‹ La nef (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · LA DEUXIÈME ERINNYS · texte numérisé non relu

LA DEUXIÈME ERINNYS

C'est le soleil des morts qui monte, émergeant du dessous de Gaia... Vous frémissez, pâles vivants. Votre "cœur farouche, impétueux, qu'un peu de fracas enivre, se cabre d'épouvante et d'horreur devant les choses de la Nuit, les visions du noir Silence. Sors de ton rêve> homme éphémère !

Tu te dis l'envoyé de l'Esprit, le héraut qui proclame la vie. jMais ce verbe dont tu es si fier, à quoi jamais t'a-t-il servi

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qu'à pousser des gémissements ? Insensés !

Si vous étiez plus sages, c'est à Korè que vous rendriez les lionneurs qu'ont usurpés les dieux. Zeus ne vous fait naître au jour que pour repaître de vos souffrances l'œil ardent de Hèlios. Moi, quand l'épée du roi des morts a tranché le cheveu fatidique, après le vain tumulte de la vie, plus strident qu'un char sur le rivage, ou que la cigale à midi, je vous ouvre le sommeil éternel, je vous recueille dans mon sein de ténèbres et de froides étoiles. Mais que sert de parler plus longtemps? Au milieu de ses funèbres sœurs, Korè peut reprendre sa place. Partout^ sur terre et dans les airs, trône à présent le Silence.

La troisième Erinnys s'avance.

LA NEF 23 r

LA TROISIÈME ERINNYS

Place ! place ! ô vieille terre ! Ne saistu plus qui t'a domptée ? Ne connais-tu pas Enyo ? Ha ! ha ! la rage m'étouflfe.

L'horrible spasme, en m'étreignant, fait rugir mon cœur dans ma poitrine... Heu!

Que ne puis-ja dévorer et Gaia et les vivants !

Elle frappe de droite et de gauche, abattant les arbres et les rochers, avec la hampe de sa torche.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Quel nouveau fantôme aux yeux de feu se rue vers nous, en poussant des cris ?

Vois comme il souffle sa fureur ! Gomme il grince hideusement ce qui semble ses mâchoires ! Zeus ! Zeus ! A chaque clameur, une immense et effroyable aurore rougit la moitié du ciel.

PROMÉTHÉE

Arrête! arrête, Enyo ! Te crois-tu ici aux bords du Styx ? Penses-tu chasser devant toi le troupeau des ombres gémissantes ? M'entends-tu ? Faudra-t-il que ma main s'appesantisse et te châtie ? Certes, je le vois clairement. Toujours féroce, indomptée, abhorrée de tes soeurs elles-mêmes, tu n'as changé en rien depuis le jour où Astrée, te liant de chaînes, pour assurer la félicité des hommes du siècle d'or, te traîna par tes crins de serpents, à travers répouvantable Erèbe. Et, te tordant, tu vomissais des torrents de bave et de fumée, tandis que le Hadès mugissant assaillait de ses vagues énormes Tarc-enciel jeté sur l'abîme^ tel qu'un pont de jaspe éblouissant où la déesse marchait.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O fils du Jour, ne vois tu pas ? Prends

garde ! Toujours plus effréné, le spectre, en jetant de sa bouche d'impurs tourbillons de feu, se rue sur Taile, avec fureur, comme pour la déchirer.

PROMÉTHÉE secouant le flambeau.

Arrête ! Au nom de l'esprit qui, vivifiant l'univers, y roule comme un torrent de flamme, par l'Amour, par son souffle puissant... Paix ! Il n'est pas même besoin d'achever l'incantation. En effet, rien qu'à prononcer au-dessus de la terre charmée, le grand nom inscrit le troisième, sur la hampe du flambeau, les soleils merveilleux se rallument, la masse de Gaia frémit, au milieu de son fleuve aux eaux vertes, les volcans éclatent sous la vague, comme des urnes de feu, un fracas de bruits de mouvement, de lueurs, d'écumes de clarté couvre la montagne embrasée...

Musique dans les airs et sur les eaux.

Ecoutez ! C'est ma force qui passe, au milieu d'un immense ouragan de splendeur et d'harmonie. La torche, entre mes mains, pétille. Sous les coups de marteau redoublés, on voit se transfuser dans l'aile dont les plumes adamantines se hérissent et semblent frissonner, une mer d'effluves éblouissante.

LA TROISIÈME ERINNYS

Quoi ! Servirai-je de risée, moi qui commande aux dieux mêmes !... A bas ! A bas !

aile maudite!... Hestia! Aidôneus! Ha !

ha ! ha !

En poussant des rires convulsifs, elle agite son flambeau sur l'enclume.

PROMÉTHÉE

Calme-toi ! paix ! paix ! moins de colère !

Cesse de courir çà et là. Apaise ces clameurs insensées, ces rires abominables, difformes, plus stridents que la foudre des

nues. Noircie de flamme et de fumée, couverte du sang effroyable qui dégoutte de tes yeux, c'est ton sein, c'est ton propre vi- •sage que tu meurtris, dans ta rage aveugle, avec le flambeau de fer.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O douleur ! ha ! ha ! malheur sur nous !

Chaque fois que la strige secoue l'ardent flambeau de la Haine, l'aile s'empourpre hideusement, laissant couler le sang à larges flots, par chacune de ses plumes.

Vois ! La terre en est baignée. Les ravins, les pentes, les rochers, toute la montagne en ruisselle.

LA TROISIÈME ERINNYS

C'est la libation qui lui plaît, la rosée dont elle a soif ! Ne siégeais-tu pas dans rOlympe, réponds, toi, dieu traître ! dieu menteur ! lorsque Gaia, pour la première fois, monta, suppliante, versZeus — « Se-

a cours-moi ! pitié ! fauche les êtres qui « pullulent sur mon sein ! Dévorants^ in- « nombrables, ils m'épuisent. Ils corrom- « pent mon libre éther^ mon feu vivant, a Teàu de mes fleuves, la neige de mes « glaciers »... Et toi, pitoyable déjà pour la Race fourmillante, tu plaidais leur cause contre Zeus. O niais ! misérable insensé !

Stupide, qui, étant un dieu, as voulu te faire un homme ! Va ! Détourne à présent tes frères de mes autels exécrés !

Enyo a reconquis la terre. M'entends-tu, dieu blessé ! dieu souffrant ! ver rampant !

flatteur des éphémères ! C'est toi, c'est toi, mon cœur le sait, qui suscites leur démence ! En effet, jusques à ce jour, couronnant de fleurs l'épée sévère, ils m'honoraient avec l'acier, la flamme, le carnage, l'effroi. Héros, ils me vouaient leur âme. Et, en retour, je les rendais forts, joyeux, féroces, magnanimes. Mais toi, pâle captif de Zeus, proie exsangue du vau-

tour, rassemblant autour de ton rocher le troupeau des femmes et des esclaves, tu enivres leur lâcheté par tes promesses fatidiques de bonheur, de paix sans terme et d'amour... lô! lô ! Carnage! Carnage ! O fureur! Qucl'épée siffle auvent!

Que la lance éclatante flamboie! Guerre!

Guerre! Enyo! Enyo ! Du sang ! Du sang!

Du sang! Du sang! L'Amour saigne sous la Haine!

Elle disparaît dans les ténèbres.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Regarde ! Aucun répit ! Nulle trêve !

Ainsi qu'une nuée succède à une nuée dans le ciel, un nouveau spectre flotte vers nous.

La quatrième Erinnys s'avance.

PROMÉTHÉE

Que me veux-tu, sombre Erichto ? Espères-tu donc de nouveau, larve plus noire que la nuit, plus sinistre que TErèbe, établir en ces lieux, ton empire? Certes, je le reconnais. Pendant les siècles ténébreux, et tandis que les hommes et les bêtes fuyaient loin de Prométhée, tu m'as été, ô reine des douleurs, accroupie contre mes pieds sanglants, une compagne aussi fidèle que les clous qui perçaient ma chair et le roc où je pendais. Mais c'est assez! Hèraklès a brisé le pacte affreux qui nous lie. Je ne suis plus le torturé^ le patient du vautour et de Zeus, mais bien le maître du monde.

LA QUATRIÈMli ERINNYS

Hélas ! Comment te croire, 6 dieu ? En effet, j'entends, j'entends déjà ce que les

vivants lïe peuvent entendre, Tordre inflexible du destin, Tarrêtque Démogorgon prononce.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Le brouillard s'écarte sans un bruit, en vomissant dans les ténèbres, de vastes tourbillons de fumée. Regarde ! Colossale, voilée, ayant Tairde planer sur des gouffres avec son geste solennel, TErinnys tourne autour de Tenclume.

Ne m'as-tu donc pas entendu ! Crois-tu que je te laisserai chuchoter plus longtemps à Tabîme tes hideux secrets de mort? Certes, je respectais en toi, si dure que tu m'aies été, mon supplice et mes propres souffrances. Mais ton cœur orgueilleux méconnaît ma trop clémente bonté. Fuis ! Va-t'en ! Retourne aux bords funèbres !

Il agite le flambeau, violemment.

Ne vois-tu pas resplendir dans ma main la Joie, la grande flamme-esprit, l'énergie ineffable du monde, la force ailée, vivante, qui l'entraîne et le soutient dans Tazur.

Regarde ! A son souffle embrasé, l'aile, lavée du sang qui la souillait, se dresse, étincelante,et palpite. Un tire plus ardent que le feu s'allume, d'étoile en étoile, et fait scintiller tout le ciel de longs jets de lumière et de foudre. O merveille ! Ainsi que les yeux se ferment ou s'ouvrent en même temps, à la pensée qui les meut, l'univers et l'homme se répondent. Votre émoi s'élance, ô mes fils, jusqu'aux profondeurs des astres ; mon cœur s'accorde au battement de l'auguste péan des soleils.

LA QUATRIÈME ERINNYS

Hélas ! Mon oreille n'entend qu'un triste et sourd gémissement s'échappant de Tair et de la terre. Ce qui te semble un chant

vainqueur^ c'est le cri des douleurs, ô Titan.

Elle secoue sa torche, PROMÉTHÉE

O deuil! TOuranos s'obscurcit. Un nuage eflFrayant m'environne, tout bouillonnant de pleurs, de cris, de soupirs, de râles déchirants.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

L'ouragan noir couvre la nef de feux errants, de spectres pâles, de hideuses faces qui voltigent. Tu triomphes, exécrable Erichto. Ah ! ah ! hélas ! malheur sur nous ! Aussi longtemps que les étoiles brilleront aux coupoles du ciel, tu habiteras dans nos cœurs, ô terrible et lugubre Présence, fantôme pestiféré !

LA QUATRIÈME ERINNYS

Spectres d'un jour, ombres éphémères,

race inquiète et toujours bruissante comme les feuilles des bois, osez -vous bien élever votre plainte devant l'éternelle Douleur ! Que soufFrez-vous au prix de mes tortures? Que sont vos sanglots d'un instant, comparés aux pleurs intarissables qui s'échappent de mes yeux? Certes, je ne l'ignore pas. Vous m'avez en horreur, fils ingrats; mon approche vous épouvante, ainsi que le cri du lion disperse les brebis et les bœufs. Insensés ! Quelle argile inerte^ quelle boue du Léthé seriez-vous, si la vie, en roulant dans vos veines, n'y charriait la douleur ! L'homme ne s'égale aux démons que par la lutte et la souffrance. Comme une ^lampe à votre front, c'est moi, c'est TErinnys qui vous guide, à travers le sombre labyrinthe où les dieux vous ont jetés. Rentre en ton cœur, fils de la terre. Tes palais, tes dômes^ tes cités ^ tous les arts, toutes les inventions qui prolongent en rayons flamboyants, tes mains

maladroites et obscures, ont germé au souffle d'Erichto. Que répètes-tu sur ta lyre ? Les rumeurs, les râles gémissants que je mets au fond des cavernes, dans les forêts, dans la houle des flots. O vivants ! Sitôt que vous tombez, appelés au jour par les destins, d'entre les genoux d'une femme, vous portez mon signe souverain.

Nourrice amère et maternelle, je vous recueille en mon sein, et, par moi, vous avez grandi vite , jusqu'à étonner les dieux .

Elle se fond peu à peu dans la nuit. La cinquième Erinnys s'avance.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Avec d'horribles enjambées, un nouveau spectre se rue vers nous. Entends-tu ? la

montagne tremble... O terreur! ha! ha! Ne vois-tu pas? Un python, un serpent monstrueux pend, enroulé au noir flambeau, et, dardant sa langue çà et là, balançant ses crêtes hérissées, il pousse une clameur violente, au-dessus de l'enclume embrasée.

PROMÉTHÉE

A Tœuvre! vite! à l'œuvre, Kabires!

Allons ! courage ! ne craignez rien ! Mon espoir demeure inébranlé; mes défaites ceignent mon cœur d'une nouvelle patience.

En effet, malgré les assauts que nous livre l'Enfer mutiné, pas une plume n'est tombée de la grande aile Ouranienne.

Souillée, ternie pour un instant, on la voit, d'un seul jet merveilleux, refleurir plus belle, sous la torche, lô ! lô! Forgez! battez le fer ! En cadence, amis. Soyez sans crainte !

Il agite la torche.

Voyez ! Déjà l'aile flamboie. Une vaste palpitation émeut les bois et les plaines.

Les torrents gonflent leurs flots pourprés; les forêts, en criant, se balancent, telles que des aigles entravés qui s'agitent pour prendre leur vol. Entendez-vous ! Entendez-vous ! Dans les profondeurs de la nuit, les titans se remuent sous l'Erèbe^ et le craquement de leurs os qui roule en puissants éclats à travers les schistes, les graviers, et le lit rocheux des fleuves, déchire au loin, de toutes parts, la massive écorce de Gaia. O spectacle ! O joie ! Forces ailées ! Un immense et merveilleux efi^ort soulève le monde tout entier. C'est ton œuvre, ô flamme, ô Désir, cinquième esprit du flambeau. De même qu'un aède chanteur tend les cordes de sa cithare, de même tout s'ébranle à ta voix. Atomes, larves, hydres^ esprits, montent immortellement, ô Roi, dans ta vibration énorme^ et inquiets, luttant contre leur chaîne, ab-

a46 LA NEF

horrant le Tartare et la Nuit, se haussent jusques à toi.

Symphonie. La musique a repris de toutes parts. LA CINQUIÈME ERINNYS

Veux-tu donc que le monde périsse ! Insensé! Aveugle dans ton cœur!... Redescends ! Redescends, aile impie !

Elle secoue son flambeau.

Et toi^ roule tes noeuds, Ophion ! Au Désir s'oppose la Borne !

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Son parler dur et saccadé résonne comme un clairon de fer, à travers les roches de basalte... Hélas sur moi ! L'aile retombe. Elle se tord, elle lutte, enlacée avec le serpent qui la mord.

PROMÉTHÉE

Les anneaux monstrueux ondulent; les mille crêtes du python sifflent, au milieu

des plumes étincelantes qui volent de tous côtés... Quoi ! Seras-tu vaincu, Désir? Toi qui donnes à toute âme des ailes, toi qui tires Tune de l'autre, par une ascension sacrée, les formes sans nombre de la vie, ne pourras-tu, toi-même, t'essorer ?

LA CINQUIÈME ERINNYS

N'as-tu pas encore compris ? Seras-tu toujours tel que Tenfant qui, en riant innocemment, tend les mains vers le sphinx ailé, au moment où le monstre Tenlève ?

Si ton vœu pouvait s'accomplir, si le gouffre éternel dévorait l'immuable Borne d'airain sur laquelle Hestia, de son doigt, trace rimage des êtres, l'univers, sache-le, fils du Jour, s'évanouirait comme un songe.

Plus d'astres ! Plus de sphère étoilée ! Un chaos de flammes hurlantes, lâchées à travers le ciel, poursuivrait Adrastée sur sa roue, et, mêlant la terre avec l'Erèbe, engloutirait les jours, les nuits, les saisons

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et les normes elles-mêmes. C'est pour garder d'un tel danger et l'Olympien et les hommes^ que je veille infatigablement, éloignant de mes yeux le semmeil. Armée du fer où luit gravé le signe qui tranche et qui divise, le Nombre mystérieux, recueillant dans mon sein, ô vivants, le serpent dont l'orbe étreint le monde, j'emprisonne, en leur rigide écorce, toutes les choses qui sont. C'est par moi que Pan revêt sa forme. Comme un vase que l'ouvrier taille, selon qu'il lui plaît, dans le bois ou dans la pierre, de même chaque chose créée reçoit de moi son dur contour, et l'empreinte qui la scelle. Que serait l'univers, sans Atè ? Quand, pour me répondre, ô Titan, ta bouche aura balbutié ces grands mots obscurs aux dieux eux-mêmes, éternité, omniprésence, immensité, tu n'auras rien fait que nommer l'immobile et stérile néant. C'est moi qui, en posant la borne dans ce lugubre Infini, y fais jail-

lir ce que les hommes appellent temps, espace, mouvement, le fracas du flot de la vie, les vagues intarissables de l'être.

Mais, c'est assez ! Pourquoi jeter au vent des paroles inutiles ? Regarde ! La lutte est finie. Ophion de nouveau s'enroule à mon flambeau ténébreux.

La sixième Erinnys s^avance.

LA SIXIEME ERINNYS

Où suis je ? Hélas? Dans quel abîme?

Suis-je ici ? Ou là ? Ou nulle part ? Chancelante, étendant les bras, ivre de l'horreur du jour, je roule, emportée çà et là, au fond du Vide sans bornes... Arrête ! Arrête ! Ha ! ha ! malheur !

Elle s'engouffre dans les ténèbres.

25o LA NEF

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O terreur ! Tout a disparu. Telle que la noire nuée d'où pleut la grêle et le soufre, la grande Forme a traversé le ciel, en répandant avec sa torche d'opaques tourbillons de fumée. Quels cris sauvages elle poussait ! Comme elle jetait par sa bouche, p areille à l'Erèbe obscur, un souffle sépulcral sur la terre!... Mais quoi! Quelle torpeur m'envahit ?... Je... je... ma langue s'endort.

PROMÉTHÉE i

Ne craignez point ! C'est l'effet passager du brouillard qu'a versé sur vous Mélinoè, la bête abominable, sans ailes, sans visage, sans yeux, plus informe que la nuit, TE- 1 rinnys de l'Ignorance. Chienne que lâche A drastée, n'écoutant rien, ne sachant rien, p as même le nom dont on la nomme, seule à jamais dans sa stupeur, ainsi qu'une lampe qui brûle dans une crypte fermée,

elle a revomi au hasard, avant d'être engloutie par Aidés, les ténèbres infectes qui la gorgent. Mais c'est à moi qu'il appartient de rendre la lumière à Gaia. Va, toi ! descends sur l'aile, ô Sagesse, sixième esprit du flambeau !

Une couronne de clarté mystérieuse apparaît et flotte dans Téther.

N'es-tu pas la Raison, ô flamme? N enveloppes-tu pas l'univers ? Les corps trouvent dans l'Ouranos le lieu vaste où ils se meuvent; de même, c'est en toi, ô Sagesse, que pensent tous les esprits. Comme brûle le naphte jaune sur une coupe emplie d'eau, ou comme se répand sur Gaia la lumière immense de l'éclair, ainsi tu t'allumes au-dessus de Tâme individuelle. Aveugles et murés dans leur chair, c'est à ta clarté que les hommes conçoivent la Loi, l'ordre sacré, l'harmonie eurythmique du monde. Que dis-je ? Tu fais l'unité de la nature et de l'être. Par toi^ l'esprit s'élance

au ciel, et, plus haut que ses orbes changeants, par delà les voiles et les symboles, il plane sur le calme Infini, y suscitant ua sens profond, une consonnance unanime, comme vibre un grand disque d'airain i qu'une pierre heurte à son centre.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O deuil! ô deuil! tout s'obscurcit; l'aile ardente s'enténèbre. Çà et là, brillant puis s'éteignant, palpitent encore, par bouffées, sur les plumes flamboyantes, de vagues yeux de lumière effrayants, tels que ceux qu'on voit en songe.

PROMÉTHÉE

Ah! L'enfer a tout englouti. La hideuse obscurité triomphe. .

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

C'est la solitude éternelle qui se referme sur nous. O cachots! Noirceur! Aveugle-

lent ! Paupières toujours closes de homme ! Mais qui pourrait jamais, si ce est Zeus, s'évadant de TafFreuse ignoance, vo*ir le vrai jour de ses yeux ? L'esirit franchira-t-il son lieu? L'épervier ailé olera-t-il par delà Téther qui le sup- )orte ?... Ah! Entends-tu ces cris aigus, :es éclats de tonnerre stridents comme un oc qui se déchire ?

La septième Erinnys s'avance.

PROMÉTHEE

Est-ce toi, épçuvantable Eris? Point de cris ! Paix ! Reconnais la torche des vieux combats Ouraniens ! Certes, pour la dernière fois, je l'agite au-dessus de l'aile.

Mais cette flamme éclatante et suprême rassemble, comme en un faisceau, dans sa foudre irrésistible, toutes les flammes, ses sœurs.

Il secoue le flambeau. Une symphonie s*élève. LA SEPTIÈME ERINNYS

O rage ! O rage ! O ténèbres ! M on oreille est déchirée... Némésis ! Némésis ! Adrastée !... Ha ! ha! que Gaia périsse! Que la nuit du Tartare se mêle à la lumière abhorrée ! j

Clameurs. Hurlements de tempête. I PROMÉTHÉE

Ne cesseras-tu pas tes cris, ces abois diff^ormes, discordants ? Arrête ! arrête, ô furieuse ! M'entends-tu ? Dans la foudre et le vent, tu te rues, la bouche grande ouverte, tantôt sombre comme le Styx, tantôt pareille, ô spectre étincelant, à une statue de métal qu'embrasent des char-

bons allumés... Paix! obéis! allons, paix! silence !

Il se bouche les oreilles avec ses mains.

A ta voix, le rivage tremble. Les glaciers, à larges flots, se choquent, avec un tumulte affreux, les fleuves s'engouffrent sous la terre. Assez! assez! Te crois-tu donc, noir serpent vomi par le Chaos, au temps où tes cris troublaient seuls l'immense désert de l'Erèbe. Car, avant les dieux et les hommes, c'était toi qui régnais sur la nuit, au milieu de l'Anarchie sans bornes, et de Timpur bouillonnement des éléments confondus. Tu frémis; tes clameurs redoublent. Je le vois, tu n'as pas oublié le jour où ton père exécré, Ouranos, s'illuminant soudain, et te chassant de proche en proche, sous les explosions d'étoiles qui jaillissaient de son sein, éveilla tout à coup dans l'éther, mille harmonies triomphales. Ecoute ! Elles résonnent encore. . .

Musique.

2b6 LA NEF

C'est Tesprit, c'est la flamme divine^ la splendeur sereine que les hommes appellent ordre, paix, harmonie. Allumée au centre du monde, comme un feu qui brûle sur l'autel, immuable, côntrepesant les orbes et les éthers l'un par l'autre, elle équilibre tous les cieux, et groupe en dyades et triades^ selon la vibration mystique du Nombre immatériel, les figures éternelles des nuits.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Entends-tu? Silence! De nouveau l'Ouranos s'ébranle et s'illumine. Pareils à des enfants qui rient, tous les esprits, dans les planètes et dans l'étoile du matin, font tourner, sous un fouet plus rapide, les grandes sphères embrasées. Une harmonie universelle de sons purs, cristallins, solennels, s'exhale des pointes de leurs flammes qui brûlent en se divisant, et va

mourir, en accords indistincts, aux derniers cercles de l'abîme.

LA SEPTIÈME ERINNYS

Qui parle ici d'harmonie? Ignores-tu ce qu'est le monde?.. Aveugle! dieu aveugle! insensé!.. Un combat monstrueux, acharné, de l'ombre qu'agite la Discorde...

O chutes! hasards, écroulements, luttes, écume, chocs sans nombre ! Chaque forme existe et n'est pas, vit et meurt en même temps. Sache- le ! tout s'échappe, tout fuit. Comme la neige se dissout dans l'Océan ténébreux, l'insondable univers pleut au gouffre.

Elle secoue sa torche, avec fureur.

PROMÉTHÉE

Assez! assez! ha! ha! malheur! Au travers de tes paroles informes, aussi obscures à ma pensée que le cri de la foudre et du vent, d'horribles hurlements s'exhalent... Ah! hélas! souffrance intolérable!

Je me sens comme déchiré. Ma vie s'écoule... Zeus! ôZeus! Mon cœur s'use dans mon sein, tel que le fer frotté sur la pierre... N'importe! je ne suis pas vaincu.

L'aile embrasée palpite encore. Les bûchers mugissants retentissent; les soufflets jettent, en haletant, leur pourpre immense à travers les nues... Arrêtez!

arrêtez, Kabires ! Forgeurs de fer, que faites-vous ? Quel émoi tout à coup vous saisit? En cadence! Marquez le rythme !

Certes, ces cris abominables, dissonants^ atroces à TEnfer même, vous ont troublé la raison... Arrêtez ! Arrêtez! vous dis-je.

Il se dresse à demi.

O détresse ! ô deuil ! hélas ! hélas ! Forcenés, roulant des yeux farouches, jetant une écume épaisse sur leur poitrine velue, ils fracassent avec leurs lourds marteaux, les arbres, l'enclume, le rocher... Malheur! Malheur! L'aile est en pièces. Une

LA NEF 2i9

bouffée soudaine de tempête, un vent noir et dévastateur éparpille ses plumes enflammées... Eris! Eris ! Adrastée!..

Un silence.

LA SEPTIÈME ERINNYS

Connais la loi, fils de Gaia. C'est ainsi que tout naît et finit, sans parvenir jamais à rêtre. Le temps est un enfant éternel, qui ne grandit pas, qui ne vieillit pas.

Ténèbres. Le ciel s'est éteint. Très longue pause.

Es-tulà?..Toutbas!toutbas!.. Silence!..

Mon regard, tel que la colombe s'enfuyant à travers Pair obscur et qui heurte aux

26o LA NEF

arbres et aux pierres sa poitrine épouvantée, rencontre partout la nuit.

Nouvelle pause.

PROMÉTHÉE

Que dirai- je ? Quel cri pousser? Quelle imprécation funèbre ? Comme un homme entouré d'ennemis brandit sa pique, ici et là, je ne vois rien, autour de moi, quelque part que mon esprit se tourne, que dangers, piège, embûches de Zeus !

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Est-ce la torche qui miroite avec cet œil trouble et sanglant, le long des boucliers polis ? Paix ! paix ! la fumée se lève. Les Soeurs de Tombre ont disparu. Regarde !

En face du Titan, la puissante épée, rouge et tranquille, à demi oubliée par nos yeux dans l'éclat fulgurant du flambeau, brille sur tout un continent de glaciers, de collines de suie, de tertres mamelonnés, arides.

PROMÉTHÉE

Adrastée ! Adrastée ! hélas ! Que me servent tes présents, ces choses du Ciel qui, disais-tu, assuraient ma victoire éternelle? Le cœur! Toujours fumeux, saignant, suspendu comme une étoile amère, il infecte l'univers. La torche! Obscure, épuisée, elle n'est plus, entre mes mains, qu'un sceptre stupide et dérisoire... O sarcasmes ! O rire du Hadès ! Moqueries des dieux dans leur Olympe ! C'est à la lueur de l'épée que mes yeux aperçoivent, hélas ! gravées sur la hampe d'or, les sept Paroles de clarté, les sept noms magiques et triomphants qui devaient changer le monde. Certes, si bafoués qu'ils soient, je veux du moins, une fois encore, les lisant sur la torche sacrée, te les faire entendre , ô Terre .. . intelligence . . .

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