CHAPITRE VII
La zone dos sables. — Comppsition du sol. — Le klei-boer et le zand-boer. — La culture du sarrasin sur les tourbières hautes {hoogc veenen). — La Drenthe. — La marke. — Les esschen. — Culture de Poseille sauvage {schap-8urke[).—he j5rin^.— L'ancienne habitation saxonne. •— Les plag^ gen. — Les hunnehedden.
Au delà des riches terres d allùvion qui bordent presque partout les côtes de la Néerlande, s étend une région moins basse, mais bien moins favorisée, dont l'aspect, la constitution géologique et la culture sont tout à fait différents. On ne retrouve plus là ces cités opulentes assises aux bords de leurs canaux, ces gras herbages tout remplis de magnifiques troupeaux, ces horizons verdoyants , cette prairie sans fin, qui aux yeux de la plupart des étrangers constituent toute la Hollande. On pénètre brusquement dans une contrée peu habitée , sablonneuse, naturel-
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lement stérile , éloignée du mouvement des aifaires et des voyageurs, longtemps privée de routes, et par suite demeurée sans relations avec le reste du pays, mais qui par cela même a conservé dans ses campagnes isolées des mœurs, des coutumes, des modes de culture empreints d'une originalité toute locale.
Sur les 3,275,533 hectares que comprennent les Pays-Bas, la zone des sables en prend plus de la moitié, soit environ 1,700,000 hectares. Elle commence vers le sud, dans les deux provinces du Brabant septentrional et du Limbourg, où elle se confond avec la Campine belge, s'abaisse ensuite pour former la grande vallée où passent le Rhin et la Meuse, qui y ont déposé leur fertile limon, se relève dans la province de Gueldre, où elle crée le district si curieux de la Veluwe, puis s'affaisse de nouveau et livre passage à ITssel. Au delà de cette rivière, elle embrasse presque tout le territoire des deux provinces d'Over-Yssel et de Drenthe, dépasse la frontière, se poursuit en Hanovre, en Prusse, tout le long de la Baltique et jusqu'en Russie. Elle s'avance vers l'ouest jusqu'auprès d'Amsterdam, où on la reconnaît dans les relè-
vements inattendus du Gooiland, et au nord, au delà du Zuyderzée, elle constitue même le noyau -résistant des îles de Texel et de Wieringen. La formation de ce terrain est antérieure à la période géologique actuelle, car on y trouve les ossements des hyènes et des mastodontes du monde primitif, et il a été déposé au fond de la mer du Nord quand celle-ci battait encore de ses vagues lés fa^ises crayeuses de Maestricht et les croupes schisteuses des bassins houillers de la Roer et de la Meuse. Il remonte donc à l'époque du diluvium, et il a dû être soulevé au dessus du niveau des eaux par un mouvement insensible et continu, car aucune dislocation ne dérange la disposition horizontale de ses couches, du reste à peine marquées.
Le niveau moyen de la contrée ne dépasse guère que d une quinzaine de mètres le niveau de la mer ; cependant quelques collines montent plus haut, comme le Lemelerberg près Ommen, qui s'élève à 83 mètres, et le Wiesselschebosch près Apeldoorn, qui atteint son point culminant à 104 mètres. Les habitants vous montrent avec un certain orgueil ce qu'ils appellent leurs montagnes, et en eflfet ces légères éminences se
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voient de très loin et interrompent heureusement la ligne partout ailleurs si parfaitement droite de l'horizon. Le sol est formé dun sable jaunâtre, parfois avec un sous-sol d'argile ou de tuf ferrugineux. Il contient souvent beaucoup de pierres roulées et.de cailloux avec empreintes fossiles , dont l'origine a longtemps préoccupé les géologues hollandais , et qu'on exploite pour macadamiser les routes. En comparant ces pierres et ces débris aux roches d'où on les a cru sortis, on est enfin parvenu à constater qu'unepartie avait étéamenée parlaMeuse, une autre par le Rhin; et que les fragments de quartz et de granit rouge si nombreux dans la Drenthenepouvaientvenirque de laNorwége,et avaient été amenés, à l'époque glaciaire, par les banquises détachées de la péninsule Scandinave. Telle est la constitution du sol daixs la région sablonneuse, et il était nécessaire de la faire connaître, car elle a déterminé la manière dont la terre est exploitée. Nulle part un sable aride ne succède aussi brusquement à un limon d'une fertilité si exceptionnelle, et nulle part non plus la diflférence qui existe entre la culture dès terres fortes et celle
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des terres légères n'est plus frappante qu'ici. Ce contraste n'a môme pas échappé au vulgaire, et la distinction entre le zaridboer, le cultivateur des sables, et le kleïboer^ le cultivateur de l'argile, est généralement connue et partout en usage. Il s'en faut de beaucoup néanmoins que toute la région sablonneuse soit mise en valeur de la même façon ; on y voit au contraire se succéder les différents systèmes que les peuples agriculteurs ont tour à tour pratiqués, depuis la culture la plus primitive et la plus extensive jusqu'à la plus intensive et la plus perfectionnée.
Au sortir du régime pastoral , la manière la plus simple d'exploiter les forces productives du sol par la culture consiste à brûler les mottes de la superficie, pour semer le grain dans les cendres, qui servent d'engrais. C'était, d'après M, de Gasparin, le^mode d'exploitation des Celtes, et c'est encore ainsi que les Tartares cultivent là céréale à laquelle ils ont donné leur nom, le sarrasin {fagopirum tartaricum)^ dans les steppes du sud-ouest de la Russie et dans la
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Sibérie méridionale. Ce système, Técobuage, a été pratiqué de tout temps par les populations dispersées sur de vastes espaces de plaines ou de forêts, et l'ancien mot français brandes, bruyères incultes, semble indiquer que les Francs ont apporté le môme usage dans la Gaule, car hranden^ dans leur langue, signifie brûler. L'étendue remplace alors le capital et le travail, car ce n'est que tous les douze ou quinze ans qu'on peut demander à la terre un produit dont elle fait tous les frais. La culture du sarrasin, telle qu'elle est pratiquée par les Tartares, ne suppose point la propriété individuelle et n'exclut pas la vie nomade, et cependant on la retrouve dans les Pays-Bas entendue exactement de la même manière.
A l'est des provinces de Groningue, deDrenthe et d'Over-Yssel, dans les dépressions du terrain sablonneux, s'étendent d'immenses tourbières hautes {hooge veenen). Ces tourbières spongieuses et imprégnées d'eau paraissent absolument impropres à toute espèce de culture. L'homme n'y a point établi sa demeure; c'est à peine s'il peut s'y avancer sans péril, et le travail du cheval y serait impossible, si l'on n'avait soin de lui atta-
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cher des planchettes sous les .pieds. Elles forment ainsi des bruyères désertes de quinze et vingt lieues d'étendue, comme le Bourtanger hoogmoeTy qui se prolongent encore loin en Allemagne et qu'on croirait vouées par la nature à une stérilité éternelle. Aussi, ^quand on parcourt au mois d'août cette région nue et désolée, est-on très étonné de rencontrer à trois ou quatre lieues de toute habitation d'immenses champs de sarrasin dont la fraîche verdure fait un agréable contraste avec les teintes sombres de la bruyère , et dont les charmantes fleurs blanches embaument l'air d'une douce odeur de miel. Voici comment on obtient cette récolte, qui donne un excellent résultat, quand elle n'est pas saisie par la gelée de quelque froide matinée d'été* ou renversée par la violence des tempêtes. Le veenboer, le paysan des tourbières, loue ou, comme on dit, achète le terrain pour douze ans moyennant 200 ou 300 francs l'hectare. Au printemps, il dessèche la superficie de la tourbière en y pratiquant des saignées, puis il la découpe en mottes qu'il laisse sécher pendant tout l'été. Au printemps de l'année suivante, entre le V mai et lac fin de jiyin, il choisit un
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jour serein, qiland le vent soufflant de Test ou du nord promet un temps sec, et alors il met le feu aux mottes desséchées qui couvrent le sol. C'est un rude travail que de distribuer la flamme partout également, car comme on allume toujours la tourbe -sous le vent, afin que la fumée n'étouffe pas les travailleurs, il faut que ceux-ci, marchant au milieu du feu, répandent devant eux les charbons et les mottes enflammées au moyen d une corbeille de fer fixée au bout d'un long manche. Ces vastes superficies de tourbières qui brûlent répandent d'épaisses colonnes de fumée que le vent du nord pousse sur la moitié de l'Europe, jusqu'à Paris, jusqu'en Suisse et même jusqu'à Vienne. Tout à coup l'atmosphère, perd sa pureté, tous les objets prennent une teinte bleuâtre, le soleil, dépouillé de ses rayons, . ressemble à un disque de fer rouge dont l'œil supporte facilement l'éclat adouci ; une odeur toute spéciale accompagne l'apparition de ce singulier phénomène, que les populations désignent sous le nom de brouillards secs ou de brouillards du nord, sans se douter d'où ils proviennent. Quand les mottes de tourbe sont converties en charbon et en cendres, on égalise le terrain au moyen de la
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herse, et on y sème du sarrasin dans la proportion de 80 litres environ par hectare. Le produit peutséleverjusquà21 hectolitres, mais on ne peut guère compter que sur i^ne moyenne de 10 à 15 hectolitres, ce qui, au prix de 14 francs l'hectolitre, donne encore un magnifique résultat pour un terrain qui semblait destiné à demeurer absolument improductif.
On peut ainsi obtenir cinq ou six récoltes successives^ mais après la troisième, le produit commence à diminuer; dès la quatrième récolte apparaît une plante naturellement étrangère aux tourbières, la spergule, qui envahit peu à peu le sol, de manière qu'à la sixième année on coupe spergule et sarrasin ensemble pour les donner en fourrage au bétail. Dès que la terre est complètement épuisée, on l'abandonne à la Végétation naturelle, qui ne tarde pas à s'en emparer. Alors la spergule disparaît bientôt' pour faire place à une plante de la famille des composées, le senecio sylvaticus, à laquelle succèdent ensuite l'oseille sauvage {rumex acetosella) et une graminée {holcus lanatus). Enfin la flore distinctive des tourbières reparaît. Les deux espèces d'éricas, le jonc, Yeriophorum, le spha-
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gnum, reprennent possession d'un sol dont la constitution particulière favorise leur croissance . Il faut ensuite de vingt-cinq à cinquante ans' pour que la superficie de la tourbière se recouvre d une nouvelle couche qu'on puisse exploiter encore, et môme après ce long intervalle, le terrain se montre moins favorable à la culture du sarrasin et ne permet plus que quatre ou cinq récoltes successives.
A côté de cette culture intermittejite et presque nomade (1), on trouve dans la Drenthe un autre système d'exploitation déjà plus avancé, mais qui rappelle cependant les plus antiques usages de la Germanie primitive. La Drenthe
(1) La culture du sarrasin sur les tourbières ne paraît avoir été pratiquée dans le nord des Pays-Bas et de l'Allemagne que vers lafin dudix-septièmesiècle. Une tradition assez peu sûre en attribue l'introduction à un certain Jean Kruse, deWildervank; mais, puisque cette pratique est tout à fait semblable à celle que suivent les Tartares depuis un temps immémorial, n'est-ce pas chez eux qu'il faut en chercher l'origine, quoiqu'on ne puisse guère savoir comment elle a été transportée en Hollande. Toutefois il parait certain que cette méthode de cultiver le sarrasin sur les tourbières a été emprunté par l'Allemagne à la Groningue; car on sait qu'entre 1707 et 1716 Bolenius, pasteur dans la partie du Hanovre, qui forme la Frise orientale, a fait venir un brûleur de tourbe (veen brander)^ de Wildervank, afin d'introduire cette culture dans sa paroisse»
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est la province la moins peuplée de la Néerlande : sur ses 266,276 hectares, elle ne comptait, en 1860, que 94,472 habitants, c'est à dire 36 par 100 hectares. A la fin du siècle dernier, en 1796, elle n'en avait (jue 39,672, dont seulement 5,789 n'appartenaient pas directement aux classes rurales. Entourée de toutes parts de marais et de tourbières, cette contrée formait comme une île de sables et de bruyères où s'étaient conservées intactes les coutumes des aïeux (1). On yretrouve encore de nos jours l'antique organisation de la marche saxonne, la saxena maria, dont on reconnaît égg^lement les traces dans le district du Westerwolde en Groningue, dans tout TOyer-Yssel, dans le pays de Zutphen, dans la Veluwe et jusque dans le Gooiland, aux portes mêmes d'Amsterdam, c'est à dire dans toutes les parties de la région sablonneuse du diluvium que les Saxons occupèrent vers le quatrième siècle.
La marke était tout le territoire appartenant à la tribu ou à un groupe de familles dans la
(1) La Drenthe, domaine de chasse des empereurs d'Allemagne, fut donnée par Othon le Grand à Tévêque d'Utrecht, en 943. On possède encore l'acte de donation.
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tribu. Elle comprenait le bois, la plaine et les champs {het houd, het veld en de essch); mais le nom de marke (marche) s'appliquait surtout aux vastes terrains vagues qui entouraient les terres cultivées, et qui formaient une lisière inhabitée destinée à servir de frontière (1). L origine de la marke se perd dans l'obscurité des temps antéhistoriques. Au moyen âge, elle nous apparaît chez tous les peuples de race germanique ou Scandinave comme une association d'hommes libres se concertant pour jouir en commun d'un bien où chacun a sa part. Quand nous pouvons la saisir dans les provinces saxonnes des Pays- Bas, la propriété individuelle a déjà empiété sur la communauté primitive, et depuis lors jusqu'à nos jours l'organisation n'a plus guère changé. Une. part dans la marke s'appelait whare, et ceux qui possédaient des wharen portaient le nom d'erfgenamen, héritiers, c'est à dire participants à l'héritage social. Les possesseurs
(1) Civitatibus maxima laus est, quam latissiraas circum se vastatis finibus solitudines habere... Hoc se fore tutiores arbitrantur, repentinse incursiouis timoré sublato. (C^sar, de Bello gallico, vi. 23.)
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d une whare, les gewaarde-ynarkgenoten, avaient le droit d'envoyer paître leurs troupeaux sur la bruyère de la marke et d'y couper des mottes pour la litière du bétail et pour leur chauffage.
La marke, cette espèce de propriété à moitié indivise, n'était pas transmissible autrefois par vente ou donation; mais de nos jours les tribunaux ont décidé qu'elle pouvait s'aliéner comme tout droit immobilier, et quand, pour sortir d'indivision, on vient à vendre les marches^ le produit est partagé entre les copropriétaires d'après le nombre de wharen ou parts qu'ils y possèdent. Cet antique régime, qui avait embrassé jadis tout le territoire, comprenait encore en 1828, dans la Drenthe seule, cent seize marches et 126,398 hectares, c'est à dire environ la moitié de la province. En 1860, il ne restait plus que quarante-trois marches indivises avec 32,995 hectares; mais, même après la division, presque tout le territoire des anciennes marches reste soumis au pâturage commun, et 40 pour cent de la superficie totale est demeurée inculte. Il est intéressant de retrouver encore intacte une antique institution rurale bien
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antérieure àlà commune (1), à la paroisse même, et qui^ remontant au temps où les Germains adoraient Thor et Wuodan, a résisté également au régime féodal et à la centralisation moderne, et continue à durer malgré les textes du code civil, de même qu'on voit en Italie saillir sous les monuments modernes les puissantes et indestructibles assises des substructions cyclopéennes. Jadis les cohéritiers de la marche se réunissaient une fois Tan, à la Saint-Pierre, en assemblée générale {holting}. ■ Ils y paraissaient en armes, et nul ne pouvait se dispenser dy assis- 1er sous peine damende.^n y réglait tous les détails de la jouissance de la propriété commune, on arrêtait les travaux à faire, on prononçait les peines pécuniaires pour violation des règlements, et* on nommait ceux qui étaient chargés du pouvoir exécutif, le marhenrigter et ses assesseurs. Le markenrigter, c'est à dire le' chef de la marke, s'appelait aussi markgraaf,
(1) Dans chacune des communes actuelles de création relativement récente, il y a plusieurs marches, La commune de Westerbork en contenait neuf, celle de llolde neuf, celle de Beilen douze, et ces douze marches avaient une contenance de plus de 10,000 hectares.
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comte de la marke^ littéralement marquis, qui, comme le comte de la digue, le dykgraaf^ veillait à la défense des intérêts communs. Il n'est pas difficile de reconnaître dans ces associations naturelles, fondées sur la possession en commun de la terre, tous les éléments du régime représentatif et ces habitudes innées de selfgoverment qui, transportées au delà des mers par les descendants de cette même race saxonne qui a occupé jadis la région sablonneuse de la Néerlande, ont donné naissance aux communes, aux comtés, aux États de l'Amérique du Nord et de l'Australie. Les traits essentiels de l'organisation de la marche subsistent encore de nos jours; elle forme une petite administration qui remplace à bien des égards la commune, qui veille à l'écoulement des eaux, *à l'entretien des voies de communication, à la mise en valeur des terrains indivis, et qui élit ceux qu'elle charge d'exécuter ses décisions. Seulement ce ne sont plus des guerriers armés qui se réunissent au holting après avoir sacrifié à Wuodan, mais de paisibles propriétaires, de pacifiques cultivateurs qui s'assemblent après avoir fait à frais commun un bon dîner.
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i7i LA ZONE SABLONNEUSE.
Lorsqu'on parcourt les vastes plaines de la Drenthe ou de TOver-Yssel, on voit s'élever de temps en temps au dessus du niveau de la bruyère un grand champ arrondi, d'ordinaire couvert d'une belle récolte de seigle. C'est la partie de la marche consacrée à la culture, Yessch, dont le nom semble provenir d'une ancienne racine qui a donné esca au latin et essen à. l'allemand, et qui désigne ici la terre d'où les populations tirent leur nourriture. Vessch était autrefois le fonds commun où chaque cohéritier de la marke recevait annuellement sa part à cultiver, ainsi que l'indiquent si nettement Tacite et César (1). Pendant le moyen âge, ces parts sont entrées peu à peu dans le domaine privé ; mais la propriété individuelle est encore loin d'être dégagée des entraves de la communauté primitive, car tous les anciens usages de la culture en commun continuent à subsister. Uessch est divisé en une multitude de parcelles ; seule-
(1) Neque quisquam agri môdum certain aut fines habent proprios; sed magistratus ac principes in annos singulos geiitibus cognationibusque hominum, qui una coierunt, quantum et quo loco visum est, agri attribuunt, atque anno post alio transire CiJigunt. ifijSAL'B.fde Bello gallicoy lib. vi. 22.)
ment, comme il n y a point de chemin qui traverse ce vaste champ cultivé, ces parcelles sont sans issue aussi lo/igtemps que la récolte est sur pied, et rien ne les limite, sauf quatre gros blocs de granit erratique fixés en terre aux quatre coins. Il résulte de cette disposition quelles doivent toutes être emblavées des mêmes grains, labourées, semées, moissonnées en même temps, car si un propriétaire voulait mettre par exception une céréale de printenips quand ses voisins ont adopté une céréale d'hiver, il ne pourrait faire les labours et les charriages de J'engrais sans occasionner de notables dommages qu'il devrait payer, et qui lui attireraient Imimitié de tous.
. La rotation triennale est encore généralement suivie ; le champ est divisé en trois parties : le winter-essch, où Ton met le seigle d'hiver, le zomer-e^sch, où Ton sème du seigle d été, et le brach-essch, qui restait en jachère autrefois, mais où Ton cultive maintenant du sarrasin. Le corps collectif des exploitants s'appelle de boer, c'est à dire le paysan. Ils se réunissent en assemblée plénière {hagespraak), en plein air sous de grands chênes séculaires, ou bien dans une
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espèce d amphithéâtre en gazon, au centre duquel subsiste encore parfois l'antique pierre des sacrifices. Le cultivateur qui entretient le taureau communal conserve aussi le cor ou plutôt la corne qui appelle les habitants à l'assemblée, et qui donne le signa) des divers travaux à exécuter dans les champs. Lorsque tous les intéressés sont réunis, on délibère et on fixe l'époque des labours, des semailles et des moissons. C'est aussi l'assemblée qui choisit les quatre volmagten chargés du pouvoir exécutif, avec cette réserve toute démocratique cependant que * les kotterSy c'est à dire les simples ouvriersi habi- ^ tant une cabane, les coUiers anglais, en nomment deux, et que les boeren, les cultivateurs ayant des chevaux, nomment les deux autres.
Quand vient le jour fixé pour la moisson, la corne sonne dès l'aube, et chacun se met au travail; mais le soir, après le signal de la retraite, il est défendu sous peine d'amende de continuer de couper le grain. Les gerbes faites, chacun est tenu de les disposer par huit, en àokk^fi^ afin de les faire sécher et de les préser- ^'^^ lo plus possible de la pluie. Le jour de la ^^Utf ée de la moisson est aussi arrété,après déli-
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bération en commun : de joyeux repas et de copieuses libations célèbrent cet^e heureuse journée, qui assure aux cultivateurs la récompense de leurs rudes travaux.
La terre alors est livrée tout entière à la vaine pâture : on y mène d'abord les vaches, puis les moutons, après quoi on retourne légèrement la superficie du sol, qui se couvre aussitôt d'oseille sauvage {rumex acetosella), que les Hollandais appellent avec raison schapsurkel, car cette plante est une excellente nourriture pour le mouton, qui s'en montre très avide. Quand on voit pour la première fois les esschen de la Drenthe tout rougis de la masse innombrable de ces fleurs microscopiques, on ne sait à quoi attribuer cette teinte singulière, car on ne s'attend pas à voir cultiver à dessein une mauvaise herbe considérée partout ailleurs comme un fléau. La nuit, les moutons sont parqués sur les champs, et on croit en Hollande pouvoir démontrer que c'est ici qu'est née cette pratique dont l'agriculture anglaisé a su tirer un si grand parti. Chaque cultivateur doit fournir des clôtures à proportion des moutons qu'il possède. Le droit de vaine pâture sur les chaumes s'appelle le klautven
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gang; il est généralement en usage. Pour préserver Vessch de ^atteinte du bétail pendant que la maisson est encore sur pied, on l'entoure d'une sorte de mur en mottes de bruyères précédé d'un fossé, le essch-wal. Chacun est forcé de travailler à l'entretien de ce rempart le jour fixé par l'assemblée, et quiconque est en retard de plus d'une demi-heure, après que la corne a appelé les travailleurs à l'ouvrage, doit payer quatre sous d'amende (1).
A quelque distance de Vessch, on rencontre le village. Les maisons, bien construites et admirablement entretenues , sont rangées autour d'une vaste place, le brink, et elles élèvent leurs pignons blanchis à l'ombre de vieux chênes dont les dômes majestueux font rêver aux grandes forêts de Teutsch, où les Germains aimaient à fixer leurs demeures. L'antique ferme des cohéritiers de la marke n'offre pas un aspect aussi
(1) Sur tout ce qui concerne les essehen et principalement la marke t on trouve un grand nombre de publications. Parmi celles que j'ai pu consulter, celles qui m'ont donné le plus de lumières sont : Disputatio de escis drenthimis, auctore J. Tonckens et Het onde régi en huishoudelyke bestuur der marke Woolde in Twenihe, door B. W. A, Sloet tôt Oldhuis,
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flatteur que ces charmantes maisons du brink; elle est encore tout à fait semblable à l'ancienne habitation germanique telle que nous lont décrite les historiens romains. C'est un vaste bâtiment en bois, couvert de chaume, sans aucune division intérieure, une sorte de grange où tout se trouve réuni dans lamémeplace, la moisson, les instruments aratoires, les animaux domestiques et la famille du cultivateur. Les chevaux sont d'un côté, les vaches de l'autre; entre les deux vaguent les porcs, les poulets et les enfants. Au fond, des espèces d'armoires en bois renferment les lits. Il n'y a point de cheminée ni même aucune ouverture au toit. Au centre brûle constamment un feu de tourbe dont la fumée s'échappe lentement à travers les interstices des ai s, après avoir séché les gerbes de seigle et de sarrasin entassées au dessus des poutres jusqu'au faîte du toit. Les défenseurs des vieilles coutumes , adversaires acharnés des cheminées, prétendent que le grain acquiert ainsi une qualité exceptionnelle, ce que le commerce semble reconnaître, car il recherche les grains de la Drenthe. Malgré cet avantage peu contestable, les primitives habitations rurales, dont le
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type remonte à l'époque saxonne, tendent à disparaître avec les vieilles générations qui meu-r rent et avec les anciennes coutumes qui s'en vont. Depuis que les chenains empierrés offrent des moyens de communication plus faciles, on peut se procurer, même au milieu des bruyères, de meilleurs matériaux, des briques, de la chaux» des bois de Norvège, et les nouvelles fermes qui remplacent les vastes huttes des an^ oétres sont bâties avec ce soin et cette propreté qui leur impriment aussitôt le cachet hollandais.
La culture de cette région est encore peu avancée : elle est essentiellement extensive, car, pour obtenir sur les esschen des récoltes non interrompues de céréale?, il faut y apporter chaque année de nouveaux éléments de végétation. Or on les emprunte à la bruyère, qui s'étend partout à perte de vue. C'est là que le bétail doit chercher en grande partie sa nourriture, c'est là aussi qu'on prend ces mottes, plaggen, qui servent à entretenir la fertilité de la terre cultivée. On les met comme litière dans retable ; ensuite on en mêle encore au fumier, afin de faire un compost. Grâce à l'engrais de
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mouton, on obtient ainsi un amendement qui renouvelle constamment les principes indispensables à la production du grain, et qui assure de bonnes récoltes. Malgré les vices d'un assolement aussi épuisant, le produit du seigle s'élève à 22 hectolitres par hectare, et celui du sarrasin à 20. En 1858, la Drenthe possédait 62,000 têtes de bêtes à cornes ou environ 65 par 100 hectares de terre labourée et 113,800 moutons ou 150 par 100 hectares cultivés. Il y a là sans doute de quoi fumer convenablement la terre labourée; mais ces animaux sont petits, ils rapportent peu de profit, et vivent une partie de l'année sur le terrain vague. On élève aussi beaucoup de poulains qu'on vend très jeunes encore à la Frise et à la Groningue, où ils peuvent acquérir, sur de bonnes prairies, un développement que leur refuseraient les maigres pâturages de la région sablonneuse.
Dans une région où la fleur du sarrasin d'abord, puis celle de la bruyère offrent une excellente nourriture aux abeilles, l'apiculture donne aussi des produits assez importants. Afin de profiter de la floraison du colza qui a lieu au premier printemps, on transporte les ruches dans la zone
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argileuse sur des bateaux ou sur de longs véhicules disposés à cet effet, et il est intéressant de voir sur les routes de la Frise ou de la Groningue ces colonies qui partent pour les terres basses ou qui en reviennent avec leur précieux fardeau. Malheureusement la récolte est extrêmement variable : elle dépend surtout de la clémence de la saison chaude. Ainsi, en 1859, la Drenthe a exporté plus d'un demi-million de" kilos de miel et, en 1860, 4,450 seulement.
D'après ce qui précède, on voit que toute la culture repose sur Yem^loiàes plaggen ou mottes de bruyère, et la quantité qu'on en transporte sur les champs labourés est si considérable, que cette addition de terreau, renouvelée chaque année depuis peut-être deux mille ans, a fini par élever les esschen de plusieurs mètres au dessus de la plaine environnante. Sans les plaggen, les cultivateurs de la région sablonneuse déclarent impossible l'exploitation de leur maigre terre, et elle le sera en effet aussi longtemps qu'ils continueront à suivre la méthode actuelle; mais il en serait tout autrement, s'ils se décidaient à introduire peu à peu la culture alterne de la Flandre combinée avec la stabulation per-
mariente, car grâce à ce système, le paysan du pays de Waes met en valeur des terrains aussi rebelles que ceux de la Drenthe. Comme le * succès de la culture dépendait surtout de l'étendue de bruyère que chaque copropriétaire de la marJce avait à sa disposition, l'intérêt de tous était de ne pas voir augmenter la population. Aussi le pouvoir exécutif (le markenrigter) veillait à éloigner tous ceux qui seraient venus s'établir sur les terrains vagues pour les mettre en culture. On n'admettait que les travailleurs (les kotters) dont on avait absolument besoin, et encore ne leur accordait-on pas le droit de mettre leurs bêtes sur la lande, mais seulement celui d'y couper trois charretées de plaggen. Telle est la cause qui a fait si longtemps de la Drenthe un désert. Sur 266,000 hectares en 1832, 23,000 seulement étaient labourés ; mais depuis qu'on a commencé à diviser les marches, c'est à dire depuis cinquante ans, la population s'est rapidement accrue : de- 1796 à 1850, ellô a augmenté de 131 pour 100, tandis que l'augmentation moyenne pour le royaume n'a été que de 42 pour 100 pendant la même période. La mise en valeur des terres vagues au moyen de ces
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cultures est nécessairement très lente ; maintenant la plantation du pin sylvestre permettra des conquêtes plus rapides, surtout quand le chemin de fer, qui bientôt reliera ces districts' écartés au reste du pays, aura ouvert des débouchés aux produits futurs des bois résineux.
Dans la Drenthe, l'aspect du paysage, ces landes immenses que l'homme ne semble pas avoir occupées encore d une manière permanente, et où lui et ses troupeaux ne laissent pas plus de trace de leur passage que le navire qui sillonne l'océan, les usages anciens, la culture en commun sur les esschen, la trompe rustique qui appelle les laboureurs au travail, les vieux chênes du village, la forme et la disposition intérieure des habitations, leà tumulus qui recouvrent les cendres et les armes des anciens guerriers francs ou saxons, tout vous transporte dans la Germanie décrite par Tacite; mais on rencontre parfois sur la bruyère certains monuments étranges qui rejettent l'imagination à une époque bien plus reculée encore. Ce sont d'énormes blocs de granit rouge, des pierres levées sur lesquelles reposent d'autres masses plus plates et plus grandes, comme pour former la
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LA UHENTHE. 18$
table fruste et dilForme d*une famille de géants. Ces pierres muettes et sans inscription, debout dans la solitude, nues, et dont aucune végétation parasite n*égaie les sombres teintes, ont un aspect farouche qui inspire \in respect mêlé de crainte. La dernière fois que je visitai l'un de ces monuments mystérieux, c'était près de Gieten, par un temps orageux. Le soleil couchant jetait une lueur sinistre sur les blocs de granit, qui paraissaient teints de sang. De lourds nuages chassés par le vent accouraient du fond de rhorizon, semblables à ces animaux fantastiques dont les anciennes mythologies peuplaient l'univers. Rien autour de nloi ne m'empêchait de me croire revenu au temps où vivaient les tdbus inconnues qui avaient élevé ces indestructibles témoins de leur culte ou de leur respect pour les morts: Que sont ces pierres? Un autel, un tombeau ou peut-être l'un et l'autre. D'où viennent en Hollande ces masses de granit, tandis qu'on ne trouve point de roches semblables à plus de trois cents lieues de distance? La géologie a répondu à cette dernière question, car elle a montré que ces blocs erratiques avaient été apportés jadis de la Norvège jus-
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qu'ici sur le dos des glaces antédiluviennes; mais rhistoire ne sait point quelle race a transporté et soulevé ces masses énormes par un travail qui semble dépasser les forces dont peut disposer une tribu barbare. Dans le pays, on^ appelle ces monuments Hunebedden, lits ou tombeaux des Huns, et il n'est pas étonnant que la tradition populaire en ait attribué l'érection aux bandes d'Attila, dont les dévastations avaient laissé un si profond et si lugubre souvenir dans les premiers temps du moyen âge. Il est cependant évident que ce ne sont. pas les Huns qui ont disposé ces blocs de granit en forme d'autel ou de tombeau; il est plutôt probable que ce sont ces populations primitives qui ont autrefois occupé toute l'Europe occidentale, et qui ont dressé aussi les pierres de Karnac en Bretagne et celles de Stonehenge en Angleterre.
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