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ET LA VIE ROLLANDAtSE, 1911
la main de l'homme. On les brûle, et de là terre fécondée par la cendre renaissent dé jeune^ pousses que broutent les moutons. L'industrie agricole ne se contente point de mettre le feu aux plantes, elle brûle le sol lui-même, ou du moins la couche superficielle de tourbe qui recouvre les tourbières hautes.
Il fautd'abord dessécher leterrain. Au mois d'octobre, ' un ouvrier qu'on nomme veenhakker ou houwer (le coupeur de tourbe) s'avance sur la tourbière vierge, les pieds dans de gros sabots et les jambes euveloppiées de paille pour se préserver de l'eau ; il déchire le sol humide, il le s^gne au moyen de rigoles. Ce travail est pénible. S'il vient à geler et que la couche supérieure 80it durcie, on est forcé de suspendre ; mais s'il n'y a pas d'hiver rigoureux, le coupeur travdlle dans la tourbière depuis la mi-octobre jusqu'au mois de mai . La tourbière coupée reste en friche l'été suivant ; l'influence de l'air est nécessaire pour Ramener à un état de maturité. Dans la deuxième année, on déchire de qouveau la terre, et si le printemps est sec, la tourbe se trouve propre à être brblée. On attend pour cela un jour de soleil et de petit vent. Le vent le plus favorable è cette opération est celui qui vient de l'est. L'ouvrier parcourt la tourbière muni d'une corbeille de fer, contenant du feu. Il jette des mottes enflammées contre le vent. Il commence son travail à neuf heures du matin et finit assez tût sa journée, parce qu'au mois de mai et de juin le vent d'est tombe ordinairement avant le
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soir. Rarement la tourbière est assez sèche pour ne pas s'éteindre, du moins en partie, pendant la nuit. Le lendemain, l'ouvrier & remet au travail pour répandre et distribuer le feu. Ses fonctions sont délicates et demandent une miùn habile. Il doit avoir soin que le feu n'use pas trop la tourbière : cela donnerait beaucoup de cendre, sans utilité aucune pour la végétation. Ce n'est pas la cendre, en effet, qui communique la fécondité, c'est le charbon. Puis il risque toujours d'incendier la tourbière. On tremble de voir le Hollandais attaquant sans cesse par le feu et par l'eau une terre débile qui chancelle sous ses pieds.
Le sort de cet ouvrier est digne d'intérêt. Tout en sueur, le visage et les,bras noirs de poussière. Un morceau de pain dé seigle dans la bouche (1), ie brûleur de tourbe passe des journées entières éloigné de toute habitation, séparé des siens, attendu avec anxiéte par sa femme et ses enfants. La surface de la tpurbe qui brûle répand dans l'air une odeur affreuse ; un nuage infect assombrit le ciel. Ces nuages chassés par le vent viennent désoler, au mois de mai et de juin, les villes de la Hollande. Les vapeurs épaisses que ie paysan de la Orenthe distribue dans l'atmosphère de sa province passent même la mer ; elles arrivent jusqu'aux c6tes de la Grande-Bretagne. Si la direction du vent vient à changer, le nuage qui était en route pour l'Angleterre
(1) Ce morceau de pain de seigle empêche les glande» ssliralret de
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reflue sur les rives de la Nécrlande, h laquelle il rapporte le tribut odieux de son industrie. Des plaintes se sont élevées plusieurs fois contre uit usage f&cheux qui obscurcit le soleil et qui couvre la terre d'une fumée sinistre ; niais les habitants de la Drenthe trouvent tant de profit dans cette recette agricole, qu'ils ne voudraient pourrien au monde y renoncer.
L'ouvrier brilleur de tourbe passe le printemps dans cette Aimée, et cependant, si le champ brûle bien, il travulle avec un visage content. Quand les flammes ont sufBsamment joué à la surface de la tourbière, on sème dans le charbon du sarrasin. Des moissons en fleur se lèvent au milieu des steppes ; en automne, des chariots couverts de grains s'avancent le long des routes peu frayées. On oublie alors les fumées odieuses que cette culture répand aux mois de mai et de juin, pour se souvenir uniquement des fruits. Quand le sarrasin est enlevé/les moutons viennent sur la tourbière, où ils se tiennent même durant la nuit. Et puis c'est la fête des oies : ces glaneuses cherchent d'un bec avide les grains de sarrasin perdus. La deuxième année donne une récolte meilleure que la première ; la froisième année surpasse la seconde ; mais alors les autres récoltes vont en déclinant. Après dix ans, la culture est épuisée. Il faut une période de vingt à vingt-cinq années avant qu'on puisse brûler de nouveau la terre.
Le feu et la culture du blé noir n'usent que la croûte superflcielle de la tourbière : plus tard le propriétaire
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est libre d'ouvrir la veiae de la tourbe propremeut dite ; quand cette veine est épuisée, il retrouve la terre arable. Od a de la peine fise Sgurer la richesse des tourbières de la Drenthe. Seulement la canalisation est la base de ■ l'industrie qui s'attaque au combustible. Or, comme jusqu'ici les «tanaux manquent, les tourbières hautes ne constituent encore, dans la plus grande partie de ce district, qu'un vaste capital dormant. Nous avons pourtant parcouru en barque d'Asseu à Heppel un long canal qui a déjà répandu la vie sur ces campagnes silencieuses. Chaque joijir, la masse de tourbe se démasque et l^sseapparaltre des cultures.
L^ mœurs des ouvriers qui travaillent dans les tourbières se rapprochent à quelques égards de la vie des ouvriers mineurs. On les accuse de dissiper follement ce qu'ils gagnent (1). Ce manque de prévoyance contraste trop avec le caractère général des Hollandais pour que nous n'en recherchions pas l'origine. L'esprit d'économie, qui forme la base du tempérament batave, est dû d'ordinaire à l'infliience de la femme et au rang qu'elle occupe dans la maison. Ici, au contr^re, la femme participe aux travaux dé l'homme, au même genre de vie ; elle perd dans les tourbières une partie des qualités délicates de son sexe. Ouvrier comme lui, elle cesse d'être la prévoyance assise au seuil du foyer.
(1).L«8 tTBTiuE d'exlractloD durent seulement don le ou qualone semaines par année. Les bons ouvrière qui traiatllenl la lourb« gagnent de 9 à 10 florins par semaine. Quelques-uns liennent de la Weitphalle ; leq autres appartiennent A la proTlnœ de Drenllie.
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Il existait autrefoisdans la ifrenthe, comme dans d'autres localités des Provinces-Untes, un usage barbare : nous voulons parler des combalsau couteau. On ne voyait presque point de fêtes de village oh il n'y eût des blessures, souvent môme des morts à déplorer. Les héros de ces rixes sanglantes s'enorgueillissaient même de leurs exploits. Les traces que dételles violences laissaient sur le visage, loin de passer pour des stigmates, étaient un titre d'honneur aux yeux des jeunes filles. Ces balafres attiraient les attentions du beau sexe, qui voyait chez les amateurs de ces jeux homicides une qualité que les femmes sauvages estiment par-dessus toutes les autres, le courage. Le progrès des mœurs a heureusement effacé une coutume inhumaine. Le procureur du roi d'Assen me faisait remarquer avec un grand sens que la police correctionnelle et une condamnation modérée avaient puissamment contribué à détruire cet abus en dépoétisant les avantages de la force. Il y a pourtant quelques villages où, en dépit des lois, cette traction est encore en vïguetur. Le matamore pose en entrant dans une auberge son couteau ouvert sur la table : ce couteau est un défi et une provocation ; quiconque le touche par inadvertance ou avec dessein prémédité s'expose à sortir la figure en sang,
La Drenthe se confond, du moins sur la lisière, avec l'Overyssel, par les mœurs, les bruyères et la tourbe. Je bornerai aux colonies du Dedemsvaart l'histoire des tourbières de cette dernière province. Par une belle
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journée d'août, j'étais parti de Zwol Je matin avec un économiste éminent de la seconde chambre, H. Sloet tot Oldbuis. Nous traversâmes des routes délicieuses bordées de hêtres, de bouleaux et de peupliers du Canada, dont le bois sert ici à faire des sabots. Un cantal de plusieurs millions de florins croissaitainsi le long des chemins auiiquels il versait l'ombre et la fraîcheur. Sur le bord de la route, nous découvrîmes aussi des taillis de chênes qu'on coupe au bout de neuf ans, et dont l'écorce sert à tanner le cuir. L'entretien et la préparation de ces arbres emploient un assez grand nombre d'ouvriers. Où l'économie publique est grande, c'est quand elle associe le sentiment de l'utile k la poésie de la nature.
Quiconque voyageen Hollande doit toujours s'attendre ^ rencontrer des prairies. Dans les vertes prairies de l'Overyssel s'élève un bouquet d'arbres sous lequel les vaches viennent se reposer et prendre le frais durant la chaleur du jour. Quand ces arbres sont encore jeunes, on les protège contre la dent des animaux par un treillage. Cette prévoyance envers les bétes est touchante et annonce une bonne population. Peu à peu les prairies font place aux steppes. Au milieu des bruyères désolées, l'œil se repose de temps en temps sur une prairie nabirelle comme il s'en rencontre au Texas. Les landes mêmes de l'Overyssel ne restent point improductives sous la main du Hollandais. On en retire des bruyères pour le chauffage et des cailloux pour consolider les
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routes. Quelle ne fut pas ma surprise de voir des mottes de gazon soulevées (plaggen) devenir l'aliment des , foyers domestiques t Ces lambeaux d'herbes sèches ou plutôt de racines, dont on découvre à l'œil nu le réseau délicat, mêlé d'une croûte de terre, s'emportent moyennant un florin dans des chariots qui les conduisent à la ville. On s'en seri: surtout pour cuire le pain. Les paysans de rOvei^ssel emploient même ces couches de mousse et de gazon flétri en guise de chaume pour la couvertm^ des toits. Rien n'est perdu ; mais quelle distance entre cette économie sauvage et les richesses que va développer sous nos yeux la culture I Enfin te Dedemsvaart paraît.
Le Dedemsvaart est un canal, ni plus ni moins. Le créateur de ce canal, H. Van Dedem, est mort, il y a quelques années, pauvre, chagrin, méconnu par l'injustice des hommes. Il asâstait en silence à l'enfantement d'un monde agricole dont il av^t ouvert le chemin. Sou . sort est celui de tous les initiateurs. Heureux qu'il y ebt encore un cœur pour l'apprécier, une main pour serrer sa main, il s'asseyait Ser et consterné au foyer de ses rares amis. La vérité est que le Dedemsvaart a été une œuvre utile, excellente, non pour l'entrepreneur, hélas! mais pour les colonies voisines qui sont aujourd'hui sorties du désert. Le chemin d'eau a déterminé la circulation de la tourbe, des engrais et des produits créés par l'industrie rurale.
Au Hoogeztmd et au Sappemeer, on peut voir d'an-
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ciennes colonies, créées par les hoinmes du dïx-septième siècle; AvereeEt est une colonie naissante, ouvrage des hommes de notre temps. On montrait encore, il y a quelques année.s, le seul arbre qui existait autrefois dans ces anciennes bruyères. C'était, je crois, un bouleau. Cet arbre a disparu; mais de riches prairies avec des bouquets de verdure, des vergers, des plantations nouvelles, s'élèvent ' comme par enchantement. De tous les cAtés, des campagnes se forment. La nature, chrysalide féconde, se dépouille chaque jour de sa larve inculte et montre avec orgueil une figure embellie par l'art. L'artère vitale de toute cette prospérité agricole, c'est le Dedemsvaart. Dans ce canal principal se déchargent et viennent s'embrancher, au fur et à mesure des défrichements , une multitude d'autres petits canaux qui aboutissent aux tourbières. L'eau vivifie tout sur son passage. Le long des rives, les prairies sortent de l'antique bruyère, les troupeaux naissent, les habitations s'élèvent. Les canaux tracent le développement de toute cette prospérité -, agricole, comme dans la formation embryonnaire du corps humain les vaisseaux sanguins tracent le développement physiologique des organes.
Nous visitâmes une fermé dont dépendent trois cents hectares de terres cultivées, et dans laquelle quatre-vingt-dix vaches, quarante cochons jouissaient tranquillement de la vie. Les étables, les écuries, les instruments de travail, tout annonçait une véritable opulence rustique. Quand on songe que cette opulence date
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dVer, on reconnaît avec attendrissement ce' que peut llndustrie humaine. 11 y a vingt ou vingt-cinq ans, on ne voyait guère dans la colonie que des chèvres. Aujourd'hui les fennes et les habitations s'y succèdent. Ces maisons ont un m d'élégance et de propreté. Les premiers colons logeaient dans des trous creusés sous la terrej les terriers ont bientôt été remplacés par des cabanes, et les cabanes par de jolies maisons de brique. Il ne reste plus rien des prenûëres demeures souterraines dans lesquelles les habitants actuels de la colonie abritaient, il y a un quart de siècle, leur misère^et leurs espérances; il ne demeure que bien peu de cabanes, monuments du second état de choses, et les maisons se dressent de tous cdtés avec une rapidité qui étonne. A la race des anciens Troglodytes qui a disparu succède une population toujours croissante, industrieuse, bien logée, bien vêtue.
Dans cette colonie, on assiste II un cours d'économie ^litiqueenaction. La division du travail et du commerce est encore peu avancée. La même boutique vend de tout; une marchande de mode tient, outre des chapeaux de femme, des pendules, des épices, du grain et des chaufferettes. Au développement du bien-être matériel s'associe toujours en Hollande le développement moral II existe quatre écoles dans la colonie. Une terre qui se défriche, une jeunesse qui s'instruit, ce rapprochement de faits est consolant à voir, il n'y a pas de spectacle plus grand ni plus moral que celui de l'homme étendant
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par le travail le domaine que lui a donné la nature. Quand maintenant on songe que c'est la tourbe qui a fait tout cela, on se demande pourquoi les habitants du vieux monde se jettent dans les déserts de l'Amérique, et pourquoi ils ne viennent point transformer les champs de la Drenthe ou de l'Overyssel. Les premiers colons qui sont venus exploiter sur les bords du Dedemsvaart cette Californie des tourbières étaient généralement des étrangers : il y avait parmi eux des Allemands, des Polonais, des Grecs ; mais la terre exerce sur ces éléments hétérogènes une force d'assimilation rapide, et Avereest et bien aujourd'hui une colonie hollandaise.
L'exploitation des tourbières, envisagée comme principe de richesse industrielle et agricole, a créé des pror vinces entières; elle a fourni et fournit encore du travùl aux classes nécessiteuses ; elle a transformé des prolétaires errants en propriétaires du sol. Quelques économistes décent maintenant qu'on dégrève les tourbières des droits d'accise et des divers impôts qui les frappent^ Ce serait le moyen de donner une impulâon nouvelle à des travaux qui, il faut néanmoins le reconnaître, n'ont point été paralysés par les tributs qu'ils paient au gouvernement. On a vu ce que la Néerlande doit à la tourbe; en présence de ces faits économiques et moraux, on serait tenté de s'écrier avec le vieux poêle Vondel : a Heureux le pays où l'enfant brûle sa mère ! »
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