La nature recèle partout d'admirables secrets, et des excursions aériennes bien dirigées nous révéleront sans doute de merveilleux phénomènes, des lois physiques d'un haut intérêt. Et puis, qui peut affirmer que les autres applications de la machine aérostatique ne soient pas également susceptibles d'être étendues et multipliées? Nous ne craignons pas , quant à nous, de le déclarer : si Taérostation n'a pas porté de fruits , c'est que les chimères poursuivies par les uns , le métier banal exercé par les autres ont fait perdre de vue le véritable but*. Puissent donc les aéronautes dignes de ce nom rentrer promptement dans la large voie que leur tracent les saines traditions du passé et les lumineux enseignements du présent ; et puissentils, dirigeant leurs efforts vers le progrès de la science et des arts utiles, relever la navigation aérienne de sa décadence moins réelle qu'apparente , et la préparer ainsi aux belles destinées que l'avenir lui réserve I