LES GELLUDBS, MÉGÈRE, LES STYIIPHALIDES, TOUTES LES FILLES DE LA NUIT
Menant leur danse silencieusement, elles tournent en rond autour du cœur.
PROMÉTHÉE portant la main à son flanc.
Quelle souffrance aiguë me mord ? Ah !
hélas ! hélas ! elle se rouvre, la plaie hideuse et vorace qui, pendant des siècles sans nombre, a saigné sous le bec duvau-
tour. Pourquoi me regarder ainsi, vous tous qui m'environnez, et rester comme stupéfaits ? Zeus triomphe. Voyez ! voyez !
Mon sang coule, il ruisselle à torrents ; il rougit ma robe étoilée... Adrastée ! Adrastée ! ah ! hélas !
NÉMÉSIS
Tu subis la loi, fils de Gaia. Quiconque se trouve en présence du cœur blessé de la Mère des hommes, est contraint de goûter la douleur. Vois! Cabrés, mugissants d'eflFroi, les troupeaux se pressent autour de toi. Les serpents s'enroulent à tes jambes ; au-dessus de ta tête sacrée, sur tes bras puissants, sur tes épaules, des essaims tumultueux d'oiseaux crient, tournoient, et, battant des ailes, se posent, tout frémissants. Entends-tu ces lointaines rumeurs ? C'est la voix de ceux qui te sont chers, la clameur des hommes éphémères. Stupéfaits, pleurant, se lamentant
sur ce qui est sans remède, ils se répandent dans les plaines, pareils aux traînées des fourmis, ou gravissent, en s'enfuyant, les rochers et les montagnes. La vue du cœur frappe d'effroi toute créature vivante.
Regarde! Suspendu dans l'éther, ineffable, mystérieux, pareil au feu lugubre qui palpite sur le sceptre de fer d'Aidôneus, il tressaille à chaque pulsation de la vie universelle, étant le centre des douleurs, le vase sanglant où aboutissent tous les maux, toutes les terreurs, et tous les deuils des humains. Tu gémis. A quoi bon gémir ? Ce que tu souffres, ô dieu rédempteur, n'est que l'ombre des tourments qui t'attendent. Quand le cœur jettera du sang, quand, sur le signal de Zeus, les Aquilons et les Borées, suspendus aux quatre coins du ciel, sonneront leurs trompettes terribles, alors, le cri de ton effroi pourra monter jusqu'aux nues. En effet, la loi du monde est telle. A chaque spasme de dou-
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leur crispant le cœur de Pandore, les désastres et les calamités étreignent Gaia tout entière. Et partout où tombent dans l'abîme, comme de grandes étoiles rouges, les gouttes du sang maternel, l'océan déborde en mugissant, la terre vomit des flammes, la Guerre et la Peste se ruent au milieu des hommes épouvantés.
PROMÉTHÉE
Est-ce là mon épreuve, Adrastée ? Parle !
Réponds sans détours! Si Prométhée a bien compris tes oracles obscurs et menaçants, une immense calamité est suspendue au-dessus du monde. Quels combats m'impose le Destin ? A quel trident, à quel tonnerre, à quelle armée de dieux ou de démons, faudra-t-il que le Titan résiste ?
NÉMÉSIS
Que parles-tu de combats ? Ton esprit
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inquiet, soupçonneux, tout gonflé d'orgueil et de défi, s'agite, et pareil au scorpion qui brandit ses deux pinces afi^reuses, menace et le Tartare et le Ciel. Non ! L'épreuve est moins redoutable. Quand les Harpyes déchaîneront la tempête effroyable des maux qui doivent accabler les hommes, alors, ô fils de Gaia, étendant ta droite sur le cœur, taris le sang qui en ruisselle. Rien de plus, ô dieu vainqueur des dieux. Et les vents, s'arrêtant de rugir, dans le tonnerre de leur joie, crieront : la Terre est sauvée !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Guéris le cœur! Sauve-nous, Prométhée ! Les fils de Pandore t'implorent...
Mère ! mère ! hélas ! ô douleur ! Une pitié profonde, intarissable, flue dans mon sein et me submerge, comme l'eau qui coule du rocher.
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PROMÉTHÉE
Ne craignez rien, fils delà femme. Toute chair sera guérie. En vain les portes de l'Enfer résistent encore et se rebellent contre moi. Le dieu qui" siège dans mon sein ne peut pas être vaincu.
Pause.
Voilà donc comment je te revois, après tant de siècles écoulés, Pandore, hélas?
mère des hommes ! Ta forme, mêlée à Gaia, s'est dissipée ainsi qu'une fumée.
Seul, pareil au soleil du soir, ton cœur rouge et saignant bat à nu dans la poitrine du monde... Mère! mère! ô deuil, hélas! hélas!.. Lorsque tu parus au festin . où les hommes et les tyrans divins se partageaient les biens terrestres, tous les fils de l'antique Ouranos, géants, cyclopes, hécatonchires, et les titans de flamme des étoiles, se levèrent, ivres d'amour, sur leurs trônes dressés loin des dieux, au
bord deTocéanciu ciel. Nue et splendidc, précédée par le vol d'Eros qui portait le grand vase mystérieux, lourd de désastres, tu flottais dans l'azur hyalin, sur la belle coquille d'argent de Sélèné, mère des mois; et tes deux bras levés, ô vierge, déployaient, au-dessus du chaos et des noirs océans de TErèbe, un immense arcen-ciel diapré qui roulait, se tordait, ondulait comme une écharpe de fleurs. Alors, des profondeurs du gouffre, se haussant, tout gonflé de désirs, sur son ventre monstrueux, Epiméthée, le titan écaillé, TOuranide au cœur imprévoyant, engendra en toi^ Pandore, t'ayant touchée de sa main frémissante, la race des femmes fe- . melles. Et tu jetas un cri strident. Et Tabîme entier fut ébranlé, et, pareil aux cordes d'une lyre, il vibrait d'étoile en étoile. Et les hippanthropes hennissants, les Cercopos aux pieds tors, les Kabires fourmillant sur les rocs des montagnes levaient
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les bras vers toi, fille de Zeus, tandis que de tes doigts vermeils, et avec un candide sourire, tu voilais, ô mère des humains, ton sein vierge et fécondé.
Un silence.
NÉMÉSIS
Ma tâche terrestre est remplie. Némésis doit reprendre sa course. Vois.! Des gouttes de sang commencent à s'échapper de la pointe de ma lance. Dans un rougeâtre tremblement, elles tombent, elles s'élargissent, au- milieu des brumes et des nuées. Ma roue de fer frémit sous mes pieds. Le moment.de ta souffrance est proche.
PROMÉTHÉE
Espères-tu m'épouvanter ? Te crois-tu encore au jour fatal du marteau, des clous et des entraves ? Si mon âme a paru s'étonner, si la crainte et la stupeur, telles
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que deux sombres serpents entrelacés dans la poussière, ont glacé un instant ma pensée, la défaillance a été brève, lô ! Ramassant^ au bord des eaux, le grand flambeau d'or qui fume, je l'agite au-dessus de mon front, en poussant des clameurs triomphales. Reprends^ ta course, Némésis! Va! pars!. Laboure l'abîme!
Roule autour de l'étoile enflammée qui s'agglomère sous ton chant! Tout ce que veut de toi Prométhée, avant que ta roue ne plonge dans le gouffre écumeux du Chaos, c'est que tu redises, ô déesse — comme les monts doublent, en leurs échos, chaque cri du gypaète — la sentence portée contre moi.
NÉMÉSIS
Tu ,as raison, fils de Gaia. Pareil au buffle captif qui essaie la longueur de sa chaîne, tu veux savoir jusqu'où s'étendent les promesses du Destin. Donc écoute
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Tarrêt fatidique. Adrastée le répétera, tel qu'il éclata tout à coup en tonnerres immenses et souterrains, tandis' que, dans le lieu sans forme et autour du Trépied embrasé, les racines de Tarbre du monde tremblaient avec un fracas terrible. Et la sombre Hestia se dressa, apaisant de sa main la fournaise. Et les bouches invisibles criaient : « Si Prométhée guérit le » cœur, si le sang dompté s'arrête enfin, » la Mort, la Nuit, et le Chaos s'enfuiront » par delà les étoiles. Avec des barres » d'airain, avec des herses et des serrures » épaisses, le Titan fermera lui-même les » neuf portes du Hadès. Alors, autour du » cœur guéri, Pandore tout à coup re- » naîtra. Splendide, couronnée de soleils, » déployant ses vastes ailes d'or au-des- » sus de la terre déserte, pour échapper » à la poursuite du doux et sauvage Eros, » la déesse ressuscitée volera jusqu'à la » montagne où siège le Titan éternel. Et
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» c'est là, devant Prométhée, qu'elle en- » fantera, ô merveille ! un être rayonnant, » lumineux, rival des dieux et plus grand B que les dieux, et qui sera l'homme nou; »veau»... Ainsi ont prononcé les Oracles.
PROMÉTHÉE
Ma joie ardente gonfle mon sein. lô !
lô! L'homme succède à Zeus. Tout m'apparaît clairement. Ta course est finie, Adrastée. Que ta roue s'abîme dans le gouflFre ! Tes pieds d'airain, déesse de la Nuit, ne sonneront plus sur le monde. O lumière ! O joie ! Immense espoir ! Le Destin va devenir libre.
NÉMÉSIS
Pourquoi parler du Destin ? Monde et dieux, matière et esprit, nécessité et liberté, n'es-tu pas encore las, ô Titan^ d'entrechoquer l'un contre l'autre tous
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ces pauvres mots humains ? Qui comprend la majesté des choses n'a plus ni amour, ni mépris, ni haine, ni compas- ,sion. Sache ceci, petit roi terrestre. Le sombre univers étoile palpite sous les lois inflexibles, comme un oiseau sous un rets.
Tout est nécessaire, donc tout.est bien.
£lle disparaît sur sa roue.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
La terre tremble de nouveau. Entendstu ? hélas ! rheure est venue. C'est le fracas d'un tourbillon, un bruit de feu, de montagnes entr^ouvertes... Titans écrasés sous les rocs, bêlements, cris, piaillements d'oiseaux, spectres qu'apportent par bouffées les brouillards sinistres de l'Erèbe, flots de guerriers épouvantés, perdant leurs tiares d'or dans leur fuite, ou dressés, le long des fleuves, sur des étalons cabrés, tout s'agite, et hurle, et fourmille, au milieu de la vapeur des flammes... Ti-
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tan ! Titan ! Les vivants et les morts se lèvent pour t'implorer !