I. Construction, dimensions, formes des tombes
A la première inspection du terrain de Kalabassary, on comprend aisément pourquoi les habitants de Myrina ont choisi cet emplacement pour leur nécropole. Le mont Épano-Tépé, la vallée qui descend vers l’ouest jusqu’à la mer et la grande colline dont les pentes remontent vers le nord ont pour base une couche épaisse de tuf crayeux dont les ondulations sont plus ou moins recouvertes d’humus.
1. Ilaussoullier, Quomodo sepulcra Tanagraei decoraverint, Paris, Thorin, 1884. Nous rappelons en oulre les notices sur Tanagre antérieures à ce livre : Lüders, Bullettino dell’ Inst, arch., 1874, p. 121 et suiv.; O. Rayet, Gaz. des Beaux-Arts, avril 1875, p. 304; voir aussi dans les Monuments de l’Art antique du môme auteur, t. II, notice de la pl. 71; la préface de M. Kékulé, Griechische Thonfiguren aus Tanagra, 1878, p. 1 1-13, qui est un résumé des observai ions de M. Lolling, témoin de quelques fouilles faites à Tanagre; l’introduction de M. .1. Marllia, Catalogue des figurines en terre cuite du Musée de la Soc. Arch. d’Athènes , Puris, Thorin, 1880, p. ix.
LES TOMBEAUX
En beaucoup d’endroits le tuf apparaît à fleur de terre, tachant de plaques blanches le sol gris et pierreux, ou bien il sort de terre en forme d’éminences rocheuses que la pluie creuse facilement.
Ce tuf est friable et tendre; il se détache par éclats ou par plaques minces sous les coups de la pioche. Les Myrinéens qui désiraient, comme tous les peuples de l’antiquité, rendre solide et durable la demeure de leurs morts, trouvaient là une matière tout appropriée aux exigences de leurs rites funéraires. Ils ont donc creusé des fosses dans le tuf, en cherchant la matière crayeuse sous la couche plus ou moins profonde d’humus qui la recouvre. La hauteur de la tranchée a quelquefois atteint 4 mètres; mais, en général, les tombeaux sont à 0m,60 ou 1 mètre de la surface du sol. Remarquons en outre qu’ils sont très rapprochés les uns des autres , par groupes de vingt-cinq à soixante, parfois davantage; presque jamais un tombeau n’est isolé L Cette particularité rendait les fouilles faciles; dès qu’on avait rencontré un tombeau, on était sûr, en creusant à proximité, d’en découvrir un autre.
A côté des fosses creusées dans le tuf, nous devons signaler des sépultures construites dans la terre même, soit en pierres taillées et juxtaposées, soit en forme de sarcophages; mais elles constituent une très petite minorité dans l’ensemble des tombeaux.
Les formes principales de tombeaux qui se trouvent dans la nécropole Myrinéenne peuvent être divisées en six genres distincts 1 2.
1. Meme remarque à Tanagre, Haussoullier, Quomodo sepulcra Tanagraei decoraverint, p. 69.
2. Comparez avec les huit formes des tombeaux en Atlique (Koumanoudis, ’Ett lypaycd
npo'Xeyo^sva, o\ sS'-vm), les cinq formes de Tanagre en Béotie (Haussoullier, Quomodo sepulcra Tanagraei decoraverint , p. 63-68), les trois formes des tombes étrusques en Italie (Helbig, Annali, 188i, p. 111 et suiv.). C’est avec Tanagre que la nécropole de Myrina a le plus de ressemblance. Dans les tombeaux de Ivertcli, en Russie, on constate aussi des formes analogues; cf. Compte-rendu de la Çomm. imp. de Saint-Pétersbourg pour 1867, p. vin.
1° Fosse quadrangulaire j 2° Fosse ronde taillées dans le tuf.
3° Chambre funéraire )
4° Tombeau en pierres taillées |
5° Sarcophage en pierre ! posés dans la terre.
6° Sarcophage en terre cuite j
1° Fosses quadr angulaires . — Le premier type (fig. 3 et 4) est
celui de l’immense majorité des tombeaux ouverts. C’est celui qui se retrouve partout le même, dans tous les pays, et qui se modèle sur les proportions du corps humain :
une caisse quadrangulaire dont les dimensions moyennes sont pour la longueur 2 mètres, pour la largeur 0m,60, pour la profondeur 0m,50. On distingue nettement sur les parois de la caisse les coups du pic qui a taillé le tuf. Cette forme se reproduit constamment avec quelques variétés de dimensions ou de plan dont nous signalerons les plus importantes. Une de ces fosses mesurait 2m,80 de long, im,30 de large et 2m,i0 de haut. Une autre atteignait une largeur de im,40; une troisième, une profondeur de 2m,50. Quelques autres, au contraire, avaient à peine 0m,10 de profondeur ou bien 0m,40 à 0m,50 de largeur. Nous avons noté un tombeau qui, large à la tête, allait en se rétrécissant vers les pieds, ce qui lui donnait l’aspect d’un véritable cercueil b Plusieurs fois, on a trouvé de larges caisses de tuf qui contenaient deux et même trois tombeaux juxtaposés, séparés par une mince cloison de tuf (fig. 5). Ailleurs, ces tombeaux étaient superposés, la couverture du plus bas servant de fond à l’autre; une caisse profonde de trois mètres contenait jusqu’à trois tombeaux superposés (fig. 6). A plusieurs reprises on a découvert des
I. M. Hauvcltc-Besnault, dans un voyage en Chersonèse, a constaté des formes analogues de tombeaux; cf. Bull, de Corr. Ilellén., IV, p. 550.
LES TOMBEAUX
tombeaux placés à cheval l’un sur l’autre et comme enchevêtrés. Quelques-uns avaient à l’intérieur leurs parois garnies et pour ainsi dire doublées de plaques minces en terre cuite.
Dans cette classe il faut mettre à part une catégorie assez nombreuse de tombeaux, dont les dimensions n’atteignent pas la moyenne indiquée, et qui sont évidemment, d’après leur forme et les objets qu’on y a découverts, des tombeaux d’enfants. Le plus petit mesure 0m,60 de long et 0m,20 de large.
Notons aussi de petites tombes de forme carrée , ayant en moyenne 0m,50 de long et de large avec une profondeur de 0m,60, dont la cavité est presque exactement remplie par un vase d’argile ou de bronze renfermant les ossements incinérés du mort.
Une particularité importante permet de subdiviser en deux classes les fosses quadrangulaires creusées dans le tuf. Les unes ont une couverture; les autres n’en ont pas. Cette couverture est formée de plaques de tuf dont l’épaisseur moyenne est de 0m,20 h Elles sont généralement plates (fig. 7), souvent bombées à la partie supérieure en forme de dos d’àne (fig. 8). On les trouve au nombre de un à cinq, ordinairement de quatre. Dans la caisse destinée à recevoir cette couverture on a taillé la partie supérieure un peu plus large que le reste, de façon à former sur les quatre parois un rebord de 0m,03 à 0m,04 sur lequel s’appuie l’extrémité des plaques
1. Cf. Bull, de Corr. Hellén., III, p. 212; Haussoullier, l. c., p. GG; Compte-rendu de Saint - P.'tersbourg pour 1866, p. v; 1868, p. x.
(fig. 4) qui font une saillie au-dessus du tombeau. En général, c’est elles que rencontre en premier la pioche du fouilleur 1 ; cependant il n’est pas rare que la partie élargie de la caisse se continue à une certaine profondeur, en sorte que les plaques descendent beaucoup plus bas que la surface du tuf (110“. 4); il nous est arrivé de creuser dans une
Fig. 7. V ° ' ’
fosse jusqu’à 2 mètres avant de rencontrer des plaques, ce qui fait supposer que le reste de la caisse était destiné à recevoir, dans la suite, des corps qu’on aurait superposés comme dans la figure 6.
Par contre, nous avons souvent trouvé des fosses dont la partie supérieure ne portait pas de plaques (fig. 3). S’il y a beaucoup de tombeaux couverts, le nombre des fosses ouvertes et simplement remplies de terre n’est pas moins grand 2. Nous avons constaté que la proportion est presque pareille dans les deux cas; ce fait mérite qu’on s’y arrête un instant et qu’on en cherche l’explication.
L’égalité de proportion nous avait portés d’abord à supposer que la présence ou l’absence des plaques désignait le sexe du mort. Comment reconnaît-on si tel tombeau appartient à un homme ou à une femme? Il y a d’abord les ossements qui, s’ils sont en bon état de conservation, permettent de faire la distinction; s’ils sont en poussière, ce qui arrive souvent, il faut s’en rapporter à la nature des objets contenus dans les tombeaux. Il en est beaucoup dont le mobilier, pour ainsi dire, ne désigne aucune catégorie particulière d’individus : petits vases en terre cuite, figurines, monnaies, verreries, etc. Mais on trouve dans certains autres des objets de toilette, comme des miroirs, des aiguilles, des pots à fard, qui vraisemblablement appartenaient à des femmes, ou bien des ins-
L L :s ouvriers arrivent rapidement à reconnaître, au son que fait la pioche en heurtant la couverture, qu’ils ont frappé sur une plaque de tombeau, et non sur une simple pierre.
‘2. Cf. Ilaussoullier, l. c., p. 65-66; Compte-rendu de Saint-Pétersbourg pour 1866, p. vii; 1867, p. ix.
LES TOMBEAUX
truments de gymnase ou de guerre, comme des strigiles, des pointes de flèches ou de lance, que l’on ne peut attribuer qu’à des hommes h Nous avons pu ainsi diviser un grand nombre de tombeaux en deux catégories : les uns pour les hommes, les autres pour les femmes. Or, nous avons constaté dans les deux classes que les tombeaux étaient indifféremment avec plaques ou sans plaques. Il n’y a donc pas là une distinction de sexe.
Nous avions pensé ensuite à une différence établie entre les célibataires et les gens mariés. On sait que M. Koumanoudis, dans les fouilles du Céramique à Athènes, a fort bien montré qu’on désignait le mort non marié par une bydrie placée sur son tombeau ou sculptée sur le monument funéraire 1 2. Mais il nous a fallu encore renoncer à cette explication, en constatant que dans les tombeaux d’enfants, faciles à reconnaître par leurs dimensions, les plaques étaient tour à tour présentes ou absentes, ce qui ne peut concorder avec la précédente hypothèse.
Nous ne croyons donc pas qu’à Myrina cette particularité désigne une condition naturelle ou sociale de l’individu et nous essayerions plutôt de l’expliquer par une simple différence dans le procédé d’inhumation. Nous avons dit que les anciens cherchaient à donner à leurs morts une retraite solide et inviolable, pour mieux assurer le repos du défunt et pour soustraire aux profanations les tombes qui renfermaient parfois des objets de prix. Il y avait plusieurs moyens d’atteindre ce but. On donnait à la tombe des parois indestructibles et on la fermait hermétiquement; de là, le nombre infini des tombeaux creusés dans le roc qu’on trouve en Grèce, dans les Iles et en Asie, et dont l’accès, chez les plus anciens et les plus importants, est soigneusement dissimulé 3. Les monuments funéraires en blocs de pierre taillés et solidement joints offraient les mêmes garanties de sûreté et de solidité. Un autre procédé consistait à accumuler sur le tombeau une grande masse