CHAPITRE VI
La Groningne. — Groot-Zeewyk. — Usqaert et Uythnysen. — Les instraments perfectionnés. — Le klei-delven. — Le bcklem^egt. — Aisance des cnltivatenrs.
Lorsqu'en quittant la Frise on pénètre en Groningue, on rencontre dans les fertiles cantons d'Hunsingoo, de Fivelingoo et d'Oldampt un sol et une culture à peu près semblables.
Cependant, à mesure qu'on avance, on est frappé de l'aspect de richesse que présentent les fermes. Tous les étrangers qui parcourent les campagnes du nord de la Groningue adnairent leur prospérité et leur belle apparence. Un agronome français, M. le comte de Gourcy (1), a
(1) foyaçe dans le nord dé VAllemagne^ la Hollande et la Belgique, par le comte de Gourcy. Paris, 1860.
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vivement traduit cette impression dans les notes de son voyage agricole, quoiqu'il n'ait fait que traverser la contrée. Les bâtiments ruraux sont d'une ampleur sans pareille. Entre la route et la maison d'habitation se dessine un jardin d'àgrément planté d'arbres exotiques, et dont les pelouses sont parsemées de groupes de fleurs ; à côté, un potager montre ses arbres à fruits et ses légumes variés. L'étendue de la façade, le grand nombre de fenêtres aux deux étages, les rideaux brodés, les meubles en bois d'Amérique, le piano, les livres de la bibliothèque, tout annonce une large aisance et les habitudes d'une condition supérieure. Derrière la demeure du fermier, mais y attenant, se dresse un énorme bâtiment haut comme une église et long comme un chantier couvert. Là se trouvent réunis l'étable, l'écurie, la grange, tout sous 1^ même toit. En entrant, vous voyez d'abord des espaces énormes suffisants pour abriter la récolte de 100 hectares et toute une collection d'instruments aratoires perfectionnés , puis parfois soixante ou soixante et dix vaches sur un seul rang, et non loin de là vingt superbes chevaux noirs, l'orgueil du cultivateur^ comme par exem-
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pie chez M. Reinders, dans sa belle ferme de Groot'Zeewyk, à Warfum (1). Ces fermiers ont conservé les mœurs simples de leurs ancêtres. Quoique possédant souvent plusieurs tonnes d'or, ils ne dédaignent pas de mettre la main à la charrue et de surveiller par eux-mêmes tous les travaux des champs. Ils sont bien plus riches que leurs frères de Hollande, de Frise ou de Zélande, parce quils ont sur la ferme qu'ils exploitent une sorte de droit particulier qui représente déjà un capital considérable. En outre, le fils aîné héritant ordinairement de ce droit, ils s'efforcent de réunir d'autres capitaux placés en fonds publics, et destinés à former la part des cadets ou la dot dès filles» Souvent, comme les grands fermiers lombards, ils envoient un de leurs fils étudier à l'université, et ici ce n'est pas un mince sacrifice, car dans ce pays riche les habitudes sont fastueuses, et on estime que tout étudiant coûte à ses parents au moins 4,000 fr. par an. Ces cultivateurs sont à la tête
(1) Voy. l'article de M. Slœt tôt Oldhuis, dans sa revue : Tydsehrijt^ T. VII, sur Texploitation de M. Keinders : Eree Groot zeewyk.
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du pays; aucune classe ne .s'élève au dessus d'eux. C'est parmi eux qu'on choisit presque tous les membres des différents corps électifs e.t même ceux qui vont représenter la province aux états généraux. Le soin de leur culture ne les empêche pas de prendre une part active à la vie politique et à l'administration de la chose publique. Ils suivent non seulement les progrès de l'art agricole, mais aus^i le mouvement de la pensée moderne. Ils entretiennent à Haren, près de la ville de Groningue, sous la direction d'un agronome distingué, M. J. Boeke, une excellente école d'agriculture, fréquentée par plus de cinquante élèves ; nulle part peut-être l'instruction n'est aussi universellement répandue dans les* campagnes (1). En tout, la Groningue passe pour la province la plus avancée de la Néerlande.
Elle forme une espèce de république habitée et gouvernée par une classe de paysans riches et éclairés, complètement guéris de tout* esprit de routine. On ne voit nulle part ici les tourelles
(1) Pour ne citer qu'un fait, 90 p. c. des miliciens savent lire et écrire, et environ le quart de la population va aux écoles, ce qui signifie que tous les enfants en âge d'y aller les fréquentent.
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du château féodal dominer les arbres des grands parcs, et on chercherait en vain ces aristocratiques existences dont s'enorgueillissent les campagnes britanniques. Les bonnes maisons des fermiers sont les seuls châteaux, et toutes se ressemblent. La richesse est également distribuée, et presque toute celle que la terre produit reste aux mains de ceux qui la cultivent. Le bien-être et le travail sont partout associés ; l'oisiveté et l'opulence ne le sont nulle part.
La plupart de ces fermiers s'occupent des débats théologiques ; beaucoup d'entre eux appartiennent à la secte des mennonites, qui sont les quakers de la Hollande. Sur la route qui relie les deux beaux villages d'Usquert et d'Uythuysen, j'avais remarqué, situées à la suite l'une de l'autre, quatre fermes magnifiques. Je demandai à l'hôte de l'auberge où je m'arrêtai à qui elles appartenaient. «< A des mennonites, me répondit-il ; ils sont à leur aise : chacun doit avoir au moins trois tonnes. » J'avais entendu dire qu'il n'y a point de pauvres parmi les membres de cette confession ; je m'informai s'il en était ainsi dans ce district. « Oui, reprit l'hôte; ils n'avaient qu'un pauvre, mais il vient de mourir : ils n'en
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ont plus. » Les mcfeurs sévères, l'ardeur au travail et la charité mutuelle bannissent la misère de ces petites communions, où tout le moïide se connaît, se surveille et s'entr'aide.
La culture de la zone argileuse de la Groningue peut soutenir la comparaison avec te qu'il y a de mieux en Europe. Bien longtemps avant que l'Angleterre eût adopté deux perfectionnements nouveaux qui ont fait beaucoup de bruit, le semis en ligne et le battage à la machine, 1^ cultivateurs de la Groningue semaient en ligne an moyen du zaaihoom et du zoaitrommel, et battaient leur grain avec le dorschhlok (1). Maintenant, à ces instruments très simples et très commodes inventés sur place,* ils ont ajouté toutes les machipes perfectionnées de l'Aipérique et de l'Angleterre, et il en est plusieurs même auxquelles ils ont fait subir d utiles modifications. Le drainage a été pratiqué dans les terres
(1) ï'ai décrit plus haut le dorsehbhk. Le zaaihoorn est une corne ou un petit entonnoir ouvert par le bas et rempli de semence, an moyen daquél on sème dans les lignes tracées par un rayonnenr. Le saaiirommèl se compose d'une série de quatre petits tambours percés de trous et tournant autour d'un essieu unique; on l'emploie pour semer le colza, les navets, etc.
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U tiBONlNGtJE. 13S
qui en avaient besoin ; les routes sont dans un excellent état d entretien, et mémo les chemins dans l'argile, les kleiwegeny sont roulés et durs comme un parquet. Toutes les récoltes, . étant semées en ligne, sont sarclées soit avec la houe à cheval de Garrett, soit .à la main. Dans les polders anciens, on cultive successivement froment, féveroles, seigle, coka, avoine, trèfle, orge ; mais dans les polders nouveaux, où le froment est de qualité inférieure, on réduit la rotation à quatre années : féveroles, colza, orge et avoine. On est parvenu à supprimer d une •manière très ingénieuse la jachère, jugée partout indispensable, tous les huit ou neuf ans^ dans les fortes terres. d'alluvion. Au lieu de semer les féveroles comme à l'ordinaire, on les met en lignes à cinq pieds de distance, et entre les lignes on laboure et on fume comme pour la jachère ordinaire. Les féveroles ainsi traitées se développent avec une vigueur prodigieuse et présentent la plus luxuriante végétation : hautes, droites, touffues, toutes couvertes de fleurs, elles ressemblent à des haies charmantes dont le parfum pénétrant, à en croire le préjugé populaire, exalte les passions et produit la folie*
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Malgré le grand espacement des lignes, on obtient encore trois quarts de récolte au lieu de perdre une année, comme dans le système ordi- • naire.
Depuis quelques années, on a recours, pour augmenter la fertilité du sol, à un procédé très curieux et assez semblable à l'emploi qu'on a fait en Frise de la terre des terpen ou lieux de refuge. Toute la zone argileuse a été, nous l'avons déjà dit, conquise sur la mer, et les trois ou quatre rangées de digues qui ont été, chacune en son temps, la barrière la plus avancée subsistaient naguère encore les unes derrière les autres. Les jugeant désormais inutiles, on les abat maintenant pour en répandre la terre sur les prairies; mais cela ne suffit pas, on fait plus encore. Dans les polders anciens, le sol est plus ou moins épuisé par les récoltes successives : il ne possède plus cette fertilité extraordinaire dês" premiers temps. Toutefois le sous-sol conserveencore intacts tous les éléments de fécondité du limon récemment déposé par la mer, car les racines n'ont pu descendre assez bas pour les lui enlever. On s'est donc avisé, pour rendre à la terre sa fertilité primitive, de prendre le sous-
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LA GRONINGUË. iSt
sol vierge et de le répandre sur les champs.
Cette opération est appelée klei-delven^ extraction de Targile. On creuse une tranchée de un mètre de largeur sur autaht de profondeur, on là remplît de terre épuisée, on distribue l'argile fraîche sur les guérets comme de l'engrais, et c'en est un en eflfet et des plus puissants. L'idée de ce travail étonne au premier abord, car partout ailleurs le cultivateur a tellement horreur de mêler le sous-sol avec la terre végétale qui a reçu les engrais et subi l'influence de l'air et de la charrue, qu'il ne veut pas même entendre parler des labours profonds. Au reste, dans beaucoup de polders, notamment dans ceux de la Zélande, la couche d'argile est trop peu épaisse pour permettre le klei-delven; on arriverait bientôt au sable, et on gâterait la terre. Il est à remarquer aussi que toiis les polders présentent une particularité remarq*iable : les plus récemment endigués, les plus rapprochés de la mer, sont les plus élevés; les anciens polders 'sont de plus en plus bas, à mesure qu'ils ont été endigués à une époque plus reculée. Il semble que l'argile se soit tassée et que le sous-sol, probablement tourbeux et spongieux, se soit
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àf^ LA Zf)H^ AftGlLE;i]3£.
a^^ssé sous 1^ compression ,du poids jiouy^çiu, qu'il ayait à supporter.
Au siècle dernier, la Gf o^ngue était un^ province payvre. Da^s la répartition des chargeç de la fédération, elle payait moitié moinç qye 1^ Frise et douze fois mQin.s que la Hollande. Aujourd'hui, relativenaejat à sçn étendue, elle e^t une des provinces les plus riçh^ dy royaw?®,- Quoique plus 4e J.^ mupitié de son territoire soi^; composée de terres détestables, sablonneuses ou tourbeuses^ elle produit à elle seule les quarapte centièmes de l'avoine, d^ l'orjge et du colza récoltés dans les PaysrBas.
Dans la région argileuse, une récolte de 40 4 50 hectolitres de féverol^es à l'hectare, deSO à jSO hectolitres d'orge, de 70 à 80 d'avoine, n'est pas rare. Pour donner une idée de la production en bétail,. on peut citer Ja comiïiune d'Aduard, qui ne comptç que 2,000 habitant^, et qui a expoj-té, en 1860, 389 vaches à lait, 420 bête§ grasses, 78 génisses, 86 chevaux, 1,254 moutons et 35,000 kilos de beurre; il en va de mémo chaquç année.
Si Ton veut saisir en un vivant tableau le^ preuves irrécusables de l'aisance qui règne dans
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ces campagnes, il faut visiter les villes de Groningue ou d'Appingadam un joui> de marché. De toutes parts on voit arriver les riches ferniiers dés environs dans leurs légères voitures attelées de deux bons chevaux noirs. La rapidité de la course de ces innombrables chariots aux formes jpittoresques et aux vives couleurs donné aux routes une animation joyeuse. Les nombreux Canaux sont trop étroite pôui^ l'es bateaux! qui vienûeiif déposer sur lés quais les abondants pi'ôdûîfs des pâturages et des terres à labour. t>é grands troupeaux dé bœufe éricônibréiit les rtites. Tandis que les hoûiïnes festinéût largement dans les auberges et né méiiàgent pas lé vin, dont le prix est exorbitant, les femmes envahissent les magasins, portant fièrement sur la tête un calque d'or que voile en partie un léger Bonnet de dentelles. A voir miroiter au soleil le métal poli de ces coiffures guerrières, on croirait apercevoir toute une phalange de ces vierges aux armures d or qui, dans l'antique mythologiegermanique, présidaient aux combats. Le soir, au i^etour, des luttes de vitesse s'engagent, les voitureis cherchent à se dépasser, et malgré le dianger, ces fiêreswâlky ries excitent elles-mêmes
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les chevaux afin de soutenir l'honneur de leur écurie ou de leur village.
Nulle part je n'ai vu plus belle terre couverte de plus riches produits que dans les polders de Finsterwolde près du DoUard. Le DoUard est un golfe qui s'est formé du treizième au seizième siècle, les flots de la mer enlevant successivement la région tourbeuse qui réunissait autrefois le Hanovre à la Groningue vers l'embouchure de l'Ems. Depuis le seizième siècle, le limon qui se dépose comble peu à peu ce golfe, et déjà quatre digues construites l'une en avant de l'autre montrent les conquêtes faites de temps à autre sur la mer. L'année même où je visitais ces districts, en 1862, je vis élever une digue nouvelle de deux lieues de long, qui ajoutait 2,000 hectares au domaine agricole de la province. Les derniers polders de Finsterwolde ne datent eux-mêmes que d'une vingtaine d'années, et conservent encore en grande partie leur fécondité primitive. Je les parcourais au commencement de juin ; déjà le colza, courbant ses tiges affaissées sous le poids de ses innombrables siliques, formait sur le sol une couche* si épaisse et si égale, que mieux valait pour les lièvres, comme
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disaient les fermiers, courir au dessus qu'au dessous. Les jeunes feuilles de l'orge, qui n'avait pas encore poussé son épi, étaient si larges qu'on aurait cru voir des roseaux. On labourait la terre pour la demi-jachère entre les lignes des féveroles, qui étaient dans toute la beauté de leur première végétation. Un vigoureux jeune homme, bien vêtu et l'air heureux, conduisait d une main assurée une légère charrue américaine que traînaient vivement trois chevaux .élégants de race hanovrienne, à la croupe droite et à la queue relevée, qui, l'œil ardent et le cou recourbé, semblaient accomplir fièrement le travail auquel leur maître les avait associés. Sous le trait du versoir, la terre couleur de chocolat se retournait en volutes moulées d'un grain si fin qu'elles reluisaient au soleil comme du marbre poli. Le fertile sillon s'ouvrait pour des semailles nouvelles, tandis qu'à côté d'autres champs promettaient les plus abondants trésors. En inoyant la fécondité du sol récompenser aussi largement le labeur intelligent de l'homme, je compris mieux comment les anciens, frappés de la puissance merveilleuse de l'art ~ agricole , avaient considéré chacune de ses opérations
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ut * LA ZOIVE ARGILCOSE. •
comme un acte religieux et un hommage aux dieux.
Maintenant que Ton a pu se faire quelque idée de la prospérité de l'agriculture en Groniïl^ gue et surtout du bien-être dont jouisTsent ceui qui l'exercent, il est temps de rechercher la cause de cette situation exceptionnellement favorable. Sur ce point, tous les économistes néerlandais sont d'accord : ils l'attribuent sans hésiter à ce droit spécial des fermier^ que j*ai mentionné déjà, et qui s'appelle bektem-regt. Les différents systèmes d'amodiation exercent une influence si directe sur les progrès de la culture et sur' la condition detà classes rurales, que l'on me permettra d*entrer à ce sujet danà quelques détails.
Le beklem-regt est le dt^oit d'occupei* un bibn moyennant le paiement d'une rente annuelle que le propriétair'e ne peut jamais augmenter, fee droit passe aux héritiers aussi bien en ligne collatérale qu'en ligne directe. Le tenancier, le beklemde meye vendre, le loui sans le cons cliaquc fois qi ritage ou par y
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LAGRONINGOE. 14S
là valeur d une ou de deux annééi^ de fermage. Les bâtimentsi qui garnissent le fonds appartiennent d ordinaire au tenancier, qui peut réclamer le prix des matëraux, si son droit vient à s'éteindre. Cest celui-d qui paie toutes les contributions ; il ne peut changer la forme de la propriété, ni en déprécier la valeur. Le beklm^ regt est indivisible : il ne peut jamais reposef que sur la tête d'une seule personne, de sorte qu'un seul des héritiers doit le prendre dans son lot; mais, en payant le canon stipulé en cas de changement de main, les prapinen (1), le mari
(l) Ce mot vient éyidetnment du grec irpotrivriv boire, vider la ooape en cérémonie, et il semble rappelercet usage des Germains, qui, à ce que rapporte Tacite, sanctionnaient tpntes leurs transactions juridiques en buvant du vin. Propinen est l'équivalent àtLpot de vêH payé en plndeurs pajv an renouvellement du bail. Le chiffre de la redevance annaelle due an propriétaire varie extrêmement, et plutôt d'après l'époque de la constitution de la rente que d'après la valeur actuelle de la terre : on peut compter de 6 à 6 jusqu'à 30 ou 40 florins par hectare. lia valeur vénale du droit du fermier dépend du prix des denrées, de la prospérité de ragriculture, et aussi du chiffre de la redevance annuelle. Vers^ 18», U valeur du àeUm^^i était tombée « bas qu'on ne trouvait plus à vendre; au contraire, depui» l'ouverture du marché anglais, le tenancier a vu ses bénéfices augmenter à tel point, que déjàilcommencèÉsooa-loueràdef fermiers-ordinaires;
circonstance fâcheuse, car dès lors toti* leê'ataiit#ge« du beklené-
peut faire inscrire sa femme et la femme son mari, et alors l'époux survivant hérite du droit. Quand le fermier est ruin^ ou qu'il est en retard dans le paiement du fermage annuel, le beldemregt ne s'éteint pas de plein droit : les créanciers ont la faculté de le faire vendre ; mais celui qui l'achète doit d'abord payer au propriétaire tous les arriérés. L'origine de cette variété si curieuse du bail héréditaire est très obscure* On la retrouve avec des conditions à peu près pareilles dans l'île de Jersey et en Lombardie, où le beklem porte le nom de contratto di liveUo. En Groningue, il semble avoir pris naissance au moyen âge sur les terres des couvents. Le sol ayant alors peu de valeur, les moines accordaient volontiers à des cultivateurs la jouissance d'une certaine étendue de terrain à la condition que ceux-ci paieraient une certaine redevance annuelle, et une autre encore à chaque décès. Ce contrat assurait au couvent un revenu fixe, et le défchargeait de la gestion d une propriété qui ordinairement ne produisait rien. Les grands
reffi disparaissent. — En pleine propriété, la terre se vend environ 5,000 francs l'hectare.
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propriétaires et les corporations civiles l'adoptèrent également. Ils s'étaient réservé, paraît-il; la faculté de renvoyer le tenancier tous les dix ans; mais ils n'en firent pas usage, parce qu'ils auraient dû payer la valeur des constructions,^ et qu'ils auraient eu de la peine à trouver un autre locataire. Pendant les troubles du seizième siècle, le droit devint de fait héréditaire, ou du moins plusieurs arrêts le déclarèrent tel. La jurisprudence et la coutume tranchèrent les différents points contestés ; une formule plus claire fut rédigée, généralement acceptée, et depuis lors le beklem-regt, ainsi réglé, s'est maintenu à côté du code civil, toujours respecté et de plus en plus universellement adopté dans toute la province de Groningue. Ce qui étonne extrêmement, c'est que ce droit, en apparence si compliqué, si suranné, puisse se répandre aujourd'hui même et gagner du terrain. Voici l'explication de cette énigme économique. D'abord le propriétaire qui veut céder le heklem-regt sur sa terre reçoit une forte somme et conserve encore, nominalement au moins, la propriété. Ensuite celui qui cultive son propre bien, et qui a besoin d'argent, peut vendre la nue propriété, en se ré-
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sôrvânt le b^klêm-regf poui^ rùi-môrôô ; mais Yùrigine. ordinaire des iwimYeaux coûtratâ^^ de ce» genre est la vente publique, parce qu'en vendant séparément la nue propriété et le bail héréditaire, on réalise une plus forte sommé que si Ton vend en bloc la pleine propriété. C est ainsi que des polders endigués depuis une vingtaine' d'années seulement sont soumis au beklemregt.
Quiconque a réfléchi aux inconvénients dubail à ferme ordinaire comprendra sans peine les avantages du contrât adopté à Groningue.
tJii juge compétent en cette matière, M. Hippolyte Passy, a dit avec raison : « Il n'est de modes de location très favorables aux progrès de la production que ceul qui, par des stipulations bien entendues', créent aux cultivateurs un intérêt continu a né rien négliger pour fé<ionder dé plus en plus le préseiit et Taîvenir. » Or le beklem'rcfft répond parfaîfeûiént à Ce programme. Le tenancier peut entreprendre les plus coûteuses améliorations ; il est sûr d'en recueillir tout le profit-, et il n'est i^as menacé, comme le locataire ordinaire, d'a^roir à payer un fermage d'autant plus étevé qu'il' a i^UB coû-
U GR0N1KGU£. Ul
ixiH^)fé ^ augmenter i^ fertilité du >ieia q^j'il occupç. I^ reçompeii$e légitiioe du travail est le produit qu'il fait naître, et rhomme travaillé d'autant mieux qu'il est certain de jouir des fruits de se3 .^orts. l^ bekl^m-regt, assurant aux cultivateurs la pleine jouissance de toute augmentation du produit, est dpnç le plus énergique des stimulants : il encourage l'esprit de ^rfeçtiojçnçment, quç le bail à court termç met à l'amwtibB.
1^. Roçcher prétend que Je.fer^^er appliqu^a à faire valoir la terre plus décapitai que le propiriétaire, pariC§ qvie celui-ci devra cojosa^er à l'achat du fonds une somma considérable, que Je prpmief pe^t omploj^er à augmeiniter l'intensité de jla culture. Cette remarque e^t^péciei^çe; je ne la crois cependant pas fondée. En effet", ' celui qui aura acheté le fonds peut lever sur hypothèque 1^ somme nécessaire pour améliorer sa culture ; il paiera lalors sous forme d'intérêts ce qu'il aurait payé comme fermage, et ijl aura cet énorme avantage qu'il profitera exclusivement dQ toi^tes les améliorations, en qualité de propriétaire, san$ risquer de les voir tourner à son détriment à l'expiration du bail. En tout cas, le
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heUem-regt échappe complètement à l'inconvénient signalé par M. Roscher. Le cultivateur, n'achetant qu'un bail héréditaire, l'obtient à meilleur marché, et peut consacrer à la culture toute la somme qu'il aurait dû débourser pour acquérir en sus la nue propriété qu'il laisse maintenant à un autre. Le beklem-regt réunit ainsi l'avantage que M. Roscher attribue au bail à ferme, à la sécurité pour l'avenir que donne la propriété, et, tout en ne dépensant qu'une somme beaucoup njgindre que celle qu'il aurait dû donner pour le domaine complet, il est sûr néanmoins de jouir des bons résultats de tous les travaux qu'il fera exécuter.
On a fait encore une autre objection à la propriété de la terre mise aux mains du cultivateur. On a dit que le cultivateur propriétaire, certain d'avoir de quoi vivre et n'étant pas stimulé par la hausse des fermages, s'endormait dans la routine, et ne tirait pas du sol tout ce qu'il peut produire. Cette objection fait penser à la question naïvement cruelle qu'on trouva dans le testament du cardinal de Richelieu : Jusqu'à quel point doit-on permettre que le peuple soit à son aise? Nous ne pouvons croire que la propriété
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qui donne du .bien-être au laboureur endorme son activité, et nous persistons à penser que nul ne tirera plus de profit de la terre que celui qui la possède. Mais, en fût-il autrement, le beklemregt aurait ici encore l'avantage sur la propriété ordinaire, car comme l'un des enfants doit seul hériter de l'exploitation, le père sera stimulé à obtenir du sol tout ce qu'il peut donner, afin de pouvoir économiser Ta part destinée à ses autres • enfants, sinon il faudrait vendre le bail héréditaire pour sortir d'indivision. On peut donc affirmer que le beJdem-regt favorise, plus encore que la propriété, la bonne culture delà terre, en permettant d'y accumuler plus de capital, et en poussant celui qui la fait valoir à redoubler d'efforts pour récolter le plus possible.
Comme une propriété soumise au bail héréditaire ne peut être divisée sans le consentement du propriétaire, ce contrat est un obstacle naturel au morcellement des terres. 11 empêche le dépècement inopportun des exploitations, suite de l'égalité des partages, et pourtant il ne rend pas impossible, comme le majorât, une division qu'une bonne économie conseille, car, si la division amène un avantage réel, il suffit d'en
iCONOMIB RUIIALB. 13
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150 LA ZONE ARGILEOSE.
faire profiter aussi le propriétaire pour qu'il y consente.
Ceux qui, frappés des prévisions de Malthus, craignent l'accroissement excessif de la population, doivent être partisans du beklem-regt, car ce système y oppose une entrave efficace. Le nombre des fermes est limité, et^. comme les fils des cultivateurs sont habitués à une grande ai- •sance, ils ne songent pas a se marier d abord, sauf à faire ensuite hausser le prix des ferres par une concurrence inconsidérée qui pousse au morcellement. Ayant de l'instruction^ ils se font une carrière ou émigrent, et quand ils prennent femme, c'est qu'ils ont trouvé de quoi la nourrir, elle et les enfants qu'elle peut leur donner. Ainsi le beklem-regty tout en favorisant la production de la richesse, tend à limiter le nombre de ceux qui ont à se la partager, et il accroît le bien-être des populations par une double action.
Mais, dira-t-on, si ce système d'amodiation est supérieur au bail à ferme, il est inférieur à la propriété. Sans doute il l'est en quelque manière, puisque le heklemde meyer doit payer une rente, et (^ue le propriétaire n'en paie pas; mais
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LA GRONINGUE. «5t
il y a une grande diflférence à l'avantage du beklemrregt^ car aveo ce système le beklemde meyer cultive lui-môme, tandis que le propriétaire louerait la terre. Supposons le beklsw^regt aboli en Groningue, qu'en résulterait-il? C'est qu'ici, comme en Zélande, la terre ayant une grande valeur, celui qui posséderait un demi million sous la forme de 80 ou 100 hectares irait habiter la ville et céderait l'exploitation de son bien à'un locataire dont il aurait soin d'augmenter exactement la redevance tous les sept ans.
Un droit bizarre et emprunté au moyen âge a donc eu pour effet de créer, comme nous l'avons vu, une classe de cultivateurs jouissant de tous les bénéfices de la propriété, sauf qu'ils ne gai:dent pas pour eux tout le produit net, ce qui précisément les eût éloignés de la culture. Au lieu de locataires tremblant de perdre leur ferme, reculant devant toute amélioration coûteuse, cachant leur bien-être, dépendant de leur maître, nous avons rencontré en Groningue une sorte d'usufruitiers libres, fiers, simples de mœurs, mais avides de lumières, comprenant les avantages de l'instruction, et ne négligeant rien pour la répandre parmi eux, pratiquant la
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culture, non comme une routine aveugle et un métier dédaigné, mais comme une noble occupiation qui leur apporte de la fortune, de lïnfluence et le respect de tous, et qui exige l'emploi des plus hautes facultés de Tintelligence et de la volonté, économes dans le présent, mais prodigues pour l'avenir, disposés à tous les sa-, crifices pour drainer leurs terres, rebâtir ou agrandir leurs bâtiments, se procurer les meilleures machines et les meilleures races d'animaux, et enfin contents de leur état, parce que leur sort ne^ dépend que de leur activité et de leur prévoyance.
Aussi longtemps donc que le beklemde meyer cultive lui-même la terre, le bail héréditaire n'a que de bons effets. Malheureusement ils viennent à cesser du moment où, faisant usage du droit qu'il a de sous-louer, il cède à un autre le droit d'exploiter le domaine moyennant un fermage qu'il perçoit, et sur lequel il paie le nu propriétaire. Dès lors tous les inconvénients du bail à ferme reparaissent et l'on rentre dans les conditions ordinaires qu'on retrouve ailleurs, avec cette différence que le cultivateur doit entretenir deux catégories d'oisifs au lieu d'une, La
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sous-locâtîon était très rare autrefois, parce que les profits que donnait la culture suffisaient seulement à nourir la famille du beklemde meyer quand celui-ci faisait valoir le bien par luimême ; mais depuis la hausse de toutes les denrées alimentaires, surtout depuis l'ouverture du marché anglais, le bénéfice est assez grand pour qu'il puisse trouver un sous-locataire disposé à payer un fermage dépassant la rente que doit percevoir le nu propriétaire, et ainsi la souslocation commence à s'introduire. C'est un fait quoa ne peut s'empêcher de regretter en le constatant.
Lorsqu'on recherche quelle pourrait être la destinée future des sociétés, il est deux choses qu'on voudrait voir se réaliser : augmentation croissante de la production d'abord, ensuite et surtout répartition de la richesse d'après les règles de la justice. Or ce que la justice exige, c'est que le travailleur soit assuré- de jouir des fruits de son travail et du profit des améliorations qu'il aura su accomplir. N'est-il pas intéressant de trouver sur l'extrême rivage de la mer du Nord une antique coutume qui réponde en quelque mesure à cet idéal économique, et
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iU LA ZONE ARGILEUSE*
qui assure à toute une province une prospérité exceptionnelle et un bien-être équitablement réparti (1)?
(1) M. Léonce de Laveigne a bien ydoIu me soumettre quelques observations au sujet de ce que j'ai dit du beklem-regt dans l'article de la 22^2^ d^ Deux Mondes reproduit id. Il s'étonne quele bail héréditaire, qui a eu ailleurs des conséquences fâcheuses, en ait de si favorables en Groningue, et il se demande si la prospérité exceptionnelle qu'on constate dans cette région ne tient pas plutôt à la fertilité exceptionnelle aussi du sol. On peut répondre que cette prospérité paraît dépendre plutôt de la forme de la tenwre du sol plutôt que de sa fertilité, puisqu'on constate le même arancement de la culture et le même bien-être des classes rurales dans la zone tourbeuse de la Groningae, qui est loin d'être extraordinairement fertile, et, d'autre part, en Prise, où le sol est de même qualité, les fermiers ont moins de bien-être.
Si ailleurs le bail héréditaire n'a pas exercé une influence aussi heureuse qu'ici, c'est qu'il existait dans d'autres conditions. Ainsi, par exemple, en Italie, le conduite di livello entravait la liberté du cultivateur, eu l'obligeant à livrer chaque année une quantité déterminée d'un certain produit, vin, froment, etc« En ce qui concerne le beklem-regt^ tous les économistes hollandais sont unanimes pour en constater les bons effets. Tous admettent que la Groningue lui doit sa richesse, et, dans le congrès agricole où l'on s'est occupé de la question, on est généralement arrivé à cette conclusion, qu'il serait désirable de voir adopter ce contrat dans les autres provinces.
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