‹ La Nef désemparéeChapitre 8 sur 46 · DECLAMATION · texte numérisé non relu

DECLAMATION

A Maurice Clouet.

Mes champs avaient perdu leurs moissons et leurs fleurs.

J. Racine.

Dors ! tu es plus impassible que la nuit.

Dors. Moi je crie et je pleure vers les étoiles.

Dors. Moi je roule au fond des gouffres de la nuit

Tant de lourds sanglots, de soupirs et de râles

Que l'impassible dans l'épaisseur des ténèbres frémira,

Que le ciel fauve à la foudre s'entr'ouvrira,

Que les mondes rugiront de connaître le deuil

Et la douleur à quoi me rive ton orgueil.

Des abîmes j'implore et je hurle,

Pitié ! vers une étincelle moins amère,

Vers une goutte des eaux de la miséricorde, Vers la fin par la mort du martyre qui brûl ■ Et déchire, tenailles qui les mordent Fil à fil, tout le réseau de mes chairs !

J'atteste les tourments anciens des sombres geôles, J'atteste la cruauté des prêtres et des rois, J'atteste la vie avec ses fleurs et ses elTrois, J'atteste les carnages de l'amour : nulle parole Ne se peut si profonde que mon mal: je te hais ! Je le hais! Et nul mot ne peut fondre l'horreur De la nuit où je vague en butte au mal farouche, Nul mot humain, proféré fût-ce par ta bouche, Nul mot assez cruel, assez vil et mauvais, Lourd de deuil, de tourments, de flamme et de fureur 0 Toi que j'aime, je te hais !

Dors 1 Je t'ai bercée entre mes bras. Ta lèvre Effleurait de baisers cette ansroisse

De me mentir à toi comme un amant sans fièvre

Qui te tiendrait et sourirait à ton regard.

Ta voix se dénouait en de souples caresses,

Tu m'enlaçais du flot parfumé de tes tresses,

Ta tête douce reposait sur mon sein,

Tes mains avaient confiance dans mes mains.

Je te pressais sur moi, buvant l'aube et les cieux

Parla clarté languissante de tes beaux yeux,

Et je t'aimais, et je disais les mots de ma ferveur :

Chère, je t'aime tant ! — Et pourtant je te hais,

De toute la puissance de mon amour rêveur,

De toute la force de ma haine, je te hais !

Écoute : entendras-tu, ô Toi qui dors?

Soit, dors ! — Tu te croiras au réveil sûre encore

De mon amour, moi qui t'exècre! et ta joie

Riche du vain bonheur m'offrira les corolles

De baisers fades, comme une obole.

Je te hais ! j'aime un amour qui rougeoie,

Brasier vorace de lèvres mordues.

Voluptés et lassitudes éperdues,

Étreintes de feu, ciels qu'un sûr baiser explore,

L'amour que ne rompt pas la mort.

Flambeaux ! d'âpres baisers fleurissent l'incendie,

La flamme happe tour à tour et propage

Par des bonds et des caresses hardies

L'éclosion de la fièvre et de la rage.

Pétales de délices par rafales

Soudaines et incessantes,

Élan des torches triomphales,

Touffes d'odeurs étourdissantes,

Le mâle désir absorbe et exalte,

Emporte le rêve et violente,

Farouche, vers l'extase poursuivie,

Fleurs de feurapaces et sanglantes,

Les frissons fous et les voluptés de la vie.

Mais toi! et ta beauté, sans qu'y frémisse un rêve Impassible, qui donc es-tu, qui ne vis pas ? Qui donc, si nul orage ne soulève, Stagnant bonheur, fanges où tu rampas,

Ta ferveur pure en la tourmente des désirs Jusqu'au ciel où l'extase va s'anéantir ?

Ta beauté même! tes clairs cheveux fidèles,

Morne flux que ne griffe aucun éclair fiévreux,

Tes yeux vides d'extase où l'étincelle

Du pieux tourment gît morte, tes yeux heureux ,

Tes yeux calmes d'avoir fleuri dans la tendresse

D'un passé qui t'est plus cher que l'avenir,

Ta beauté, l'océan d'amour qui se dresse

Et rugit de splendeur candide en tes deux bras,

Ta poitrine sacrée oùl'Éden peut tenir,

Tes seins gorgés de gloire et de mansuétude

Où ma détresse avide et folle s'enivra

D'un vin de vie ardente et de douce hébétude,

Ton ventre pur, tes reins caressants, et tes pieds,

Ta beauté, dont ma joie encore extasiée

A surgi, ta beauté si tranquille et si tendre,

Ta beauté, ta beauté I et la béatitude,

Bourbier vil où ta beauté m'a fait descendre,

Je la hais ! —

La vie est courte, il faut la vivre : Délices mornes si ton sourire n'enivre Nul âpre orgueil avec récume de la joie ; Je saurai fuir, moi qui suis lâche, toi qui es belle ; Je saurai fuir le festin triste de ton corps Et la fade splendeur que ton amour déploie ; Je saurai te fuir sans remords, Toi dont l'étreinte jamais rebelle M'accueillit, sans regrets et sans transports, Toi, docile et souple corps de femme Que jamais n'a rongé la flamme Ou le frisson des passions !

Tu es à moi ! mais tu n'as pas dompté l'orgueil Qui piaffe et se cabre sous mon désir, Tu n'as jamais voulu, robuste, le saisir, Tordre sa fougue, et rire ! c'était la proie Offerte à la vaillance hautaine de ta joie, Mais tu lui fis, dès le seuil, Un pacifique et tendre accueil, Et, depuis trop longtemps, le jeu de mon orgueil Se prélasse par des champs enchantés et clairs,

Dans l'air serein et monotone, où nul éclair Ne tressaille sous l'ennui de la fête, Nul signe, nulle éclaircie de la tempête.

Je te fuirai. Là-bas, l'orage est sur la mer,

Les horizons mugissent sous l'orage,

Le combat s'échevèle de plage en plage,

Une victoire traîne son luxe amer

Sous un ruissellement de deuils,

Le vent des abîmes effeuille

Les crépuscules de la vie,

Et l'orde mort, rageusement suivie,

Se tourne brusque au bord d'une aurore,

Où son rire goulu dévore

Ceux qui, sans crainte, n'ont pas goûté au vil ennui!...

L'ennui ! Par toi l'ennui a germé dans mon champ, Je t'ai toute explorée et tu m'es trop connue, Me voici las des blondes moissons de mon champ, Me voici las des fruits des vendanges connues,

LA NEF DUSEMPAREE

Et je veux fuir ! Fuir où fermente l'ivresse,

Où tressaille la mer d'un triomphe inconnu,

Où d'étranges clartés en frissonnant paraissent

Dans la nuit d'arbres l'éclair naissant des membres nus,

Où luit riante la fureur des dents du faune,

Où ses yeux fauves étincellent

Tandis que dansent, et la rosée à l'herbe y ruisselle,

Les nymphes dont il guette anxieux la beauté.

Rêves ! par delà les mers frissonne

L'envol fiévreux d'amour, de rêve et de clarté,

0 rêves dont ici le regret m'environne,

Rêves touffus, qui me quittez

Pour quels mirages illusoires?

Rêves ! je me souviens, l'ancien calme des soirs

Jadis enfiévrait d'orgueil toute ma vie :

Mes beaux rêves en allés !

Et maintenant, déchu du rêve,

Mon extase à pas lents par de mornes allées

Pleines de ronces, jadis fleuries et sablées,

Mon extase en angoisse s'achève,

Triste, seule, loin des îles, exilée, Déchue où Ta rivée le sort!

Tous mes rêves ont pris l'essor, Ils frissonnent au fond des mers, Ils brillent, ils sèment des corolles, Ils ont des ailes, et s'envolent, Ils sont partis au fond des mers Aux plages de joie et de lumière, Et je suis seul, et je suis veule, Je suis sans espoir et sans rêve !

Éveille-toi ! Je t'aime, ma sœur, ô seule

Lueur parfois par l'ennui de la grève !

Dis : n'est-il plus de fête pour nous ?

N'est-il plus d'amour et de rêve ?

Dis : les mots de ta voix, tes regards seront doux,

Eveille-toi, je t'aime 1

Viens à moi, berce-moi d'espoir, sème

De clartés la nuit qui s'épaissit sur ma vie;

Eveille-toi, donne tes yeux, souris,

Eveille-toi, je t'aime.

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