‹ La néerlande et la vie hollandaiseChapitre 53 sur 68 · II. i-.<i",G(H,inlc · texte numérisé non relu

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ET LA VIE HOLLAnuAISE. SS5

admiré deux grands bœufs en pierre tlërement sculptés; plus bas est une femme agenouillée qui trait sa vache. L'art hollandais est peut-être le seul qui ait célébré les travaux domestiques, au Heu de poétiser le meurtre. Au moment où je visitai la ville deHoorn, les jeunes filles couraient les rues à la tombée de la nuit avec des lumières enveloppées dans des papiers de couleur. Pet usage, dont l'origine est inconnue, rappelle la fête des lant«mes qui 5e célèbre chez les Chinois. Le divertissement dure au moins une semaine, et les habitants semblent yprendre un goût extrême.

Cette vieille ville, aperçue à la lueur des feux qui se promènent çà et là, ne manque point de caractère. On aime ses maisons chancelantes et penchées comme un homme ivre, ses auvents de bois, ses canaux remplis d'eau salée, son Hûtei de ville, gracieuse construction de 161& et retouchée avec assez de goût. Une digue solide protège la ville contre les surprises de la mer, qui, malgré cette défense, est entrée au mois de janvier 1855 dans une des rues (1), Son port est hanté par des bâtiments de commerce qui distribuent non-seulement aux Pays-Bas, mais à la Belgique, à la France et surtout à

(1) Ce Jour-là, tous les habitants étaient sur pied 1 une milice bourgeoise, dont les loacUons conùetent à repouaeer lee eaui, St TBillamment eon devoir. Un des moyens les plus simples et les plus IngMeui dont on se sert pour opposer un obsiatle i l'ennemi, quand la mer a troué unedigae, c'est d'étendre â&< toiles dans l'eau sur la blessure; la mer, qui ronge la pierre, ne peut mordre cette surface llMe, et se retire hnmiUée.

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l'Anf^eterre, les richesses agricoles qui s'échappent de la ville comme d'i)ne come d'abondance. Deux cents pécheurs environ, logés poutla plupart dans des cabanes, vivent à Hoorn 'des fruits delà mer. Nous sommes ici «i milieu de ces fliets qui ont porté si haut et ai loin l'ancienne prospérité de la Hollande. L'histoire de la pèche se lie étroitement à l'histoire de la navigation et des découvertes maritimes. On ne sait point assez l'influence que cet art utile a exevcé sur la connaissance du globe, en créant des marins habiles et intrépides, des chercheurs de terres nouvelles. Hoorn fut le berceau du navigateur Willem Schouten, qui, en 1616, doubla la pointe la plus méridionale de l'Xmérique, à laquelle il donna le nom de sa ville natale. On devrait donc écrite cap Hoorn.

De Hoorn à Enkhuisen, nous traversons par terre uue chaîne de villages bien autrement curieux que Bro(^, qui n'est après tout qu'un dédor d'opéra-couiique. De jolies-maisonsmi-partiedebois et mi-partie de brique, couvertes les unes ^e tuiles, les autres d'un manteau de chaume bizarrement découpé, 8''aiignent le long d'une route plantée d'arbres. Il est convenu qu'ici les portes oe sont pas faites pour entrer dans les maisons ni pour en sortir. Ces portes dorées, gauffrées, sculptées, peintes quelquefois de plusieurs couleurs, sont des ornements, deshors-d'œuvre.Onnelesouvre qu'aux trois grandes solennités du foyer domestique, la naissance, le mariage, la mort. Le reste du temps, on pénètre dans les maisons

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ET LA VIE BULLANDArSB. tST

par derriëee. Quand elles sont simples, ces maisons de boîs ne manquent point dç charme^mai» trop souventun goût maniéré les délîgure en voulant les embellir. Ici la manie de la propreté s'attaque même à la nature. Les arbres qui bordent la route sontpeintsen blanc; d'autres fois ils portent la couleur de la maison devant laquelle ils s'élèvent taillés en muraille^ Ces arbres nous ont paru étonnés et un peu confus de leur toilette ; mais ce doit être une illusion de notre part : qu'est-ce qui dans ce monde se trouve ridicule?

Onarrivepar cetterouteàEnkhuisen(4). C'était autrefois une cité florissante. Au seizième siècle, elle envoyait à la grande pécbe une flotte de cent quarante bâtiments protégés par vingt vaisseaux de guerre. On admirait son port, ses édifices, son chantier de construction nBvale,ses fabriques de sel. Aujourd'bui quelle solitude et quelle décadence 1 Une des anciennes portes d'Eakhuisen se prouve à un quart d'beure de la ville.: l'berbe a effacé les ' maisons.- Des moutons d'une maigreur apocalyptique broutent cette ville déchue, qui ne sera bientôt plus qu'une ruine. Ses rues pleurent, viœ suce lugenl. Des murs qu'émiette le vent, de vieilles maisons aux écussons de pierre qui ne trouvent plus d'habitants ni de fortunes pour les remplir, des figures d'hommes et des femmes hâves, délabrées, sépulcrales, tout cela déroule un chapitre d'histoire qu'on pourrait intituler : Comment meu-

( 1) D'anciens géographes rapportent au hareng l'origine et le nom de cette ville ! Enehusa, quasi harenchum, priore syllaba tranùata,

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SSS LA KËERLAKDE

rent les villes. C'est surtout à l'approche de la nuit que cette scène de désolation et de caducité me pénétra d'une tristesse indéfinissable. lia mer était noire sous un ciel sans lune. De moment en moment, le glaive de l'éclair fouettût le sein du golfe ensanglanté. Ce spectre de ville penché sur les eaux était lugubre à voir. Cela nous rappela une ancienne légende du Nord : Une jeune fille éprise de sa beauté, morte la veille de ses noces en punition de son orgueil et de sa coquetterie, avait obtenu de revenir toutes les nuits d'orage pour se mirer entre deux éclairs dans la mer.

Nous négligerons les autres villes du Zuyderzée, Hedemblik, Harlingen, Workum etRampen, qui ne présentent plus, du moins au point de vue de la pèche, qu'un intérêt secondaire, et nous visiterons les habitants des Iles, qui ont poor unique industrie de jeter leurs filets dans le golfe. En face de Monnikeadam s'élève la petite UedeMariien (1).

(l) L'origine du nom de Uarken ou Marsch a beaucoup exercé les

anliqualrei. Quelques-uns veulent que la population de cette Ile tire son origine des Mirsaclens, Marsatii, dont il est fait mention dans Pline et dans Tacite. Ces Harsadens occupaient autrefois un coin de terre dans le lac Flévo. Llle de Marken fut eéparfe du continent à la fin dn treliiâme siècle. Anciennement elle formait une des propriétés d'un cloître de la Frise. C'était alors une .contrée déilciense, et on y voyait de magnltlqnes Jardins, entretenus par les moines. D'abord la sép^tion de Harken et du continent n'avait qu'une largeur dé quelques pieds; on passait d'un bord ù l'autre au moyen d'un pont de bois : peu à peu la déchirure s'augmenta ; des campagnes trës-feitites furent minées par les eaux, et les, paysans sa trouvèrent transformés en pécheurs. L'état actuel de l'Ile est très-

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Une barque surmontée d'une voile y conduit en moins d'une heure, par un bon vent; mats cette heure met des siècles entre les ht^itants de Itle et ceux du continent. L'entrée du port est étroite : on n'a pas osé l'agrandir dans la crainte <]ue la pression des eaux ne caus&t des désastres par un vent nord-ouest. Construit en 1834 et amélioré en 18S3, ce port est d'ailleurs excellent; des b&timents de pédie serrés les uns contre les autresy dressent fièrement leurs mâts. A terre, vous vous trouvez sur un sol plat et uni, de niveau avec la mer, et que protège une digue de circonvallalion. A la surÊtce de cette plaine s'élèvent des tertres construits de main d'homme, sur lesquels se sont établis des groupes de maisons décorés du titre de bourgades. Le voyageur peut ainsi juger par ses yeux le procédé de construction employé par les premiers habitants de la Hollande pour défendre leurs demeures contre les eaux.

Ces bourgades, au nombre de huit ou dix, et dont une ne se compose que de six maisonaettes, ont toutes des noms,et même d'assezjolis noras,la Tour-de-fm le Bourgdes-Roses, etc. Les maisons sont Construites en bois, les unes peintes, les autres goudronnées, couvertes de tuiles ou de chaumes. La plupart desbourgades se ressemblent: il y en a pourtant une qui se distingue entre toutes par le luxede ses constructions, et qu'on appelle ici la capi-

peu connu des Hollandais eux-mémeg. A Harken, l'arrivée d'nn étranger ei\ un événenient : on le regarde avec surprise comme ud être tombé lie la lune, mais saii!i maWvillancc.

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leO LA NÈËRLANDB

laie de Harken : c'est la Bourgade-de-f Église. La maison du pasteur (la pastorie) y est bâtie en pierre. Un cadran solaire en bois, un jardin fruiUer composé de quatre grands arbres (les seuls àpeu près qui existentdansl'ile), des volets qui préservent de la pluie et des vents de mer^ en voilà assez pour que les habitants considèrent cette demeure' comme un ornement dont ils ont lieu d'être fiers. Près delà maison du pasteur s'élève l'église; à côté de l'église, l'école, et non loin de l'école, la maison de ville. L'églîseest un bâtiment neuf, reconstruit en 1846 avec unç toiture de zinc ; les eaux ont pénétré déjà dans l'intérieur, qui exige de grandes réparations. Les habitants de Marken, au nombre de 950, professent tous la religion réformée. A la voftte de l'église sont suspendus deux modèles d'anciens bateaux de pêche dont on se servait autrefois dans l'Ile. Ces monuments historiques de la navigation se trouvent bien placés dans un temple chrétien, au milieu des souvenirs d'une religion qui a commencé au bord de la mer, sur une barque de pécheurs.

L'école reçoit deux cents enfants des deux sexes, qui apprennent les éléments de l'histoire nationale,de la géographie et de l'arithmétique. L'instituteur est né dans l'Ile, ilbonore ses humbles fonctions par la bienveillance avec laquelle il serf de cicérone aux étrangers. Dans la principale rue de la capitale de Marken, on nous montra la maison du bourgmestre, qui ne se distingue d'ailleurs desautres maisonsdeboisque par un air d'aisance et de

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BT LA VIE HOLLANDAISE. !el

propreté. Autrefois la Bourgade-de -l'Église n'était point pavée : c'était Parisavant Philippe- Auguste. On jetait . çà et là quelques planches durant l'hiver sur le sol bas et marécageux. Aujourd'hui l'état des voies s'est amélioré. Les habitants, depuis un temps immémorial, pratiquent d'une maison à l'autre un passage sur de petites chaussées. Cette oi^nisation des chemins, ces tertres, ces pe- ' tites maisons unifonnes, tout c^a donne aux bourgades de Harkenl'aird'unecité de castors, ces premiers habitants de la Hollande, selon d'anciennes traditions d'histoire universelle, et qui ont aujourd'hui disparu devant les établissements de l'homme.

L'intérieur des maisons mérite qu'on s'yarrête. Le plus souvent la même chambre sert tout à la fois de chambre à coucher, de cuisine et de magasin pour les outils de la pèche. Qnetquesmaisons ont pourtant une seconde pièce séparée, — le salon, comme on dit ici, — dans laquelle ongardelesmeubleset les vêtements; mais c'est un luxe presque aristocratique. Les chambres, de plain-pied avec le sol,n'ont pointde plafond ; elles communiquent par en haut avec le grenier, sur lequel s'élève à angle droit la toiture de tuile ou de chaume. Les maisons manquent également pour la plupartde cheminée. Devant la fenêtre principale s'élève une grande plaqueentouréed'une rangée de briques ou de pierres. Contre cette plaque se trouve sou- ^e dans le sol une pièce defer contre laquelle on fait le feu. Une ouverture pratiquée dans le toit laisse passer la fumée, qui, avant de sortir, se répand dans le grenier, où is.

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elle sècheles filets. Onne cite qu'une trentaine de maisons qui aientune cheminée. Plusieurs fois dansl'année on nettoie l'intérieur, et on le couvre d'une craie blanche. Une table entourée de chaises très-basses, un vieux bahut chapgédefaïencesetdejoliesporcelaine8deChine,une horloge à piedj des seaux pour lé lait dont les cercles de cuivre brillent comme de l'or, tout cela forme dans les habitations de rile une alliance de faits qu'on trouve rarement chez les autres races, la propreté dans la pauvreté. Ce goût des chinoiseries, des vieux cristaux, des rideaux et des couvertures de lit à fleurs est un trdt délicat du caractère batave ; l'art s'as^ed à côté de la misère près du foyer doçiestique, qu'il éclaire d'un rayon consolant. Il y a d'ailleurs tant de paix dans ces intérieurs modestes, tant d'ignorance des besoins que développe la civilisation, tant d'insouciance des richesses et du luxe, qu'on aimerait à y vivre, si l'on pouvait oublier son siècle . La misère n'est point, comme le croyaient certains utopistes nourris àl'écoledeJean-Jacques Rousseau, une conséquence de la société : c'est au contraire une annexe de l'état bar^ bare, un fait primitif contre lequel l'état social est appelé à réagirincessammeot. Les insulaires de Marken sont restés, par suite de leur isolement, à l'origine des choses; maiscomme dansl'lle tout le monde est pauvre ou pea s'en faut, on ne s'aperçoit guère delà pauvreté. Chemin fdsant, on nous montra la maison d'un riche capitaliste qui mettait ses fonds dans le commerce : cette maison était tout amplement une cabane.

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