II. i-.<i",G(Hinlc
Stavoren lui demanda ce qu'il avait acheté à Dantzig; le capitaine répondit : Du froment. Alors l'oi^eillease veuve lui commanda de jeter à la mer par tribord ce qu'il avait chargé par bâbord. Le eapitaioe obéit. Ce* pendant Dieu manifesta son courroux. Aussitôt que ce froment eut été répandu dans la mer, il s'éleva à cet endroit-là un banc de sable d'une immense étendue, qu'oa voit encore aujourd'hui et sur lequel échouent les navires. Ce banc de sable éteignit le commerce de cette opulente cité, qui diminua peu à peu. Aujourd'hui sa navigation et ses grandes pèches sont tombées avec tout le reste; k peine ai-je vu quelques pauvres barques qui se livrent encore à la pèche du hareng dai» les eaux du Zuyderzée.
Je me dirigeai enfia vers Harlingen, oh l'on me dit que la péclle de la baleine s'était maintenue dans ces dernières années. Je me promenais sur le port, chef-d'œuvrede l'industrie néerlandaise ; j'admirais ces digues de mer hautes et larges qui défient tout le poids de l'Océan, lequel vient se briser au pied de la statue de Gaspard Robles (1), quand je vis entrer dans le portun vusseauqui revenait des mers glaciales. Ce vaisseau était le dernier qui se livrât à la pèche de la baleme. Encore n'avait-il point réussi dans son voyage : il ne rapportât qu'une faible cargaison d'huile et quelques peaux de chiens mail) Ancien statboudar de la Ftlse, aaqnel la province et surtout la ville de HarUngeD «ont redcTablet de cet grand» on-
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su LA NÉESLANDE
rins. Ses voiles humiliées disaient assez l'insuccès de Vé- ■ quipage. Il y avait pourtant sur le môle un peuple de curieux qui regardait en silence. Parmi euxj je remarquai un vieillard k la figure basanée conune celle des liommes de mer. 11 considérait d'un air affligé le retour de ce navire, et murmurait entre ses dents : a Oh! quelle décadence, quelle décadence ! » Ce vieillard était un ancien lieutenant baleinier. Sans avoir vu les beaux jours de cette pécbe nationale, U avait pris part aux entreprises courageuses des Fnsons, qui essayèrent^ après 1815, de relever le pavillon néerlandais dans les mers arctiques. Je l'abordai; il parlait plusieurs langues du Nord, comme tous les marins hollandais qui ont été en relation avec les diiféreAts peuples navigateurs, mais surtout un rude anglais, a rough english, qui reflétait bien le caractère de ses traits. Heureux de trouver quelqu'un qui s'intéressât encore à la pèche de la baleine, il me donna volontiers tous les renseignements que je désirais sur les préparatifs de voyage, sur cette vie de mer, sur les mœurs, les aventures et les exploits de ses camarades, sur IVt de harponner la baleine. J'ai cherché à reproduire le récit du vieux marin, en conservant de mon mieux l'enthousiasme et l'énergie de ces souvenirs personnels, échos d'une &me fortement émue par les impressions d'une existence hasardeuse.
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— Vous vous étonnez peut-être, me dit le bideinier, . de l'amertume de mes regrets; mais quiconque a une goutte de sang frison dans les veines ne peut voir sans un soupir l'état d'abaissement dans lequel est tombée une pêche qui était la couronne et la gloire des Provinces-Unies. Nos couleurs avaient fait pAlir dans les mers boréales le pavillon anglais lui-même. C'est à la pécha de la baleine que la république dut une partie de ses grands navigateurs et de ses intrépides marins. Si cette pèche est sortie des découvertes et des voyages entrepris par nos ancêtres dans l'Océan Arctique, elle a favorisé à son tour l'étude des régions hyperboréennes et reculé le boulevard des glaces. Il était défendu aux baleiniers hollandais, sous les peines les plus sévères, de s'enrôler stu* les vaisseaux des nations ennemies ni d'exporter au dehors le matériel de pêche (1). En temps de guerre, nos marins devaient servir sur la flotte de l'État, et vous jugez aisément ce qu'on devait attendre de ces hommes habitués à braver les monstres de l'Océan et le. climat des régions polaires. Il y a quelques années, Harlingen, ma ville natale, luttait encore; mais le nombre de ses bâtiments de pèche fut successivement réduit à quatre, puis
(1) 11 était même interdit aux iJiaDtlers de la Hollande de consUoIre des Davlres de pjche pour le compte des avires paye.
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3U LA nÊRRLAHDK
à trois... Aujourd'hui, vous le voyez, un seul navire rentre dans notre port, et encore à peu près vide. Hélas 1 je TOUS le dis, la pâche de la baleine s'en va.
Mous partions d'un des ports- de la Néerlande vers la fin de mars ou le commencenieRt d'avril. Quelques baleiniers mettaient même plus tôt à la voile. Impatients de forcer la barrière déglace qui, dans la froide saison, ferme le Spitzberg, ils s'engageaient de bonne beure dans les mers solides pour atteindre la retraite des baleines. On profitait d'un vent favorable, et, à l'aide de cordes et de scies dont on se serrait pour scier la glace, on s'avançait, à travers des dangers et des peines incroyables entre ces rochers disjoints. Les accidents et les pertes auxquels donnait lieu une navigation si laborieuse firent abandonner un tel système. Il est à la fois plus économique et plus avantageux d'attendre que le soleil ait dénoué la ceinture de glace avant de se risquer dans ces mers dangereuses. Les bâtiments destinés k la péché de la baleine étaient bons voiliers, solidement construits, doublés en bois, recouverts pour la plupart de lames dé fer ; vous pouvez d'ailleurs en juger par celui que vous avez maintenant sous les yeux. Ces précautions étaient nécessaires pour labourer les mers du Groenland et du détroit de Davis où nous étions continuellement exposés à la pres^on des glaces, aux coups de neige et à la fureur des vagues. L'équipage était composé de quarante ou cinquante hommes, parmi lesquels il y en avait de difiérents grades et de di&érentcs professions. Chacun
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se tenait k son emploi. Ils couchaient dans des cabines placées sous l'entre-pont.
Nous nous amusions fort de la consternation des apprentis à leur entrée dans ces mers ténébreiiBes et glacées qui ne ressemblaient à rien de ce qu'ils avaient vu jusque-là. Je regrette et je regretterai toujours une ancienne coutume qui est maintenant abolie. Le néophyte qui en était à son premier voyage se voyait initié aux mystères du cercle arctique par une cérémonie solennelle, dont se souviennent encore nos vieux marins. L'Océan, revêtu des ajustements et des attributs convenables, se présentait lui-même à bord pour recevoir l'hommage qui lui était dû comme maître et souverain de ces royaumes. Des algues, des mousses marines, avec des huîtres, des madrépores, des étoiles de mer, des coquillages de toute sorte, ornaient la personne desa majesté hyperboréenne. Parfumée avec l'essence de baleine, de morse et de phoque, elle exhalait autour d'elle cette odeur si agi;éable à l'éptcm'iEme des Groënlandais. Assise sur son char (un banc de glace) et suivie de .son cortège naturel, les cétacés, les serpents de merj en un mot tous les monstres de sa cour, elle éteit vraiment imposante à voir. C'était un roi, je vous jure, un vrai roi. Le tremblant adepte était alors amené en présence de l'Océan, qui lui faisait subir un examen. Cette épreuve . terminée, il était remis entre les mains des officiers de sa majesté , qui exécutaient strictement et consciencieusement les fonctions de leur charge. Cette seconde épreuve
•IS LA N&EILAHDB
était vraiment terrible. Frissonnant de peur et de froid, le malheureux novice était rasé avec un rasoir feSX par le tonnelier (1), savonné avec la lie de l'huile de baleme, et plongé ensuite dans l'eau glacée. On l'en retirait presque à demi mort, mais régénéré. Après un tel baptême, tl avait le droit de se regarder comme un enfant de ces mers. Parlez maintenant de notre coutume aux matelots qui traversent le cercle arctique : ils ne s'en souviennent plus que comme d'une légende. Les vieux marins ne se rappellent pourtant point sans émotion les scènes de leur jeunesse, car ce jour d'épreuve était en même temps un jour de fête et de joie pour l'équipage, n y avait là quelque chose qui réchauffe, même après de longues années, le cœur glacé par l'Age . Quand le navire était pïirvenu à la hauteur de 60 ou 65 degrés, nous commencions à faire tous les apprêts pour la pêche de la baleine. Le commandant distribuait à chaque hcNmmc de l'équipage un emploi différent et les mstruments qui lui étaient nécessùres (S). LesfU'éparatifs de l'attaque consistent surtout dans l'armement des chaloupes. Une chaloupe est fournie de deux harpon.1, six ou huit lances, cinq ou sept rames. L'équipage du navire se trouve alors partagé en autant de divisions qu'il y a debateaux. Chacun de ces bateaux a son person-
(I) Le tonnelier élsU anr les navires de pèche on bomme important. C'est toi qal cooetiuisslt et cerclait les barils deatinés à rece- TOlr l'huile de baleine.
(!) On peut voir bu musée de la Haye une collection d'armes et dedllIérentaoatiUmKan auge pour cette pèche.
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nel, qui consiste en ud harponneur, an pilote qui tient le gouvernail, un homme chargé de l'aménagement des cordes, et trois ou quatre rameurs ; cela constitue l'équipage d'une chaloupe. Tout étant prêt, on force, à la hauteur de 75 ou 76 degrés, les premières glaces; puis on avance toujours dans ces mers difficiles, jusqu'à ce qu'on soit parvenu, entre les 77* et 79* degrés, aux campagnes ' de glace solide sous lesquelles se tiennent d'ordinaire les baleines (1).
n faât se faire une idée de la nature et de la topographie de ces mers à peu connues, si l'on veut' comprendre les dangers de la navigation arctique. Une des merveilles de cet shlme d'eau qui s'étend sous la nuit des pôles, ce sont sans contredit les plaines de glace. Ce nom leur a été donné par un baleinier hollandais, et il a passé ensuite dans toutes les langues. Un des navûres réunis à Smeerenberg pour la pêche avait mis à la voile et s'était
(I) Qoe les baleines, poursuivies et détruites le long des cAtes du Groenland, se soient relranchéeaavecliiteDlioii denière, le boulevard des glaces éternelle8,'c'est mifait dont il est Impossible de douter, [K)ur peu qu'on ait étudié les mœurs de cet animal. Quelquefois une baldne Isolée s'aitache k an grand glaçon flottant comme i on bondterquila uouTre, etsousleqnel on la volt teTJtugier à la moindre alanne. Souvent aussi les baleines tiabitent par troupes dans des baies glacées. Ou les volt frapper avec leur téie et briser la surface solide, de diitance en distance, pour respirer l'air. Quoique louveraine des men par sa grande tal'tle et par sa force prodigieuse, la baleine est eitréniement timide. Un oiseau qui vient s'abattre sut son dos la met dans un état d'agitation et de terreur. On ne ^'étonnera donc plus que l'Instinct de sa propre ■conservation lui ait fait chercher une retraite dans des sollmdes défendues par une barrière compacte et difilcile A ouvrir.
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SIS LA HÉBRLAUDE
avancé dans la direction db nord-ouest à une distance considérable ; il ne vit point de baleines, mais il rencontra des glaçons vraiment prodigieux, et qtù ressemblaient à des plaines par l'élen^œ de la surface. Quelquefois ces plaines se meuvent Vous vous figurez aisément les Bonséquences de la rencontre de pareilles masses avec d'autres masses qui leur résistent ; c'est un des spectacles les plus solenneb que présentent les mers polaires, et à coup sur un des plus terrifiants. H n'est pas rare que ces^ands blocs acquièrent en flottant un mouvement rotatoire, lequel a souvent une rapidité de plusieurs milles à l'heure. Une plaine qui s'avance en tournant ainsi sur elle-même, et qui se heurte contre une autre plaine en reposa ou encore avec une autre pltûne animée d'un mouvement contraire, produit un épouvuitable choc. La plus faible des deux est mise en pièces avec un Iracas indicible; quelquefois même la destruction est mutuelle. Les deux plaines de glace se rencontrent, volent en éclats et en poussière. Les débris, d'une énorme dimension et d'un poids considérable, sont souvent lancés en l'air à vingt ou trente pieds, et couvrent un espace immense; tandis que d'autres s'abtment soudainement au fond de la mer.
Vous jugez que le navire le plus fort et le mieux construit n'est, vis-à-vis de ces masses flottantes, qu'un insignifiant obstacle. S'il a le malheur de se rencontrer entre deux plaines de glace en mouvement, il est inévitablement brojé. Le danger augmente encore dans les temps
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de brouilltù^, par il est alors diMrale de suivre distincte-^ ment la marche de ces grands corpSj qui se confondent avec la couleur générale du ciel. Il serait trop long de vous raconter tous les acddents auxquels ont donné lieu les champs de glace agités par le vent ou par les courante océaniques. Nos ancAtres eurent dans une seule année quatorze de leurs vaisseaux qui firent naufrage contre de tels écueils, et onze autres navires qui demeurèrent bloqués durant tout l'hiver. En 1777, un bâtiment hollandais, la Wilkelmina, fut engagé dans les glaces vers le 22 juin : la pression exercée par de telles masses flottantes était si grande, que l'équipage fut obligé de s'ouvrir uu passage en sciant cette mer solide. Quelques jours après, la glace s'amollit, et le navire fiit remorqué par des chaloupes dans la direction de l'est. Après avoir péniblement manœuvré durant quatre jours et à force de rames, les marins rencontrèrent à l'extrémité du banc quatre autres navires qui étaient encore cernés. Assaillis par une tempête et par une chaîne de coltines mouvantes qui s'élevaient à la hauteur de vingt ou trente pieds, ce groupe de voiles fiit horriblement maltrûté. Trois navires sombrèrent. La Willielmina elle-même fut mise en pièces par la chute d'une énorme masse qui se détacha. L'événement fut si subit, que les hommes du vaisseau qui étaient dans leur lit eurent à peine le temps de se sauver à demi nus sur la glace. Il ne restait plus alors qu'un b&timent, dans lequel les équipages des vaisseaux perdus vinrent chercher un refuge. Vers le commence-
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ment d'octobre, ce dernier navire lut emporté au loin par la plaine de glace dam laquelle il était enserré, se heurta contre une autre plaine de glace et s'engloutit. Trois ou quatre cents hommes furent ainsi jetés sur la
. mer solide, presque sans vêtement et sans nourriture, sans même une tente pour s'abriter contre les rigueurs d'un froid polaire. On était à la fia d'octobre ; les malheureux naufragés se séparèrent. Le plus grand nombre d'entre eux gagna la terre et entreprit un voyage désespéré à travers les.cAtes des lies désertes. Le reste demeura sur le champ de glace, attendant que, poussé par les vagues, le radeau abordât en vue de Staten-Hoek. Ils longèrent alors dans leurs bateaux des rivages désolés. Sans abri, sans habits convenables pour les protéger contre le hoià, réduits à la triste nécessité de passer d'un glaçon sur un autre pendant l'obscunté de la nuit, ils bravèrent courageusement la mort. Après avoir reçu
. un accueil favorable de la part des bons Groënlandais, cent quarante d'entre eux gagnèrent les établissements danois sur la c6te ouest du Groenland ; le reste, c'est-àdire environ deux cents, avait péri. — Nous nous racontions leurs aventures dans la cabine de nos vaisseaux, autour du poêle, et de tels redis du temps passé, loin d'abattre notre courage en face des mêmes dangers, ne disaient que ranimer notre ardeur nationale. Ces mers, pleines du nom et des exploits des HoUandiùs, nous imposaient l'obligation monde de ne point démériter de nos ancêtres.
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ET LA VIE aOLt-ANDAISB. 311
Les changements auxquels se trouvent soumis ces champs de glace sont quelquefois si extraordinaires, si capricieux, qulls déroutent tous les calculs des navigateurs. J'ai vu deux narâes solidement fixés dans ces masses immobiles être tout à coup emportés par ces mêmes masses qui s'ébranlaient ; ils se trouvaient alors séparés l'un de l'autre par une distance de pluneurs lieues malgré l'apparente continuité des liens qui les retenaient à la surface de l'Océan glacial. Il faut d'ailleurs faire une distinction entre ces champs de glace qui couvrent la mer du cdté du Spitzberg et les montagnes mouvantes qui du cdté du détroit de Davis bondissent du fond de l'abîme. Il existe une véritable géographie des glaces dont on ne retrouve la trace sur aucune carte dessinée par la main de l'homme. Tous les pécheurs qui ont forcé les remparts derrière lesquels la baleine se tient maintenant abritée savent qu'il se trouve vers le pôle arctique des isthmes, des archipels, puis enfin un véritable continent de glace dont l'étendue n'a point encore été mesurée. Ce continentest surtout formé d'une chaîne de montagnes qui se succèdent du côte de la baie de Baftln. Ces montagnes s'élèvent du sein de l'Océan à deux ou trois cents lieues de toute terre «onnue. Les neiges séculaires, les brouillards, les pluies augmentent d'année en année, selon toute vraisemblance, la hauteur de ces solbmeta^ qui s'enfoncent toujours plus avantdans les solitudes d'un ciel immuable comme l'Océan luimême. Seulement leslois de cette croissance n'ont point
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su LA NéBKLANDE
été étudiées par nos géolo^es. Qui dira ce que cinq ou six nècles apportent en élévation k ces alpes des mers polaires ? Ici tout est mystérieux et tout est gigtmtesque. Nos neux poètes hollandais, dontnoos lisions quelquefois les œuvres pour charmer l'ennui de nos longs voyagea, parlent.volontiers des sévères béantes de l'hiver ; mais, en vérité, ce qu'ils en connaissent est bien peu de chose, n faut avoir vu les mers boréales pour se faire une idée de la neige, des brouillards et de ce que vous appelez les frimas. Là du moins l'hiver règne étemel, splendide, immense, fièrement as»s sur des montagnes ed glace vieilles comme les fondements de la terre. Il est vrai qu'il n'a guère pour spectateurs que les ours blancs, les lourdes baleines et par hasard quelques pauvres pécheurs ignorants, qui admirent en silence ces scènes grandioses de la nature, mais qui ne savent point les décrire. Un des points essentiels de l'art du pécheur, c'est de découvrir le gîte des baignes. Il faat pour cela de l'expérience et du coup d'œil. Quoique les cétacés semblent préférer le voisinage des plaines de glace, quelques-uns habitent cependant des mers ouvertes. Le plus grand nombre d'entre eux se rassemblent dans un cercle asseï étroit ; d'autres se répandent au contrdre sur une immense surface. Il y a des baleines qui vivent seules ou par couples ; il y en a aussi qui se promènent par troupeaux dans les solitudes océaniques. Ces tribus nomades se distinguent les unes des autres par certaines particularités d'âge, de càractèce et de mœurs. La vie de ces
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grands animaux est peu connue malgré les observations des baleiniers, qui les surveillent depuis des siècles. Il est curieux d'étudier leur marche. Parfois des groupes nombreux disparaissent en quelques jours du théâtre de la pédie. Ces mystérieuses évolutions sont sans doute déterminées par les lois de l'alimentation (1), par l'instinct de la conserva^on personnelle et par d'autres circonstances qu'il n'est guère possible de pénétrer. La science pratique du baleinier consiste moins à étudier les secrets de la nature qu'à s'ins^ûrer du temps et des lieux. Il est pourtant difficile de ne point s'intéresser au sort de ces créatures ^gantesques, dont la sécurité serait si grande sur les mers de glace, si l'bomme n'avait pas forcé leui retraite inaccessible.
(IjLesïstèmed'allmeDtadondestialBtiieseateitréqenientglngulfer. Ces géanls dn règne Bolmal nagent à la sniface de la mer avec une grande rapidité, et en nageant ils ouvrent leurs larges niAchoires. Un courant d'eau se précipite alors dans ce vaste gouffre, et avec l'eaDdes vers, des mollusques, de petits crustacés, en un mol lesinsectes de l'Océan. L'eau se trouve ensuite reponssée de.cliaqae c&ti de la bouche ; mais elle est tamisée en quelque sorte par les lames transversales des fanons, espèce de moustaches fliëes à la mâchoire supérieure, et qui serTsnl i retenir 1» nourriture. Nous avons vu ce mécanisme parfaitement exprimé sur une tête de baleine préparée dans le mnsée d'hisloire naturelle à Harlem par les soins de M. van Breda. On peut admirer Ici nue des lois de la nature : dans sa sage prévoyance, ellen'a pas voulu que les gros mammifères vécussent aui dépens des autres anlmaui de leur espèce. L'éléphant, le rblaocéros, l'hippopotame se nourrissent d'herbes et de racines j la baleine s'alimente de frès-petlts êtres vivants, dont la reproduction au sein des ablmesderOcéanestApeu près iltimitée. Autrement l'appéiitdeces colosses aurait pour ainsi dire englouti au bout de quelques wèclcs la cr^lion animale.
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3S4 LA NEERLA»DE
On choisit ordinHirenient pour la chasse de la baleine un temps couvert. Lorsque le ciel est cWr, la mer s'illumine, pour ainsi dire, et l'ombre des chaloupes est alors si fortement imprimée à la surface de t'eau par les rayons du soleil, que les baleines s'effrayent volontiers et échappent k la main des plus habiles pêcheurs. Une atmosphère nuageuse, sans brouillard et sans neige, est la meilleure condition de succès. Le chef de l'expédi- . tion se tient dans une partie élevée du navire qu'on appelle le nid de corbeau ; il domine de là une étendue considérable de mer. Un télescope à la main, il attend le moment où se montrera sa proie. S'il découvre un jet d'eau et de fumée que la baleine, en soufflant, pousse ordinairement vers le ciel, il jette aussitôt ce cri : Val ! val {l) ! Pour quiconque n'a pas assisté à cette pêche, il est dinicile de se faire une idée de l'émotion qu'un tel cri produit dans l'équipage. A l'instant même les marins qui étaient dans leur lit se lèvent, sautent à bas de leur couche, et par une température souvent très-inférieure à zéro se précipitent sur le pont avec leurs habits dans la main. Ils descendent alors par groupes de six ou sept hommes dans les chaloupes. Le harponneur qui doit attaquer la baleine se tient à la proue du bateau. Od est
(I) Ce terme, comnie la plupart de ceux qui sont pafiséi en usage danilapfchedeiabalelne.a ëlélransporté avec plus oa molna d'altérallon dans les autres langues, dans l'anglais, par exemple, les baleiniers angUh disent : Fall I falll Le mot hollandais Implique une idée de mouTemenl, soit qu'il vienne de vallm, descendre, tomber, ou de aanvallen, attaquer.
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vFÙment saisi d'admiration à la vue de cet homme, qui, seul, debout, se prépare avec une si faible arme à frapper le plus grand et le plus prodigieux animal de la nature. La chaloupe se précipite ù" force de rames surU baleine. Le harpon est lancé de manière à ce qu'il se fixe soua une des nageoires du monstre (1). La baleine touchée fuit avec la rapidité du vent et le bruit d'un boulet de canon, puis elle plonge sous l'eau- Le plus souvent elle nage vers un des bancs de glace qui peut lui sravii d'abri ; mais au harpon qui lui mord les flancs est attachée une corde. Il y a dans la chaloupe un homme dont la fonction est de lâcher et de conduire cette corde de manière à suivre l'animal en quelque sorte avec la main au fond de l'abîme. Un autre homme tient le gouvernail et pousse le bateau dans la direction convenable ; il surveille les mouvements de la baleine, qu'il évalue par les oscillations de la chaloupe, et de la voix il encourage l'équipage. Pendant tout ce temps, les rames pendent Randonnées des deux cAtès du bateau. Les marins, bois d'haleine, interrogent avec une anùété visible les yeux de l'homme qui déroule la corde, «t qui, à l'aide d'un instrament, pèse sur la descente et sEir les secousses de fa baleine. Quelquefois la provision de cordes est insuffisante :
(I) Le barpon est Qoe espËce de flèche : le fer eat découpé en forme de baeïieUe, et de manière à l'eafoncer toujours plus srant dans la cbalr par les efforts mSmes que fait l'animal pour s'en déliTrer. On raroDte l'histoire d'onebaleine énorme qui, par un monvement désespéré, avait pourtant réussi à se dégager de cette dent meurlrièTe. Le harpon eantaen l'air aune hauteur considérable, mais en retombant Il se fixa Eor le ventre de l'animal, et la baleine fut prise. J. ' 19
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sas LA NBERLANDB
la chaloupe indique alors son état de détresse en élevant une rame en l'air. Les autres chaloupes viennent ausàlôt à son secours. Le temps qu'une balei];ie blessée passe sous l'eau est ordinairement de trente minutes ; mais il y en a qui restent beaucoup plus longtemps. Enfin l'animal reparaît. Les autres chaloupes lui donnent alors la chasse avec une ardeur incroyable. La baleine est harponnée iiois, quatre, cinq fois. Toujours plongeant etreparaissant pour respirer l'air, elle commence à perdre ses forces avec la vie. Les lances entrent de tous cAtés dans son large corps. La merj à une grande distance, est teinte de sang : la glace, les bateaux, les rames en sont rouges. Le ciel s'obscurcit de vapeurs. Quoique épuisée par ses nombreuses blessures, la baleine se débal encore quelque 4emps dans les convulsions d'une puissante agonie. Roide, elle jette, tord, secoue désespérément sa queue. Le bruit de cette formidable queue qui fouette l'air retentit à deux ou trois milles. Les cercles d'oscillation communiqués à la surface de l'eau violemment agitée, s'étendent et se suct:èdent à perte de vue. C'est ta un : la baleine se tourne alors sur le dos ou sur un cAlé. Cette mort est saluée par les pavillons, qui flottent aussitôt sur toutes les chaloupes, et par les hourras firéDétiques des marins.
H arrive encore assez souvent que, harponnées une et même deux ou trois fois, les baleines échappent. Sarvient aussi la tempête ou tel autre accident qui force à couper la corde. Ces mêmes baleines sauvées tombent
fréquemment, deux ou trois jours après, dans les mains d'autres pécheurs plus heureux. Il y en a qu'on ne retrouve plus, ou qu'on retrouve à une distance considérable du théâtre de l'attaque. Un capitaine hollandais, de la petite ville de Saardam, Jacob Cool, apprit un jour qu'une baleine avait été prise par des pécheurs indiens dans la mer de Tart&rie, et 'que sur le dos de l'animal on avait trouvé un harpon marqué de ces deux lettres W. B. On reconnut que le susdit harpon avait appartenu à un baleinier néerlandùs notnmé Willem Bastiaanz, et que le cétacé en question avait été harponné par lui dans les mers du Spilzberg (1). De telles blessures remontent quelquefois à une époque fort éloignée. J'ai vu moi-même la tête d'une lance do pierre grise qui avait été retirée du lard d'i^ne baleine tuée par des Anglais. On distinguait encore le trou dans lequel le bois de cette lance avait dû être emmanché. L'arme était assez profondément engagée dans le lard, et la blessure était guérie depuis longtemps ; une légère cicatrice blanche indiquât seulement la place où la tête de la, lance avait pénétré. En 1812, l'équipage d'un autre vaisseau, i'Aurora, s'empara sur les mêmes mers d'une baleine qui avait
(I) Le lémoignage des pécheurs dépose, comme an voit, en fateur Aet idées de Barendz et des autres navigateurs hollandais, qui les premit^rsont cherché un passage entre la Nouvelle-Zemble et le continent européeUi L'existence de ce passage connu des baleines, Inutilement cherché jusqu'ici par l'homme, semhie en outre Indiqués par la nature dea courants et des marées. Quelques-uns de ces courants sont relativement tièdes, et les lames de glace y fondent en dégageaot une légère vapeur.
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- *i» , LA !IEKKLA!IDE
dans le dos on haqioa en os. Ces fàils sont assez fréquents ; ils n'en sont pas ntoins extraordinaires. De telles armes ne sont plus en usage diez ancnne des natituis connues. Les Esqmmanx de la tuie d'Hadson et du détroit de Davis, depuis leurs relations avec les Européens, se servent pour la pécbe de la baleine d^nstruments en 1er. Ces tances de pierre et ces harpons d'os iHit donc appartenu soit à d'andens Esquimaux, smt à d'autres tribus ignorées, qui n'ont pas encore eu de rapports avec la civilisation. Dans les deux cas, la baleine, ce musée vivant qui porte quelquefois une histoire incrustée dans sa chair, mérite bien de 6xer l'attention des natDralistes et des navigatenrs. On ne peut, en effet, espltqner une telle circonstatice que par la longévité de ces prodigieux animaux ou par l'existence de races humaines vivant sur des cAtes inexplorées.
La baleine était pour nous un ennemi, continua le. rienx marin ; mais c'étût un ennemi que nous estimions' à cause de sciforce et surtout à cause de son attachement pour sa progéniture. L'affection de ces animaux pour leurs petits contraste avec leur caractère, qui est généralement la stupidité. Le jeune nage sous la protection de sa mère. Ne connaissant point le danger, il se laisse aisément harponner ; mais tel est alors le dévouement de la baleine, qu'elle se jette volontiers au milieu des coups des pécheurs poiu^le soustraire & l'attaque. Hélas 1 nous profitions de cet attachement. Le petit est de peu de valeur, à peine s'il fournit une tonne d'huile ; mais
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ET LA VIK HOtLANDAlSE. 329
nous frappions l'enfant pour avoir la mère. C'était mal sans doute : que voulez-vous141 faut se servir de toutes les armes à la guerre, et c'était bien la guerre que nous faisions. Je me souviens qu'en 1S28 nous avions ainsi hai^noé un pauvre nourrisson dans l'errance d'atteindre une superbe baleine qui le conduisait. Tout à coup elle s'élance près de la chaloupe, et, saisissant son petit, elle l'entraîne, en plongeant, à une grande distance avec une force et une rapidité surprenantes. Klle reparut à la surface avec le baleineau, qu'elle encourageait à fuir et qu'elle protégeait en le tenant sous sa nageoire. De temps en temps, elle s'arrêtait, changeait soudain de direction et donnait dans tous ses mouvements les signes d'une extrême inquiétude. Sa formidable queue se projetait çà et là comme un immense dard. Il était dangereux d'^I^ocher. Cependant les chaloupes la poursuivirent. Pour elle, inspirée par son affection maternelle, insouciante du péril, elle menaçait l'ennemi avec un courage et une résolution héroïques. Enfin une des chaloupes s'approcha d'elle ; le harpon fut lancé et se fixa. Frappée, elle semblait s'oublier elle-même pour ne songer qu'au sort de son enfant, dont elle se rapprochait toujours. Un second harpon fut jeté, puis un troisième. La baleine ne chercha point à s'échapper. Les autres chaloupes l'entourèrent, et au bout d'une heure elle était tuée. Le sort de cette mère, morte en ' quelque sort« volontairement pour sauver son enfant, était bien fait pour nous toucher ; mais l'issue du combat,