CHAPITRE IX
La Vélnwé. -^^ WoestehoAve. — Aspeet de la contrée. — Les forêts communes. —Le mctal-spraak. — Les parcs et les bois. — La naissance d'on village.— Hoenderlo. — La cnltare au moyjîn des plaggen. — Les sables mouvants.
— Le Brabani septentrional. — La Campine hollandaise. — Le Wesiland.
— La culture intensive. — Les afzandingen.
Entre ITssel, le Rhin, le Zuyderzée et les terres basses qui longent la mer du Nord, s'étend un plateau sablonneux que l'étranger ne Tisitait guère autrefois, mais que vient de couper le chemin de fer central néerlandais en se dirigeant d'Utrecht vers ZwoUe : c'est la Veluwe, qui comprend la plus grande partie de la province de Gueldre et un tiers environ de celle d'Utrecht. Ce n'est plus là du tout la Hollande déerité par les voyageurs. Les sables arides ont remplacé l'argile féconde, et les maigres bruyères ont succédé aux gras herbages. On ne rencontre plus ici que des villages perdus dans de vastes solitudes. Pour bien saisir l'aspect de cet inté-
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ressant district, il faut suivre la route d'Arnhem vers Hattem par Apeldoorn, ou, mieux, encore, marcher de clocher en clocher à travers la lande, assuré qu'on est d'ailleurs de rencontrer partout un gîte suffisamment confortable et un accueil hospitalier. Quoique ce relèvement du terrain diluvien ne monte pas haut, il est cependant loin d'être plat : il s'élève et s'abaisse tour à tour en largfes et douces ondulations, semblables à celles que le vent creuse sur les plages de sable de la mer. Lorsqu'on jette les yeux autour de soi du haut de ces éminences, le paysage, malgré la monotonie des lignes, n'est pas dépourvu de cette grandeur mélancolique qui caractérise toujours les scènes de la nature, quand rien n'y révèle la présence ou le travail de l'homme. De tous les côtés se déroule une interminable suite de collines, les unes fondues dans les lointains bleuâtres, les autres revêtues des sombres teintes de la flore des lieux stériles, d'autres encore faisant étinceler au soleil l'éclat de leurs sables mouvants, que le vent promène sur la surface du pays, et toutes ensemble éveillant dans l'esprit l'image d'un gigantesque troupeau de moutons blancs et noirs, pittoresque
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comparaison des psaumes dont on comprend ici toute l'exactitude. On se croirait transporté dans les steppes de la Tartarie, surtout aux approches dune auberge qui justifie parfaitement son nom de Woestehoeve (ferme du désert). Point d'arbres, point de moissons, point de ruisseaux, point de routés ; c'est la solitude complète, et le silence n est interrompu que par le bourdonnement de l'abeille ou par le chant joyeux de l'alouette qui s'enlève à votre approche. Cependant, au fond des plis du terrain, on rencontre de beaux bois et de charmants villages, qui feraient presque douter de la stérilité naturelle des espaces inhabités qu'on vient de traverser.
Dans un petit livre intitulé : Promenades dans la Veluwe {Wandelingen over de Veluwe), M. O. Heldring a inséré quelques vers qui rendent parfaitement l'impression que produit l'aspect de cette contrée : ^ Mon regard se perd au loin sur les espaces sans bornes des landes nues de la Veluwe, et je ne vois ni moissons se pliant gracieusement sous les baisers de la brise, ni fleurs émaillant les prairies riches en trèfles, ni arbres jetant autour d'eux l'ombre
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majestueuse de leur couronne. La création en* tière semble ensevelie dand un auguste silence.
« Tout est mort; point de vie; nul mouvement; rien que la voûte vide du ciel, se recourbant sur la bruyère déserte aux teintes sombres ; mon cœur se serre, je frémis. Une ombre m'apparatt : c'est la nature, revêtue de vêtements de deuils qui parcourt la lande en gémissant.
« Continuez donc à dormir de votre mélancolique sommeil» 6 tristes bruyères de la Veluwé : autour de tous s'étendent leâ gras pâturages des bords de la mer et les riches moissons. Sut la plaine solitaire s'élèvent des tombes de granit, les lits des Huns, et ces monuments gigantesques réveillent l'image des siècles primitifs (I). »
(1) 1k staar langs H meelloos raim van Velawsch vale heiden. En lie geen westen iriad, die daar de halmen knst; Geen bloempje schiet et* op in klaverrijke w^iden , Geen boom verheft zyn krain, om schadaw ait te spreiden; De schepping slaapl en rnst
T is doodsch ; vaar *t oog zich trendt, H ziet nergens groei of leven, Siecbts lacht en brnine hei, zoo ver mijn blikken gaan ; Eon rilling grijpl my aan, ik zie een spooksel zveren, Naloar dvaali door dit veld, met roonrgewaad omgeTBO, En schauwt bot scbroijesd aan.
Slaap dan den doodslaap voort, o YelairBeh aie heiden. En prijkt op *t buivrig veld der Hannen rotsig graf, Omringd ?an goWend graan en Zeestraods velte weiden, Schelb hier naluar aan H kroost bet beeld van vroeger tijdea In reuientrekken af.
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Ici Ton se retrouvé de nouveau sur le territoire qu'occupèrétit jadis les Saxons. Par conséquent, le régime des marken et des èsschen régnait également dans ce district, et il en reste beaucoup de traces ; mais l'organisation primitive n'a pas survécu : elle a disparu sous l'influence du régime féodal, qui s'est introduit au moyen âge dans la Veluwe, beaucoup moins isolée alors que la Drenthe. Au dessus du paysan, de l'homme libre jouissant en maître de la terre commune avec les autres cohéritiers de la marke, s'est élevé le seigneur, puis au dessus du seigneur le souverain, qui a usurpé peu à peu le domaine ^minen*. Une grande partie de la Veluwe était considérée comme la propriété du comte et portait le nom de heerenveld, la lande du seigneur; celui-ci en concédait la jouissance aux habitants moyennant une certaine redevance {ruimgeld), payable à chaque année bissextile. Les quatre grandes forêts de la Veluwe furent transformées en réserves de chasse pour l'empereur (panforsten), et nous voyons Othon III concéder à un couvent, l'Elterklooster, le droit d'y chasser le cerf. Plus tard, un comte de Hollande, Albert van Beijeren, met un impôt sur la
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plus humble industrie des bruyères qu'on ne connaît même plus aujourd'hui, la fabrication de la cire, qu'on extrayait d'une plante aromatique très abondante dans les sables humides, le myrica gale, gagel en hollandais. L'économiste américain Carey, pour attaquer la théorie de Ricardo sur l'origine de la rente foncière, soutient que partout les mauvaises terres ont été cultivées avant les bonnes. Sans rien prouver contre le système qu'il doit renverser, ce fait est généralement vrai, et il s'explique par ce motif très simple, que les meilleures terres étaient envahies par les e^ux. 1\ en a du moins été ainsi dans les Pays-Bas. De là vient que la Veluwe a été peuplée avant la région fertile et basse des côtes, et qu'elle avait autrefois une importance qu'elle a perdue depuis. Malgré la pauvreté du pays, la noblesse féodale s'y était établie et y avait élevé des châteaux comme ceux de Hel ou de Bernkamp, d'où elle dominait les campagnes environnantes. Les guerres incessantes du moyen âge, qui se faisaient aux dépens des pauvres cultivateurs sans défense, abaissèrent encore leur condition et arrêtèrent les défrichements. A l'époque de Charles-Quint, la
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paix, qui régnait sous la domination d'un maître unique, permit quelques conquêtes sur la lande. En 1526, le nombre des bêtes à cornes s'éleva à 36,777; mais les dévastations commises par les Espagnols et ensuite par les armées de Louis XIV firent perdre de nouveau tout ce que Ton avait gagné, et même en 1811 le chiffre de l'espèce •bovine avait à peine dépassé celui du seizième siècle, puisqu'il ne montait qu'à 41,821. Ce n'est que dans ce siècle-ci qu'on a vu réellement diminuer les espaces incultes.
Malgré ces vicissitudes, toute trace de l'antique, organisation saxonne n'a pas disparu. Il existe encore dans la Veluwe plusieurs forêts, comme le Gortelerbosch , le Putterbosch, le Spielderbosch , qui sont régies d'après d'anciennes coutumes germaniques très semblables à celles qui réglaient l'exploitation des esschen{l). C'est toujours le marken-regt, le droit de la marche, appliqué à une autre partie du territoire de la tribu. La propriété indivise est représentée . par un certain nombre de parts, et chacune de ces parts donne à celui qui la possède, le maal-
(1) Voyez aux annexes n° 2.
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2te LA ZONE SABLONNEUSE.
mfln, uiîe voq[ pour délibérer sur la gestion du domaiD0 et pour élire les administrateurs (holi^ figters). Ceux-ci sont aujourd'hui élus pour quatre ans au scrutin secret ; mais jusqu'en 1848 ils Tétaient à haute voix, comme les membres de la chambre des communes en Angleterre.
L'assemblée générale est le maal-spraaky le mallum de l'époque mérovingienne. Les holtrigter^ veillent à la conservation de la forêt, au reboisement, et désignent chaque année la partie qui sera abattue. Chaque maalmnny obtient une étendue égale dont il peut vendre à son gré les arbres ou le taillis. On voit en plusieurs endroits l'amphithéâtre {malenpol) où s'assemblaient les habitants de la marke le jour de leurs délibérations. On retrouve aussi des institutions semblables dans un district qui se rattache à la Veluwe, et qui forme le point extrême occupé par les Saxons, — le Gooiland. Le Gooiland est un canton de formation tertiaire qui, non loin d'Amsterdjtm-, élève aux bords du Zuyderzée ses petites collines de sable. Quoique les négociants ^ de la capitale commerciale aient acheté déjà beaucoup de terres pour les mettre en valeur par la culture ou par des plantations, il reste
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encore d^ grandes landes incultes constituant le patrimoine commun des habitants; mais ils n'arrivent à en jouir par droit héréditaire qu'après être devenus chefe de famille. La part de chacun correspond à l'entretien- de sept tôtes de bétail. Le règlement qui détermine le mode de jouissance est discuté tous les douze ans par l'assemblée de tous ceux qui ont droit à une part. La grande bruyère, la Goaiesche-heide^ est administrée par un corps exécutif que nomment tous les villages du district et la localité principale, la ville de Naarden.
Tout aride qu'elle paraisse et qu elle soit en effet, la terre de la Veluwe a cependant été fertilisée par les soins assidus et intelligents de Thomme. Elle se prête surtout à la végétation de certaines ess^pces forestières quand elle est convenablement défoncée et débarrassée du tuf ferrugineux que le sous-sol contient souvent. Le sapin, le hêtre, le chêne, y poussent à merveille lorsqu'on en soigne la plantation. C'est ainsi que se sont formés les admirables ombrages qui entourent le château royal du Loo. Près d'Arnhem, sur les premières collines sablonneuses qui dominent le cours du Rhin, quelques
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familles opulentes ont créé des parcîg plantés d'arbres delà plus belle venue : Beekhuysen, Bilioen, Rozendael, Sonsbeek. Velp est une sikite de charmants cottages enfouis dans la plus luxuriante végétation. Dans un village, . en pleine Veluwe, à Soerel, on voit un tilleul de vingt pieds de circonférence, qui donnerait ridée la plus favorable de la qualité du fonds. Il couvre tout le vaste bâtiment de Tauberge prés de laquelle il est planté, et un important marché de moutons se tient à Tombre de ses rameaux. On n'obtient du reste cette croissance des arbres que par des soins inconnus ailleurs ; ce sont surtout les taillis de chênes qui sont admirablement traités, et qui donnent aussi en échange les plus beaux résultats. D abord, avant de planter les jeunes souch^, on défonce le terrain à un mètre de profondeur, et on le cultive pendant deux ans en le fumant copieusement. Quand le taillis est constitué, on supprime tous les arbrisseaux étrangers comme on sarcle un champ de betteraves; l'année qui précède la coupe, on enlève toutes les petites branches des grandes pousses afin que l'ouvrier puisse mieux détacher l'écorce destinée aux tan-
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neurs, et on arrive à écorcer ainsi de très menus rameaux qui ne servent partout ailleurs que de bois à brûler. La coupe a lieu tous les huit ou neuf ans. Aussitôt qu elle est faite, on retourne toui le terrain à là bêche entre les troncs, on enterre le détritus des feuilles, on repeuple les endroits vides, on jette les souches vieillies, et Ton obtient par cet entretien minutieux une croissance vraiment extraordinaire et un produit qui ne Test pas moins. Un taillis traité de cette manière se vend 600 ou 700 francs l'hectare, ce qui fait un revenu annuel de 60 à 80 francs (1).
Les bois occupent une notable partie du territoire de la Veluwe, car dans la province de Gueldre, où ce districft est compris, ils occupent 60,000 hectares,^et ils se rencontrent principalement dans cette région sablonneuse et dans le comté de Zutphen, qui en est le prolongement. Dans la Veluwe même, il y a vingt ans, on
(1) Depuis quelques années, on s'occupe de plus en plus de la plantation du pin sylvestre. On estime que les dépenses de plantations d'un hectare de sapins montent à 180 francs, dont 86 fr. pour défoncer le sol à 60 centimètres de profondeur, 54 francs pour 10,000 plantes de trois ans, et 40 francs demain d'œuvre pour les déplanter. (Voyez am annexes n"" 3.)
comptait 7,000 hectares de haute futaie, 5,000 de sapins, 13,000 de taillis, en tout 25,000 hectares. On estime que depuis trente ans on a créé plus de 10,000 hectares de bois de chênes et de sapins, ce qui fait un capital de 15 à 20 millions ajouté à la fortune publique.
Fertiliser la lande par la culture est plus difficile que la mettre en valeur par des plantations, car pour réussir il faut beaucoup plus de travail, .plus d efforts constants et plus d'avances. Aussi le progrès s est-il fait lentement, plutôt par rinfatigable labeur de la petite culture que par les sacrifices des riches propriétaires. Les origines d'une ville née récemment aux bords de la Gironde ont trouvé en France d'ingénieux historiens (1). M. Sloet tôt Oldhuis, dans un récit touchant et sinjple, a consigné l'acte de naissance d'un village sur la Veluwe. Là c'est une création rapide due à l'influence des personnes aisées d'une grande ville voisine, Bordeaux; ici c'est la lente formation d'un centre.de population à force de courage, d'éco-
(1) M. Reclus dans la Revue des Deux Mondée du 1*' novembre 1 863 et M. Pelletan dans nn livre charmant intitulé la N'aiesanee d'une ville.
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nomie et de privations. Vers 1800, un pauvre homme, nommé Brinkenberg, privé de ressources et sans travail, quitta la ville et se retira dans la solitude, espérant que la nature lui viendrait plus généreusement en aide que les hommes . Il alla se fixer à trois lieues d'Arnhem, aux confins de quatre communes, afin dg mieux échapper à la vigilance des gardes et à Vbostilité des administrateurs des marches, qui s'opposent sans pitié à rétablissement de tout étranger sur le territoire commun. Le voilà donc seul dans la vaste lande: mais comment ce Robinson de la Veluwe parviendra-t-il à vivre sur cette terre stérile qui n oflre rien aux premiers besoins de l'homme? Il ne peut se faire une demeure sur le sol, car il n'a ni pierres, ni bois, mais il s'en creusera une au dessous, comme font les animaux de la bruyère, et il couvrira sa tannière de mottes de gazon. Une fois logé, il s'agit de vivre : il coupe de menues brindilles de genêt et de bouleau dont il fait des balais qu'il va vendre dans la ville la plus rapprochée, et ainsi il peut acheter du pain. Pour se chauffer, il enlève la superficie de la lande, qu'il brûle et dont il recueille les cendres. C'est
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le premier engrais qui lui permet de récolter quelques pommes de terre dans le sable. Au bout de deux ans, un fermier compatissant, admirant la vaillance de ce rude travailleur, lui donne deux agneaux. Bientôt il a quelques moutons ; avec des plaggen (mottes de bruyère), il fait di^fumier ; avec ce fumier, il obtient du seigle : dès lors il est sauvé, car il est assuré d'avoir du pain. Il peut songer maintenant à se faire une habitation plus commode et plus spacieuse. C'est toujours la bruyère qui lui en fournit les matériaux. Murs et toit sont en plaggen; point de fenêtre ni de cheminée, il n'y a môme point songé : des écorces de chêne tressées avec du genêt servent de portes; mais il a un coffre en bois pour serrer ses vêtements et une grande armoire en planche (bedstede) où il peut dormir à l'abri de la pluie tout comme un riche fermier ou un gros bourgeois. Les brebis ont donné des agneaux ; il possède un petit troupeau, et il finit même par avoir une ou deux .vaches et un porc. Désormais ce n'est plus un vagabond qui fuit le garde champêtre. Il loue la terre qu'il cultive de 7 à 8 florins l'hectare, et il paie 15 centimes par mouton qu'il mène paître sur la lande; mais à
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l'État il ne doit rien, car aucun impôt ne peut l'atteindre.
Pendant qu'à force de labour et de constance il se- rachetait ainsi de la misère, d'autres familles avaient suivi son exemple et étaient venues s'établir près de lui. Déjà vers 1830 un petit hameau s'était formé, et on l'avait appelé Hoenderlo. Plus tard^ il s'était agi de mieux pourvoir aux deux grands besoins de la commune naissante, c'est à dire d'avoir une école et un puits. Les Fessources manquant tout à fait à ce pauvre village, on vint à son secours. Une souscription fut ouverte, et on se mit à l'œuvre. La modeste école put bientôt s'ouvrir ; mais le puits, qu'il fallait forer dans le sable à une profondeur inattendue, rencon^a de grands obstacles. Un pasteur protestant, M. 0. Heldring, a raconté l'histoire touchante de ce puits, et les péripéties du creusement forment tout un petit drame qui émeut, car on sent avec quelle anxiété ces pauvres gens suivaient les progrès d'un travaild'où dépendait leur bien-être. Enfin on eut de leau, et depuis lors Hoenderlo est devenu un hameau qui a l'honneur de figurer sur toutes les cartes. On peut dire que l'adage antique nihil
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ex nihilo s*est trouvé ici démenti ; car tout a été tiré de rien.
On nous pardonnera sans doute ces détails, car ce seul exemple suffit pour montrer comment on a partout conquis à la culture la plus grande partie de la stérile bruyère. Visitez dans tout le royaume néerlandais les district s incultes de la région sablonneuse, et dans la Drenthe, dans le Westerwolde, dans TOver-Yssel, dans le comté de Ziitpben, dans le Veluwe, vous rencontrerez les trois étapes qu*a parcourues successivement le fondateur d'Hoenderlo : les premiers pionniers, les plus pauvres, lavant-garde du travail et de la civilisation, dans leurs tanières sous le sol ; puis les seconds, déjà un peu mieux pourvus, dans leurs huttes de plaggeUy représentant la condition moyenne, enfin les arrivés, les riches, ceux qui ont occupé autrefois les avant - postes , et qui maintenant forment laristocratie de la lande, parce qu'ils ont une maisonnette avec des carreaux de vitres et une étable avec des vaches. Cette maisonnette est charmante de propreté; elle est bien blanche et bien peinte ; une haie d*aubépine ou de sureaux et quelques fleurs- aux
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vives couleurs égaient la façade; derrière s'étendent un petit potager et un pré planté d'arbres fruitiers. Parfois le pignon est surmonté d'une tète de cheval pour chasser la nachtmerrie^ la jument de nuit, le cauchemar qui fait périr le bétail. La maison ne contient qu'une seule chambre, et l'unique porte d'entrée est celle de l'étable ; mais -cette étable est très bien tenue : de petits rideaux de coton rouge ou bleu pendent aux fenêtres, et l'été, quand le bétail ne rentre pas, la famille s'y réunit. Dans la Veluwe'comme dans toutes les contrées où le sol est peu fertile, où ne manquent pas les espaces inoccupés, il n'y â guère de paysans riches ; mais aussi il n'y a point d'indigents. Un mot que vous entendez souvent répéter là-bas résume admirablement la condition de ces populations rurales : nous n'avons ni noble ni mendiant, wy hebben geen edel nog bedel man. Donnez à l'homme la sécurité, la liberté et l'espoir de la propriété, ces trois énergiques stimulants du travail, et il convertira en un jardin le sable le plus stérile, à moins que ce sable môme ne vienne à lui être disputé par une population trop. dense.
Le système de culture de la Veluwe ressemble
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tiS LA ZONE SABLONNEUSE.
à celui de la Drenthe, quoiqu'il soit un peu plus avancé. Le type de Tancien assolement triennal, seigle d'été, seigle d'hiver et sarrasin, domine encore; cependant il est déjà fréquemment modifié par la culture de l'avoine et des carottes et par celle des navets et de la spergule en récolte dérobée. La préparation des engrais repose toujours sur l'emploi des mottes de brtlyère, plaggen : nrais, comme la Veluwe est entourée de terres basses qui produisent du foin en abondance, lés cultivateurs peuvent s'en procurer presque aussi facilement que ceux du Salland. Il en résulte que le bétail est assez bien nourri l'hiver, et qu'il donne de satisfaisants produits.
Le sobre mouton est l'animal qui convient ici : il se contente de la maigre végétation que lui oifre la lande, et le puissant engrais qu'il donne est précieux pour les terres en culture. La Veluwe a une race particulière, le Veluw schap, petite, légère et à longue queue. L'engraissement des veaux est aussi pratiqué dans plusieurs villages, surtout le long du Zuyderzée, à Nykerk, Nunspeet, Ermelo, Elburg et Putten. Enfermé dans une cage étroite, qui ne lui permet aucun mouvement, le jeune animal est nourri uniquement de
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lait; au bout de douze ou treize semaines, il pèse 60 ou 75 kilogrammes, et rapporte ainsi à la fermière une jolie somme en très peu de temps.
Nulle part, dans les Pays-Bas, la terre n a plus, rapidement augmenté de valeur que dans ce district stérile, si longtemps négligé. Les capitalistes des riches cités de la région basse ont vu les profits que peuvent donner des améliorations rurales bien conduites, et, comme la distance n'est pas trop grande-, ils ont acheté des terrains incultes pour les mettre en rapport. Les bruyères se vendent aujourd'hui très cher et bien au delà de leur valeur réelle, c'est à dire de 100 à 200 francs l'hectare. Je ne citerai qu'un exemple de cette plus-value, emprunté à des source» officielles. En 1842, huit communes achetèrent à l'État 24,000 hectares de bruyère pour 19,000 florins, et en 1854 elles en revendirent 8,000 pour 77,000 florins. En douze ans, le prix de la terre avait avait donc décuplé, et l'on peut affirmer, sans crainte d'erreur, que depuis lors il a encore quintuplé.
On a vu comment le travail a rendu productive la lande la plus rebelle; il est cependant certaines parties de la région haute qui semblent
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défier tous les efforts :.ce sont les dunes de sables mouvants qui s avancent de louest à l'est 30US la pression du vent dominant. La Veluwe seule en compte encore plus de 10,000 hectares, la Drenthe et ^rOver-Yssel doivent en avoir à peu près autant. C'est un total de 20,000 hectares non seulement tout à fait improductifs, mais qui menacent de recouvrir et de stériliser à jamais des terres déjà cultivées. Il y a prés du village d'Otterlo une rangée de ces collines mouvantes qui couvre un espace de plus de 4,000 hectares. La moindre dénudation du sol, l'ornière d'une charrette, le creusement d'un trou, peuvent donner naissance à des sables mouvants, zandstuivingen. Le vent agrandit un peu l'ornière ou le trou et rejette le sable sur la bruyère ; les plantes étouffées meurent, la partie dénudée s'élargit, un petit monticule se forme qui se met en mouvement, la crête toujours en avant du côté de l'est, et la masse sablonneuse va sans cesse grandissant. Il y a deux moyens d'arrêter ces dunes et de conjurer le danger dont elles menacent les champs cultivés.: le premier est de les recouvrir de mottes de bruyère, ce qui n'est possible qu'au commencement; le
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second est de les circonscrire par une plantation de sapins. Autrefois, dès le quinzième siècle déjà, on avait essayé de combattre le fléau : on avait nommé à cet effet un zandgraafy un comte des sables. Aujourd'hui le gouvernement y consacre chaque année une petite somme et se fait adresser un rapport sur 1 état des zandstuivingen. Beaucoup ont été fixés par des plantations de sapins, et quand on en met en vente, il se trouve toujours des amateurs intrépides pour les acheter. Il y a deux ans, j'en ai vu vendre 2,000 hectares pour 1,800 florins. Quoique ces sables soient bien plus mauvais que ceux des dunes, le sapin finit par y prendre racine, et par ce moyen on arrivera peu à peu à convertir ces dangereuses collines en bois productifs.
Lorsqu'on descend de la Veluwe en se dirigeant vers le midi, on rencontre la vallép basse et fertile où coulent les bras multiples du Rhin et de la Meuse ; mais aif delà on retrouve la région sablonneuse dans le Brabant septentrional et dans la partie occidentale du Limbourg. La constitution géologique du sol est la même, la terre n'est pas plus fertile; seulement la cul-
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ture y est mieux entendue. Plus de place est donné aux récoltes vertes, le seigle revient moins souvent, le trèfle est cultivé, et l'on «e rapproche de lassolement alterne. Ce sont à peu près les mêmes pratiques agricoles et les mêmes produits que dans la Campine belge (1). Nous nous permettons donc de renvoyer le lecteur à ce que nous avons dit de l'agriculture de cette région dans notre volume sur YÉconomie rurale de la Belgique.
Dans les divers cantons de la région sablonneuse que nous venons de visiter, nous avons trouvé différents systèmes de culture, les uns plus intensifs que les autres : celui de la Veluwe et de la Twenthe est supérieur à celui de la Drenthe ; dans le Salland, nous avons constaté un
(1) Dans la Campine hollandaise, comme dans la Campine belge, la culture était déjà avancée à la fin du moyen âge. Mais les longues guerres de Témancipation au seizième siècle dévastèrent tout ce pays. On a conservé, pour la partie de cette contrée qui formait le district de Btis-le-Duc, de meyery van s^Hertogenbosch^ des chiffres qui se rapportent à l'état de la culture en 165 5. On comptait alors 30,717 hectares de terres arables, 20,356 hectares de prairies, etc., la valeur des produits agricoles s'élevait à 504,000 florins. En 1855, dans le même district, on trouvait 56,222 hectares de terres arables et 37,908 hectares de prairies. Le produit était porté à 1^464^000 florins.
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nouveau progrès, et le Brabant l'emporte même sur ce dernier district. En suivant cette progression, on arrive à un petit pays où, à force d'accumuler du capital et du travail sur un espace restreint, on a poussé la mise en valeur de la terre au plus haut degré d'intensité et de perfection. Le long des côtes de la mer du Nord, depuis l'Y jusqu'à l'estuaire des eaux réunies du Rhin et de la Meuse, les dunes sont très larges encore, et elles l'étaient bien plus autrefois; mais depuis plus de quatre siècles, afin de conquérir des terrains pour .la culture, on travaille à les rétrécir tout simplement, en transportant le sable ailleurs, labeur énorme que la valeur de la terre gagnée ainsi semble ne jamais pouvoir payer. Cependant, puisque cela s'est fait et se fait encore par l'unique stimulant de l'intérêt privé, il faut bien que ce travail laisse du bénéfice. L'histoire a conservé le souvenir de celui qui le premier en conçut l'idée. En 1461, un seigneur de la cour de Philippe le Bon, comte de Hollande, se rendit auprès de la commission des hospices deHaarlem, proposant de lui indiquer un moyen d'augmenter son revenu^ à la condition que, si le moyen réussissait, on lui
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servirait une rente sa vie durant. La condition fut acceptée ; alors il lui conseilla de vendre le sable des dunes qui appartenaient à ces établissements de charité. L'avis parut d'abord assez étrange, car qui voudrait acheter du sable? Il leur expliqua que le§ navires d'Amsterdam ne savaient où trouver du lest, et qu'ils paieraient très bien celui qu'on leur fournirait. L'idée était bonne ; elle réussit, et depuis quatre cents ans on enlève du sable des dunes non seulement pour le service des navires, mais pour celui des rues et des routes et pour les usages domestiques (1).
Il s!est formé ainsi entre les dunes et les prairies argileuses ou tourbeuses une lisière â laquelle la proximité des villes de Delft, de La Haye, de Leyde, de Haarlem et d'Amsterdam a permis de donner une fertilité extraordinaire. Cette lisière aux environs de La Haye s'appelle le Westland. C'est un jardin continuel où la culture accomplit de véritables miracles, car dans un solnaturellement détestable et sous un
(1) Une des plus importantes de ces etploitations de sable (a/kandi»g)t près ddLoosduinenf appartient à la reine mère.
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ciel rigoureux, à proximité de la mer du Nord, elle obtient des produits que refuse parfois le doux climat de Nice et d'Hyères. Près de Haairlem se rencontrent les grandes plantations de tulipes, d'hyacinthes et de jonquilles qui ont acquis depuis longtemps une renommée européenne. Les précieux oignons de ces plantes bulbeuses sont expédiés dans le monde entier, surtout en Russie et dans l'Amérique du Nord. Le charmant village de Bloemendaal, qui porte si bien son nom, vallée des fleurs^ en a vendu, en 1862, pour plus de deux tonnes, c'est à dire pour environ un demi-million de francs. Dans le Westland, on -cultive aussi très en grand des fleurs de toute espèce, des soucis pour falsifier le safran» dit-on, et des roses surtout, dont les pétales sont recueillis, comme en Perse, afin d'en extraire les essences de parfumerie. Ailleurs, à Nôordwyk et à Wassenaar, ce sont des plantes médicinales qui donnent aussi de bons profits ; à Monster, ce sont des asperges et des figues, et l'on peut y voir un figuier magnifique qu'envieraient Naples et Gènes; à Boskoop, à Aalsmeer, ce sont des pépinières admirablement soignées, qui fournissent des arbujstes d'agré-
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ment à ces innombrables jardins qu on admire autour de toutes les villes des Pays-Bas, et qui en expédient des bateaux chargés jusqu'à Paris même. A Loosduinen, à Naaldwyk, à Wateringen, les petits cultivateurs, qui sont en même temps d'habiles jardiniers, s'appliquent à produire toute sorte de légumes en primeur qu'ils vendent à Londres à des prix très élevés. Ils parviennent dès la fin de mai à avoir en abondance des navets excellents, que des barques vont vendre dans toutes les villes du pays jusque dans l'Over-Yssel et la Frise. A Nieuwer-Amstel, à Sloten, à Alsmeer, on cultive surtout des cornichons et des concombres en partie expédiés en Angleterre, en partie réservés pour le peuple des villes, qui en mange énormément conservés dans le vinaigre sous le nom de zueren. C'est aussi dans le Westland qu'on obtient, avec des soins infinis, ces magnifiques raisins recherchés pour les tables royales, et qui l'emportent sur les fameux chasselas de Thomery et de Fontainebleau.
On ne peut s'imaginer toutes les peines qu'on se donne pour obtenir ces beaux fruits dans un climat aussi peu favorable. La vigne est palissée
Goosie
LA VELUWE. 227
le long de murs très bas et peints en noir.
Quanid la grappe est formée, on retranche successivement le tiers environ des baies, afin que celles qui restent reçoivent plus de suc, plus de force et plus de soleil; on enlève aussi les feuilles qui jettent trop d'ombre sur les grappes. C'est ainsi que l'homme obtient ici à force de prévoyance et de soins minutieux ce que le soleil et la nature lui prodiguent gratuitement ailleurs.
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