‹ La néerlande et la vie hollandaise (volume 2)Chapitre 14 sur 28 · II · texte numérisé non relu

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lande^se répand la lumière d'une philosophie religieuse. Ce travail intellectuel dissout les anciennes formes, renverse les barrières qui séparaient les diverses communions protestantes, démolit, comme dit saint Paul, le mur des divisions et des inimitiés. Les ministres remontrants et mennonites, les orthodoxes et les hétérodoxes, ^ échangent perpétuellement leurs chaires; ils vont le dimanche prêcher les uns chez les autres, et le peuple, qui suit d'ailleurs avec intérêt cette polémique religieuse, s'accoutume à une sorte d'éclectisme pratique. Ce qui sort de là, ce qui plane au-dessus de ces dissidences théologiques, c'est un sentiment toujours moral, une leçon de vraie tolérance, une aspiration sincère, quoique vague, au progrès et à la liberté humaine.

Plutôt que de s'arrêter au conflit des croyances et des doctrines promulguées par la r'éforme, la littérature néerlandaise ferait peut-être mieux de s'attacher à la peinture des mœurs religieuses. Il y a une poésie dans le protestantisme tel qu'il est organisé en Hollande. Cette poésie se révèle surtout à la campagne. Là, le pasteur est deux fois père : ses enfants et son troupeau se confondent pour lui dans une même famille. Il distribue à tous la seule chose que l'homme possède encore après l'avoir donnée, sa pensée, sa parole, son cœur. D'autres fonctions plus humbles, mais qui ne manquent point d'une certaine suavité, existent dans l'église réformée hollandaise, par exemple celles du consolateur des mourants. Le protestantisme, eu imposant à chaque homme

le devoir de se faire pour lui-même une conscience et une foi^ développe d^ailleurs le sentiment de la personnalité; il en résulte que des types divers, exprimant bien le caractère des différentes doctrines, se rencontrent jusque sous les toits de chaume. La vie religieuse dans les villages de la Hollande a fourni à M. van Koetsveld le sujet d'un assez joli roman, le Pasteur de Mastland. Seulement Tauteur s'est plutôt attaché à décrire et à mettre en scène les divisions de l'église réformée qu'à extraire le parfum de ce spiritualisme biblique trop peu connu.

Nous voulons espérer aussi que la littérature néerlandaise se retrempera quelque jour à une source d'inspiration plus humaine. Il lui suffit pour rétrouver sa voie, dont elle a été détournée par Bilderdijk et par les autres orthodoxes, de méditer sur son histoire et sur ses monuments nationaux. De l'université de Groningue, si Ton se rend à l'athénée d'Amsterdam, on rencontrera, sur le chemin, au bord du Zuyderzée, la petite ville de Muiden. Dominée par un vieux château, cette ville, réduite à cinq mille habitants, est comme amaigrie par l'âge ; la campagne environnante est plate et marécageuse, le vieux château lui-même se dresse sombre, taciturne, abandonné. C'est pourtant dans cette ruine, au milieu d'une nature qui n'offre rien de poétique ni de récréant pour les yeux, que se réunissait au commencement du dix-huitième siècle une pléiade de beaux-esprits. Quatre noms survivent à cette grande époque engloutie, Hoofdt et Huyghens (le père du géomètre), Cats et Von-

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deh Vondel était né à Cologne le 17 novembre 1587. Son grand-père appartenait à la secte des anabaptistes. Les persécutions religieuses obligèrent cette honnête famille dé marchands à quitter TAllemagne et à chercher un asile sur le sol hospitalier des Pays-Bas. Joost van Vondel^ alors en bas âge^ fut amené en Hollande sur un mauvais chariot. Sa mère^ durant la route, faisait sécher au vent les langes du nouveau-né sur de longs bâtons fixés aux parois de la voiture. Les parents émigrés s'établirent d'abord à Utrècht, puis à Amsterdam. Ils ouvrirent dans cette dernière ville une boutique de bonneterie. Ce commerce prospéra. IC y avait deux fils dans la maison, Guillaume et Joost. On envoya lepremier à l'université; la seule langue que le second apprit dans son enfance fut le néerlandais. Par une erreur assez commune, l'éducation classique fut ainsi donnée à celui des deux enfants qui, malgré de longs voyages et quelques facultés heureuses, devait rester obscur. Joost fut élevé dans le commerce des bas, pour lequel il professait un goût médiocre. Bientôt le talent des vers se révéla chezlui. Il composa des odes^ des satires, un poème épique et surtout des tragédies. Plus tard, il acquit quelques notions du français et de l'allemand. Décidé à combler lui-même les lacunes d'une éducation négligée, il apprit le latin vers l'âge de vingt-six ans, au point de traduire Virgile, Ovide, Horace en prose et en vers. C'était alors le temps d'Oldenbarneveld, des de Witt, de PietHein, de Tromp, de Ruyter, d'Hugo Grotius, de Rembrandt, de Huyghens,

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de Hoofdt. Ce dernier^ historien et poëtelui^méme^ avait distingué les essais du jeune Vondel: il le reçut à son château de Muiden^ qu'ornaient les fêtes d'une littérature renaissante et les grâces souvent chantées des demoiselles Visscher, A vingt-trois ans, Joost van Vondel se maria. Il épousa Marie de Wolf, née comme lui à Cologne et fille d'un passementier. Distrait parles travaux de * l'esprit, il abandonna à sa femme le soin de surveiller la boutique de bas que ses parents lui avaient laissée, mais il ne quitta point sa maison de commerce.

C'est ici un trait de mœurs hollandaises qu'il ne faut point négliger : un poète bonnetier, vivant à Amsterdam dans le silence dé son arrière-boutique, et faisant descendre sur la scène tantôt les divinités de l'Olympe, tantôt les anges du paradis chrétien. Les contemporains nous ont conservé le portrait de Vondel. C'était un homme d'une taille moyenne; sa barbe, noire et courte comme ses cheveux, avait blanchi de bonne heure ; son visage, pâle et maigre durant la première moitié de sa vie, s'arrondit, se colora, et devint le type d'une bonne figure hollandaise au dix-septièihe siècle. Jusque-là tout allait bien; mais les événements ne tardèrent pas à se précipiter sur ce caractère ferme et robuste, que les Néerlandais ont souvent comparé au chêne. La femme de Vondel mourut. Son fils vint demeurer avec lui et continuer le commerce des bas. Il s'en acquitta mal et ruina sourdement le poëte, qui, tout entier au commerce des lettres, ne s'aperçut même pas de la tournure que pre-

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naient ses affaires. Ce fils était décidément un mauvais sujet. Voyant arriver Torage des-échéances, ne sachant plus cette fois comment adoucir les créanciers, il partit pour Batavia et mourut dans le voyage. Le pauvre Von« del paya -40,000 florins de dettes et se trouva dépouillé, ruiné, dans ses vieux jours. La ville d'Amsterdam vint à son secours : elle lui offrit un petit emploi au mont-depiété avec 650 florins de traitement ; puis^ comme le poëte n'avait pas toujours la tète présente à son travail de bureau, on lui laissa le salaire sans la place. Cet homme avait passé par toute sorte de tribulations et de combats intérieurs. Élevé dansla communauté des frères moraves, il s'était rapproché plu3 tard des remontrants. Bientôt ses meilleurs amis, ses compagnons d'études furent proscrits, emprisonnés, décapités; il vengea leurs infortunes par des satires amères, par des tableaux émouvants. Il eût été lui-même entraîné dans leur perte sans llntercession d'un des magistrats d'Amsterdam et sans la prudence de sa belle-sœur, qui lui fit brûler le manuscrit d'une de ses pièces, ce dont il se plaignit vivement plus tard. Il en fut quitte pour une amende de quelques eentaines de florins. Il resta fidèle à la mémoire de ses amis politiques, à la cause de la tolérance religieuse^ jusqu'à la fin de sa vie ; mais, profondément ému des dis-sidences qui avaient fini par ensanglanter le pays, fatigué des embarras que certains prédicateurs protestants orthodoxes lui suscitèrent pour des œuvres regardées au* purd'hui comme ses meilleures, il se tourna vers le ca-

tholicisme, qu^il finit par embrasser ouvertement. Vondel ne cessa dès lors de professer la religion romaine^ de chanter ses mystères avec une chaleur qui atteste la plus profonde conviction. Hoofdtet ses amis ne lui pardonnérent point d'avoir renié le protestantisme. Le caractère du poète s'aigrit et s'altéra; il devint habituellement morose. Seul et triste, le pauvre vieillard n'avait plus auprès de lui que sa fille, sa bonne fille Anna, qui le soignait et le consolait; mais elle aussi le précéda tout à coup dans l'éternité. Â ces chagrins domestiques s'ajouta la crainte du grand passage, m La mort me répugne, s'écriait-il ; je désire la vie éternelle ; mais je voudrais y être emporté comme Élie.»» Yondel mourut en 1679: il avait quatre-vingt-onze ans.

Tel fut l'homme auquel la Néerlande doit très-certainenient son plus beau fleuron littéraire. Il serait difficile de donner une idée générale de ses œuvres. Vondel a composé un nombre effrayant de tragédies. Luciferpssse pour son chef-d'œuvre. Le théâtre représente le ciel; le sujet est la chute des anges, celle de l'homme vient à la fin de la pièce et la complète : c'est la vengeance que Lucifer tire deDieu.LesHoUandaisont plusieurs fois comparé cette œuvre dramatique au Paradis perdu de Milton, avec lequel la sombre et biblique poésie de Yondel présente^ il est vrai, quelques traits de ressemblance. Seulement on ne trouve pas dans le tragique néerlandais des scènes comme la réconciliation d'Adam et d'Eve après la chute, grand et touchant épisode, inspiré, dit-on, au

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poète anglais par un souvenir de sa vie domestique. Vondel a la phrase solennelle, le vers retentissant, la pensée solide, mais il est peu accessible au lecteur vulgaire. C'est plutôt un poète lyrique qu^un poète dramatique. Dans ses tragédies, on admire surtout les chœurs. Cependant le motif de ces chœurs n'est pas en général des plus saisissants nides plus variés; mais quelques-uns contiennent des beautés réelles. Une autre tragédie, Adam et Eve, se distingue également par des chœurs remarquables. Adam s'écrie : a 0 fille, sœur, fiancée, comment l'appellerai-je ? Le paradis a mille fleurs qui se lèvent pour baiser tes pieds ! » Ce jeune amour dans cette jeune nature est d'un effet délicat, quoique un p#u étouffé sous une déclamation sonore, sous des écarts de goût, sous Tunité aristotélique, rigoureusement observée et assez mal appliquée aux sujets bibliques, quelquefois même sous l'alliance incohérente des formes païennes et de l'idée chrétienne.

Avec ses beautés et ses défauts, Vondel ne s'en élève pas moins dans le passé comme la personnification la plus forte du génie hollandais. Cf^esl^à cette tradition littéraire que la Néerlande doit se rattacher. Le sentiment du beau se régénérera dans les Pays-Bas le jour où un écrivain, pénétré des besoins et de l'esprit de son siècle, dégagé des préoccupations mystiques, s'ouvrira une route entre la poésie réaliste, toujours à terre, minutieusement descriptive, de Jacob Cats, et la poésie de Vondel, qui, aimant l'idéal et le sublime^ passe

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trop souvent au-dessus du cœur humain sans le toucher (1),

La régénération du goût se rattache d^aii leurs à la renaissance des études supérieures. Les deux établissements qui représentent, avec les universités deLeyde, dlJtrecht et de Groningue, renseignement dans les Pays-Bas, — r Athénée d'Amsterdam et celui de Deventer^ — ne nous apprendraient sur ce point rien de nouveau : des cours jetés dans un moule invariable, d'autres cours où un latin barbare sert à couvrir sous l'étrangeté de la forme une pensée et des connaissances vulgaires. C'est un fait malheureusement certain que le niveau des études classi- .ques s'est abaissé en Hollande depuis un siècle. On connaît maintenant les causes de cette décadence. A l'époque où les universités de la Néerlande brillaient d'un éclat qu'elles n'ont plus retrouvé, ces institutions attiraient à elles, par une sorte de rayonnement sym(yathique^ les hommes éminents de tous les pays. Elles puisaient en quelque sorte leurs lumières dans le monde entier. Aujourd'hui le concours et l'accession des savants étrangers sont pour p^eu de chose dans la vie des universités hollandaises. On se demande alors si ce n'est pas trop pour les Pays-Bas de trois universités et de deux athénées. Supprimer une de ces académies, il n'y faut point songer :

(1) Il a cependaut un côté par où il émeut ses compatriotes, c'est le côté national . Ses chants de victoire, ses vei*s adressés aux illnstrès marins de sonépo.que, au prince Frédéric-Henri, ami de la tolérance politique et religieuse, son' Éloge de la navigation y sont comptés parmi ses plus belles productions,

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les villes y tiennent comme à des pages d'histoire nationale^ ce sont pour elles des privilèges^ des titres de gloire et des sources de richesse; mais^ sans réduire le nombre des académies^ on pourrait ne conserver dans chacun de ces établissements qu'une seule faculté. Rien n'emf^écherait par exemple d'installer la faculté de théologie à Groningue^ la faculté de droit à Leyde^ la faculté de médecine à Utrecht^ la faculté des lettres à Amsterdam. Il a été fait à ce projet diverses objections^ dont une seule^a de la valeur. On a dit qu'il y aurait de l'inconvénient à désunir le faisceau des études universitaires. Notre intention n'est point de nier la solidarité des connaissances humaines ; nous croyons même que^ dans les cas ordinaires^ les jeunes gêna qui se destinent à différentes professions libérales gagnent aux relations intellectuelles qui s'établissent entre eux. Tout cela est vrafen principe ; mais il reste à examiner si^ dans un pays de trois millions cinq cent mille habitants^ où les hommes de talent sont, conîme partout, peu nombreux, on ne fortifierait pas les études en concentrant toutes leS spécialités sur un seul point, au lieu de les disperser, comme il arrive aujourd'hui.

Le triste état de l'enseignement supérieur a dû exercer une influence fâcheuse sur le mouvement Intellectuel de la Hollande; mais il existe un autre fléau contre lequel se débat la littérature néerlandaise, c'est l'épidémie des traductions. Nulle part il ne.se publie autant de livres que dans les Pays-Bas, eu égard au

nombre des habitants; seulement, si nous défalquons du mouvement annuel de la publicité les livres de prières^ les sermons, et surtout les ouvrages traduits, nous trouvons une sorte de stérilité morale sous cette fécondité apparente. Le théâtre vit presque entièrement d'œuvres étrangères. Une telle fureur de reproduire la pensée des autres n'a-t-elle pas introduit en Hollande un élément parasite^ qui étouffe les germes de l'originalité nationale ? Avec une histoire comme la sienne, où le sentiment de la liberté le dispute au sentiment religieux^ avec des populations foHement enracinées au sol et aux usages locaux, avec un pays étrange et découpé dans la mer, avec une jeunesse morale, intelligente, invinciblement touchée au cœur par Pamour de la patrie, la Jf éerlande pouvait très-bien avoir une littérature qui vécût de ses propres inspirations. La race incorrigible des traducteurs, l'obsession des idées mystiques, le dépérissement des études, sont autant de causes qui ont arrêté le développement de la pensée nationale. Le culte des intérêts matériels et la. grande activité des travaux publics ont aussi détourné les esprits de la contemplation du beau. Toutes les fois que nous entendions en Hollande parler de poésie, nos yeux se portaient involontairement sur les canaux, ces artères de la vie commerciale, sur les digues et rimposant spectacle de la force domptée, sur l'action de rhomme dans la nature, sur les grands fleuves devenus des serviteurs dociles, sur la lutte de la terre et des

eauXjSur le poëme des choses^ sur la grandeur des faits: c'est là que^ sans nier^ à plusieurs égards^ la valeur de la littérature nationale^ il faut chercher surtout le génie créateur de la Néerlande.

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