LA PREMIÈRE ERINNYS
Qui pourrait surmonter la règle ? Qui vaincra jamais la Destinée? Les sept Sœurs tiennent en leurs mains le frein des cour-
siers célestes. La roue fatale d'Adrastée roule d'un cours qui ne dévie point, semblable au trait d'or dont Phoibos poursuit sans fin Toiseau Nephtys, qui fuit autour de la terre. Sache-le d'ailleurs, dieu orgueilleux. Loin que le bien y règne seul, Tunivers monstrueux ne fleurit que sous l'ombre et le tonnerre... Mais que dis-je ?
Rien ne fleurit. L'Ouranos^ immobile et glacé, dort, muré dans ma colère. En vain Eos brille, au matin. En vain, du haut de son char, Hypérion, pour féconder quelque coin de son chétif empire, y étend le sceptre alternatif de givre et de feu des saisons. Ses rayons, éphémère lueur, s'éteignent et meurent aussitôt, dans le sein des ténèbres éternelles. Tu te crois vainqueur, fils d'Iapétos. Attends du moins que j'aie brandi la lugubre torche léthifère. Moi, Tantîque Erinnys du chaos, l'aïeule, la première-née, Tombre pesante et sans forme, je fais tomber sur l'aile ardente la
fumée de mon flambeau. Et, puisque réclair de ton front a reçu pour nom Tlntelligence, que ce qui s'oppose à l'esprit soit appelé la Matière !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O Stupeur ! ô deuil ! tout s'obscurcit.
Une brume affreuse, en serpentant, engloutit la mer et la montagne... Ah ! quel spectre livide flotte, pareil à la fumée terrible qui s'élève des cités, lorsqu'un dieu souterrain les secoue !
La deuxième Erinnys s*avance.
PROMÉTHÉE
Rassurez-vous, fils de la nef! Certes, je n'ai pas espéré abattre d'un seul coup la puissance des sombres soeurs du Hadès.
[e connais leur force infatigable. Quand a nuit enfantait TErèbe, j'ai entendu leurs :ris de joie. J'ai vu leurs imprécations, au ^rand jour de l'exil d'Ouranos, se répandre sur le monde, comme un nuage de serpents ailés... N'importe ! Quel que soit le succès de ce premier combat de la lumière^ mon cœur se fie en la seconde des sept langues du feu sacré. En eflfet, qui te résisterait, ô Verbe ardent, clarté, sainte parole qui brûles sur Taiitel de la vie ?
N'es-tu pas la splendeur profonde qui pénètre toutes choses, l'incantation qui crée les êtres, en les manifestante l'esprit? De même qu'un miroir d'or pur réfléchit en son flamboiement la flamme tremblante qui s'y mire, de même, sachez-le, ô vivants, l'univers, du Styx jusqu'à TOlympe, est répercuté par le Verbe, qui le contient tout entier.
Il abaisse la torche sur l'aile. Explosion de voix et de
clameurs.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Quel fracas éclate autour de nous ? Estce l'armée des vents ailés, ou bien l'antique Pan aux cris sans nombre?... Là! là!
regarde! Sur la montagne, ainsi qu'une vapeur tournoie, la strige formidable s'agite, trépignant, courant çà et là, déchirant^ de ses deux mains, le voile qui la cachait à nos yeux.
PROMÉTHÉE
Je te salue, Perséphonè, toi dont Tune des formes, ô fantôme, règne, avec Aîdôneus, sur les morts. Ombre, que veux-tu des vivants ? Noir silence, que viens-tu faire, au milieu des voix et des clartés?
Celui qui renverse d'un souffle les portes d'airain que tu scelles dans l'éther vide et glacé, le dieu qui, d'une étoile à Tautre, vole à travers les espaces infinis^ le Verbe orageux t'emplit. En vain tu posés sûr tes
lèvres ton morne doigt fantômal. Tu subis, démon, malgré toi-même, tu subis le Pouvoir exécré. Déjà ton haleine grondante s'échappe d'entre tes dents. Déjà s'élancent de ta bouche, dans le tourbillon du bruit, des rauquements, d'affreux sanglots, des plaintes entrecoupées, pareilles au gémissement d'une branche qui siffle au feu.
LA DEUXIÈME ERINNYS se tordant les bras.
Malheur ! Malheur ! Tu me déchires !
Ah ! hélas ! ô Verbe détesté ! Violence du souffle divin ! Zeus ! Zeus ! Adrastée !
Adrastée! Les mots, précipités, rapides; se heurtent autour de mes dents.
PROMÉTHÉE
Entends-tu ? La joie rit dans la joie, Tallégresse enflamme Tallégresse. Tout parle, tout murmure, tout bruit. Comme la plaine et l'arc-en-ciel échangent, sous la fraîche
Eos, des milliers de gouttes ensoleillées^, ainsi les bois, les golfes, les rochers se renvoient l'écho, de toutes parts.