CHAPITRE VIII
La Twenlhe. — Culture du seigle. — Le Salland. — Les Francs saliens. — Les marlcen, — Les colonies frisonnes. — Staphorst et Rouveen.
La partie occidentale de TOver-Yssel est occu- pée par un district qui a quelques rapports avec la Drenthe. C'est la Twenthe, dont le nom semble avoir avec celui de cette dernière province une sorte de concordance qui a beaucoup occupé les étymologistes, sans qu'ils soient arrivés à une explication très satisfaisante. On retrouve encore ici la marke avec son essch; mais la facilité plus grande des communications et Tindustrie qui s'est fixée dans cette région, à Almelo, à Enschede surtout, ont chassé les anciennes coutumes et le travail en commun. Cependant la culture se rapproche encore beaucoup de celle de la Drenthe : c'est aussi une successsion non
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interrompue de céréales. On a même supprimé ici la demi-jachère que permet là-bas le sarrasin. On met sur la même terre du seigle pendant dix ou douze ans de suite, puis après une récolte de pommes de terre on recommence. Bien qu'on semble méconnaître ainsi à plaisir les plus instantes prescriptions de la science agronomique, qui défend de demander trop 'souvent la même récolte à la même terre, la quantité ni la qualité du grain ne semblent s en ressentir, et le seigle de la Twenthe est renommé dans toute la . Néerlande. Lorsqu'on visite le pays, on est étonné de la vigueur de la plante, de la hauteur et de la force de la paille, de la grandeur de Tépi, et c'est vraiment un beau spectacle que cette mer de seigle dont les vagues ondoient sous la brise, surtout, comme disent les paysans de ce district, by het stuiven van de rogge, c'est à dire quand la précoce céréale répand au vent les effluves de son pollen, qui pénètre l'air d'un parfum de vivifiante fécondité. Le miraculeux succès du détestable* assolement suivi ici s'explique, comme dans la Drenthe, par l'énorme quantité de mottes de gazon et de bruyère qu'on amène chaque année sur la terre labourée. U n'en est
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pas moins vrai que cette rotation est mauvaise, qu elle exige beaucoup de travail, et qu'elle n'est possible qu'en maintenant une partie du sol en friche. Cet exemple est cependant utile à signaler, car il montre à quel degré de fertilité on peut maintenir la terre, quand on a soin d'ajouter à l'engrais de ferme toutes les matières végétales qu'on peut se procurer aux alentours. Si la culture de la Twenthe ne marque guère de progrès sur celle de la Drenthe, nous pourrons au contraire constater une grande amélioration en pénétrant dans le Salland, district sablonneux aussi, qui s'étend vers l'ouest jusqu'aux bords de l'Yssel, la Sala des anciens, à laquelle il a emprunté son nom. C'est ici que résidèrent les Francs saliens avant de descendre vers le sud pour conquérir la Gaule. C'est ici que fut rédigée la loi salique, à Saleheim et à Windoheim, ainsi que le dit le texte même, car ces localités se retrouvent encore dans le canton sous le nom de Salk et de Windesheim. Tout le* pays était également divisé en marken, et même les villes principales, Deventer, ZwoUe, se sont développées au centre d'anciennes marches. C'était aussi dans les coutumes de ces associatio^s
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primitives qu'il fallait chercher l'origine de leurs institutions municipales avant que le régime français les eût fait entrer dans le cadre uniforme d'une loi identique pour tout le royaume. Plusieurs cités, comme Genemuiden, Hattem, Deventer, Steenwyk, possèdent encore un lambeau du vaste territoire commun, c'est à dire un grand pâturage, la greente, où quelques habitants privilégiés ont le droit d'envoyer un certain nombre de vaches, en vertu d'un droit héréditaire. Dans le Salland et dans le comté de Zutphen, dont le terrain et la culture sont à peu près les mêmes, les marches ont été partagées ou vendues ; cependant les cours d'eau, les chemins et les ponts sont encore restés communs et sont entretenus au moyen d'un léger impôt prélevé sur les terres de l'ancienne circonscription. Jusqu'à présent, le système d'exploitation ne s'est pas éloigné beaucoup de l'assolement triennal de laDrenthe et de laTwenthe: deux années •de seigle et la troisième année sarrasin ; mais on cultive déjà le navet en récolte dérobée, et l'on accorde plus de place aux pommes de terre. Les cultivateurs du Salland jouissent en outre d'un avantage énorme qui fait complètement
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défaut aux habitants des deux districts précédents, situés à un niveau plus élevé. Ils ont à leur portée les terres vertes, groenlanden, qui bordent les grandes rivières avoisinantes, ITssel , le Zwarte-water, le Vecht, et qui occupent toute la région basse et tourbeuse des côtes du. Zuyderzée. Tous achètent du foin ; ils ont aussi toujours en location une certaine étendue de pâturages, et ils peuvent ainsi se passer des mottes de bruyère, des plaggen, qui commencent à leur manquer de plus en plus à mesure que les marches se partagent et que les landes se mettent en valeur.
L'étendue ordinaire des fermes est de 10 à 12 hectares ; celles de 20 à 25 hectares sont plus rares et passent déjà pour de la grande culture. La proportion considérée comme la meilleure, celle qu'on cherche à atteindre, est un tiers de terres à labour et deux tiers de terres vertes, pâturages ou prés à faucher. Grâce à cette prédominance des prairies, le fermier peut tenir un nombreux bétail. Sur ses douze hectares, il a sept ou huit vaches à lait, trois ou quatre génisses, autant de veaux, un cheval et plusieurs porcs, ce qui fait plus d'une tête par hectare. Quoique
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ces animaux soient souvent au pâturage, ils rentrent toujours rhiver et même l'été, pendant la huit, quand la distance n'est pas trop grande. On réunit ainsi assez d'engrais pour fumer les pâturages qui ne sont point fertilisés par les inondations et toutes les récoltes, excepté celle du sarrasin. Les fosses à purin ne sont pas encore adoptées; cependant le fumier est l'objet des soins intelligents du cultivateur. 11 y conduit les engrais liquides dont il l'arrose de temps à autre, et il y mêle de la terre extraite des fossés, des gazons disposés en couches successives, de manière à arrêter l'évaporation des gaz ammoniacaux et à empêcher l'eau de pluie d'entraîner les parties solubles. Les récoltes sont de belle apparence, le seigle surtout, qui arrive à un rendement de 18 à 20 hectolitres par hectare. Les pommes de terré sont relativement moins belles, ce qui provient, je crois, de ce que Ton néglige le buttage, opération des plus importantes, qui, en permettant à l'air de pénétrer jusqu'aux tubercules, favorise singulièrement leur multiplication et leur développement. Le système de culture que je viens de décrire est le plus généralement suivi, et il ca-
ractérise l'économie rurale de ce district; mais dans plus dune exploitation on a adopté des méthode» plus avancées, notamment en introduisant la culture du trèfle et en se rapprochant •de l'assolement alterne.
L'étable, d'un genre particulier désigné sous le nom de potstal, offre des dispositions dont l'imitation est peu à conseiller. Une large porte s'ouvre sur le côté du bâtiment ; quand on l'a franchie, on a devant soi une vaste aire qui sert de grange et d'abri pour les instruments aratoires. Aux deux côtés, là où le toit de roseaux retombe sur le mur latéral, sont attachés les animaux domestique», la tête vers l'intérieur, maintenue entre deux montants de bois. Deux petites portes placées de chaque côté de la grande donnent accès derrière les vaches, afin de les traire et denlever le fumier. On leur distribue leur nourriture et leur boisson par l'aire de la grange. A l'inspection de ces arrangements intérieurs, on devine aussitôt que les céréales, exposées ainsi aux émanations de l'étable, sont chose accessoire dans l'exploitation, et que le foin; et, par suite, le beurre constituent le produit principal. C'est encore la vieille grande
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hutte saxonne dé la Drenthe, sauf qu'on a isolé par une cloison la partie destinée à l'habitation de la famille. Pour les méthodes de culture comme pour les dispositions des bâtiments ruraux, le Salland n'a fait que modifier légèrement les traditions de l'ancienne marke. Tout autour de la ferme, des fenils volants à toit mobile, hooïbergen, semblables à ceux de la Hollande méridionale, abritent le foin, duquel dépend tout le succès de l'exploitation. Sans arriver, il s'en faut, à l'opulence des riches fermiers de la région argileuse, les cultivateurs du Salland jouissent d'une certaine aisance, grâce surtout à une extrême économie inconnue de leurs frères du nord. L'intérieur de leur maison a déjà quelque élégance rustique; la grande armoire vitrée en vieux chêne poli y apparaît avec ses porcelaines de Chine et des vases d'étain à défaut d'argenj. Jusqu'au dix-huitième siècle, les baux ne se payaient pas en argent, mais en nature. Le fermier livrait la moitié ou les deux tiers de sa récolte de grains, garfzaad, et la proportion variait d'après l'étendue plus ou moins grande de terre verte, groenland, ou de bruyère dont il avait la jouissance. Il devait ajouter à cette
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redevance de céréales un certain nombre d'oies grasses, car on en élevait beaucoup dans toute la région sablonneuse, et c'était un usage qui remontait bien haut ; déjà les héroïnes de TEdda soignaient elles-mêmes leurs oies, et il est probable que l'habitude anglaise de manger une oie grasse à la Noël estaussi une ancienne tradition saxonne. Aujourd'hui presque tous les baux se paient en argent ; la terre se loue de 50 à 90 fr. l'hectare et se vend de 1,600 à 2,400 fr. L'entrée en jouissance est généralement fixée à la Saint- Martin, c'est à dire au P^ novembre. Il est curieux qu'on trouve la même date en Flandre au moyen âge et en Lombardie maintenant. Le.
fermier sortant a droit à la moitié de la récolte de la ferme où il entre et à la moitié de celle qu'il abandonne ; il n'a rien à payer ni à recevoir à titre d'indemnité. Les instruments aratoires sont bons, et les chariots ont une forme extrêmement pittoresque : posée sur quatre grandes roues très légères, la caisse est peinte en couleurs vives, bleu, rouge, vert, et porte à l'arrière en caractères dorés la date de sa construction et quelque proverbe emprunté à la Bible ou à la tradition. Arrivant en très grand
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nombre au trot rapide du seul cheval qui suffît pour les traîner sur les excellentes routes de briquettes, klinkers, ces chariots donnent un air de fête à la ville où se trent le marché hebdomadaire.
Avant de quitter la partie de la région sablonneuse s étendant à lest de ITssel, il faut visiter encore quelques, villages fondés jadis par des colonies frisonnes, tels que Kamperveen, Vriesseveen, Rouveen, Yhorst et Staphorst, qui forment un contraste complet avec les villages des marken saxonnes. D'abord, au lieu de choisir les terres hautes et sèches, comme les Saxons, qui n'ont occupé que les terrains du diluvium, les Frisons se sont établis de préférence sur les terres basses et tourbeuses, dont ils savaient tirer parti mieux que toute autre race. Il n'y a plus de trace ici de la culture commune sur Yessch, et chaque exploitation est nettement* séparée de celle du voisin par un fossé. Les maisons, au lieu d'être groupées loin des terres cultivées et rangées autour de la grande place publique plantée de chênes (le brink), sont disposées à la suite, chacune sur le domaine qui en dépend. Sui* l'^^^c A manquaient les clôtures
et les chemins; ici il ny en a que trop. Autant dans la moi^ehe saxonne la vie rurale est restée engagée dans le communisme primitif, autant ici elle porte lempreinte de l'individualisme.
Quand on se dirige de Zwôlle vers la Frisé, on rencontre, après avoir franchi le Vecht et le Dedemsyaart, une interminable file de fermes qui occupe un espace de plus de deux lieues. Ce sont Rouveen et Staphorst. Ces fermes ne se touchent pas ; elles sont assises chaounie au milieu d une étroite bande de terrain qui se prolonge derrière elles à perte de vue. Des fossés tout remplis de plantes aquatiques les entourent, et de plantureux* bouquets d'aunes, de peupliers et de saules les couvrent d'un épais ombrage. Avec leurs vieilles façades en bois tout bruni par le temps, leurs étroites fenêtres à petits carreaux enchâssés dans du plomb, avec leur vigne qui suspend au toit de chaume ses gracieuses guirlandes, ces demeures rustiques ressemblent exactement à celles où Van Ostade place ses joyeuses commères et ses intrépides buveurs; mais les gens qui habitent ici n'ont rien des mo- . dèles du peintre des joies bachiques : ce sont
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des gens de mœurs austères, des calvinistes stricts et pieux, solidement attachés à toutes les traditions anciennes, en fait de foi comme en fait de culture; du reate, les plus rudes travailleurs du royaume, et ajoutant à l'exploitation de leurs terres plusieurs petites industries qui leur procurent une aisance réelle. Ils tressent des paniers; avec le bois des sureaux qui forment leurs haies , ils font des pointes employées par les cordonniers; ils tricotent eux-mêmes leurs bas, et ils ont une telle horreur de l'oisiveté que quand les administrateurs du village se réunissent au conseil, ils ont soin d'apporter leur tricot avec eux. Toujours levés avant l'aube, ils exécutent bravement l'immense labeur qu'exige l'exploitation de leur champ, qui a ordinairement plus d'une lieue de longueur. Leur costume ancien et bizarre, celui des femmes surtout, les fait aussitôt reconnaître aux marchés de Zwolie ou de Meppel. Jusqu'à présent ils ont bravement résisté à toutes les innovations, même à celles des cheminées, parce qu'ils prétendent, comme les fermiers de la Drenthe, que la fumée sèche le grain, donne au sarrasin un goût plus fin, et conserve admirablement le lard et le jam-
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bon. Il y a quelques années, le seul bâtiment moderne était 1 école,* qui était bien construite, admirablement tenue et très suivie, et il n'y avait point de cabarets. En somme, malgré leurs idées un peu arriérées, leur costume suranné, dont on se moque à tort, ces purs descendants des anciens Frisons, qui ne se marient jamais hors de leur village, ont des mœurs sévères, quelque instruction, un certain avoir, peu de besoins, et un grand goût pour le travail, qui leur permet de les satisfaire largement. Ne serait*il pas à désirer que toutes les populations rurales ne fussent point plus mal pourvu^?
Presque tous ces cultivateurs sont propriétaires de leurs fermes, qui ont uûe étendue de 15 à 20 hectares, mais dont les terres offrent une disposition très extraordinaire. Elles forment une bande de plus de 5,000 mètres de •long sur 20. ou 30 mètres de large. D'un côté de la route, s'étend jusqu'à la mer un long ruban de pâturages, et de l'autre, immédiatement derrière la maison, la même bande étroite se poursuit jusqu'à la bruyère tourbeuse du Staphorster-veld. Sur une carie un peu détaillée de ce canton, ces interminables lisières
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parallèles présentent le plus singulier aspect. Chaque domaine est isolé par un fossé bordé de vieux saules, où nichent les canards, et par un chemin nécessaire à l'exploitation des terres. Environ un quart du terrain est ainsi enlevé à la production. D'abord viennent les champs labourés, puis des prairies, enfin la lande d'où on extrait encore du combustible, en attendant que la culture l'envahisse. Seigle après seigle, par* fois jusqu'à trois années consécutives, puis pommes de terre, sarrasin et avoine, telle est la rotation ordinaire. Quoique cet assolement soit bienp^urecommandable, les produits sont abondants, parce que, grâce à l'étendue des herbages, on peut entretenir un nombreux bétail. Un cheval, dix ou douze vaches à lait, autant d'élèves et beaucoup de porcs constituent le cheptel ordinaire.
Les instruments aratoires sont peu perfectionnés; mais cela importe peu, car presque toutes les façons données à la terre sont exécutées à la bêche, dont le haut est muni d'un petit rebord en fer où l'on pose le pied, afin de mieux l'enfoncer dans le sol. A Staphorst, on compte trois cents maisons, toutes situées le long de la
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route. Les 6,000 hectares de la commune de Rouveeç sont divisés en neuf cents bandes de terrain. Cette singulière disposition, dont je n'ai rencontré d'exemple nulle part ailleurs, s'expliqye par la manière dont ces colonies frisonnes se sont développées. Chacun a établi sa demeure le long de la route et a commencé de mettre en valeur le terrain qui s étendait devant et derrière sa maison, et le domaine s'est allongé sans cesse, à mesure que la bêche faisait de nouvelles conquêtes, d'un côté sur le marais, de l'autre sur la bruyère. Avant que la route actuelle .vers la Frise fût ouverte, ce district était tout à fait infranchissable pour les charriages, et au temps des guerres du seizième siècle, les armées espagnoles s'y sont plus d'une fois embourbées. Le bien-être, la prospérité dont jouissent ces intéressantes communes montrent bien que, malgré la détestable qualité du sol et la mauvaise disposition des champs cultivés, un travail opiniâtre et stimulé par le sentiment de la propriété suffit pour transformer un véritable marécage en un canton très productif, où vit une nombreuse population, religieusement fidèle, en ce siècle de transformations
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rapides, aux vieilles coutumes de sesjaïeux-les Frisons et à la foi austère qu'ils ont su défendre jadis contre Rome et Philippe fl.
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