‹ La nef (volume 2)Chapitre 20 sur 36 · LES FILLES DE LA. NUIT " PLANENT, LES AILES OUVERTES · texte numérisé non relu

LES FILLES DE LA. NUIT " PLANENT, LES AILES OUVERTES

Toutes les faces sont tournées vers le Titan.

-PROMÉTHÉE

étendant la main sur le cœur.

L'aurore des jours se lève enfin. Recueillant mon sang dans ma main, et le répandant sur tes blessures, je t'en lave, ô cœur, pour te guérir, après ta longue souffrance. Sois béni, toi qui étais maudit!

Que de toi désormais, pauvre chair, cœur des cœurs, ô plaie universelle, irradient la justice et l'amour qui éclaireront le monde.

LES TITANS, LES MORTS, LESHOxMMES, LES BÉTKS (Voix étouffées et murmures.)

Une nuée de pleurs monte à mes yeux.

Parle bas ! Plus bas! Plus bas ! Ecoute !...

L'enfer immobile se tait. Le silence énorme des vents plane seul au-dessus de l'abîme.

Pause.

PROMETHEE

O Stupeur! Ai-je ordonné en vain ? Les gouttes ruissellent toujours ; le sang pleut lentement dans le gouffre. Pandore ! ô cœur! Pandore 1 Quel démon te fait donc repousser le baume-qui t'eût guéri ? Crainstu les dieux et leur colère? Mais déjà, tu le sais, Zeus n'est plus. Aidés tombe et roule dans la nuit, lâchant le sceptre affreux qui se brise. Il n'y a point d'autre roi que moi. Il n'y a point de dieu fort, juste et vengeur, que moi. Comme l'aigle, avec de larges cercles, vole au-dessus de ses petits, ainsi ma droite souve- à Taine te protège, ô cœur tremblant. M'entends-tu? M'obéiras-tu? Secouant sur toi ma main puissante, je t'arrose du feu de la vie, je te baigne du sang rédempteur qui lave et qui purifie. Pour la seconde fois, Prométhée le commande. Sois guéri, ô cœur blessé de l'homme ! Et vous, noirs

dragons delà Nuit, striges, lémures, plus de combat !

Nouvelle pause. Un flot de sang jaillit du cceur. LES TITANS. LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

Malheur sur nous ! Ah ! ah ! Titan ! les filles de TEnfer s'agitent. Vois ! Déjà leurs crins se hérissent; leurs ailes, qu'elles déploient, jettent dans Tair, de tous côtés, des tonnerres et des gouttes de sang- ; la foudre pétille entre leurs doigts.

PROMÉTHÉE

A bas ! à bas ! chiennes ! arrêtez ! Voulez-vous dévorer la Terre ? Couchez-vous i là! Paix! Ne hurlez pas! De son regard, de son doigt baissé, le Titan vous dompte encore... Et vous, silence! ô vivants. Certes, je le vois maintenant, il convient, avant toute chose, de purger de son acre venin ce cœur blessé parles dieux, et d'en régénérer Targile. Point de cris! paix!

silence ! vous dis-je. Croyez-vous le Titan désarmé? N'est-il que mon sang pour remède? Avec la flamme primitive, immarcessîble, j'épurerai le cœur souillé, ainsi que vous séparez l'or des scories boueuses où il se cache... lô! lô! Soyez joyeux, vivants! Puisque le règne de Tesptit succède à celui de Zeus, l'esprit affinera la chair, et la marquera à mon sceau, comme un berger empreint son signe sur h flanc de ses brebis.

Il entoure le cœur du feu de la torche.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÉTES

O splendeur!... Paix! paix! retiens ta voix! Que le rit rédempteur s'accom^ plisse ! . . .' Regarde ! Occupé à sa tâche, le bon Titan reste immobile, les yeux fixes et le sourcil froncé.

PROMÉTHÉE

Le sang, s'arrête de nouveau; les plaies,

horribles à voir, se referment. O cœur souflFrant! Cœur éternel! La torche g-uérisseuse est sur toi. Que ma voix te berce comme un rêve ! Dors ! Tout tumulte est enchaîné dans le vaste sein du monde.

Dors ! dors, environné de flamme, et pareil à Toiseau merveilleux qui renaît, plus brillant encore, de son bûcher. O prodige !

Ainsi que Tocéan gonfle le sel vert de ses eaux, et se lève sous la lune, ton orbe obscur semble grandir, emplissant l'espace étincelant. Certes, j'y vois tout l'univers, et la terre, et l'Olympe, et moimême. Sans un cri, sans une rumeur, dans une vapeur de vertige, un tremblement ténébreux, une foule d'êtres s'y agitent, animaux, titans, démons du ciel, cependant que de noirs flamboiements, passant sur eux comme des ondes... Ah !

tout s'éclipse soudain. Maintenant, mes prunelles étonnées retrouvent ce que je dois voir, le rocher, la nef, la sombre mer,

la torche que je tiens dans ma maîn, et où brûlent sept étoiles. Oui ! brûle autour du cœur sacré ! Brûle! Redouble ta flamme!

Que la matière ne soit plus! Consume le grand vase du mal, et transformes-en la substance, tellement qu'il ne reste à la place de cette chair renouvelée^ qu'un cœur spirituel, splendide, incorruptible, urne de joie pour tout l'univers !

Pause.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

La plaie se rouvre, le sang coule... O

douleur ! ha ! ha ! malheur sur nous ! Que

' ne puis-je, hélas ! que ne puis-je, m'envo-

■ lant à travers TOuranos, venir en aide au

cœur, moi-même !

Adrastée ! Adrastée ! noir démon ! Le Tartare et l'Olympe triomphent. O Desti-

née, tu as vaincu ! Grées, Harpyes, Gorgones, à vous la terre !

Immense explosion.

LES FILLES DE LA NUIT s'eN VOLENT

Clameurs et tumulte universels.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

Ha! ha! ô malheureux! ah ! hélas ! Aidôneus, de quels maux tu m'accables ! Je meurs^ hélas! je ne suis plus. L'aiguillon des Furies me déchire.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Arrêterez- vous par vos cris la chute du ciel qui croule ? Subissez la loi, sans gémir. Adrastée n'aime que le silence.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

N'est-il pas de remède, ô Titan ? Ha !

ha! nul philtre? nul dictame? Et pourtant, Tantique sagesse, les récits d'Astrée et de Rhéa, parlent de baumes si puissants qu'ils ressoudaient les os du fer, et forçaient les durs rochers à se joindre,

Le seul remède était en moi. La plaie que n'ont pu fermer ni les vertus du sang divin^ ni l'esprit de la flamme éternelle, croyez-vous qu'une herbe la guérisse ?

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÉTES

Malheur! ah! ah! malheur sur nous!

Sans fin ! sans fin, la souff^rance ! La flamme se colle à mes os ; le sang siffle dans mes veines, ainsi que du plomb fondu... Donnenous l'oubli, fils de Gaia ! Souffle la torche !.. . Ha ! ha ! éteins la vie ! Fais la mort

et la nuit sur le monde !

PROMÉTHÉE

A quoi bon me supplier ainsi ? Ombre d'un dieu, je ne puis rien ; vos yeux ont vu ma défaite. Le flambeau? Il se glace en ma main. Le cœur ? Mille démons y fourmillent. Cessez vos cris! cessez vos cris!

vous dis-je. Désarmé, et sans nul pouvoir, j'assiste^ comme vous, à l'effrayant spec taclede l'Enfer se ruant sur Gaia. En vain les centaures hennissants, courant, leurs crins au vent, çà et là, essaient, à coups de javelots, et en lançant leurs grandes flèches, de repousser l'assaut des Furies :

tout le ciel est plein d'oiseaux terribles; les Gorgones, effroyables, innombrables, chevauchent réfe»her en tourbillons... O désespoir ! Hélas ! hélas ! Voilà donc le monde où je suis roi ! Je pensais recréer TOlympe.

Le Hadès est sorti de mes mains !

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÉTES

Souffle la torche ! éteins la vie ! Que le

mal, que le monde périsse ! Etouffe !

étouffe le Jour, ainsi que l'on broie du talon le crâne d'un reptile qui siffle !

PROMÉTHÉE

Ta souffrance est la mienne, hélas !

Paix ! paix ! calme ta colère ! M'entendezvous ? frères ! géants ! Cessez d'ébranler la terre !

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

Ha! ha! ô Gorgones, ô Harpyes! A quels maux je suis en proie!... Eteins la vie! Ha! ha! Ne plus souffrir!... Mourir!

mourir! ne plus souffrir!... O Zeus ! S'abîmer au néant ! Etre une pierre insensible !

LE CHŒUR DES ARGOiNAUTES

Les sommets vacillent... hélas! hélas!

Furieux, et vomissant la flamme, les titans hideux se dressent en cercle, à tous les

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points de l'horizon... Arrêtez, vivants!...

que faites-vous ? Quelle rage vous emporte ? O douleur ! Entourant Pronaéthée, ils lancent contre la torche d'or des brandons, des rocs, des cendres ardentes^ de vastes arbres déracinés.

PROMÉTHÉE déchirant sa plaie pour l'élargir.

Plus fort ! plus fort! crache ton sang!

Coule, ô plaie! crève à torrents! ruisselle! Que, du moins, je souffre avec les hommes, si je n'ai pu les guérir! O cœur, romps-toi comme la mer! Puisque vous haïssez celui qui n'a pu vous venir en aide^ je me hais, je me hais moi-même... Arrachez les montagnes, ô Titans, et lapidezmoi sous elles ! Eclairs, éclairs, plongez vos lances dans mes yeux! Furies, que vos rires de fer effondrent la coupole du monde! Venez, bêtes! buvez mon sang!

mangez ma chair! Car j'ai trompé les

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hommes, en me trompant moi-même. Le vautour du supplice éternel ne s'est envolé de mon flanc que pour s'abattre sur Gaia, et faire des vivants sa pâture. Que puis-je espérer? Quel remède? Où aller? A quel dieu recourir ? Adrastée me viendra-t-elle en aide? Est-ce la Mort qui me délivrera ?

Hélas ! hélas ! La Mort et moi, dans cette misère sans terme qui attend mes innombrables fils, nous voilà maintenant éternels et incorporés l'un à l'autre... Mais quoi! Vos clameurs ont cessé. Reculant silencieusement, vous laissez échapper de vos mains les pierres qu'elles brandissaient... Place! rangez- vous de coté! Ne voyez vous pas les titans qui, là-bas, grincent encore des mâchoires, et^ bruyamment, soufflent leur fureur?... Holà! qu'attendez-vous? lancez! Tisons, brandons, ormes arrachés, à tout j'ofFre ma poitrine.

Que me font ces violences impies ! Votre ingratitude, ô vivants, a changé mon cœur

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paternel en une roche insensible. L'éclair de Zeus, s'il l'y dardait, en retomberait émoussé^ et s'éteindrait sans force à mes pieds... Ah! ah! Que dis-je, malheureux!

Tout mon sein se fond, ainsi qu'un fleuve, et d'amour et de pitié.

Très longue pause.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Pardonne-leur, ô père, ô sauveur! Le fouet sanglant, le fouet divin, en frappant sur leurs plaies sans relâche, les avait rendus insensés. Maintenant, accablés de stupeur, brisés par leur propre démence, ils semblent se réveiller d'un songe.

LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

(Chuchotements, rumeurs confuses.)

OÙ suis-je ? Partout;, le silence. La foudre horrible a cessé de gronder... Quel est ce dieu, là, qui siège immobile, tandis que je chancelle encore, emporté par le

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branle du monde... Vois! La terre est jonchée de ruines. Planant haut sur Téther empourpré, les noires filles du Hadès ont plié les rames de leurs ailes.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O joie ! ô joie ! l'enfer s'apaise. L'accès du mal cruel semble finir. Déjà le cœur ne verse plus, à travers les nuées qui s'éteignent, que de rares gouttes de sang.

PROMÉTHÉE

Reprenez courage, ô vivants. Prométhée enfin rentre en lui-même. Assez gémi !

Assez maudit! De nouveau, mon esprit indompté se tend comme un arc de fer.

Ecoutez, ô fils des éphémères ! Tout se dévoile à mes yeux. Si je n'ai pu guérir le cœur, si Gaia trompée s'épuise en vain, telle une hydre changeant d'écaillés, à dépouiller la souflFrance et la mort, c'est que quelque ennemi hideux, encore caché dans

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un coîn du inonde, s'oppose, en arrêtant les jours, et en clouant au seuil des temps la roue ailée du Destin, à votre félicité.

Mais, pour trouver cet ennemi, en quelque endroit qu'il se dérobe, n'ai-je pas ici le grand flambeau ? Salut, toi qui agites en ma main ta longue chevelure de flamme !

Fouillant l'Erèbe et TOuranos, depuis le dernier lac vitreux des cavernes de Tenfer, jusqu'à la voûte où Sélènè, au milieu des lampes de la nuit, suspend ses puissantes cornes, tu vas découvrir à mes yeux la lugubre embûche ténébreuse, et le monstre qui m'épie.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois ! Abaissant son bras profond, le Titan renverse la torche sous le brouillard cimmérien. Ah ! la nuit envahit le monde.

Tout le ciel se referme à mes yeux.

Pause.

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LES TITANS, LES MORTS, LES HOMMES, LES BÊTES

Pourquoi rester silencieux ? Ta bouche est-elle de pierre? Parle! Que vois-tu, ô Titan, dans la lie antique du Chaos, noire, froide, tartaréennè? Hàte-toi! Rassure enfin tes frères! Déjà les sommets des volcans, avec d'affreux craquements, se referment au-dessus de nos fronts, comme le couvercle d'un carquois.

PROMÉTHÉE

Puîs-je compter d'un seul regard, jusqu'au fond du gouffre monstrueux, l'innombrable armée du Cocyte ? Les morts, ainsi qu'une fumée, rentrent sous terre, par milliers, avec un âpre murmure. Toute la sombre ^géhenne mugit, bouleversée de souffles furieux et de vagues énormes d'un feu noir s'enflant comme des montagnes...

Mais d'où proviennent, sur ma tète, ces grondements Olympiens ? Un vivant éclair

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fend les nues, et semble se ruer sur Gaia.

Zeus ! ô Zeus ! quel fracas terrible 1

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