B A LDI ET SUR SON POEME K
Bernardino Bnldi naquit à Urbin, le 6.- juin 1 553, d’une ancienne et illustre famille de Pérouse. Doué d’un esprit vif et pénétrant, il montra, dès ses premières études, qu’il fit dans sa patrie, une insatiable envie d’apprendre. Dirigé par d’habiles maîtres, il fit des progrès si rapides dans les langues grecque et latine, qu’étant encore au collège, il traduisit en vers italiens les Phénomènes d’Aratus, et en vers latins plusieurs autres poètes grecs. 11 s’appliqua ensuite avec la même ardeur aux mathématiques, et fut envoyé par son père, en 1673 , à l’université de Padoue, pour étudier en philosophie. Il joignit alors à ses premières études celle de plusieurs langues vivantes, de l’allemand, du français et du provençal ; soit qu’ayant trouvé à Padoue de jeunes étudiants de toutes ces nations, il voulût simplement se mettre en état d'entendre et de parler leur langage; soit par la raison plus noble, qu'ayant dès
(i) Cette notice est extraite de l'Histoire littéraire de l'Ita lie, par P. !.. Gingnené, tome ix, pages i- à 46-
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lors écrit en latin un traité des machines de guerre, son nom se répandît au delà des Alpes, et qu’il crût, comme le dit Bayle, « qu’il était de la « bienséance de savoir la langue de ceux dont il « avait acquis l'affection. »
La peste le chassa de Padoue en 1 576 ; il retourna continuer ses études à Urbin. Il les suivait avec une activité infatigable; tout le jour et une partie de la nuit y étaient employés ; et pendant l’heure des repas il étudiait encore. Ce qui eût suffi pour en occuper plusieurs autres, n’était que son délassement. Les mathématiques étaient le principal objet de ses travaux, et sa réputation y était déjà si grande, que D. Ferrante, ou Ferdinand II de Gonzague , duc de Guastalla , l’appela auprès de lui en qualité de mathématicien, et l’y fixa par un traitement avantageux (i 58 o) : ce fut là que Baldi composa plusieurs savants ouvrages,, tels qu’un Commentaire sur les mécaniques d’Aristote, un sur Vitruve, en forme de vocabulaire, et plusieurs autres. Une question s’est élevée relativement à cette époque de la vie de Baldi. Ferdinand voulut-il l’emmener avec lui en 1 58 1 , dans un voyage qu’il fit en Espagne? et Baldi étant tombé malade à Milan, y*fut-il recueilli par saint Charles Borromée, oncle de Ferdinand, jusqu’à
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ce qu’il put retourner à Guastalla? ou bien ne l’a-t-on point confondu avec Bernardino Baldini, qui était , comme lui , mathématicien , philosophe et poète au service du duc, et qui fut aussi malade à cette même époque ? Tiraboschi est de cette dernière opinion, qui n’est point celle des autres biographes de Baldi ; et il s’appuie sur une lettre écrite par le duc lui-même, au sujet de Baldini; mais ce fait n’est d’aucun intérêt pour nous.
Le premier qui apporta un changement dans la vie de Baldi, depuis qu’il fut établi dans cette cour, fut sa nomination à l’abbaye de Guastalla, en 1 586. 11 avait alors 33 ans, et n’avait jamais songé à entrer dans l’état ecclésiastique ; il en prit l’habit, reçut les ordres, et, ce qui ne va pas toujours avec l’habit et avec le titre, il prit entièrement l’esprit de son nouvel état. Dès ce moment il s’appliqua tout entier à l’étude du droit canon, des Pères, des conciles, et des langues orientales , sans en excepter l’arabe. Il apprit aussi la langue sclavone ; enfin, il avait tant d’ardeur et d’aptitude pour l’étude des langues, qu’il en possédait jusqu’à douze, tant mortes que vivantes. I<es mathématiques l’occupaient cependant toujours; il écrivit alors en italien la Vie du savant mathématicien Frédéric Comandino, son compa-
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triote, dont il avait pris quelques leçons dans sa jeunesse. Cette Vie lui lit naître l’idée de composer celles de tous les mathématiciens célèbres, depuis Thaïes de Milet jusqu’à Comandino même. Il y travailla pendant douze ans; mais les deux, volumes in-folio qu’il en avait faits sont demeurés inédits.
Dans un voyage et un séjour assez long qu’il fit à Rome, il obtint le titre de protonotaire apostolique. De retour à son abbaye, il y vécut paisiblement pendant plusieurs années; on remarque ensuite quelque agitation dans sa vie. Il demande au duc la permission de résilier son abbaye; il va souvent de Guastalla à Urbin; il retourné à Rome, y séjourne deux ans, auprès du cardinal Cinzio Aldobrandini , qui fait tous ses efforts pour se l’attacher. A peine revenu à Guastalla, il se rend à Venise, où il fait imprimer plusieurs de ses ouvrages; il obtient enfin du duc Ferdinand sa retraite à Urbin, sa patrie; mais c’est pour retourner, en 1612, à Venise, complimenter, au nom du duc son souverain, le nouveau doge André Nummo. Parvenu, peu de temps après, à remettre son église entre les mains d'un successeur, il espérait jouir de quelques années de repos, et achever à loisir plu-
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sieurs ouvrages commencés; mais en ifit^, un rhume opiniâtre, ou un catarrhe, le conduisit, après quarante jours de souffrances, au tombeau (le 17 octobre).
Peu de savants ont réuni "une aussi grande variété de connaissances, parce qu’il en est peu cjui joignent à une aussi grande étendue de sagacité d’esprit , une telle ardeur pour l’étude. Sa vie était aussi exemplaire que laborieuse, a II était, dit Bayle, fort dévot, non-seulement pour un mathématicien, mais pour un homme d’église.» Depuis qu’il fut abbé de Guastalla, l’emploi qu’il fit de ses richesses ne fut pas moins louable que celui qu'il faisait de son temps.
Il était généreux, charitable; d’une grandesimplicité de mœurs, et cependant magnifique; son église et- plusieurs autres temples furent embellis à ses frais, d’autels, de statues et de riches ornements. Il laissa un grand nombre d’ouvrages de tout genre et sur toutes sortes de sujets, qui n’ont pas été imprimés. Crescimbeni, qui avait écrit sa vie, dit les avoir vus tous, et en avoir compté près de cent. Mazzuchelli en cite vingt imprimés et vingt-huit restés manuscrits; mais il ne compte que comme un seul ouvrage, un recueil publié en 1 590, qui en contient plusieurs , et entre autres le
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poëme de la Nautica, qui nous a donné occasion de nous occuper de son auteur.
Crescimbeni met ce poëme au nombre de ceux que Bcrnardino Baldi produisit dans un âge mûr; il se trompe : ce fut une des premières productions de sa jeunesse. Baldi le dit positivement lui-même à la fin de son poëme. «C’est là, « dit-il, tout ce que j’ai pu écrire et rassembler sur « cet art audacieux , lorsque, la joue à peine cou- « verte encore des premières Heurs de l’âge , je « passais les jours, sur les bords du fleuve pa- « ternel, dans le doux loisir des Muses (i). » Il composa donc la Nautica, ainsi que ses églogues, dont la dernière surtout est un des modèles du genre, et presque toutes ses poésies, avant d'être envoyé à l universitéde Padoue, c’est-à-dire avant l’âge de vingt ans. Rien n’y ressemble cependant aux premiers essais d’un jeune homme; tout y sent la maturité.
Dans ses quatre livres, écrits en vers) sciolti, l’auteur traite de tout ce qui regarde l’art de cons-
(i) Quest' è quanto ne scrissi, e'nsieme accolsi,
Mentre a pena vestito anco la guancia De’ primi fior là sovra il patrio fiume Ne l'ozio de le Muse i di traea.
(Nautica , lib. iv, su’l fine.)
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traire un vaisseau, de le conduire sur les mers, dans le calme et dans la tempête; des connaissances nécessaires au navigateur; des pays où il doit aller chercher les denrées précieuses qui sont des objets d’échange et de commerce ; en un mot, de la navigation dans toutes ses parties, telles du moins qu’elles étaient au temps où il écrivait. Il se borne sagement à ce que son titre annonce, et 4 ne fait pas entrer dans son poëme tout ce qui s’est passé sur la mer, et même sur la terre (i). La na~
(x) On verra peut-être ici une allusion à un poëme français de quelque célébrité, dont l'auteur a expié, par une mort funeste , les torts d'une vie peu digne de ses talents. En effet, le poëme de la Navigation , quoique les trois premiers chants aient été refondus en un, contient encore, dans ce seul premier chant de la seconde édition , une foule d’ohjets qui ne tiennent que de loin au sujet, tels que la description de l’ancienne Egypte, les guerres puniques, les guerres civiles de Home, la translation de l'empire romain, les irruptions des barbares en Italie, la famine qui acheva la ruine de Rome, et qui précipita la décadence des arts. Presque tous les cinq autres chants sont chargés , dans la même proportion , de pareils accessoires; en sorte que le sujet disparaît à ‘chaque instant sous les digressions épisodiques. C'était cependant bien un poëme didactique que M. Esinénard avait d'abord compté faire, puisqu'il se disculpe, dans son discours préliminaire ( i" édit., Paris, i8o5, a vol. in-8°), du reproche d’y avoir fait entrer l'histoire de la Navigation, par l’exemple des poèmes didactiques les plus célèbres , où l’on trouve aussi l’histoire des arts sur lesquels ils sont écrits;
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vigation n'est pas un simple épisode de son ouvrage, elle en est véritablement le sujet.
Des différentes espèces de vaisseaux que l’industrie et le besoin créèrent, l’auteur déclare d’abord qu’il laisse à part les plus petits , pour ne parler que de ceux qui , par leur masse et par leurs manœuvres , peuvent résister aux flots * irrités, fendre des mers lointaines, et servir soit au commerce, soit aux combats. Il divise, définit et décrit ces espèces diverses, et enseigne à les construire selon les divers besoins. Il s’arrête particulièrement à la structure des galères ou trirèmes, qui étaient encore d’un grand usage dans les combats de mer. Les devoirs et le choix d’un bon pilote, la description d’un port sûr et commode, d’un bon chantier de construction, d’un arsenal,
dans les Géorgiques , l’histoire de l’agriculture; dans XArl poétique , celle de la poésie, depuis l’origine des sociétés, etc. ; mais dans l’avertissement de la seconde édition (Paris, 1 806. 1 vol. in-8°), il assimila son poème, pour le genre seulement, à d’autres qui sont moins réellement didactiques, et il se crut autorisé à ne pas assigner un genre déterminé à son ouvrage , parce que le genre des Métamorphoses d’Ovide , «lu poème de Lucrèce, et de ceux de Pope et de Louis Racine, ne l'est pas. Je ne dis pas qu'il ait eu tort, mais je crois pouvoir dire que Baldi, qui s’est borné à vouloir faire sur l’art de la navigation un véritable poème didactique, a eu raison.
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tous ces détails qui paraissent peu favorables à la poésie, sont cependant traités d’une manière très-poétique. Ils ont de curieux, par eux-mêmes, qu’ils nous instruisent de l’état où l’art de construire et de naviguer était alors, des noms que l’on donnait aux vaisseaux de guerre et de commerce, et de plusieurs manœuvres qui sont inconnues aujourd'hui.
Un seul exemple fera voir comment, sans employer dans ce livre aucun épisode, le poète parvient à l’animer, et à le parsemer en quelque sorte de poésie. Après avoir prescrit de donner à chaque espèce de navire une construction adaptée au service qu’on en attend , « Je propose, dit-il, au constructeur (pie j’instruis, l’imitation d’une sage maîtresse qui , dans ses merveilleux ouvrages, n’emploie jamais aucune partie qui y soit placée en vain. Pour que le taureau courageux fût indomptable aux travaux, elle lui donna un cou et des flancs armés de nerfs vigoureux et de larges ossements ; et quand elle voulut que le léger léopard égalât par sa vitesse l’oiseau et la flèche rapide, elle lui donna des membres déliés et dégagés de tout poids inutile. Eh ! ne croyez-vous pas voir dans chaque navire un animal marin qui traverse, en nageant, les liquides plaines? Ne trou«-
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