‹ La nef (volume 2)Chapitre 19 sur 36 · PROMÉTHÉE GUÉRISSEUR DES MAUX · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE GUÉRISSEUR DES MAUX

LES TITANS, LES MORTS. LES HOMMES, LES BÊTES (Voix innombrables et clameurs)

Lr'Ouranos s'écroule-t-il sur nous ? Estce le dernier jour du monde? Où fuir? Où me cacher? Ah! hélas! Au nord, au sud, de tous côtés, les monts en feu se répondent...

Tumulte grandissant.

Prométhée ! Titan ! Prométhée ! Titan !

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Titan! Titan! fils de Gaia! O douleur!

Elle est donc revenue, la nuit terrible des mille ans !

PROMÉTHÉE

Ne craignez rien! Cette épreuve, ô vivants, se terminera promptement, pour faire place à Taurore éternelle... lô ! lô !

Victoire ! Victoire ! Mon cœur bondit dans le fracas, ainsi qu'un char qui s'emporte.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

Entends-tu? Gaia mugit plus fort. Une plainte, un grondement sans bornes fait trembler Tempire souterrain... O stupeur !

Quelle ombre se répand? Il tombe, le grand mur d'airain qui servait de rempart aux Ténèbres.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Qu'est ceci ! Malheur! ô^dieu sauveur.

Ne vois-tu pas? La torche d'or, la flamme

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apportée par la Strige, palpite... elle décroît dans ta main.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

A tâtons, marchant d'un pied aveugle, je porte les mains de tous côtés, craignant de heurter un ami. O démon, où m'as-tu jeté? Hélas! hélas ! Nuage exécrable de la nuit qui m'environne!... Zeus! Zeus! Au seuil du Hadès^ dans le triste brouillard livide, la chienne Orthos aboie de ses cinquante têtes, prête à dévorer la terre.

PROMÉTHÉE se dressant en sursaut.

Trahison! trahison! trahison! Je comprends tout ! je comprends tout ! je devine ! . . . Hèphaistos ! Hèphaistos ! ô démon ! par quelle ruse m'as-tu joué ! A la place du feu vivant, de réther sacré, vierge et strident, que j'avais allumé sur la torche, tu t'es glissé, ô Flamboyant. Et, trom-

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pant mes yeux lourds de ténèbres, tu m'as déçu par ta splendeur, comme au bord des golfes cimmérîens, dans la nuit et l'horreur éternelles, la pauvre lampe d'un pêcheur abuse les Muets écaillés, les chiens et les serpents de Teau noire... Silence!... Hélas! hélas! vains efforts! La flamme, un instant ranimée sous le souffl^e de ma bouche, s'affaisse tout à coup du flambeau, comme une robe de titan qu'un dieu pygmée aurait revêtue. O trahison !

Ah! ah! hélas! ruse infâme! Ainsi, ce rougeoiment obscur, cet œil louche et fumeux de la torche, c'était toi. Boiteux des deux pieds! Et maintenant, tu disparais, et, comme un ver dans son trou, tu t'enfonces au profond de Gaia, rendant vain et dérisoire le présent que m'a fait Adrastée.

LE CHŒUR DKS ARGONAUTES

Un froid rapide mord mes os. Une dou-

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leur inouïe, plus qu'humaine, passe en moi comme une épée... Ah ! Le flambeau s'est éteint.

Pause.

PROMÉTHÉE

OÙ la terre a-t-elle fui ? Mes yeux, à ma droite, à ma gauche, siègent au dessus d'un abîme d'ouragans de grêle et de nuées. Les planètes ont cessé leur danse.

A travers les tourbillons neigeux, pleins ; de globes et de lunes diflFormes, on n'entend plus que le crépitement des étoiles qui s'agitent sur leur bûcher refroidi. Gaia va-t-elle donc périr? Hâte-toi ! Vite ! Vite ! ^ Titan ! Rallume le flambeau défaillant !

Mais, hélas ! où prendre la flamme ?

U considère la torche.

j C'en est fait!... Eteinte! éclipsée! En vain je te penche, ô flambeau. Une livide fumée s'exhale de ton cratère, et roule, à lourds flocons, dans la nuit. Ah ! hélas !

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les craquements redoublent. La faux spectrale de Kronos s'agite et semble grandir, et, occupant le ciel presque entier, elle étreint d'un froid d'acier terrible, tout ce que son ombre envahit. Hestia! Hestia!

m'entends-tu?... M^entends-tu ? Les démons boréens prennent possession du monde. . . Hestia ! ô reine ! Hestia ! . . . Mais que sert d'invoquer celle-ci ? C'est en toi seul, ô Prométhée, qu'est la vie et le salut des êtres. Tu cherchais oii rallumer la torche. N'as-tu pas, o fils de Gaia, Téther fulgurant dans ton esprit, comme le monde dans tes membres? Vite! A l'œuvre! A l'œuvre ! Il est temps. Par la magique contraction de ta pensée, fais jaillir hors de toi, l'étincelle de la flamme universelle!

Vois ! Déjà la terre et la mer ne sont plus, sous tes yeux obscurcis, qu'un chaos de givre et dé frimas, un désert de lames glacées, où s'assied le Silence éternel. Fais ton œuvre, ô Titan! Vite! Vite! La roue

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qui emporte le monde ne peut s'arrêter, même un instant.

Tonnerre. Sept étoiles ardentes jaillissent, successivement, d'entre les sourcils de Proméihée. Le flambeau se rallume. Clameurs.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

Quel pesant sommeil me saisissait?...

Holà! ho! Briarée! Encelade! A plein dos, émergeant des mers, soulevant les îles et les rochers, nous lançons notre joie dans l^'éther^ en longs rires de flamme sonore.

Tumulte. Coups de foudre.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Pan renaît... Ha ! ha ! N'entends-tu pas?

Les boulets éclatants du tonnerre pieuvent dans Tair, de tous côtés, tels que des pierres de fronde... lô! lô! Gonflant son écume, l'Océan emporte par milliers, comme un grand naufrage de tours^ de

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palais et de cités, les débris des glaciers fracassés.

PROMÉTHÉE

Silence ! Point de cris, ô vivants ! Malheureux! Pareils à des génisses, vous bondissez, traînant vos liens, et courez, tout transportés, çà et là, quand le fouet du pâtre horrible est sur vous. En effet, la dette est toujours due ; l'épreuve n'est pas accomplie. Voyez! Des gouttes d'un sang noir ruissellent du cœur mystérieux qui se tient devant moi, immobile.

LES TITANS. LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

O terreur ! Ha ! ha ! Lève les yeux !

Elles sont là, les sœurs aux mille noms, les hydres qui ronflent la flamme. Vois comme elles pressent leur vol! Comme elles flairent la curée, renversant leur hideuse narine dans Tair sombre et empesté !

PROMÉTHÉE

L'heure est venue... Némésis! ô Némésis ! Tels qu'une immense éclipse amassée dans les pores de la lumière, des milliers de foudres ténébreux éclatent d'un seul coup, dans l'éther. Déjà le typhon m'environne. La nue écume jusqu'à mes pieds. Jamais, même quand soulevé, au cours de la nuit des mille ans, tout l'abîme aboyait contre moi> je n'ai vu de tels jets de soufre, ni entendu d'aussi effrayantes explosions de clameurs et de rugissements.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LKS BÊTES

A quoi bon nous rappeler nos maux?

Guéris-les ! Guéris-les, dieu sauveur ! Que tardes-tu ? Pourquoi ta droite est-elle si lente à bénir ?

PROMÉTHÉE

A chaque instant suffit sa tâche. Cer-

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tes, il me fallait, tout d'abord, assur.er, ô fils des éphémères, la continuité de la vie, ne pas laisser la flamme défaillir. En effet, je le proclame ici. Des deux mystérieux emblèmes suscités par les Pouvoirs divins, pour manifestera vos yeux ce que les hommes appellent, en bégayant^ àme et corps, matière et esprit, la Torche prévaut sur le cœur, la. flamme l'emporte, ô vivants, sur l^argile et sur la chair. Maïs c'est assez. Déjà ma force gonfle de nouveau mon sein. Comme un torrent suspendu dans son cours, ma volonté, puissamment, roule dans toutes mes veines...

Arrière, vous, les ténébreuses !... C'en est fait. Le moment est venu de guérir fe cœur blessé parZeus,.. M'entèndez-vous .' Arrière! Arrière!

Les Harpyes reculent.

Ce vase empli de sang que vous vous disputez, le léchant de vos langues hideuses, déposez-le, ô Rugissantes, sur cette

colonne d'airain, élevée par le vieux Nérée, au bord du fleuve, et qui marque jusqu'où le dieu pousse ses vagues en avant, et les retire ensuite vers son lit, avec le mors dont il les gouverne... Et vous, races humaines innombrables, pâles spectres, bêtes, titans qui tordez vos anneaux sous les monts, tels que d'immenses reptiles, restez en paix, ne troublez pas le mystère qui va s'accomplir!

Silence profond et solennel.

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