LES JUIFS EN HOLLANDE
n existe un peuple mystérieux^ bien digne d'appeler l'attention des historiens et des moralistes. Né dans le désert^ la caravane est son emblème. Il a bu Teau de tous les fleuves^ depuis les ondes tièdes du Nil et de ITuphrate jusqu'aux ondes glacées de la Neva. Il a suspendu sa lyre, détendue par les pleurs de l'exil, aux palmiers de Babylone, aux chônes de la Gaule et aux noirs sapins de la Norvège. Il est partout et toujours, comme le Dieu de Moïse. Il a bâti les Pyramides, il a vu ' crouler le Parthénon. Sa vie religieuse, politique et civile était concentrée dans le temple de Jérusalem ; le temple est tombé, et lui subsiste encore. Sans patrie, il adopte les mœurs, les coutumes des civilisations qu'il traverse. Tel il figure sur les monuments de l'an- ' tique Orient, tel on le retrouve aujourd'hui. Il emprunte* quelquefois aux peuples du Nord leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus, leur mate blancheur ; mais il conserve sous toutes ces transformations locales son ineffaçable caractère, ses traits sémitiques, son grave et vigou-
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reux profil. Ses chants^ mêlés aux cérémonies de bien d'autres cultes , remplissent Tunivers. Toujours proscrit^ toujours debout, il se montre supérieur à ceux qui Toppriment ; sa patience a lassé toutes les persécutions et vaincu toutes les résistances légales. Emporté, roulé comme une feuille morte, il court le monde, depuis bientôt deux mille ans, à travers les civilisations chrétiennes, qui le regardent comme un vivant témoignage de la vengeance divine.
Une erreur assez généralement consacrée veut que l'ubiquité de la race Israélite date de la destruction du second temple par les mains de Titus. C'est bien là en efiet Fépoque de la grande dispersion des Juifs, mais d'authentiques monuments proclament que rétablissement, soit de certaines familles, soit de nombreuses populations hébraïques dans différentes parties de la terre, remonte plus haut que là ruine de Jérusalem, la construction du second temple n'ayant été saluée que par les débris d'un peuple dont la plupart des tribus étaient déjà dispersées dans l'extrême Orient. On rencontre dans l'Abyssinie un rameau judaïque dont les traditions s'arrêtent à l'histoire du roi Salomon. Ce qui s'est passé depuis ce temps-là dans Israël est comme non avenu pour ces familles séparées de la tige originelle. L'opinion des voyageurs et des rabbins est que la colonie juive de l'Abyssinie fut' implantée en Afrique par la reine de Saba (1).
(1) Un savant israélite de Padoue, M. Philoxène Luizato, s'appuyant sur les données que lui avait fournies un voyageur français»
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La Chine est également habitée par des Juifs qui ont quitté leur patrie avant la dernière catastrophe ; à Bombay seul^ on compte cinq mille de ces Juils indochinois (i), qui s'occupent surtout d'agriculture et de la fabrication de lliuile. Ils ne possèdent point de manuscrit de la loi ; mais leurs cérémonies religieuses et leur fol dans l'unité de Dieu ont résisté à Tinfluence de Tathéisme qui les entoure. Ils connaissent l'hébreu, quoique imparfaitement^ et le prononcent mal, parce que la langue chinoise ne possède point tous les sons nécessaires à l'articulation de leur idiome primitif. Quelques-uns d'entre eux ont été revêtus de la dignité de mandarins. La date de leur émigration est difficile à fixer ; cependant différentes circonstances portent à conclure que les Israélites de Bombay sont venus s'établir en Chine à l'époque de la captivité des dix tribus. Ce qui parait certain^ c'est que leur séjour dans le pays est antérieur à la naissance de Jésus-Christ; ils ont appris ce nom de la bouche des missionnaires. L'Inde a également reçu^ dans un temps qui parait très-éloigné^ quelques essaims du peuple éparpillé aujourd'hui sur toute la terre. Si les traces de ces ahciennes colonies
M. d'Abbadie, a traité cette question dans un travail posthume qui a paru dans les Archives israélites^ publiées à Paris par M. S. Cahen. (J) Le célèbre missionnaire protestant Gutzlaff, mort il y a peu d'années, a recueilli des renseignements intéressants sur ces antiques colonies juives dans le Céleste- Empire. On peut voir aussi un ouvrage de l'abbé Sionnet, membre de la Société asiatique de Paris, Essai sur les Juifs de la Chine et sur l'influence qu'ils ont eue sur la littérature de ce vaste empire avant l'ère chrétienne»
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étaient recueillies^ et si les traditions étaient comparées les unes aux autres^ on retrouverait sans doute d'étape en étape toute l'histoire d'Israël^ et comme une sorte de Bible vivante.
De semblables faits annoncent dans la race hébraïque deux facultés très-fortes^ le besoin de se répandre^ et aussi une merveilleuse ténacité du caractère national. D'autres races de l'Orient, celle des Hindous, par exemple, se sont perpétuéesà la surface du globe, et ont maintenu, avec l'intégrité du sang, une partie de leurs usages religieux; mais il est juste de reconnaître que ces antiques familles dd genre humain, ne s'étant point déplacées, ont trouvé dans leur pays des limites naturelles qui les préservent contre les influences de la civilisation moderne. Il n'en est pas de même de la race israélite; mêlée aux autres peuples, avec lesquels elle s'associe sans se confondre, seule elle présente ce phénomène historique d'une nationalité qui résiste au temps et au contact direct de toutes les formes sociales.
Les Juifs sont disséminés dans tout l'Orient et dans tout rOccident. Nulle part cependant ils n'ont rencontré, aussi complètement réunies qu'en Hollande, les conditions favorables aux intérêts de leur religion et de leur race. C'est donc là qu'il convient surtout d'interroger la nation juive sur sa grandeur passée comme sur ses destinées futures. Deux classes la représentent sur le territoire hollandais, les Juifs jBspagnols ou portugais, les Juifs allemands. L'histoire de ces deux émigrations, le caractère
qu'elles ont revêtu en Hollande^ les institutions et les mœurs qui les caractérisent^ les données qu'on peut tirer de leur situation actuelle sur le mouvement général des divers rameaux de la société juive dans quelques autres pays^ — ce sont là des points qu'il suffit d'indiquer pour montrer l'étendue des questions 'que soulève l'état des Juifs en Hollande^ et pour marquer en même temps le plan de l'étude destinée à les éclairer. Nous prendrons pour cadre de nos recherches et de nos observations l'ouvrage d'un Juif néerlandais qui s'attache Surtout à rétablir le lien historique entre les Juifs des Pays-Bas et ceux de l'Angleterre^ de quelques provinces allemandes et du Nouveau-Monde.
Il est impossible de ne point remonter aux événements qui appelèrent les Israélites sur le sol delà Néerlande. A la suite de la priée de Jérusalem par les Romains^ quelques familles juives allèrent s'établir en Espagne. Elles y trouvèrent les traces d'anciens établissements formés dans des temps obscurs par les ancêtres de leur nation. Une raison touchante avait sans doute déterminé les fugitifs à prendre racine dans la péninsule ibérique : il existe entre l'Espagne et la Palestine des traits frappants de ressemblance. Ces familles prospérèrent. La condition des Juifs espagnols différait notablement de la situation qui leur était fititedans les autres pays de la chrétienté durant le moyen
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âge; ils continuèrent de cultiver^ sous cet heureux ciel denbérie, les sciences^ les lettres et les arts. Leur intelligence^ développée par un état social qui remontait à la plushauteantiquité, leur donnait alors une véritable supériorité sur les autres habitants de l'Europe. Les écrits des nd)bîiis servirent; dans ces Ages de barbarie^ à conserver quelquespages des anciens philosophes et certains mo* numents littérairesde l'antiquité. Ces Juifs instruits atteignirent ainsi, en Espagne, un degré de considération auquel ils ne pouvaient prétendre dans les autres pays chrétiens. L'invasion des Mores les plaça pour quelque temps dans une situation pénible. Ballottés entre les nouveaux conquérants et les populations chrétiennes^ il leur arriva bien des fois d'être maltraités par les uns et par les autres, et si quelques historiens les accusent d'avoirfavorisé les Mores, d'autres assurent que les Juifs prirent les armes pour défendre leurs anciens maîtres contre l'invasion étrangère. Dès que la situation se fut un peu éclaircie^ on voit employer les Juifs comme interprètes et comme diplomates, fonctions dont leurs lumières et leur qualité de race intermédiaire les rendaient fort capables. Voilà ce qui accrut encore leur importance sociale. Us traitèrent avec les nouveaux conquérants sur un pied d'égalité; leur origine commune (car les Juifs forment, selon toute vraisemblance, un rameau de l'arbre sémitique), leur tournure d'esprit orientale, leur langue nationale, tout les rapprochait des Arabes. Les écoles juives de Cordoue, de Tolède, de Barcelone, de Grenade, s'élevè-
rent^ sous le régime des Sarrasins^ à un grand état de splendeur. Fréquentées par un nombre considérable d'étudiants^ elles entretinrent la flamme sacrée au nûlieu des épaisses ténèbres de Tépoque. Talmudistes, poètes, astronomes^ philosophes, * juristes, sortirent en foule de ces écoles : le rabbin Judah ben Levi, auteur d'un traité sur les droits de la femme, le poète Gabirol, le &meuxHaimonide, plusieurs autres dont le nom et les écrits ont survécu à leur époque, témoignent assez que le rayon de llntelligence n'était point tombé avec la couronne du front d'Israël (1).
Les docteurs juifs avaient, en Espagne surtout, le monopole de la médecine. Le passage des Israélites sur la terre de l'antique Ibérie a laissé dans le cœur de leurs descendants un long souvenir. Un des poètes lyriques de la Hollande> M. da Costa, appartient à Tune de ces
(1) Une des œuvres les plus renommées de Maimonide est son Traité de Théologie' et de Philosophie, portxni le Utre de Giuide des égarés. Cel ouvrage a été traduit en plusieurs langues, et récemment pour la première fois sur l'original arabe par M. S. Munk, orientaliste distingué delà grande école Israélite d'Allemagne. résUlant à Paris. Le tome 1er vient seulement de paraître à Paris, chez M. A. Frank. M. M unclc, quoique frappé de cécité, a pu mener cette grande œuvre à bonne fin; sa version firangaise est accompagnée de notes critiques, littéraires et explicatives. Maimonide s'attache à spirituallser les expressions matérielles appliquées à Dieu dans la Bible, et il montre qu'il est permis de rechercher les motifs des préceptes religieux. En général il a pour objet d'expliquer par la raison les passages difficiles ou obscurs de la Bible. D'après un des biographes de Maimonide, M. Peter Béer, de Prague, le moi philosophe n'exprime pas exactement l'idée que l'on doit se faire de cet « aigle de la synagogue ; » c'est plutôt un splritualiste rationnel.
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anciennes fanûlles pour lesquelles l'Espagne fut^ pendant des siècles^ une patrie d'adoption. Quoique converti au christianisme^ cet esprit distingué n'a point abjuré sa qualitéde juif, a Tout en me confessant, s'écrie-t-il luiméme^ par la grâce de Dieu un disciple de Jésus-Christ^ je n'ai point cessé d'être Israélite. » Sous le iiiieA'Israêl et les Gentils, il a écrit en hollandais un ouvrage curieux dans lequel respire un sentiment très-vif de nationalité, a Depuis ma première jeunesse, dit H. da Costa, l'histoire de mes ancêtres a été l'objet de mes méditations et de mes études. La partie moderne de cette histoire ^attira surtout mon intérêt; c'est le cœur et l'imagination captivés par les destinées dlsraël que j'ai entreprisd'explorer les annales de la dispersion et de l'exil, d Dansce livre, qui embralsse d'ailleurs toute l'existence historique du peuple juif, l'auteur s'arrête, non sans émotion, sur le séjour de sa race en Espagne, sur ces siècles révolus qu'il appelle l'âge d'or du judaïsme moderne, a Les traces de cette époque passée et de la vie de nos ancêtres dans la Péninsule constituent, ajoute-t-il, pour les Juifs espagnols, un terrible, mais imposant Souvenir, voilé par une impression de sombre grandeur, comme par un nuage.» Cependant le vent de la persécution soufflait sur les Juifs de tous les points de la chrétienté (1). On sait quelle
(1) Celte persécution avait commencé avec les empereurs chrétiens ; elle s'étendit aux Samaritains, qui formaient un des rameaax du judaïsme. Les Juifs étaient trop nombreux pour être anéantis, leur dispersion même les sauva ; il n'en fut pas de même des Sama-
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était dans les différents États de TEurope^ au mojen âge^ la condition de cette nation infortunée. Couverte d'un manteau légal dlgnominie^ séparée des autres classes de la population par des ordonnances injurieuses et par des signes extérieurs qui affichaient l'infamie de toute une race condamnée au fouet et aux violences cprporelles^ elle achetait partout le droit de vivre au prix d'intolérables sacrifices. Des fables absurdes et perfides excitaient contre elle la multitude. On parlait vaguement d'enfants enlevés et massacrés parles Juifs. L'intérêt conspirait avec la superstition contre le repos de ces malheureux exilés. A la suite des mouvements provoqués par une rage fanatique^ la confiscation^ le pillage, la spoliation sous toutes les formes^ terminaient invariablement chaque acte de cette longue et sanglante tragédie. Tout était permis contre la nation maudite.
L'Espagne ne pouvait échapper à l'influence de ces haines religieuses et intéressées. Le 2 janvier 1492 avait vu disparaître le croissant de la Péninsule ibérique.lnfatués
litaiDs, établis sur un ou deux points. Cependant des voyageurs c<)ntemporains ont visité les débris de la communauté samaritaine à Naplouseet à Jaifo (l'ancienne Joppa) ; on y compte une trentaine de familles qui, en y comprenant les hommes, les femmes et les enfants, peuvent s'élever à deux cents personnes. Ce^ Samaritains vivent dans la douce conflance qu'il existe maintenant un nombre considérable de leurs frères en Europe ; ils continuent d'habiter autour du montGarizim, sur lequel leurs ancêtres prétendaient qu'on devait adorer Dieu, tandis que les Juifs soutenaient que ce devait être à Jérusalem. On connaît les rapports des Samaritains avec l'abbé Grégoire et Sylvestre de Sacy. On peut voir, pour plus de détails, les Samaritains deNaplouse, par M. l'abbé Barges. Paris, 18&6.
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de leuni conquête», poussés par le bras de rinquisitioif, Ferdinand et Isabelle prirent alors une résolution qui devait couvrir leur beau royaume de tristesse et de solitude. Il fut décidé que le sol de l'Espagne ne serait pas plus longtemps souillé par la présence d'honunes qui ne professaient point la religion catholique. Cette nouvelle éclata comme un coup de tonnerre et porta la consternation parmi les Juife. Cent soixante mille familles^ éta- Itliott depuis un temps immémorial dans le pays^ allaient ^tre bannies par un cèle fanatique et par une insatiable iivarico d'une terre où étaient les tombeaux de leurs anrAtres. Les Juifo espagnols offrirent au ror une somme considérable pour prévenir l'application de cette mesure rrut^lfe. i.e roi hésitait ; rnais Torquemadaintervintet demanda lUNfementàSaMiyestéCatholique si elle voulaitsnivr0 ro\cm|>ie de Judas Iscariote, qui avait trahi le Christ (HHir k\<^ ratant (1). L^édit de Ferdinand et d'Isabelle ordiMUMnt IV\|>ul$ton des Juifs fut signé, dans une des sal- 1^ iK^ rAlhAUilm^ le :^^ mars 1 40i. Les Juifs étaient les MHds M\)t't:^ du nn^iume quipc^^ssedasseot de grandes fortU^H'^^ Ou )<^t|¥^nuitde x^^ndre leurs propriétés ; mais \\^t^ iSMHW^NNviiuK^ fSAit une iww deri$îoQ. Une maî-
«ft^ Oa>n y^ <« 4«4iiei ;N« ^v :^^ $■ M» . M » -^ Jtii
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son s'échangeait contre un ftne, une vigne se donnait pour un manteau. Le jour de la grande dispersion arriva ; ce jour-là, huit cent mille personnes rassembléesde toutes les provinces, femmes^ enfants, vieillards^ malades^ prirent le chemin du second exil^ aet^ Dieu nous conduisant, dit Tun d'eux, nous partîmes. » Les riches acquittèrent pour les pauvres les dépenses du départ . avec une grande charité. Grâce à cette assistante, bien peu des plus nécessiteux se convertirent ' au christianisme. A pieds, à cheval, sur des ânes ou dans des chariots, on voyait, spectacle triste et touchant, ces malheureux s'acheminer vers la mer ou vers la frontière. Les rabbins les encourageaient, ils faisaient chanter les femmes et les enfants, ils faisaient jouer de la flûte et du tambourin pour soutenir l'esprit défaillant de cette multitude. La masse était composée d'ouvriers qui gagnaient honorablement leur vie dans différentes professions manuelles ; une longue pratique, jointe à une intelligence ornée, les avait rendus très-supérieurs aux classes laborieuses de la population chrétienne.
Une politique aveugle allait ainsi priver l'Espagne des bras qui avaient élevé son industrie à un état florissant, des hommes de science et de talent qui avaient répandu les lumières au milieu d'un temps d'ignorance. La médecine étant presque tout entière dans les mains des Juifs, la population chrétienne se trouva tout à coup privée, après leur expulsion, des secours de l'art. Les fabriques de la Péninsule reçurent un coup mortel.
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Les académies^ les écoles> les sociétés savantes^ furent détruites. L'édit défendait aux juifs proscrits d'emporter or ou argent ; mais ils enlevèrent secrètemeDt de grandes sommes sous la selle de leurs chevaux ; quelques-uns même avalèrent des ducats pour tromper les rigoureuses recherches des officiers commis à la garde des frontières. Si importante 'que fût la masse de numéraire soustraite^ la fortune morale qui s'éloignait avec cette population industrieuse et éclairée était plus consîrable encore. H. da Costa fait remarquer avec raison que si les Israélites de ce temps-là n'avaient point en les yeux fixés vers la Palestine comme vers leur seule et véritable patrie^ ils auraient été assez forts, dans cette circonstance, pour.renverser le gouvernement espagnol. Chassés de l'Espagne, les Israéhtes s'embarquèrent de tous les points de la Péninsule pour l'Italie, le HaroQ, la Turquie et les côtes du Levant. Une flotte de vingt voiles porta plusieurs de ces familles errantes en Algérie, dans la ville d'Oran, où leurs descendants se retrouvent encore aujourd'hui ; mais le plus grand nombre se dirigea vers le Portugal, qui leur offrait un climat semblable à celui de l'Espagne, presque la même langue et une certaine conformité de mœurs. Les Juifs jouissaient depuis des siècles dans l'ancienne Lusitanie du droit d'asile. Quelques-uns d'entre eux s'étaient élevés, au mjlieu des douceurs d'un établissement paisible^ à une assez grande position sociale. Ils avaient d'ailleurs rendu des services au pays en répandant les premières
connaissances de la philosophie^ de la botanique^ de la médecine et de la cosmographie ; ils avaient rntrodult rétude de la langue sacrée ; ils avaient assisté les Portugais dans la découverte des Indes orientales. Malgré ces titres à la reconnaissance publique, le roi de Portugal ne consentit à recevoir les Juifs bannis de l'Espagne que sous des conditions fort dures. Ils devaient payer par tête une somme d'argent^ moyennant laquelle il leur serait permis de séjourner huit mois dans le pays; ce terme expiré, le roi s'engageait à leur fournir des vaisseaux pour les conduire, à leurs irais, vers les points de la terre qu'il leur conviendrait de désigner. Ceux qui ne. seraient point partis à Tépoque indiquée par le décret devaient demeurer comme esclaves. Les capitaines de vaisseau chargés de transporter les Juifs ne leur ménagèrent pas les insultes brutales. Quelques-uns leur ravirent leurs femmes et leurs ÇUes, de sorte qu'au départ de l'Espagne les misères de ce peuple ne faisaient que commencer. Les Israélites castillans qui, par raison de pauvreté ou pour toute autre cause, n'avaient point quitté ^ le sol du Portugal au jour fixé furent pris et gardés à titre d'esclaves. Le roi leur arracha leurs enfants et les fit baptiser; ayant à cœur de peupler des terres nouvellement découvertes sur les côtes de l'Afrique, notamment nie de Saint-Thomas, il y envoya ces enfants, dans l'espoir qu'isolés de l'influence de leurs parents et mariés plus tard aux habitants de 111e, ils deviendraient de bons chrétiens. L'accession d'Emmanuel au trône de Portugal, en
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iAVS, parut enfin devoir améliorer la situation des Juife espagnols ; le nouveau roi mit en liberté ceux que son prédécesseur avait condamnés à Tesclavage. Les espérances que les Hébreux avaient fondées sur le nouveau règne furent malheureusement de courte durée. Une question de mariage^ Tinfluence de l'Espagne, changèrent tout d'un coup la politique d'Emmanuel. En décembre 1496^ un décret ordonnait à tou» les Juifs et à tous les Mores qui ne voudraient point embrasser la foi chrétienne de quitter le Portugal. Cette mesure enveloppait nonseulement les Juifs espagnols, mais aussi les fa9iilles israélites établies depuis un temps immémorial sur le sol delà Lusitanie. Un jour était marqué pour le départ; après ce jour-là, tous les Juifs qui demeureraient en Portugal devaient perdre leur liberté. Un délai de trois mois était accordé aux proscrits. Les trois mois étaient écoulés, le temps de l'exécution de l'édit était venu ; les Juifs se préparaient avec une ferme résolution à quitter une terre qu'ils s'étaient accoutumés à regarder comme leur seconde patrie. Emmanuel commença à jeter un regard soucieux sur cette population qui avait été la lumière de son royaume. Le bannissement de tant de milliers d'hommes riches et instruits allait laisser un grand vide dans un petit État. Le roi voulut du moins retenir une partie de cette race qui lui échappait par sa faute. Il ordonna que les enfants juifs au-dessous de quatorze ans seraient gardés de force et instruits dans les* mystères de la foi chrétienne. Un tel édit ne put être
exécuté sans donner lieu à des scènes navrantes, pans un accès de rage et de désespoir, on vit des parents tuer d'abord leurs enfants en les jetant dans des puits et se détruireeux-mèmesensuite.Les destinées de l'Espagne et du Portugal ont bien changé depuis cette époque ; ces deux États puissants sous le soleil ont vu tomber leur marine^ leur commerce et leur influence politique. La plupart des historiens castillans et portugais rapportent cette décadence à Texpul^on des Juifs. « En se privant^ disent-ils^ du concours de sujets utiles et industrieux^ l'Espagne et le Portugal se sont condamnés à ne point recueillir la riche moisson que les découvertes dans les deux mondes devaient leur apporter. » Je ne crois point en histoire aux théories absolues : si les faits paraissent simples^ les causes sont complexes; mais il est impossible de nier que le bannissement des Juib n'ait été une perte morale pour les deux pays et une raison d'affaiblissement* Le jeune prince qui règne aujourd'hui " sur le Portugal a lui-même paru le reconnaître dans une circonstance mémorable-. Se trouvant en 1854 à Amsterdam^ il se rendit à la synagogue des Juifs portugais; là il exprima des regrets tardifs et condamna^ en termes voilés, l'impolitique conduite de ses prédécesseurs^ qui, dans des âges d'ignorance et de fanatisme, avaient volontairement retranché de ses États une des sources de la fortune publique (I).
(1) Aujourd'hui les Israélites sont réintégrés dans le Portugal et y occupent même un rang distingué.
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Les Juifs éiuigrants qui s'embarquèrent alors pour diffërentes contrées essuyèrent dans la traversée des traitements odieux. Quelques-uns des vaisseaux étaient si chargés^ qu'ils sombrèrent en nier^ et ceux qu'ils iM>rtaient furent noyés. D'autres firent naufrage sur des côtes désertes^ où les malheureux bannis périrent de froid et de faim. On capitaine de navire s'amusa à jeter une partie de ses passagers dans une île où ils furent dévorés par lesbétes fauves. Comment ne point s'intéresser au sort d'une race dont l'histoire est un long martyrologe? Le peuple juif était alors sur la terre la personnification d'un droit violée de la liberté de conscience méconnue ou outragée. Ce qui étonne de la part des Israélites modernes^ au milieu d'épreuves si cruelles^ c'est la constance inébranlable de leur foi religieuse. Leur ferme attachement à la loi de Hoise sous la verge de la persécution contraste avec les fréquentes apostasies des anciens iaik, lorsqu'ils vivaient sous le gouvernement de leurs rois ou de leurs juges. Dépouillés^ errants sur toutes les merset' toutes les terres^ leur foi s'enracinait par les souffrances! Là est peut-être^ en partie du moins^la réponse àla question que s'adresse dans son livre sur Israël M. da Costa : a Comment se fait-ilque mon peuple continue d'être une nation après avoir perdu tous les éléments nécessaires à l'existence nationale ? » Incarnation dé l'unité de Dieu dans les temps anciens^ ce peuple se soutenait^ au moyen âge^ appuyé sur un dogme et sur la haine que lui avait vouée le genre humain. Les Juifs espagnols et portugais
portèrent hors de la Péninsule leurs lumières et leur industrie. En Italie^ ils s'emparèrent de l'imprimerie, qui venait de naître, et contribuèrent ainsi au mouvement dé la réformation en répandant, avec la connaissance . de rhébreu, ces magnifiques éditions de la Bible en caractères sacrés, qui sont restées comme des monuments de la typographie. Les autres cherchèrent leurs ressources dans le commerce.
A l'origine, les Hébreux ne constituaient point un peuple marchand; c'était un peuple pasteur. Israël vivait sous la tente. La transformation du peuple juif en un peuple commerçant est un des exemples les plus singuliers des changements que les circonstances peuvent opérer dans les inclinations d'une race. C'est seulement depuis leur expulsion de la Judée par les Romains que les Hébreux se sont généralement livrés au négoce. Plusieurs causes ont contribué à graver chez eux ce nouveau caractère, qui est devenu avec le temps plus ou moins indélébile.Déclarés presque psirtout incapables de posséder les terres, les Juifs modernes ne pouvaient point se livrer abx travaux de l'agriculture. Vivant sous le régime des ordonnances, ou, pour mieux dire, sous le caprice des gouvernements absolus, privés de la sécurité qui fonde les établissements durables, ils ne devaient point non plus s'attacher à llndustrie. La seule voie qui leur fût ouverte était le commerce. La profession de marchand se trouvait alors méprisée par la plupart des peuples de l'Europe : de là vient qu'on l'abandonna aux Jui&. Quand
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on y réfléchit^ on reconnatt tout ce que ce dédain avait d'injuste et d'absurde. Le commerce n'échange pas seulement des produits, il échange des idées : il est le lien par lequel ^'est établie, jusqu'à un certain point, dans les temps modernes, runité du genre humain. Le développement du négoce s'associe, dans l'histoire des sociétés, au développement des arts, des sciences et de la navigation. Les Juib modernes ont été, sous ce rapport, les instruments du progrès matériel et moral des nations européennes. A une époque où le système des relations internationales était pauvre, les Israélitea^marchands .ont accompli une mission historique. Bannis de France sous Philippe le Long, en 4 31 8, les Juifs se réfugièrent en Lombardie, et y donnèrentaux négociants des lettres sur les personnes auxquelles ils avaient confié leursrichesses:ces lettres furent acquittées. « L'invention admirable des lettres de change, dit d'Alembert, sortit alors du sein du désesplbir. Grftce à ce mécanisme économique, le commerce put éviter la violence et se maintenir par tout le monde, b
On accuse, il est vrai, les Juifs d'avoir abusé de leurs moyens industrieux pour pressurer, durant le moyen fige, les populations chrétiennes. M. da Costa assigne à la conduite intéressée des Juifs modernes plusieurs causes, dont deux méritent d'être méditées : le mépris des classes nobles pour les pratiques financières, mépris qui faisait nécessairement tomber toutes les opérations de banque entre les mains des Juifs ; la ^position dégradante
infligée à ces parias de l'Occident^ qui les autorisait à se considérer eux-mêmes comme des étrangers et à traiter les chrétiens en ennemis, a Le commerce^ dit-il^ dans la situation où étaient placés les Israélites de ce temps-là, devait prendre une tournure fâcheuse de trafic, et les spéculations financières devaient dégénérer en usure. » La lèpre de l'usure, telle était en effet la plaie morale qui avait succédé à Tantique maladie de la race, a L'énorme taux de l'intérêt prélevé par les Juifs du moyen âge, ajoute leur historien, ne saurait être défendu. Leur exclusion de toute charge publique et de toute carrière honorable, leur vie sans cesse menacée, leur propriété et leurs moyens de subsistance sans défense contre Tinjustice et Toppression, tout cela cependant' explique comment les Juifs employaient sans scrupule les seules armes qui étaient laissées dans leurs mains. Faut-il s'étonner ensuite si à la violence ils opposèrent l'artifice et la ruse, s'ils cherchèrent à déjouer la. loi du plus fort par le calcul et la profondeur des intrigues, si, en un mot, ils se couvrirent de la puissance de l'or contre la puissance du-fer?» L'abus ne saurait d'ailleurs effacer les services très-réels que les Juifs ont rendus à la théorie et à la pratique des affaires. Dans les âges féodaux, le commerce se calqua sur les institutions militaires, le prêt à' intérêt dégénéra en extoraon; mais il ne faut pas oublier que, sous cette forme condamnable, les financiers juifs ouvraient du moins une des grandes artères de la circulation économique, le crédit.
Nombre des familles juives qui avaient été chassées de TEspagne et du Portugal cherchèrent un refuge dans les Pays-Bas. Les Israélites s'étaient autrefois établis dans les provinces belges et néerlandaises^ où ils étaient en possession du commerce. Différents édits et des actes d'autorité locale les avaient ensuite expulsés ; on attribue même la décadence du commerce de Liège au bannissement des premiers Israélites que Tintolérance religieuse avait chassés de cette fameuse cité épiscopale. Lorsque les Juifs espagnols et portugais parurent dans les Pays-Bas, il ne restait plus aucune trace des Juifs français (1) et allemands^ que des arrêtés successifs avaient balayés. Les premières tentatives des Israélites pour se rétablir dans les Flandres et dans les Provinces-Unies remonteutà Tannée 1516. A cette époque, quelques réfugiés espagnol^ se présentèrent devant Charles-Quint, le petit-fiis de Ferdinand et d'Isabelle, pour renouveler les propositions faites par les Juifs à ses prédécesseurs. Ils demandaient la permission de résider et d'exercer leur religioa dans cette partie des Étals impériaux. Leur requête ne fut point écoutée : de sévères édits exclurent, au cpntraire, lesnouveaux chrétiens (c'est ainsi qu'on appelait les Juifs baptisés) de la Hollande, aussi bien que de TEspagne.Les négociations furent reprises sous le règnede Philippe 11, et, comme on peut s'y attendre, elles obtinrent encore moins de succès.
(1) Ces Juifs réfugiés dans les Pays-Bas avaient été chassés de France par Ptiillppe le Bel.
Nonobstant ces prohibitions et ces édits^ plusieurs familles Israélites avaient pénétré dans les provinces delà Néerlande avant la séparation d'avec TEspagne. Leur religion avait^ d^uis longtemps, cessé d'être tolérée; mais en pratiquant leurs rites dans le plus grand secret, en se couvrant de noms chrétiens, elles purent vivre*, quelques-unes même prospérèrent. Ces Juifs, cachés sous le baptême, étaient surtout nombreux dans la ville d'Anvers, où ils avaient établi une académie pour l'étude de l'hébreu et de la littérature espagnole. Les ancêtres de plusieurs familles fixées maintenant à Amsterdam ou à la Haye ont ainsi résidé tout d'abord dans la vieille Antuerpe, à deux pas de cet Océan qui' les avait apportés et qui pouvait, d'un jour à l'autre, les reprendre conmie les débris d'un naufrage. Cependant la réformation, ^ laquelle les Juifs s'associèrent de toutes leurs sympathies, commençait à agiter l'Allemagne. Dans les Pays- . Bas, l'excès du pouvoir avait usé le pouvoir même, et les Provinces-Unies venaient de proclamer leur indépendance. Ce fut d'Embden qu'en l'année 1594 dix Juifs de familles portugaises vinrent à Amsterdam, où ils reprirent leurs noms Israélites (1). Ils étaient accompagnés par un rabbin allemand de la ville d'Embden (2). Ce service ne fut pas oublié : la synagogue d'Amsterdam,
(1) Les Juifs portaient alors assez généralement deux noms : Tun qui constatait, pour ainsi dire, leur existence cWile, l'autre qui constatait leur existence religieuse.
(2) Cette ville était à cette époque un Heu de refuge pour les protestants proscrits des Pays-Bas.
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par un sentiment de reconnaissance qui Thonore, accorda plusieurs privilèges à la postérité de ce rabbin qui avait îAtroduit les Juib dans cette seconde terre promise. Un mémorial conservé dans la même synagogue témoigne qu'en 1596 une grande fête mosaïque, -*le jour de»rExpiation^ — fut célébrée à Amsterdam par une petite communauté de Juifs portugais. Leboorg* mestre de la ville, ayant surpris leur assemblée, crot d'abord que c'était une réunion de catholiques romains, dont le culte était alors prohibé. Le magistrat civil se préparait à disperser le conventicule ; mais, mieux informé, il laissa les Israélites accomplir, paisiblement leur service religieux. En 1598, la première synagogue fut fondée dans la capitale des Provinces-Unies. Dix ans après, l'accroissement de la population juive motivait ' l'érection d'une seconde synagogue, et bientôt d'une troisième. En 1639^ les trois églises se réunirent, et formèrent une seule congrégation de Juife espagnols et portugais. Le nombre des Israélites croissant toujours, et aussi leur prospérité, ils bfttirent en 1675 la belle synagogue qu'on voit maintenant à Amsterdam, et qui est située dans la partie de la ville où les réfugiés de la Péninsule s'étaient d'abord établis, près desbordsde l'Amstel. Laliberté relative dont jouissaient les Juifs en Hollande attira de Madrid et de Bruxelles plusieurs familles qui avaient subi le baptême, mais qui, restées Israélites de cœur, vinrent à Amsterdam, où elles professèrent publiquement la religion de leurs pères.
ET LA VIE HOLLAIiI>AISE. 167
Cette accessioa des Juifs portugais et espagnols fut suivie par une immigration de Juifs allemands. Bien différente était la condition de ces deux classes d'exilés. Les premiers avaient réussi^ malgré les mesures spoliatrices du gouvernement^ à emporter de l'Espagne et du Portugal de grands trésors^ et^ ce qui valait mieux^ la connaissance des rapports du grand commerce avec les deux Indes et le Levant^ qu'ils aidèrent puissamment à répandre sur le sol hospitalier de la Hollande. Les seconds n'apportaient guère que leur misère^ la trace de leurs longues souffrances^ mais aussi la ferme résolution de gagner leur vie par le travail. La municipalité d'Amsterdam se montra d'abord effrayée de cette autre invasion des Gueux, Les Juifs espagncds et portugais intervinrent : ils promirent d'aider leurs frères^ et donnèrent l'assurance aux magistrats que ces pauvres gens ne seraient point une charge pour la ville. Après quelques difBcultés, les Juifs allemands obtinrent enfin l'autorisation d'acheter le cimetière de Muiderbank^ situé à quelque distance de la ville^ et qu'ils approprièrent à leurs besoins de résidence. En i656, on leur permit d'élever une maison de prière. Avec le temps, cette population de Juifs allemands prit un développement considérable. J^es Israélites de la Pologne et de la Lithuanie furent obligés de quitter un pays où ils se voyaient tour à tour en butte aux violences des Cosaques et aux fureurs populaires. Trois mille Juifs débarquèrent au TexeU et reçurent aussitôt l'hospitalité à Amsterdam.. Ils se fondirent
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plus tard dans la synagogue allemande. On voit ici la racine de cette division qu'on trouve établie entre les Juifs portugais de la Hollande, et les Juifs germains. Les deux synagogues continuent de former deux églises parfaitement distinctes et séparées. Le nom de Sephardim (Espagnols) est encore porté à cette heure par les descendants des familles Israélites qui ont séjourné en Espagne et en Portugal. De même que le peuple juif a conservé son caractère inaltérable, son individualité, sa foi nationale^ à travers les autres races auxquelles il s'est trouvé mélé^ ainsi les Israélites qui ont émigré de la Péninsule maintiennent, dans toutes les parties du monde, au milieu de leurs propres frères, certains traits qui dévoilent leur origine. Ce qui les distingue des autres enfants de Jacob, ce ne sont pas seulement les souvenirs historiques; c'est aussi, il faut le dire, la position sociale. Les Juifs espagnols formaient en Hollande l'aristocratie de la race dispersée. A Amsterdam, ils demeuraient dans les quartiers les mieux situés, et ils contribuèrent à doter de magnifiques hôtels cette riohe capitale. A la Haye, ils vivaient aussi dans de somptueuses maisons, dont quelques-unes sont même devenues des édifices publics. Ces maisons, qui respirent un air de grandeur, se groupent autour de leur synagogue (1)? située dans un des quartiers les plus agréables de la ville.
(1) Cette synagogue fut érigée dans la première moiUé du dix-hui- Uème siècle; mais l'iétablissement des Juifs à la Haye date âu.milieu du siècle précédent.
Longtemps même ils ont conservé Tusage de la langue portugaise ou espagnole comme un souvenir de leur glorieux passage sur la terre de la Péninsule. Jusqu'au commencement de ce siècle^ ils se servaient de ces deux idiomes dans leur vie domestique et dans leurs rapports mutuels. A la synagogue^ on priait alternativement en portugais et en hébreu ; ces étrangers parlaient ainsi à Dieu dans les deux langues de Texil (i).
Plusieurs motifs déterminèrent la Hollande protestante à améliorer la condition des Juifs. La reformations, dit M. da Costa, avait à cœur de créer de nouveaux et dangereux ennemis à ses persécuteurs. Les principes de tolérance qui furent le fruit de cette grande révolution religieuse contribuèrent aussi à adoucir la politique du gouvernement envers des étrangers qui avaient perdu leur patrie. Il faut dire^ à l'honneur de la Hollande^ que ses stathouders et ses premiers hommes d'État professèrent cette doctrine d'humanité, a Les chrétiens primitifs^ s'écriait le grand de Witt, ont converti par les voies de douceur et de persuasion un bon nombre de Juifs. Nous avons changé de conduite envers eux ; mais pouvons-nous aussi nous réjouir d'un succès égal à celui qu'ils ont obtenu? » Nul pays sur la terre ne s'appropriait d'ailleurs mieux que la Hollande aux
(i) Jusque dans ces derniers temps, le prêche se faisait en langue portugaise, et la Bible était lue au sein des familles en castillan. L'église Israélite est beaucoup moins formaliste qu'on ne se plait généralement à le croire. Le culte de l'esprit, TinstrucUon morale et religieuse, y occupent une grande place.