IX. Mois de mai
Pendant le mois de mai, on rencontra trentequatre tombeaux puniques.
Le 2 mai, nous ouvrons deux tombes contiguës formant ensemble une seule construction en grandes dalles juxtaposées. Une cloison médiane sépare les deux compartiments qui mesurent
chacun de longueur, 0m64 de largeur et
1m03 de hauteur.
Dans le premier, le squelette repose sous une couche épaisse de deux à trois centimètres qu’on dirait être de la cendre mêlée de chaux, car elle est grise et parsemée de petits points blancs. On n’y reconnaît aucune trace de bois. De cette couche émerge celle des deux fioles qui a la forme d’œnochoé, puis un vase bombé avec appendice conique sur la panse. En ôtant ce dernier, on en trouve un second semblable. En continuant de déblayer ce compartiment, on rencontre la seconde fiole (elle est brisée), puis la patère qui est renversée et enfin la lampe. Tout le sable de cette tombe est passé au tamis et on ne trouve que les débris d’une simple bague de bronze.
Dans le second compartiment, on voit d’abord une couche brune et noirâtre de bois pourri, à travers laquelle perce çà et là la même matière grise, piquée de points blancs, signalée dans l’auge voisine. Les deux fioles sont en partie visibles. Près d’elles, une urne émerge des deux tiers. Elle avait été fermée d’un couvercle, mais ce couvercle a été brisé et un morceau demeure sur un des oreillons de l’urne. Il conserve des lambeaux de bois, ce qui indique que les planches abritant le cadavre recouvraient aussi les vases.
En déblayant cette tombe, on trouve une lampe
sur son plateau et une bague de bronze. Enfin, en tamisant la terre avec le plus grand soin, un petit étui en or, renfermant une matière noire, vient seul compléter le mobilier funéraire.
Le 6 mai, on parvient à une chambre ouverte du côté de la mer. En avant, un puits d’accès, construit partie en briques crues, partie avec des pierres de la dimension des briques, conduit à une entrée large de 0m94. La chambre mesure 1m43 de largeur et 1m47 de hauteur. Elle a été visitée et vidée de longue date par les Carthaginois eux-mêmes, qui l’ont tout entière remplie de grandes amphores cylindriques de 0m24 de diamètre, hautes de 1m15, à large orifice. Il y en avait vingt-huit. Toutes étaient pleines de terre noire et avaient été noyées elles-mêmes dans de la terre mouillée. Elles paraissent avoir contenu primitivement de la chaux. Les parois en sont recouvertes d’une couche et le fond en conserve un culot. Ces amphores étaient disposées régulièrement par rangées de cinq. Une des rangées était disposée en sens inverse des autres. Ces amphores sont bien carthaginoises, car l’une d’elles porte une marque composée de plusieurs caractères puniques et d’une fiole de la forme des œnochoés, telle que nous en avons trouvé dans les tombes de la nécropole (fig. 39).
Le 7 mai, M. le général Langlois et Mme la générale, ainsi que le juge de paix de la Goulette, assistent à l’ouverture d’une tombe, simple fosse
dans laquelle le mort avait été déposé avec les six poteries ordinaires.
Fig. 39. Marque estampillée sur une amphore.
Le 9 mai, encore une simple fosse. On y trouve avec la lampe et sa patère deux objets en fer, une rosace en argent, un disque d’ivoire orné d’une rosace, un vase (fig. 40) dont la panse a la forme particulière d’un gobelet, enfin plusieurs perles et un scarabée à hiéroglyphe dont la traduction est : « Râ est l’ichneumon véritable, » allusion au culte du rat de Pharaon1, sorte de mangouste que les Égyptiens identifiaient avec le dieu Râ.
Le \ 1 mai, découverte d’un tombeau en présence de Mme Abel Gouvreux, de sa belle-mère et de ses deux enfants, qui visitaient Carthage en compagnie de M. et de Mme Réglet de Paris. Cette
1. Yoy. le Cosmos, 22 mai 1897, p. 660-662. Le rat de Pharaon ( herpestes Pharaonis) vit encore en Tunisie et en Algérie (la Tunisie, Histoire et description, t. I, p. 106). Il est surtout commun dans la basse Égypte. Mais il a été aussi rencontré par les Pères Blancs sur les bords du Nyanza, près des sources du Nil.
sépulture, rencontrée au fond d’un long tunnel
Fig. 40. Vase carthaginois.
pratiqué par nous à travers la nécropole, ne renfermait que les six poteries ordinaires et une hachette de bronze.
Les jours suivants, on continue de trouver des tombeaux n’offrant rien de particulier dans leur mobilier. Le 20 mai, le hasard fait découvrir dans la terre provenant des fouilles une curieuse figurine égyptienne de bronze, représentant un vieillard accroupi (fig. 41). Cette pièce, haute de
FrG. 41. Figurine de bronze (face).
0m05, porte au sommet de la tête un trou carré qui permettait d’y ajuster quelque emblème ou ornement. Le visage est barbu et la coiffure qui l’encadre retombe des deux côtés sur la poitrine. Les avant-bras et les mains sont appliqués sur les cuisses et les genoux (fig. 42).
Le 24 mai, on arrive à une tombe au mobilier
plus varié. Une des deux urnes est plus grande qu’à l’ordinaire. Elle est ornée d’une zone brune,
Fig. 42. Figurine de bronze (profil).
de filets noirs horizontaux et de lignes noires verticales ondulées ou en zigzag. Les deux oreillons offrent cette particularité que leur point d’attache supérieur a la forme d’un cylindre, imitant les anses des vases de bronze et leur mode d’application par l’ artif ex aerarius .
Avec ces deux urnes et les quatre autres poteries réglementaires, cette tombe renfermait un vase en forme d’obus à double oreillon, des tasses grecques dont une conservait des traces du cinabre ou vermillon qu’elle avait contenu, des visages peints sur morceaux d’œufs d’autruche, des grains de collier, des amulettes, un scarabée, une boule d’ivoire imitant la grenade et destinée
à être emmanchée au bout d’une tige, une bague en argent et un anneau sigillaire de même métal. Sur le sceau on distingue, portés sur une barque, deux animaux ailés, griffons ou sphinx, figurés face à face et séparés par la palmette sacrée. Aux extrémités de la barque, on aperçoit un oiseau, sans doute un épervier. M. Perrot fait remarquer que l’habitude de présenter ainsi les animaux affrontés appartient plutôt aux Assyriens qu’aux Égyptiens, lesquels préféraient figurer dos à dos les animaux qui se font ainsi pendant1.
Le lendemain de cette découverte, on parvenait au fond d’un puits rectangulaire, large de un mètre, à une chambre creusée en plein sol naturel. Une grande dalle en fermait l’entrée et paraissait nous garantir que cette sépulture n’avait jamais été touchée. Mais lorsque la dalle fut ôtée, on reconnut que cet hypogée avait été traversé de haut en bas, à une époque postérieure, pour la construction d’un puits destiné à donner de l’eau. On trouva cependant entre l’entrée et les pierres du puits un vase en forme d’obus.
27 mai. Au fond d’un puits rectangulaire, long de 2m30 et large de 0ra90, on découvre une grande pierre haute de 1 m40 et large de 0m80, fermant l’entrée d’une chambre funéraire creusée dans le sol naturel. La largeur de la cellule semble indiquer quelle était destinée à ne recevoir qu’un